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18 janvier 2010 1 18 /01 /janvier /2010 19:13


Introduction


    De quoi l’allumeur de réverbères du «Petit Prince» est-il le plus respectueux, le plus obligé? Qu’est-ce qui le pousse à agir ? A quoi se soumet-il ? «Je fais là un métier terrible», dit-il. «Peut-être bien que cet homme est absurde», se dit le Petit Prince. (Rappel du passage de l’oeuvre de Saint-Exupéry).

      Il exécute la consigne, l’injonction qui lui est faite, l’ordre qui lui est donné et assigné : allumer, éteindre le réverbère une fois par minute. Pourquoi ? Parce que la planète d’année en année a tourné de plus en plus vite. L’ordre de la rotation de la planète est nécessairement tel qu’il faut se conduire ainsi. Il y a donc d’un côté l’ordre de la nature, l’ordre des choses, des lois de l’univers, c’est-à-dire la «disposition nécessaire» selon laquelle se déroulent, s’arrangent les phénomènes cosmiques, de la microphysique à l’astrophysique. Il y a de l’autre côté l’ordre de l’injonction donnée au fonctionnaire, c’est-à-dire la «disposition régulière» voulue par la loi, selon laquelle s’organisent, s’arrangent les comportements humains. Il y a la présence, au moins l’idée d’une hiérarchie.

      Il faut allumer et éteindre (ordre de l’utilité publique : utilité d’allumer quand il fait nuit, inutilité de laisser allumé quand il fait jour -donc utilité d’éteindre-), parce que la planète tourne sur elle-même et autour du soleil à une certaine vitesse (ordre de la nature) et parce que cette tâche a été assignée à une personne qui exerce cette fonction conformément à la volonté de la Cité (l’ordre de la loi sociale). On est d’emblée confronté à plusieurs ordres, qui, en vérité, ne sont pas les uns à côté des autres mais inextricablement liés les uns aux autres.

    Il y a la consigne à laquelle il fait obéir, parce qu’il y a la rotation de la planète à laquelle on ne peut que se soumettre. Mais quand l’exécution de la consigne devient absurde et qui plus est fatigante, à quel ordre se fier ? Peut-être l’allumeur de réverbères agit-il simplement en conscience. Il estime que sa morale réside dans la fidélité à la tâche qui lui a été confiée. Mais pour qui, pour quoi, quand on sait par ailleurs qu’il est seul sur la planète ? Il est seul face à lui-même. Il pourrait désobéir. A qui cela nuirait-il ? Aurait-il quelque crainte alors pour l’ordre de la planète ? Peut-on ainsi changer l’ordre des choses ? Tout se passe comme si l’allumeur de réverbères ne voulait toucher à aucun ordre ; il commettrait un sacrilège qui risquerait de tout déstabiliser, d’instaurer un désordre dont il n’ose penser les conséquences. Il est comme l’incarnation de l’ordre, l’ordre même, que la naïveté réflexive du Petit Prince parvient nullement à ébranler. Qu’est-ce que l’ordre représente d’aussi important ? Ne voudrait-il pas s’instituer en «gardien de l’ordre» ?

      On peut tout d’abord s’efforcer de penser l’ordre comme ce qui nous questionne, car notre rapport à lui est ambivalent.

      - Est-ce une catégorie de la pensée, de l’entendement par laquelle nous nous efforcerions de comprendre les divers mondes dans lesquels nous vivons, que nous imposerions à une réalité plutôt désordonnée, voire rebelle à nos aspirations ?

       - Qui prévaut sur l’autre ? Qui est premier ? Est-ce que le logos copie, duplique en concepts, en langage le cosmos ? Ordre à découvrir, à imiter ? Est-ce que le logos construit le cosmos en l’arrachant au chaos ?

      - Par ailleurs il apparaît que l’ordre est désiré parce que rassurant. Il est une stabilité où les risques sont minorés, où la vie peut être calme, la paix assurée. Comme l’immuabilité des Idées platoniciennes serait une garantie contre les turbulences des opinions et des passions. Mais la vie est elle-même mouvement, on y trouve -ou est-ce un objet, une réalité-, la réalité de l’univers que nous nous efforcerions de reproduire dans nos théories diverses, de recopier en quelque sorte, comme on recopie un texte déjà écrit quelque part ?

        - L’un des signifiants de la pensée c’est logos : le lié, ce qui lie, l’ordre du discours ordonné -le langage- la raison. 

         - L’un des signifiants de l’univers c’est cosmos : une architecture qui est à la fois ordre et beauté, la totalité méthodiquement structurée, régulièrement organisée, digne d’être contemplée. aussi bien la corruption que la génération. On aspire souvent au changement. La liberté bouscule les ordres établis, n’aime pas qu’on lui en impose.

       - Qui a commencé, l’ordre ou le désordre ? La pensée de l’ordre ou l’ordre de la   pensée ? Qu’est-ce qui fait le plus peur, l’ordre ou le désordre ? L’opposition est-elle aussi simple que cela ? N’est-elle pas quelque peu réductrice ?

       - L’ordre, est-ce ce qui est ou ce qui doit être ?

    Tout cela ouvre bien des perspectives dans lesquelles il faut s’efforcer de mettre de l’ordre.

