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28 décembre 2009 1 28 /12 /décembre /2009 08:17

statue de le liberté


Pourquoi cette leçon et pourquoi ce titre ?

L’idée me trotte dans la tête depuis déjà quelques temps et m’est venue à la lecture de la presse et des magazines, écrits, télévisés. Le mot libéral est fréquemment utilisé, comme celui de libéralisme, et de manière générale, à l’évidence, il sert de repoussoir, je parle essentiellement de la France. Le mot semble résumer à lui tout seul tous les maux dont nous semblons souffrir.

Le libéralisme est honni à gauche et on lui associe les mots de capitalisme , de marché, qui sont les ennemis jurés dans un pays où le mot République est la référence ultime historiquement. On rappellera les mésaventures du maire de Paris qui revendiquant ce mot de libéral dans un livre d’entretiens avec Laurent Joffrin sur son parcours, De l’audace (2008), déclare, je cite : «Mais je vous le dit tout net : je ne réfute pas mécaniquement ce vocable libéral ») et dut botter en touche et renoncer à l’utiliser, intimidé par ses pairs et les membres de son parti, contraint de reconnaître qu’il ne pouvait endosser les forts présupposés négatifs véhiculés par ce pauvre mot, alors qu’existe au sein du socialisme un courant libéral comme l’atteste la philosophe Monique Canto-Sperber dans Le libéralisme et la gauche (Plon, 2008), mais un courant non digéré.

Affaire d’épiderme, on ne veut rien entendre, ce mot passe mal, voire pas du tout, et son usage n’est pas recommandé, il est même franchement déconseillé, du moins sur un plan médiatique.

C’est le cas à l’extrême gauche également, qui s’affiche comme anti-libérale et rend le libéralisme, autre nom du capitalisme haï, responsable de la situation désastreuse où nous nous trouvons actuellement. A droite ce n’est pas mieux, et le mot n’est pas au centre des slogans, il y a même une critique du libéralisme par exemple chez l'ancien président Jacques Chirac. Ici encore on pointe les comportements rapaces de certains, l’attitude arrogante de grands capitaines de l’industrie, et la crise de ces derniers mois confirme ce diagnostic, globalement défavorable à l’idée libérale et à son présupposé de dérégulation. L’actuel président entend quant à lui moraliser le capitalisme.

On pourrait également citer un discours du pape J.P. II qui renvoyait dos à dos libéralisme et communisme comme deux dévoiements de la modernité.

Bref, ce mot passe vraiment mal, il y a des hoquets lorsqu’on l’utilise, même des renvois et l’habitude est désormais prise de le considérer comme un répulsif, répulsif étonnant dans la mesure où il fédère des individus, des courants très opposés les uns aux autres.

Seulement une fois observé l’usage de ce mot, une fois repéré le réflexe collectif, médiatique certes mais tout aussi présent dans le monde intellectuel savant, notamment français où ce mot est souvent un gros mot, on s’interroge et on a envie de dépasser un peu le réflexe et de passer du réflexe à un peu plus de réflexion , c’est-à-dire tout simplement de distance. Or à partir de ce moment, on devient perplexe.

Que veut-on dire exactement par libéral ? L’enquête, rapidement effectuée, ne laisse pas de surprendre. Le sens du mot résiste car on veut tout lui faire dire à la fois  et l’extension du mot est si grande que finalement on peut se demander s'il a encore un sens.

Tout y passe en effet : le capitalisme, le marché, la modernisation des services publics, c’est-à-dire nécessairement leur disparition, la pollution, la recherche du profit, la rapacité de certains, le chômage, l’argent qui circule, la mondialisation, libérale donc forcément mauvaise, l’absence de régulation, l’affaiblissement du rôle de l’Etat, le devenir marchandise de la culture. La moindre réforme, dans la mesure où elle implique un engagement différent de l’Etat, voire un recentrage, une redéfinition de son rôle, est qualifiée de libérale, par exemple l’autonomisation des universités, qu’on livre forcément au marché si l’Etat n’est plus présent comme il l’était jusqu’à maintenant.

