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«Le pouvoir, c’est comme le feu : pas trop proche de peur de se brûler, et pas trop loin pour ne pas se geler» (Antisthène, fondateur de l’Ecole Cynique à Athènes)

«Ethique du Pouvoir, pouvoir de l’éthique.»

Le pouvoir : Il faut tout d’abord s’entendre sur le sens de la notion de pouvoir

Dans un sens très général, il s’agit de la possibilité, la puissance d’agir d’un individu, d’un groupe. Puissance qui produit des effets, des actes. Le pouvoir s’exerce. On parle de l’exercice d’un pouvoir ou mieux, souvent, du Pouvoir !

C’est en effet ce à quoi on pense souvent communément, quand il est question de pouvoir : on pense au (x) pouvoir(s), qui ne peut être que politique !

Le pouvoir, en effet, n’est pas que physique ou fait de force, il est, comme dit le philosophe Hobbes, au cœur de ce qui constitue une communauté politique légitime. Il est d’abord une fonction des relations entre les hommes, que cela soit «naturel» ou conventionnel, «institutionnalisé».

Il s’agit, au sein d’une relation sociale de faire triompher une volonté, qui peut être celle d’un individu, d’un groupe ou la volonté dite générale.

Le pouvoir peut donc s’exercer dans tout groupe, dans toute relation sociale, mais le plus «remarquable», le plus souvent désigné implicitement ou explicitement, c’est le Pouvoir politique (auquel on met souvent une majuscule, sans doute parce que c’est un lieu très particulier d’enjeux très spécifiques, à tort ou à raison très (trop?) passionnels ! On ne dit pas assez combien il faut se méfier des majuscules ! Cela a un relent d’absolu, de soumission.

D’une part, on attend beaucoup de ce pouvoir, présent et effectif dans les instances gouvernementales diverses et administratives, on attend légitimement protection, aide, sécurité… et quand la satisfaction n’est pas au rendez-vous, le mécontentement est fort, voire violent, et ce pouvoir devient le responsable désigné de tous les maux («mais que fait donc le gouvernement ?» On voudrait avoir tout tout de suite ce que l’on attendait, bénéficier de tout ce dont on estime avoir droit !

Et d’autre part, la tentation est grande pour le pouvoir, ou tout au moins certains qui l’exercent, de se laisser entrainer dans une certaine logique, que, par commodité et facilité d’expression, j’appellerai la logique intrinsèque de pouvoir, qui est plus proche de la logique de la passion que de la logique de la raison. C’est la logique de l’absolu, la logique du vaincre, du posséder !

Ce que d’aucuns reprochent au pouvoir, ou à certains politiques, ou politiciens, c’est l’amoralité, parfois l’immoralité, en tout cas de manquer d’éthique. Loin dans ma pensée de généraliser, mais il faut bien avouer que cela arrive, même sans avoir lu, mal souvent, Machiavel !

Ce qui suit n’est pas prescriptif, mais descriptif, on constate ce qui est parfois, sans dire pour l’instant ce qui doit être ! Je dirai simplement, pour le moment, qu’il y a une tension permanente entre la description et la prescription !

Sans aller jusqu’à dire, comme je l’ai lu ou entendu parfois, que «le Pouvoir rend fou» (et tout ce qui gravite autour), force est de constater que l’exercice du Pouvoir incite plus, si on n’y prend garde, à la logique de la passion que de la raison. On connaît des tentations, qui se meuvent parfois en tentatives !

Le goût du pouvoir, quand on y est installé, peut pervertir si on n’y prend garde ! C’est un ensemble de tentations auxquelles certains succombent parfois. Je dis bien, afin d’éviter tout malentendu, que je ne pense pas, n’affirme pas que tout politique se laisse ainsi pervertir. Est bien présente la tentation de la maîtrise, de la domination, de vouloir avoir raison en tout point et en tout temps, d’être et d’être reconnu comme chef ! Et en conséquence de ne pas supporter la contradiction, l’existence d’autres conceptions que les siennes…et d’utiliser en guise d’argumentation l’invective, le mépris, ce qui mène à l’intolérance, l’irrespect même de l’autre, de l’interlocuteur qui ne peut être qu’un ennemi à écarter ! J’exagère ? Sans doute, mais n’est-ce pas ce que l’on peut décrire ainsi parfois ici ou là ? En forçant un peu le tableau, on arriverait à l’exercice du pouvoir, perverti par le désir de maitrise et de domination, par la crainte, la peur, la terreur. On me dira de mauvaise foi, on m’accusera de mensonge, de caricature, tout ce que l’on veut….Peu me chaut : la question est de savoir si ce tableau est absolument improbable, fantaisiste, dénonciateur, etc.