      - Alain distinguait l’ordre de l’obéissance et l’ordre de la résistance (qui tous les deux d’ailleurs peuvent être «décorés»). Et il faut les deux : par l’obéissance on assure l’ordre, ce qui le détruit est anarchie ; par la résistance on assure la liberté, ce qui la détruit est tyrannie.

     - On pourrait réfléchir aussi sur l’ambivalence de l’expression «l’ordre moral», qui a mauvaise réputation, qui pourtant est réclamé.

        - Qu’est-ce qui pose le plus de problèmes à l’homme, l’ordre – ou le désordre – des choses, des objets, de l’univers, ou celui des humains, des sujets et de leurs comportements et de leurs rapports ?

                                                                          
    Tout d’abord, que peut nous indiquer l’expérience immédiate ? Un ordre au moins apparent dans lequel habitent et cohabitent nos existences.


    L’idée d’ordre se présente à nous comme une représentation par laquelle le monde, les choses, les objets, les êtres dans leur constitution, dans leurs rapports sont disposés d’une certaine manière et non pas n’importe comment, au hasard. Cela est nécessaire pour percevoir, se repérer, se conduire, être ensemble. Le contraire nous trouble, nous offusque, est rebelle à nos aspirations immédiates. Quand je suis là, assis à mon bureau pour travailler… Même ceux qu’on dit désordonnés n’aiment pas qu’on touche à leur « ordre », tant il est vrai que l’ordre est plus souvent ce que l’on attend que ce qui est là. L’important est que chacun s’y retrouve.

      Dans le même temps il nous apparaît que l’accession à la conscience (du monde, des choses, des autres, de nous-mêmes), à la pensée explicite, au langage par quoi elle se structure, à la communication par quoi on entre en rapport avec l’autre, à la connaissance par quoi nos environnements nous deviennent intelligibles, plus familiers, s’effectue, elle aussi de certaines manières, selon des règles, des modalités et non pas n’importe comment ou au hasard. Nous ne pouvons penser, juger, prévoir, agir sans méthode, sans une organisation, une mise en place, un minimum de systèmes. Il nous faut pour le moins une langue, un dictionnaire, une grammaire. Un ordre reconnu par toute la communauté.

  I-  On ne conçoit pas en effet une société, ne serait-ce qu’une vie de compagnonnage, sans lois, sans normes, sans règles. La vie collective exige un cadre commun, un minimum de valeurs respectées, une distribution des statuts, des rôles sociaux. En deux mots, il y faut une logique et une sémiologie. Il y a la division du travail, les traditions, l’emploi du temps, les coutumes, les fêtes, tout ce qui fait que nous ne vivons pas dans l’inconnu et l’imprévisible. C’est à la fois rassurant et pratique. Quand j’arrive à un croisement je sais ce que je peux faire, ce que je dois faire, et ce que l’autre pourra et devra faire. Avec la loi, je peux m’endormir tranquille. L’ordre règne dans la Cité. C’est la justice qui introduit un ordre dans la communauté politique.

    Cependant on sait bien aussi d’expérience immédiate que tous ces ordres sont fragiles, susceptibles d’être enrayés par des dysfonctionnements voire des pathologies. C’est là que l’on pose l’idée de désordre, ou tout au moins d’un ordre autre que celui souhaité, attendu, établi. La perception est quelquefois brouillée par des hallucinations ou des illusions. Le champ de ce que l’on devrait voir ou entendre est déformé, diffracté par des mécanismes physiques ou psychiques et le déroulement de nos comportements s’en trouve affecté. Tel celui qui voit -ou croit voir- un fantôme, un spectre déambulant, ou celui qui entend -ou croit entendre- des voix. Sans d’ailleurs préjuger de la valeur des conséquences qui s’en suivent. On parlera quelquefois de saints ou de fous, selon, entre autres, le contexte (l’ordre) culturel. Il arrive aussi que la pensée «déraille» (sorte des rails). On assiste alors à des confusions mentales, des délires, par quoi les sujets ni ne se comprennent ni ne sont compris des autres. Un désordre s’insinue dans la communication et dans le comportement. Et on demande à la police et à la médecine, autrement dit aux institutions, de remettre de l’ordre -leur ordre- ou tout au moins que le désordre soit le moins nocif possible.

  Il apparaît également immédiatement qu’un certain ordre social est contestable, contesté un jour ou l’autre. Que les choses sont organisées d’une certaine manière, mais qu’elles auraient pu ou qu’elles l’ont été autrement. Il y a des différences voire des oppositions entre les cultures dans la disposition de l’environnement, l’organisation  des discours, des représentations intellectuelles, symboliques, la construction des institutions, l’arrangement des mœurs. On a connu des rébellions, des révoltes, des révolutions de tout genre, des proclamations de rupture, des soulèvements, des crises, des renversements, à tel point qu’on ne savait plus comment penser, que penser, que dire, que faire devant ce qui pouvait devenir violence chaotique et destructrice. (Comme le surgissement de l’inhumain).