Bref, toute approche un peu mesurée et critique, au sens noble d’un discours qui fait la part des choses devient difficile, voire impossible  dès lors qu’on envisage le réel sous l’angle du libéralisme. Ce mot engendre forcément l’hypercritique, la critique radicale
 

C’est tout cet esprit qui se cristallise dans le mot libéral, si bien qu’il est devenu difficile, parce que clivant idéologiquement, de l’utiliser dans un autre sens, qui pourrait être plus positif. Par exemple, la Turquie s’est opposée à la désignation le 4 avril dernier du Danois Rasmussen comme secrétaire générale de l’Otan. Pourquoi ? Le premier ministre Turc Erdogan reproche à celui qui gouverne le Danemark depuis 2001 d’avoir apporté son soutien à la publication des caricatures de Mahomet dans un journal Danois en 2005. Quel était l’argument essentiel de Rasmussen ? Je le cite : «La liberté d’expression est la pierre angulaire de la démocratie». Une telle affirmation révèle de façon archétypale un esprit libéral et pourrait être reprise par bon nombre d’esprits qui se veulent éclairés.

Mais aujourd’hui, ce mot a perdu toute légitimité autre que critique et si on le revendique pour soi, après tout il y a dans libéral liberté, on est d’emblée soupçonné d’être du mauvais côté, surtout parmi ceux qui définissent le légitime et dont la puissance de frappe est souvent intimidante sur un plan idéologique dans la mesure où ils établissent ce qu’il convient de penser, c’est-à-dire le politiquement correct. Les mots, on le constate, ne sont pas rien, ils vous classent malgré vous parfois, si bien que tout ce qu’on pourra apporter comme élément de réflexion, en cherchant simplement à argumenter, se retourne fatalement contre vous. Décidément , ce n’est apparemment pas être dans le bon camp que d’envisager avec ne serait-ce qu’un minimum de bienveillance le mot libéral.

La perplexité initiale est d’autant plus grande que le philosophe un peu averti de l’évolution historique sait, de par la fréquentation de certains grands textes, que la modernité est fondamentalement libérale et le paradoxe c’est que ceux qui reconnaissent le bien fondé de la modernité (par exemple en se référant aux droits de l’homme et aux idéaux des Lumières) ne voient pas qu’une part essentielle de leur héritage est de nature libérale. Tout se passe en réalité comme si la pensée libérale était tellement ancrée en nous, dans nos esprits occidentaux, que son évidence restait inaperçue à nos yeux et que le mot ayant perdu de sa superbe on en oubliait par la même l’une de ses significations fondatrices.

Sens du projet

Aussi m’a-t-il semblé utile, intellectuellement parlant, d’interroger ce mot, librement, c’est-à-dire en pointant ses ambiguïtés si nécessaire et en évitant de répondre à l’antilibéralisme dominant par un éloge du libéralisme tel quel. L’objectif n’est pas idéologique mais philosophique, il s’agit surtout de déterminer avec un peu de précision conceptuelle sa signification, du moins une de ses significations un peu méconnue aujourd’hui voire oubliée et qui pourtant appartient à la tradition qui se trouve au fondement même de notre civilisation européenne. On verra s’il peut-être légitime alors de se revendiquer libéral, du moins de ne pas mécaniquement le refuser comme le dit P. Delanoë, dans quelles limites également il est raisonnable de le faire, car le libéralisme est comme toute doctrine problématique dès lors qu’il s’agit de penser et pas simplement d’adopter une attitude de croyant. Chacun, pour finir, jugera par lui-même sur la base des quelques données que j’aimerais exposer et bien sûr de ses propres références. Je n’ai pas la prétention d’être exhaustif, ni définitif sur cette question, je veux simplement proposer ce soir un éclairage modeste sur ce mot et sa signification.

Remarque

Une remarque avant de commencer. Dans ce qui suit, je présuppose une distinction entre deux formes de libéralisme, le libéralisme économique d’une part et le libéralisme politique d’autre part, distinction dont je pense qu’elle est largement oubliée, méconnue, volontairement ou non. Un fait simplement : il y a des pays libéraux sur un plan économique qui ne le sont pas du tout sur un plan politique. Ce fait seul suffit à justifier qu’il est raisonnable de ne pas confondre les deux libéralismes et surtout de ne pas rabattre le libéralisme politique sur le libéralisme économique.La logique du marché d’un côté et celle de la politique de l’autre côté, deux ordres à distinguer. Cela dit, la question concernant la nature du lien entre ces deux libéralismes est posée.
 