Une éthique du pouvoir c’est pourquoi il est nécessaire de faire intervenir l’éthique.

Je prendrai ici éthique pour le moment dans le sens de ce qui peut déterminer (des principes, des valeurs) la conduite de la vie humaine en fonction des fins pratiques que l’on se donne dans des domaines, des comportements donnés à un moment donné, afin d’éviter la logique de la passion ! Avoir un pouvoir, exercer du pouvoir sur l’autre, sur d’autres, c’est tentant, et on en veut toujours plus, c’est la recherche du «triomphe de l’Ego», l’horizon de la logique de la passion ! L’éthique, comme mode de conduite propre se fondant sur une morale, c’est-à-dire des valeurs susceptibles d’être valides pour tout homme de raison. Ce que l’on appelle des valeurs universelles tout au moins universalisables, ce qui est l’opposé du «triomphe de l’Ego» !

De l’idéalisme ?

On pourra m’objecter : des principes, des valeurs, c’est bien, c’est beau, c’est généreux, mais ce n’est pas avec cela que l’on gouverne dans la réalité de la «pâte humaine». C’est de l’idéalisme inefficace, qui laisserait plutôt filer le mal que l’endiguer ! Qui irait donc à l’encontre des intentions !

Non, l’éthique ne consiste pas qu’en un énoncé théorique de principes, de valeurs, puisé dans le ciel idéal de la bonne conscience ! Une éthique a un contenu normatif (nous sommes maintenant dans la prescription) de règles et valeurs qui guident les pratiques d’un groupe déterminé en fonction des fins pratiques de l’homme se rappelant qu’ici il s’agit du pouvoir actif dans toute relation humaine, notamment de groupes et du pouvoir exercé dans la vie politique.

Certes le Pouvoir, comme toute passion peut rendre «fou», peut drainer de la pathologie, éveiller, exciter, exacerber des désirs, des passions, du côté de ceux qui exercent et du côté de ceux qui subissent le Pouvoir et qui se rebellent…

Mais pour autant, s’en tenir là, à ces constats, à ces descriptions, serait injuste et dramatique. On ne peut réduire, enfermer le Pouvoir et le comportement de ceux qui l’exercent dans cette sorte de logique, si d’ailleurs de terme est ici à ce moment-là pertinent! On peut jeter un autre regard sur la politique et les politiques, concevoir autrement les relations au sein de la Cité. À condition de repenser ici la notion d’éthique et de lui accorder un pouvoir.

L’éthique ne consiste pas qu’en un énoncé théorique de principes, de valeurs, puisé dans le ciel idéal de la bonne conscience ! Une éthique a un contenu normatif (nous sommes maintenant dans la prescription) de règles et valeurs qui guident les pratiques d’un groupe déterminé, en fonction des fins pratiques de l’homme.

Dans la vie politique, ce qui est en question, en jeu, en enjeu, c’est l’organisation harmonieuse de la Cité, dans l’efficacité et la sérénité. L’homme politique est là pour servir la collectivité et non éventuellement s’en servir pour satisfaire ses propres passions.IL est là pour représenter la volonté générale, au service de l’intérêt général ! Certes il n’est pas aisé de le déterminer et de le satisfaire, d’en indiquer les fins et d’en tracer le chemin. Mais l’homme politique n’est-il pas là pour cette cause ?

Et c’est là que se situent le dialogue et le dialogue et le débat, et non combat ou juxtaposition, ou affrontements de points de vue. Et ce dans le respect de l’autre, des autres, dans leur place, leur fonction, leur être ! Le respect de l’autre, quel qu’il soit, dans n’importe quelle situation que ce soit, tel est bien un des fondements de la civilisation qui nous a nourris et que nous continuons de nourrir, à condition de ne pas perdre de vue ce fondement et d’être attentif, d’être en éveil, et de dire clairement ce qui pourrait ici ou là nous en écarter par faiblesse ou coupable distraction.

Le pouvoir de l’éthique

L’éthique a le pouvoir que l’on veut bien lui accorder.