    L’idée d’ordre nécessaire à la perception, essentielle à la pensée, utile à l’action individuelle et collective est donc fragile et rudement mise à l’épreuve par ce qui va à son encontre et de ce fait qu’on appelle désordre. Mais si nous voulons comprendre, faire quelque chose, il nous faut encore penser, expliquer, persuader, convaincre, communiquer, en imposer, et cela on ne peut le faire n’importe comment. Il y faut encore de l’ordre. Et pris dans le jeu et le feu de cette confrontation, on se demande ce qui est premier, ce qui prévaut dans cette emprise réciproque. Et plus qu’à une idée, c’est à une réalité que l’on a affaire.

      L’ordre est soit présupposé, soit nécessaire, soit voulu. Mais en même temps il est ce qui répulse, dans la mesure où il contraint, où il enferme, où il agace notre désir de liberté. On en appelle à l’ordre, mais on le conteste, on le rejette, au nom sans doute d’un autre ordre, d’un autre système de valeurs ou d’une autre disposition de ce système. Car l’ordre n’est pas un, il est multiple, même si sa logique interne, avouée ou non, est celle de l’unique, tout au moins celle d’être considéré comme le meilleur, le modèle. Nous sommes confrontés à des ordres dont les confrontations, conflits entraînent désordre. Comment penser ce flux, ces gestations, ces oppositions ?


    Plusieurs hypothèses sont possibles.

        - Ou bien nous serions dans un ordre décadent, nous passerions de la génération à la corruption. Au commencement est l’ordre, mais celui-ci se dégrade, ou ne savons, ne voulons, ne pouvons le maintenir en l’état. Mais un ordre décadent peut-il être encore appelé ordre sans contradiction ou sans absurdité ? Le réel s’effriterait.

        - Ou bien l’ordre serait arraché à un désordre initial, dont la possibilité d’un retour serait toujours latente si nous n’y prêtions attention. Tel un jardinier (l’art des jardins contre la nature sauvage) négligeant ou un dieu assoupi. Mais y a t-il espoir ou vanité à vouloir lutter contre ce qui serait premier si au commencement est le désordre ?
    L’ordre ne serait pas premier, une donnée immédiate, mais on voudrait en faire un principe, par rétroactivité. Quel est l’auteur de ce principe, quelle est la prétention, l’ambition de cet auteur en instaurant ce principe dont les formes et les contenus sont aussi variables, versatiles, contestables ? C’est comme un affrontement de pouvoir : le pouvoir pour être le premier -chronologiquement, autoritairement, ontologiquement- . Si on ne jouit pas de l’une de ces prérogatives, peut-être peut-on se rattraper sur l’autre.

     C’est sans doute pour ces raisons que depuis la nuit des temps humains connus les hommes ont fait preuve d’ingéniosité pour chercher, inventer, découvrir, connaître… ce qui pourrait rendre compte (élucider, faire comprendre, expliquer) de ces ambivalences, de ces questionnements, ont mis en place des stratégies, des rites, des croyances, des sciences, des métaphysiques, des politiques pour sauver ce qui pouvait être sauvé. Se sauver du désordre. Sauver l'ordre. Une quête de salut en quelque sorte, en s’appuyant sur l’origine ou tout au moins une origine supposée.

  II- Ce fut d’abord le temps des mythes, des cosmogonies, dans leur naïveté éclairante et leurs hésitations entre la nécessité d’un ordre et la séduction du désordre, comme pour justifier la propre nature de leurs créateurs : les hommes. Le mythe en effet n’est pas sans complaisance, tout nourri qu’il est d’anthropomorphisme. Il faut à la fois rendre compte et de l’ordre et du désordre dans la Cité et dans l’âme humaine, et de la lutte incessante qu’il y a à mener pour que le meilleur soit. L’homme projette dans la nature ce qu’il porte en lui, ses ombres et ses lumières, ses monstres et ses sagesses. La nature, dans ces cosmogonies, est à la fois le théâtre et le résultat d’affrontements de puissances divines ou de forces élémentaires personnifiées. Ainsi, dans un mythe babylonien, Marduk, proclamé roi des dieux, affronte Tiamat, «monstre femelle incarnant les puissances du désordre, le retour à l’informel, le chaos […]. Marduk tue Tiamat, avec l’aide des vents […], en jette une moitié en l’air et l’immobilise pour former le ciel. Il règle alors la place et le mouvement des astres, fixe l’année et les mois, crée la race humaine, répartit les privilèges et les destins.» (J.P. Vernant). L’ordre envisagé, découvert par l’homme est donc établi sur la défaite du chaos. Il est l’expression d’une souveraineté divine qui garantit la régularité des jours, l’ordre des saisons, hiérarchise les puissances naturelles, favorise ou privilégie certains hommes ou certains lieux, où elle reçoit d’eux un culte. De là est construit un ordre symbolique par quoi un ordre humain peut tenir. L’univers est, quoiqu’il arrive, entre les mains des dieux. Si terribles soient-ils, leur présence et leur action suffisent à rassurer les hommes comme si l’arbitraire des querelles et la violence des courroux divins étaient encore préférables au pur hasard. Ces mythes cosmogoniques situent donc l’homme dans un univers à la fois familier et lointain sur lequel il n’a pas vraiment prise, mais dans lequel il a sa place, fut-elle tragique. C’est le règne du destin, si «cher» aux Grecs. C’est bien l’idée du caractère implacable de l’ordre qui s’insinue nécessairement au travers du jeu libre des individus. L’homme ne peut rien contre l’ordre, telle est la leçon de la tragédie ; malgré les précautions prises, Œdipe tue son père et épouse sa mère, parce que tel était son destin.