Enquête

Une sensibilité et une conscience libérale

Un mot, tout d’abord, le mot non libéralisme mais libéral. Bien sûr il y a une doctrine libérale et donc une histoire intellectuelle du libéralisme, celle que raconte Pierre Manent par exemple dans Histoire intellectuelle du libéralisme, Hachette littératures, (1987), une histoire complexe au demeurant avec des auteurs divers et variés qui ne sont pas tous d’accord et qui discutent entre eux. Les jugements sont très variables au demeurant concernant l’appartenance de tel ou tel au libéralisme. Par exemple, Hobbes est-il libéral ? Faut-il attendre le 18ème pour parler de libéralisme, les historiens parlant alors de libéralisme classique ?
 

Il y a donc beaucoup d'indétermination dans cette notion de libéralisme, ce qui explique son usage pour le moins large, mais il n’y a rien d’anormal à cela dans la mesure où un concept n’est pas le reflet d’une réalité déjà constituée, toute faite, qu’il faudrait simplement identifier. Un concept  est une construction intellectuelle, relative par définition, qui véhicule forcément des présupposés. Le tout est d’en prendre conscience en les mettant au jour pour ensuite les examiner.

Cela dit, ces auteurs partagent un certain nombre d'options qui les rassemblent malgré tout, des points de convergences par delà les différences, parfois importantes. Nous essaieront de cerner certaines de ces convergences, mais j’aimerais tout d’abord évoquer l’esprit libéral, une disposition d’esprit particulière et originale que tout le monde ne partage pas et qui conditionne une certaine forme de sensibilité, qui elle-même engendre une certaine conscience.

 

Une sensibilité en premier lieu, disais-je. Il y a en effet une sensibilité libérale, une sensibilité qui oriente l’être tout entier et le rend attentif, parfois instinctivement, à un certain nombre de questions qui ont chez lui une résonnance particulière, qui littéralement le touchent et informent sa conscience.

Qu’est-ce qui touche ainsi la sensibilité libérale ?

La société, l’Etat et le pouvoir

La première d’entre elles est celle du pouvoir, de l’usage qu’en font ceux qui en ont ou ceux qui le détiennent et de la relation qui s’établit avec ceux qui en sont les sujets. De cette question du pouvoir, on le verra, découlent un certain nombre d’autres questions. Dans tout ce qui suit, ce thème sera central. Simplement, il y a différents points de vue qu’on peut adopter à son égard.

Tout d’abord, qu’est-ce que le pouvoir ?
 

Le pouvoir désigne traditionnellement la capacité que détient telle ou telle instance à se faire obéir et par conséquent d’exercer une domination sur autrui. Ce qui heurte la conscience libérale, c’est l’usage que telle ou telle instance fait du pouvoir qu’elle détient, l’usage qu’elle fait de cette domination qu’elle exerce sur autrui pour obtenir de lui un comportement que sans cette domination il n’adopterait pas.

 Quel est cet usage du pouvoir qui heurte tant le libéral ?

C’est la capacité de ce dernier à faire fi de (mépriser) la liberté individuelle au nom de raisons diverses et variées qu’il invoque pour se justifier. Bien sûr l’instance qui détient le pouvoir dans une société moderne c’est l'Etat  (quand bien même l’Etat n’est qu’une figure du pouvoir parmi d’autres comme nous l’enseigne M. Foucault lorsqu’il évoque des pouvoirs, des micro-pouvoirs, par exemple celui de la famille, de la médecine ou de la justice) et historiquement c’est contre l’absolutisme que les libéraux se sont révoltés. Notamment l’absolutisme royal, en Angleterre tout d’abord, au 17ième siècle et en France ensuite, au 18ième. Notons en effet que les libéraux sont à l’origine anglo-saxons. John Locke (un écossais), à la fin du 17ième siècle, est censé être le premier penseur libéral.

L’épreuve de la réalité du pouvoir, sa brutalité, sa violence, c’est ce à quoi le libéral est sensible et cette expérience prend la forme, lorsqu’elle est pensée, d’une opposition entre le libéralisme d’un côté et l’absolutisme de l’autre côté, (c’est-à-dire la théorie du pouvoir absolu, théorie qui justifie la toute puissance du pouvoir).