Je pense que des dérives possibles du pouvoir peuvent être évitées, si on croit dans le pouvoir de l’éthique. Celle-ci n’est pas qu’appel vain à une vertu inaccessible parce qu’humaine trop humaine (dirait Nietzsche, autre philosophe mal lu !). C’est la mise en œuvre sans cesse recommencée d’un tableau de bord ensemble écrit, pour que le triomphe de l’égo, conséquence de la logique de la passion, laisse place au triomphe de l’universel, mis en place par la raison garante des principes, des valeurs, qui sont dans le fond indiscutables dans la mesure où c’est ce à partir de quoi on discute, on apprécie, on porte un prix. Ce qui doit servir de modèle et sur ce plan, l’homme politique doit être un modèle.

Faire appel en tout état de cause à l’aptitude de l’homme à agir d’une façon concertée, comme l’écrivait Hannah Arendt, autre philosophe, à dialoguer et non invectiver, à débattre et non combattre, à respecter et non mépriser, en un mot à user de la raison, ce joyau précieux que la Nature (ou Dieu, comme on veut) a disposé en nous. Cette faculté qui nous permet de sortir de l’instant, de l’émotion, du principe de plaisir individuel pour accéder à l’autre, à l’ensemble, à l’avenir, par l’abstraction, l’idéation, l’argumentation, la réflexion...

Pour éviter de succomber à certaines possibles tentations délétères du pouvoir qui préfère vaincre l’autre plutôt que le convaincre (c’est-à- dire vaincre avec lui, avec les mêmes armes que lui, et d’abord la tolérance et le respect), penser que l’éthique exerce le pouvoir que nous voulons bien lui accorder, en se fondant sur ce que nous avons tous en commun, la raison qui peut nous unifier, sans pour autant uniformiser, et non sur ce qui nous différencie et souvent nous oppose et nous divise, les passions. Idéalisme ? et alors, est-ce pour autant à négliger ! Mieux vaut une direction, fut-elle discutable et incertaine en partie, que pas de direction du tout ou pire, une direction opposée à celle-ci, ici celle de l’éthique, direction dont on connait l’issue certaine : une société d’affrontement des egos. Le choix est entre «moi ou l’autre» et «moi et l’autre».

Si je ne respecte pas l’autre, je ne me respecte pas moi-même, et réciproquement. C’est la loi de l’intersubjectivité sous l’égide de l’universalité «Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle, en tout temps, en tout lieu, considérer la personne humaine, soi-même ou autre jamais comme un moyen, mais toujours comme une fin» (le philosophe des Lumières : Kant)

Un jour qu’Alcibiade à Athènes s’apprêtait à monter à la tribune pour haranguer les citoyens, le peuple assemblé, Socrate lui fit un croc-en-jambe en lui demandant où il allait, si empressé de si bon matin, le jeune et fougueux politique lui rétorqua qu’il allait s’adresser au peuple pour l’inciter à la justice, à l’ordre juste. Socrate lui demanda s’il était vraiment autorisé à ce genre de discours aux autres tant qu’il ne saurait pas ce qu’est la justice et qu’il ne serait pas lui-même au clair avec lui-même sous ce rapport-là, tant qu’il ne se connaitrait pas bien et ne serait pas maître de lui-même, de ses passions. C’est à une véritable conversion que le philosophe Socrate invitait Alcibiade, qui le comprit mais n’en suivit pas pour autant la prescription ! Socrate invitait Alcibiade à se tourner (vertir) vers autre chose que lui-même, avec les autres, en scrutant les valeurs qui ne peuvent toutes trouver leur origine dans ce monde tel qu’il est ici et maintenant, ce qui suppose un effort de la raison commune en tout homme.

Déjà il était question du conflit entre passion et raison, entre Ego et Cité !...

Socrate pensait plus à la Cité qu’à lui-même, pourtant celle-là le condamna !

Alcibiade préféra son égo et il n’en fut pas pour autant récompensé !

«Ceux qui voudront traiter séparément la politique et la morale n’entendront rien à chacune des deux.» (Rousseau). Machiavel prétendait au contraire qu’il fallait distinguer pour ne par pervertir ou affaiblir l’une par l’autre.

(Je me suis souvent demandé qui avait raison. Ceci demanderait un trop long développement ici ! (Et quand je pense que j’ai enseigné la philosophie à notre premier ministre actuel, je me sens glisser dans une interrogation perplexe abyssale !) c’est une autre histoire…)

Pascal pensait qu’on ne pouvait concevoir une justice faible qui ne soit pas forte, pas de justice sans force donc et pas de force sans justice on pourrait dire : pas de pouvoir sans éthique et pas d’éthique qui soit sans effet, sans efficace, se chauffer sans se brûler !

GillesTroger, février 2014

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Published by sophia