      Cependant ces mises en scènes merveilleuses et symboliques ne purent résister aux progrès qu’accomplirent les hommes dans les lieux conjugués des sciences, de la navigation, du commerce, de l’industrie, de la technique. En résumé, progressivement vint le temps des sciences, qui permirent de comprendre que s’il y a un ordre il n’est pas divin, tout au moins quant à son fonctionnement. Le modèle mathématique se substituera au modèle mythique. La nécessité n’est plus celle du destin, mais de la raison, plus familière à l’homme. Le déterminisme est celui d’une mécanique objective vidée des esprits bénéfiques et maléfiques. La connaissance de cette nécessité, de ce déterminisme va permettre à l’homme d’habiter autrement l’univers, en «s’en rendant comme maître et possesseur», comme l’écrira Descartes dans la sixième partie du «Discours de la méthode». Ce nouvel ordre du monde pouvait laisser présager un nouvel ordre dans la Cité, tout au moins une nouvelle organisation et fondement de cet ordre. Platon pensait déjà que la politique devait reproduire l’ordre naturel du cosmos au sein de la Cité. Selon la pensée scientifique cet ordre n’est ni un destin, ni une fatalité, ni le jeu d’une Providence, ni le jeu d’un hasard. Il est «naturel», objectif, stable, on peut s’adosser à lui sans crainte, sans superstition. C’est le temps de la représentation de l’univers clos, fini, rassurant, stable, géométrique, où seuls «les astres errants» -les planètes- résistèrent quelque temps aux calculs, tout en laissant apparaître un ersatz de liberté. (Peut-être déjà un soupçon complaisant d’anarchie). Cet ordre semblait sauvé par le cosmos et la connaissance objective qu’on pouvait en avoir et par l’action que l’on pouvait par-là exercer sur lui.

      Mais la volonté de savoir de l’homme n’allait pas en rester là. Bien sûr, c’est traverser l’histoire à grands pas. On passa de l’univers fini à l’univers infini, d’un univers clos à un univers ouvert et même éclaté, d’un univers stable éternellement à un univers en perpétuelle genèse, dont on ne dit même plus qu’il a une histoire mais qu’il est une histoire, en tout cas en perpétuel devenir. Il faut se rappeler ici Copernic, Galilée, Darwin, Einstein, Hubble et bien d’autres, les découvertes en microphysique, en astrophysique, et les pouvoirs dont peuvent bénéficier les hommes à partir de là. L’ordre du cosmos n’est plus aussi assuré que cela. On en vient à l’idée d’une impossible découverte d’un point fixe et assuré, d’un départ absolu, d’un fondement principiel absolu d’où on pourrait tout déduire d’une manière absolument ordonnée. Le hasard prend sa place au cœur de la nécessité. L’indéterminisme fait éclater le confort du déterminisme. On a vu s’élaborer à l’époque contemporaine des théories dont il ne faut certes pas prendre les mots à la lettre, mais qui sont tout de même significatifs -dites du chaos et des catastrophes. Comme si la nature, selon ses diverses et multiples combinaisons, à tous les niveaux, ne tenait qu’à coup de catastrophes chanceusement surmontées. Nous ne serions que des «poussières d’étoiles», comme dit Hubert Rives, mais elles-mêmes poussières de quoi ? Et comment fonder un ordre sur des poussières ? C’est comme si la pensée scientifique donnait raison à la pensée mythique, ce qui est troublant. Ce qui semble sûr, au moins pour l’instant, c’est qu’il n’y a à notre connaissance ni ordre absolu déterminable, ni désordre absolu, qui serait un pur désordre, un non ordre, un non-être d’ordre, sinon il n’y aurait ni connaissance, ni action possibles.

III- En tout cas c’est par un effort soutenu de notre raison que nous réussissons à penser tout cela. Ordre et désordre ne sont peut-être que des effets d’optique, de perspective, de notre raison avide de connaître et de comprendre et de maîtriser. L’ordre serait ce qui est construit comme tel, et le désordre le non construit, le non constructible. Il y a au moins l’ordre de la raison.

       La question peut toujours se poser de savoir si l’ordre est dépendant de la raison ou si cette dernière se contente de le rencontrer dans la nature ou dans le cosmos. Ce qui est sûr c’est que l’ordre connu et voulu dépend de la raison et d’abord de l’ordre qu’elle s’est donnée à elle-même. C’est pourquoi Descartes insiste tant sur la méthode comme ordre de la connaissance. La méthode est pour lui «l’observation scrupuleuse d’un ordre, que cet ordre existe dans la chose même, ou bien qu’on l’ait ingénieusement introduit par la pensée». «Régulae». La méthode comme chemin ordonné pour aboutir à la connaissance de la vérité. Descartes écrit plus loin : «toute la méthode consiste dans la mise en ordre et la disposition des objets vers lesquels il faut tourner le regard de l’esprit pour découvrir quelque vérité». La méthode étant assurée, on peut «mettre de l’ordre dans ses idées», comme on le dit communément. La raison se donne des principes sans lesquels elle ne pourrait avancer avec assurance  -tels les principes d’identité, de non-contradiction. Ensuite elle se donne des règles précises de cheminement, telles la démonstration, la déduction… , pour que ce qui est énoncé le soit nécessairement, c’est-à-dire sans conteste. Dans les sciences expérimentales, l’homme de raison qu’est le savant met en place des procédures, des protocoles, un ensemble de systèmes pour assurer la plus grande probabilité à défaut de certitudes définitives.