Le libéral sent qu’entre le citoyen individu, puisqu’il a conscience de lui comme d’un individu, autonome, capable d’agir par lui-même hors de toute tutelle, membre de la société, dans laquelle il s’affaire et poursuit ses buts de vie , donc entre l’individu et l’Etat comme forme suprême du pouvoir qui s’exerce sur la dite société et s’en distingue très nettement, il y a et doit y avoir une distance incompressible. Le libéral a conscience de cette distinction et de la nécessité de la maintenir absolument. L’individu, la société et l’Etat, tel est le b.a ba du libéral, le cadre à l’intérieur duquel il pense la politique, c’est-à-dire l’être-ensemble.

Donc, iI y a l’Etat d’un côté et de l’autre la société, chacun devant occuper sa place dans des limites bien fixées, sur la délimitation desquelles se concentre la discussion. Pourquoi cette intuition qui lui fait sentir qu’il faut distinguer ces deux termes et les maintenir séparés? Le libéral sent d’expérience (l’histoire est le terrain privilégié de cette dernière et le nourrit : le pouvoir de la monarchie, les guerres de religion, plus récemment le totalitarisme mais aussi le pluralisme des sociétés contemporaines sont le terreau de la sensibilité libérale), il sent, donc, que si aucune limite n’existe, l’Etat et sa puissance propre (on parle à juste titre de puissance publique) s’étend assez naturellement, se sent dans son droit, surtout s’il est censé incarner l’autorité suprême et légitime et s’il considère que l’ordre politique est le reflet de l’ordre divin. (c’était le cas à l’époque de ce qu’on appelle le théologico politique, par exemple dans le cadre de la monarchie absolue où l’Etat est au service d’une conception globale de l’existence et de ses fins, d’essence religieuse). C’est ainsi qu’un John Locke a pu s’opposer à la monarchie de droit divin dans son Traité du gouvernement civil (1690) en attaquant la position d’un certain Robert Filmer défendant la monarchie absolue au nom d’une théorie du droit divin. (Rappelons que le monarque Britannique à l’époque de J. Locke est Charles II et qu’il sera chassé du pouvoir après la «glorieuse révolution» qui vit Guillaume d’Orange le protestant monter sur le trône).

Au 20ème siècle, c’est la forme totalitaire  qui a heurté de plein fouet la conscience libérale et l’a formée. Le devenir totalitaire de l’Etat tel que certains l’ont décrit de l’intérieur, c’est la suppression de toute distance entre la société et l’Etat. Qu’est-ce qu’en effet qu’un Etat totalitaire ? C’est un Etat qui entend absorber totalement la société. Incarnant le Bien absolu, la justice, dans le cas du totalitarisme communiste, l’Etat s’affirme comme le miroir de l’intérêt du peuple contre l’intérêt de ceux qui jusqu’à présent se sont accaparé le pouvoir et ses moyens pour le mettre au service de leur intérêt de classe. L’Etat est désormais l'esprit de la société, dispositif politique original, la société se trouve enfin réconciliée avec elle-même, soumise entièrement à la volonté du Bien incarnée par l’Etat/Parti, cet ensemble politique reposant sur une conception globale de l’existence et de ses fins qui s’affiche comme la vérité définitive.

Dans une telle configuration politique, quelle place accorder à la contestation provenant de membres de la société qui chercheraient à manifester leur différence, leur désaccord ? Aucune, évidemment, puisque l’Etat étant censé incarner la Justice véritable, toute contestation de son rôle ne peut qu’émaner de ceux qui sont aveuglés par des intérêts qui les empêchent de voir l’intérêt supérieur, celui d’une collectivité enfin unie par la vérité d’une conception globale de l’existence. Ne reste plus qu’à éradiquer les mauvaises volontés de ceux qui par essence sont inaccessibles à la vérité.

C’est ce que décrit parfaitement Arthur London en 68 dans son récit L’aveu que Costa-Gravas mettra en scène en 69, avec Y. Montand jouant le rôle de London. Le livre comme le film racontent ce que London subit lui-même en Tchécoslovaquie en 1951 lors du procès Slanski où 11 inculpés sur 14 furent pendus, London étant un des 3 qui échappèrent à la peine capitale. Il s’agit pour l’auteur de dénoncer le caractère implacable du système lorsqu’il s’agit de broyer l’irréductible, l’Unique, c’est-à-dire l’individu, dans une logique d'absorption totale de la société par l'Etat.