      Il y a l’ordre de la raison et l’ordre trouvé dans la raison par la raison. C’est le sens de la démarche kantienne. Pour Kant, l’ordre de la nature ne vient pas des choses en elles-mêmes, dont nous ne savons rien et dont nous ne pouvons rien savoir, mais de notre entendement. Il faut donc dire que l’entendement constitue l’ordre de la nature. «L’entendement ne puise pas ses lois a priori dans la nature, mais les lui prescrit.» (Prolégomènes). L’ordre n’est donc pas inscrit dans la nature, comme le croyaient les Grecs ; il vient de la raison, puisque c’est l’entendement qui constitue l’ordre de la nature. Le principe de l’ordre, c’est la raison. Le principe seulement car, bien sûr, «il y a beaucoup de lois de la nature que nous ne pouvons savoir que grâce à l’expérience». (Prolégomènes). Mais ce que fournit la raison, c’est la possibilité même de la loi. Pour connaître l’ordre il suffit donc d’examiner la raison qui en est la source (d’où le système des catégories). C’est parce que la raison est ordre qu’elle peut imposer un ordre aux choses.

    Mais il arrive que la raison déraisonne, au dire et à l’analyse de Kant lui-même. La raison a un penchant naturel à outrepasser ses compétences et à sortir de son domaine. Faite pour connaître les phénomènes, elle prétend néanmoins connaître les choses en elles-mêmes. C’est ainsi qu’elle raisonne sur Dieu ou l’âme que pourtant nous ne pouvons connaître. En s’attaquant à ces problèmes métaphysiques, la raison déraisonne. Il appartiendra à la «Critique de la raison» de la ramener à la raison, c’est-à-dire à elle-même. C’est un bien singulier paradoxe que la raison, puissance d’ordre pour la nature, ne le soit pas pleinement pour elle-même. Sortant de son ordre (de son domaine) elle tombe nécessairement dans d’inextricables contradictions, dont l’histoire de la philosophie donne beaucoup d’exemples, ou dans des antinomies, c’est-à-dire à la démonstration aussi bien d’une thèse que de la thèse opposée. La raison apparaît ainsi autant comme facteur de désordre que comme facteur d’ordre. La raison ne peut s’empêcher de déraisonner ; on ne peut même pas expliquer pourquoi elle éprouve un si impérieux besoin de sortir de ses limites. C’est qu’en fait la raison n’arrive pas à justifier, à fonder pleinement son ordre propre. Il y a toujours une part d’arbitraire.

      «Le véritable ordre consiste à tout définir et à tout prouver. Certainement cette méthode serait belle, mais elle est absolument impossible».  « La raison est impuissante à traiter quelque science que ce soit dans un ordre «absolument accompli».  (Pascal).

    Cependant cet arbitraire n’est pas n’importe quoi ou l’arbitraire d’un pouvoir tyrannique. Cet arbitraire est de l’ordre du discours, comme on dit d’un signe linguistique et d’un système linguistique qu’ils sont arbitraires (ni naturels, ni nécessaires, mais conventionnels), et de l’ordre contenu, retenu, reconnu dans le discours. Le discours (le logos) est un ordre en lui-même, un système ; il fait tenir les hommes entre eux, par la communication, le dialogue, le débat ; quand le discours s’avère impuissant, c’est le désordre, la violence qui prend le relais ; il fait aussi que les hommes tiennent au réel et peuvent s’accorder sur quelque vérité. Par le discours nous distinguons (=/= confondons), nous classifions, nous hiérarchisons, nous portons appréciation, en un mot, nous donnons l’ordre -dans le sens de règle et de commandement-.  On pourrait presque dire que « tout ordre est linguistique ». Donner l’ordre, c’est-à-dire le faire être, le faire advenir à l’être. Soit en le faisant apparaître -connaître- s’il est déjà, comme d’une certaine manière le discours descriptif ou le discours scientifique. Soit en l’instituant et en l’imposant, comme le fait le maître ou le commandant. Le langage comme force de l’ordre, en tout cas c’est lui qui dit l’ordre et le désordre.

      C’est retrouver la fonction créatrice, tout au moins démiurgique de la parole, du langage. «Au commencement était le verbe, le logos» (St Jean). Le démiurge est un dieu-architecte, qui ne crée pas à partir de rien, mais qui ordonne, fait qu’il y ait de l’ordre dans notre monde. En distinguant, en classant, il fait passer du chaos au cosmos, du tohu-bohu, du brouhaha à l’audible, à l’intelligible. C’est plus qu’un inventaire constatatif, objectif, neutre, impartial. C’est pour fonder le discours incitatif, impératif. Le dieu ordonnateur des œuvres de ce monde (le grand architecte) se fait le dieu ordonnant les comportements humains : la loi sociale, la loi morale. Le langage ne serait lui-même ni ordre ni désordre, il serait le principe même de cette distinction. Est ordonné tout ce qui est nommé, tout ce qui est nommable, ou, dit autrement, rationalisé, rationalisable.

      Ce qui apparaît dans la Bible, par le dieu ordonnateur et ordonnant, c’est au moins la volonté des hommes de mettre de l’ordre dans leur monde à eux, dans leur nature à eux. Il y a là une indéniable fonction politique de l’ordre du discours. Car enfin, n’est-ce pas toujours ce qui est en question depuis le début, à travers toutes ces cosmogonies, ces représentations de l’univers ou du monde ou de la nature ou des hommes ? Pourquoi s’enquérir, inventer, vouloir connaître ce qu’il en est de l’ordre et du désordre ? Ne serait-ce pas pour justifier nos propres désordres, notre propre nature, notre propre histoire ? Pour assurer la légitimité, la nécessité d’un ordre humain, social, moral, et se prémunir contre sa fragilité et sa précarité ? C’est dans le règne humain qu’il faut chercher la force de l’ordre, dans tous les sens de l’expression.

    Herbert Marcuse avait bien vu le rapport entre l’ordre du discours et l’ordre de la cité quand il écrivait que «la subversion d’une société commence par la subversion de son langage.»

IV- L’ordre de la Cité et dans la Cité est bien en fin de compte la préoccupation majeure des hommes. La guerre ou la paix. La discorde ou la concorde. L’injustice ou la justice. La violence ou la raison (ou le droit).

    La philosophie a d’emblée une dimension politique, même si cela passe parfois par de longs détours conceptuels et théoriques. Platon inaugure la tradition occidentale par une réflexion sur le discours justement. Il a compris les dangers qu’encourait la Cité du fait de l’usage du discours par les sophistes. Ce qui les intéresse, ce n’est pas la vérité, c’est la persuasion à des fins de pouvoir. Le logos est dévoyé, perverti, par là la vérité est moquée et la Cité est le jouet, le jeu des opinions et des passions. C’est pourquoi elle condamna Socrate qui rappelait intempestivement la parole du dieu, cet autre démiurge non biblique (le «connais-toi toi-même»). Le scepticisme, l’opportunisme, le relativisme ne peuvent tenir lieu de politique. L’ordre dans la Cité ne peut régner si on prétend que tout se vaut ou que c’est le plus fort, le plus rusé qui a raison. Une Cité ne peut être ni sans raison, parce qu’il y a des différences, des valeurs, des préférences, ni être selon la raison du plus fort.

   C’est pourquoi on constate des rapports éclairants entre la Cité et ses représentations d’elle-même et les représentations du Cosmos. La paix est là quand chacun vit en harmonie avec le Cosmos. On trouve là tous les termes de l’ordre. Qu’est-ce qui est la mesure des choses ? Socrate expliquera à Calliclès, dans «Gorgias», que la réponse peut se trouver dans une réflexion sur la géométrie -modèle de pensée, de valeur, de justice- qui est si prisée chez les dieux. Quand on se représente l’univers comme fini, clos, stable -dans le cosmocentrisme ou le théocentrisme- on comprend que la Cité soit pensée comme «centrée» sur un pouvoir de type monarchique, intrinsèquement conservateur, comme l’ordre du monde. Mais quand l’univers que l’on se représente devient ouvert, éclaté, c’est la mise en péril d’un tel pouvoir. C’est bien là d’ailleurs l’une des raisons des affaires Giordano Bruno et Galilée. Penser un nouvel ordre du monde risquait de bouleverser tout autre ordre fondamental. C’est l’angoisse d’un inconnu. C’est insupportable. Mieux vaut retourner de force à l’ordre ancien. Là encore, c’est bien de l’ordre de la Cité qu’il est question.

      Ainsi le maintien de l’ordre dans la Cité ne va pas sans quelques désordres possibles. L’ordre apparent peut contenir, cacher un désordre réel, et même jouer de ce désordre pour se maintenir. Si on considère l’injustice, le traitement inégal des hommes, l’esclavage, l’exploitation de l’homme par l’homme comme un mal, c’est-à-dire comme un désordre, eu égard à une certaine idée de l’homme certes, alors beaucoup de sociétés, pourtant relativement calmes, voire prospères, fonctionnent sur et grâce à du désordre. C’est la lecture que l’on peut faire notamment du marxisme. Faudrait-il payer le prix de l’ordre à ce coût ? Et peut-on alors vraiment parler d’ordre réel ? Georges Gusdorf écrivait dans le «Traité de l’existence morale» : «Il y a, dans toute société, un désordre établi. Chaque communauté se fonde sur des compromis, sur des transactions avec l’exigence des valeurs. La belle harmonie de la civilisation grecque n’est possible que grâce à l’institution de l’esclavage.»