Le libéral est choqué par cette violence faite à l'individu qui prend la forme d’une intrusion sans limite du pouvoir étatique dans son espace propre, jusque dans sa pensée. Ces régimes ont ainsi mis en place d’étranges procès (comme celui auquel est soumis London) où il s’agit d’obtenir de l’accusé, innocent bien évidemment, qu’il s’accuse de crimes qu’il n’a pas commis, preuve que l’individu adhère finalement au système dont il se résout publiquement à reconnaître la vérité en déclarant ses torts. L’Etat affirme alors sa toute puissance en ne laissant à la conscience aucun espace de retrait. En cela, le totalitarisme est bien l’héritier de l'Inquisition car l’individu ne doit pas croire un instant que même la réflexion intérieure est possible, il doit comprendre que l’Etat est le tout, le vrai et que ce qu’il fait est bien, et cela, on le force à le reconnaître et dans le cas contraire on l’élimine. Il ne s’agit pas seulement de mettre aux pas les individus, il s’agit surtout qu’ils adhèrent subjectivement à la vérité officielle, celle que l’Etat énonce.

Ainsi, le scénario est toujours le même : au nom du Bien, l’individu se trouve écrasé par le pouvoir politique et l’Etat totalitaire a su regorger d’inventivité pour l’éliminer. De nouveau, l’Etat se révèle tout puissant, omniprésent et la société perd toute forme d’autonomie. L’Etat a bel et bien absorbé la société, du moins telle est son ambition. Cette violence faite à la société est ce qui révolte le plus la conscience d’un libéral.

Toute une littérature éveille et affine la conscience libérale et forge sa sensibilité anti-totalitaire. Pour s’en tenir au 20ième siècle, citons Soljenitsyne, L’archipel du Goulag, (1973), S. Leys, Les habits neufs du présidents Mao (1971), P. Lévi, Si c'est un homme (1947) mais aussi G. Orwell, La ferme des animaux (1945), 1984 (1949). Tous décrivent avec force, en moralistes, le pouvoir étatique et sa forme tutélaire, tentaculaire lorsque aucune limite ne vient réguler sa puissance en l’empêchant de nuire. P. Lévi, revenant sur son séjour à Auschwitz qu’il a raconté dans Si c’est un homme, dans Les naufragés et les rescapés, 40 ans après Auschwitz (1986), analyse avec lucidité le pouvoir tel que les nazis l’ont conçu. Un pouvoir, écrit-il, confié aux Kapos dans les Lager, un pouvoir illimité. Or il lui semble que ce qui se passait dans les camps, je cite, «reproduit  à une échelle réduite mais avec des caractéristiques amplifiés, la structure hiérarchique de l’Etat totalitaire où tout le pouvoir est conféré d’en haut et où un contrôle exercé d’en bas est à peu près impossible». Bref, l’Etat étouffe totalement la société à tel point que cette dernière n’a plus aucune autonomie.

 

Libéral, libertaire, anarchiste

Le libéral est-il alors un libertaire ? Dans le couple Etat/société, n’est-ce pas l’Etat qui est en trop et qu’il conviendrait d’abolir ?Une société sans Etat, n’est-ce pas la solution ? La tentation n’est-elle pas grande, après une critique aussi virulente du pouvoir étatique au nom de la liberté, d’envisager de libérer la société de l’Etat ?

Les anarchistes, depuis le 19ème siècle, ont donné forme à la tentation libertaire en pensant une société qui parviendrait à s’auto-organiser sur une base contractuelle. Par exemple, c’est ce qu’à pensé Proudhon (1809/1865), (Qu’est-ce que la propriété ? date de 1840). Il pose que l’Etat n’a jamais engendré que la violence, l’aliénation et l’abus de pouvoir. Il s’agit de libérer la société de toute autorité assujettissante car les maux sociaux proviennent à ses yeux du principe d’autorité. Il faut retrouver un ordre social vivant, auto-organisé, sur une base coopérative fondée sur l’autonomie individuelle, fondement du contrat. L’ordre social devient alors économique, les individus échangent des produits, des services et des prestations sur la base du contrat. La structure politique étatique est inutile et dangereuse, et une fois secoué le joug de l’autorité, la société s’émancipe et s’autogère. Plus encore, ce que découvre la société, c’est l’unité de l’homme avec l’homme car les liens se basent sur le contrat qui implique un engagement libre de chacun dans des petites organisations qui, se fédérant, forment l’ordre social solidaire. La philosophie anarchiste de Proudhon est une philosophie du mutualisme.