    C’est pourquoi l’ordre mérite d’être contesté, car il n’est qu’apparent. Et le désordre qui peut s’en suivre, par la rébellion, la révolte, l’insurrection, la révolution, n’est peut-être qu’ «un moyen de hâter l’avènement de la justice». Et le même auteur parlera non seulement d’un droit, mais d’un «devoir d’insurrection». «Un moment vient, continue t-il, où la conscience se révolte et où l’esclavage apparaît scandaleux, d’autant que des moyens techniques nouveaux permettent de mettre en œuvre d’autres ressources d’énergie.» Ce désordre là n’est pas plus désordre que l’ordre sur lequel il était fondé n’est un ordre. Ou plutôt il faudrait parler de véritable ordre et de véritable désordre. C’est-à-dire rechercher la vérité d’un ordre et la vérité d’un désordre, c’est-à-dire leur logique, leur sens, leur volonté, à partir, une fois encore, d’une certaine idée de l’homme.

      Le prétendu ordre assuré est souvent une mystification. On veut faire croire que. Pas la force, mais la justice. Oui. Mais qu’est-ce qu’une justice qui n’est pas forte ? (Cf. Pascal) Et qui me prouve que la force utilisée par la justice est toujours et nécessairement juste, légitime? Entre les mains de qui est la justice ? Des forces de l’ordre ? L’Etat et sa raison, la raison d’Etat. Mais l’Etat n’outrepasse t-il pas quelquefois ses droits ? «Il nous ment, le plus froid des monstres froids», disait Nietzsche. Même s’il y a, même s’il faut de pieux mensonges, un «beau mensonge», disait même Platon, pour maintenir l’ordre, c’est encore sur un désordre que cela est fondé, si on tient à garder à la vérité toute sa valeur. Il s’agit toujours de la confrontation de l’ordre et du désordre dans la Cité, pour que celle-ci tienne debout vaille que vaille.


    D’autant que la subjectivité -l’ordre de l’individu- n’y trouve pas toujours son compte. Qui a raison, Antigone ou le roi Créon ? La loi civile interdit à Antigone de faire une sépulture à son frère, parce qu’il a tué. C’est la loi écrite. Créon, même s’il comprend sa nièce, ne peut la satisfaire, car cette dérogation ébranlerait l’ordre coutumier de la Cité. Antigone désobéit à cette loi, car elle obéit à une autre loi, celle du cœur, ou celle du respect de tout humain quel qu’il soit. Antigone ne veut pas le désordre, elle aspire à un autre ordre plus universel, mais à quel prix ? L’ordre de la loi écrite et l’ordre de la loi de la conscience subjective sont-ils conciliables ? Non. Il n’y a que la tyrannie pour «concilier» tous les ordres ! Et, de nouveau, à quel prix ?

    Antigone est une anarchiste à sa manière. Non pas l’anarchiste qui refuse tout ordre, qui ne veut ni dieu ni maître, et qui vit en pleine illusion. Non pas l’anarchiste qui terrorise, qui place des bombes, qui tue, et qui prépare le lit de la tyrannie ou tout au moins d’un pouvoir autoritaire. Mais l’anarchiste qui proteste, qui se lève et va jusqu’au bout de sa démarche, sans mettre en péril la vie des autres, mais en toute responsabilité met en jeu la sienne. «L’unique et sa propriété», comme l’écrit Stirner. Non, pas un unique, un individu qui ne penserait qu’à lui, au comble de l’égocentrisme, qui voudrait casser tout ce qui le gêne au passage, tel un enfant coléreux. Mais un unique dans le sens d’une singularité absolue qui veut faire de son geste un appel à plus d’humanité, pour dire que l’ordre n’est qu’un moyen toujours ouvert à un monde meilleur, et non une fin en soi. L’anarchisme n’est effectivement intéressant que lorsqu’il veut préserver la liberté et la rendre vivante, comme j’interprète le devoir d’insurrection, selon Gusdorf.


    La tyrannie est un ordre dont on ne veut pas. L’anarchie est un désordre que l’on peut craindre. La première parce qu’elle est fondée sur un désordre réel et un ordre arbitraire. La seconde parce qu’on ne sait pas s’il en ressortira un ordre meilleur, ou parce qu’on appréhende la nouveauté ou on craint l’arbitraire capricieux des singularités. Autorité, oui, mais pas de l’autoritarisme, qui en est une perversion. Liberté, oui, mais pas libertaire, qui peut en être une perversion. Je reviens alors à ce qu’écrivait Alain, à la recherche des qualités indispensables aux citoyens : l’obéissance et la résistance. Il faut de la loi, il faut de l’ordre, c’est incontestable. Par l’obéissance on assure l’ordre, et ce qui la détruit est anarchie, dans le sens de désordre dangereux dans lequel une majorité ne peut se retrouver. Par la résistance -Alain ne dit pas la désobéissance- on assure la liberté, et ce qui la détruit est tyrannie. Il faudrait donc avoir la science et l’art et de l’une et de l’autre. Ce qui relève de la pédagogie et de l’éthique, dont les règles ne sont écrites nulle part toutes faites. Peut-être faudrait-il pour cela tout un grand traité des grandes vertus ! Il n’y a pas rien de fait, mais il reste beaucoup à faire.
 