Le présupposé de cette conception est vitaliste : l’Etat est un artifice qui vient perturber la capacité de la société à s’auto-organiser, à la manière dont le vivant procède pour croitre.

La conscience libérale peut-elle être satisfaite par une telle direction de pensée ? Une société harmonieuse, sans conflit parce que libérée du principe d’autorité est-elle possible ? Une telle vue de la société est-elle acceptable ?

En réalité, une instance supérieure, chargée de l’ordre au sein de la société n’est-elle pas nécessaire ? Un organe de décision et d’arbitrage, bref un pouvoir politique, n’est-il pas nécessaire  pour permettre aux ensembles sociaux de ne pas se nuire les uns les autres et que la société ne dégénère pas en guerre de tous contre tous ? Bref, peut-on se passer de la structure politique, fondatrice d’un ordre sans lequel il n’y a pas de société ? Une approche uniquement économique est-elle suffisante ?

La sensibilité libérale est consciente que l’Etat est à la fois un problème et en même temps une nécessité et donc pour une part une solution, une solution problématique dans tous les cas et sans doute y a-t-il du tragique en politique de ce fait. Aucune solution pleinement satisfaisante n’est possible dans le domaine politique, nous sommes dans l’humain, c’est aussi un des a priori de la sensibilité libérale, il est difficile de vivre ensemble et sans doute dans ce domaine c’est une logique du moindre mal qui s'impose. Le libéral croit de façon modérée à la politique, il reste vigilant à ce niveau.Les dérives étatistes, celles du passé mais aussi celles du présent ( pensons au lexique politique qui s’impose à nous, malgré nous ici, la dictature, la tyrannie, le despotisme, le totalitarisme, l’autoritarisme pour qualifier les dérives étatistes..) informent, nous l’avons vu, la conscience libérale mais l'absence d'Etat pose d'autre problème et c’est pourquoi le libéral n'est pas anarchiste. L’histoire récente montre qu’une société sans Etat, (La Somalie aujourd’hui, où règne le désordre le plus complet et où domine la loi du plus fort), ou une société dont l’Etat est en état de déliquescence (Le Rwanda hier, la Belgique dernièrement), peut être aussi une catastrophe et que la société a besoin de trouver ses limites et que c’est l’Etat qui est chargé traditionnellement de cette mission. Le libéral n’est donc pas anarchiste même s’il partage avec le libertaire son attachement viscéral à la liberté. Disons que l’absorption par l’Etat de la société dans les pays totalitaires ne le conduit pas à envisager ni à souhaiter une société sans Etat. L’utopie libérale ne va pas aussi loin, sauf peut-être dans certains courants dits libertariens qui poussent la logique libérale jusqu’au bout en prônant une désétatisation assez extrême. C’est sans doute ce libéralisme là qui est visé dans les critiques évoquées précédemment mais ce libéralisme radical  est en réalité très minoritaire. Sans doute a-t-il connu son heure de gloire avec Reagan et Thatcher dans les années 80. En France, on parle de néo-libéralisme. En réalité, le libéralisme sur lequel porte mon exposé confère à l’Etat sa place et les grands penseurs libéraux ont toujours insisté sur l’importance de l’Etat.

Quelle relation établir alors entre la société et l’Etat ? Les deux termes sont en réalité essentiels pour penser l’être ensemble comme nous l’avons déjà affirmé, mais ces deux termes doivent trouver leur place propre,chacun ayant son rôle à jouer, rôle, on va le voir, de frein réciproque. De nouveau c’est une affaire de sensibilité et le libéral pense la politique en termes d'équilibre à établir sans fin, équilibre toujours à recommencer entre la société et l’Etat. Tout l’art politique est défini par la recherche de cet équilibre, équilibre produit par un jeu de pouvoirs et de contre-pouvoirs  à imaginer car en définitive seul le pouvoir arrête le pouvoir comme l’écrivit  Montesquieu.

La conscience libérale sait que le mal est possible  et que la politique n’est pas une affaire de pureté au sens où on pourrait construire un ensemble social enfin débarrassé de tout ce qui empêche l’unité sociale, comme l’ont rêvé les totalitarismes du 20ème siècle qui ont voulu imposer à la société par la contrainte l’unité que spontanément elle n’avait pas. L’homme est ambivalent, ses désirs sont contradictoires et une société est faite de ces désirs qui s’entrechoquent ou s’unissent selon les cas. Il s’agit de ce fait de contenir autant que faire se peut les effets de ce choc des désirs et c’est pourquoi la société doit être limitée par l’Etat, mais en même temps il faut laisser leur liberté aux individus afin qu’ils recherchent leur bonheur à leur manière, de la manière qui leur paraît bonne, c’est pourquoi il faut qu’à son tour l’Etat soit limité. Le pouvoir politique est donc un mal nécessaire mais les hommes de pouvoir peuvent user du pouvoir, on l’a vu, de façon dangereuse pour la collectivité. Comme le constate Montesquieu dans De l’esprit des lois (1748) «..c’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites».

On voit que la question des limites est essentielle.

 

Une théorie des limites de l’Etat.

Pour aller à l’essentiel et sans exposer telle ou telle doctrine, disons que le libéralisme politique, comme on vient de le noter, est une théorie des limites de l'Etat, principe exposé par John Locke le premier au 17ème siècle.  Qu’est-ce à dire ?

Il s’agit, pour toutes les raisons exposées précédemment, de limiter l'Etat  en reconnaissant l’autonomie de la société.

Analysons l’une des réalisations les plus prestigieuses de la pensée libérale, à savoir la révolution libérale en France en 1789 qui a donné lieu à La déclaration des D.D.H et du Citoyen, reprise dans la D.DH de 1948. A lire avec attention ces textes, inspirés par la pensée anglo-saxonne, tout est pensé pour que l’Etat limite son intervention au sein de la société. Le danger que représente l’Etat est omniprésent (de même que la possibilité qu’autrui entrave ma liberté) et il s’agit de s’en prémunir et en même temps l’Etat a pour mission (mission régalienne c’est-à-dire qui est du ressort de l’Etat) de protéger la société, par les droits qu’on reconnaît aux individus, en garantissant ces droits.

Théorie paradoxale en réalité puisqu’on demande à l’Etat de protéger cela même qu’il peut violer. L’Etat libéral doit s’autolimiter. Ainsi, chaque article pose un droit, pose en même temps que l’Etat doit le garantir mais présuppose que la puissance publique peut outrepasser son rôle et étouffer la société, ce contre quoi on doit se protéger. A chaque fois en réalité, c’est un subtil équilibre qu’il faut penser, ni trop d’Etat ni trop de liberté individuelle qui pourrait rompre l'équilibre. La société et l’Etat doivent en fait se limiter mutuellement.

Analysons par exemple l’article 10 de la Déclaration de 1789. Voici ce qu’il affirme : «Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi». (Dans la Déclaration de 1948, c’est l’article 19 «Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.»).

L’Etat ne doit pas m’inquiéter, certes le « nul » peut concerner quiconque, mais en 1789 le Monarque est clairement visé. On fixe donc des limites à l’Etat, c’est-à-dire on délimite sa marge d'action, le périmètre d’effectuation de son pouvoir. On commence par fixer une limite négative, ce qu’il ne peut pas faire, ce qui est interdit. Une limite, ne l’oublions pas, c’est une délimitation qui sépare un espace d’un autre.Un espace où l' Etat ne peut intervenir, tel est le sens de cette proposition. Bien sûr il y a l'espace  où l’Etat peut intervenir, où il est légitime qu'il le fasse. De quelle marge de manœuvre dispose-t-il en réalité ? Ici de nouveau, méfiance, cette déclaration est bien d’inspiration libérale, l’Etat en effet peut intervenir mais dans un cadre très précis, celui défini parla loi exclusivement qui envisage le cas où une opinion peut troubler l’ordre public.