    Il y a deux modèles qui peuvent nous aider dans notre réflexion : l’idée de démocratie et l’idée des droits de l’homme. Je dis bien l’idée, car l’ordre du droit n’est pas encore l’ordre du fait. Et faire passer le droit dans le fait est l’injonction qu’en conscience nous devons sans doute nous donner. L’ordre est toujours à construire, car les vieux démons de notre «nature » -qu’il ne faut peut-être pas toujours suivre- nous tirent encore vers ce qui pourrait être un retour au chaos. Sans illusion, sans désespoir. Lorsqu’on s’y croit, on n’y est pas encore. Il y a toujours du reste. Même dans nos chères démocraties. Au XVIIIème siècle, un écrivain (Bodin) notait que «lorsque le calme règne dans une démocratie, c’est que la démocratie n’y est pas». Ordre apparent, ordre réel. [ «L’ordre règne à Varsovie», disait un capitaine à une époque. ]

Conclusion

  La démocratie suppose une multiplicité de différences, d’intérêts antagonistes. On ne doit en négliger aucun, mais on ne saurait tous les satisfaire en même temps et au même titre. Comment concilier tous les ordres singuliers, particuliers ? Comment faire que les antagonistes deviennent des protagonistes ? A quel ordre se fier, pourrait-on dire ? Non, mais quelle mise, quelle remise en ordre inventer, réinventer continuellement ? La connaissance du Cosmos nous propose un modèle, lointain certes : il tient parce qu’il y a de la nécessité, il se transforme parce qu’il est constitué aussi d’explosions, de mouvements, d’aléatoire. Un ordre se tisse, fondé sur des ordres anciens dépassés et des désordres intégrés. Mais cela se fait sans nous, sans l’homme. La connaissance du vivant nous propose aussi un modèle : la vie est conservatrice, par la transmission génétique, mais elle rend tout de même possible des mutations, compte tenu de la grande multiplicité et complexité des combinaisons et des environnements. Là encore, cela se fait sans l’homme, pour l’essentiel, car depuis quelque temps le génie de la raison rend possibles quelques interventions, dont on ne peut encore mesurer les conséquences.


    Ainsi doit-il en aller de la démocratie : conservatrice et inventive. Et là les hommes y sont pour quelque chose. Sans relâche ils tissent leurs ordres sans cesse remaniés, dans le débat permanent des intérêts, des passions - qui laissées à elles-mêmes feraient un peu ou beaucoup désordre -et de la raison- qui seule ne pourrait avoir l’énergie des appétits… (Cf. Hegel). En estimant toutefois qu’il faut s’efforcer  «de la raison critique garder». Ni les dieux, ni les sciences -malgré leurs apports, en leur temps, à leur manière- ne peuvent se substituer aux hommes, ni les hommes ne peuvent y trouver une garantie assurée pour sauver leur âme et leur Cité. Mais ce n’est pas parce que l’homme a inventé et les dieux et les sciences qu’il doit se prendre pour un dieu, voire Dieu. C’est alors, disait Rousseau, qu’il deviendrait «le tyran de lui-même et de la Nature», et que, sans ébranler beaucoup l’ordre des choses, il pourrait mettre en péril son ordre à lui.

      La démocratie se bat contre l’ordre arbitraire et injuste de la tyrannie et ses multiples images. Mais elle cherche un  métier d’homme.

Gilles Troger

 

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Published by sophia - dans leçons
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commentaires

Jean-François Boyer 08/02/2010 17:58


Encore un exemple naturel de dualité que je n'ai pas cité : ordre et chaos qui sont les éléments contradictoires indissociables d'un même phénomène. Si le chaos est confusion et désordre, il est
aussi création et invention. l'ordre et la stabilité, par leur côté stérile ne sont pas nécessairement rassurants. On oppose l'ordre au désordre, et en ce sens, l'ordre est pour nous la manière
dont les choses nous apparaissent, telles qu'on les connaît ou plus simplement, l'ordre se base sur un principe psychologique de l'habitude et de la perception. La notion d'ordre est en elle-même
métaphysique et se développe du point de vue logique tel qu'un système A soit toujours égal à A en tout temps et en tout lieu. Défendre donc l'ordre à tout prix ce serait refuser la vision
angoissante du vide, celle du désordre, compris comme chaos, absence d'ordre. Mais cette compréhension de l'ordre n'est qu'une vue de l'esprit, une représentation de l'imagination et ceci « en
vertu de l'illusion fondamentale de notre entendement ». b) Ainsi, comme le montre Bergson dans l'Evolution créatrice, la notion d'ordre est toute pratique et la notion de désordre " correspond à
une certaine déception d'une certaine attente, et ne désigne pas l'absence de tout ordre, mais la présence seulement d'un ordre qui n'offre pas d'intérêt actuel. » En ce sens, l'opposition
habituelle entre ordre et désordre n'est qu'apparente et la question de l'ordre peut donc constituer un faux problème dans la mesure où cette notion d'ordre est construite a priori d'après une
certaine expérience du réel ou de la représentation que nous en faisons. En ce sens, le désordre est simplement un nouvel ordre, mais tel qu'on ne s'y attendait pas ou qui ne rend pas compte de nos
habitudes perceptives et pratiques. Dans ce cas, il faut donc comprendre la notion d'ordre dans une disposition dynamique et pas seulement statique. C'est donc insister sur la notion fondamentale
de changement, donc du mouvement de la durée, caractéristique de la vie, à travers notre représentation de l'ordre.


Jean-François Boyer 21/01/2010 16:00


Tu aurais pu citer Auguste Comte : chantre de l'ordre.
"L'Amour pour principe, l'Ordre pour base et le Progrès pour but"