La loi a une signification très rigoureuse dans une logique libérale, sensible, vous l’aurez compris, à l’abus de pouvoir.

En délimitant ce qui relève du permis et ce qui relève du défendu, elle ne cherche pas pour autant à transformer l'individu et à normer sa conduite. Elle se borne à garantir le droit individuel, l’individu se chargeant, on reviendra plus loin sur ce point, de conduire son existence à sa guise. Finalement la loi a une fonction négative : garantir la coexistence pacifique des désirs sans pour autant orienter ces derniers en les déterminant rigoureusement.

Il n’est pas nécessaire d’aller plus loin dans l’analyse, chacun aura compris comment la pensée libérale essaie de construire une philosophie politique qui tente de concilier l’Etat et la société en donnant à chacun de ces termes sa place, place qui permet à chacune des entités de s’auto-limiter en prenant en compte l’autre. Equilibre bien sûr difficile à trouver, jamais acquis, toujours en devenir. Chaque penseur peut imaginer comment limiter au mieux le pouvoir

C’est en fait la grande question : comment l'Etat tout puissant, peut-il se limiter dans son action tout en agissant ?  Difficile action dans la mesure où l’Etat, pour une part essentielle, doit s’interdire d’interdire, ce pourquoi on pose des droits de l’homme, des droits naturels inviolables, mais qu’en même temps il doit intervenir car il a une mission à accomplir.

Pour cela,  il faut contrôler la puissance publique et l’idée de souveraineté du peuple via ses représentants n’a pas d’autre signification : l’Etat y trouve, en théorie sa légitimité. Sur quoi se fonde cette dernière ?

L’Etat se doit d’être au service de la société et des individus qui la composent, sa mission consiste à sauvegarder leurs droits. En ultime ressort, c’est la souveraineté du peuple qui idéalement signifie la limite de l’Etat : on voit ici que toute l’histoire de la philosophie politique moderne peut être convoquée, la question de la légitimité du pouvoir ayant été résolue parla théorie de la souveraineté du peuple, au moins depuis Rousseau et Le contrat social (1762). Voici ce que l’article 21/3 de La D.D.H de 1948 déclare : «La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics ; cette volonté doit s’exprimer par des élections honnêtes qui doivent avoir lieu périodiquement, au suffrage universel égal et au vote secret ou suivant une procédure équivalente assurant la liberté du vote».

Autrement dit, je reconnais le pouvoir de l’Etat si et seulement si il se fonde sur la conscience humaine. L’arbitraire, l'usurpation du pouvoir  commence lorsqu’on fonde le pouvoir de l’Etat hors de la conscience de l'homme. Bien sûr l’élection n’est qu’une des formes que peut prendre cette fondation individualiste du pouvoir.

La politique, à travers l’Etat, a donc pour signification fondamentale de protéger l’individu et ses libertés sans lesquelles il n’existe pas. L’individualisme et sa protection est donc la valeur  déterminante de la conscience libérale. Précisons le sens de ce concept pour éviter tout malentendu.

L’individualisme, le libéralisme et la République

L’individualisme, certes, peut dériver vers l’égoïsme mais ne saurait se confondre avec lui comme on le croit habituellement. La déclaration des D.D H de 1789 est foncièrement individualiste et ce n’est pas pour autant qu’elle implique nécessairement l'égoïsme. L’égoïste ne pense qu’à lui, seul son moi l’intéresse. «Parlez-moi de moi, y’a qu’ça qui m’intéresse» comme le chante Jeanne Moreau dans Jules et Jim de Truffaut. Il n’aime que lui et ne cherche qu’à satisfaire son plaisir et son intérêt personnel. C'est l'homme du désir tout puissant.

L’individualisme est ailleurs. Tocqueville, autre penseur libéral, a bien vu le progrès de cet individualisme aux U.S.A, ce dont il rend compte dans Démocratie en Amérique, 1835. Pour lui, les individus, ces hommes typiquement modernes, pensent qu’ils peuvent se suffire à eux-mêmes, que leur destinée est entre leurs mains, qu’ils sont indépendants, «qu’ils ne doivent rien à personne». L’individualiste cultive l'indépendance et cet état d’esprit le conduit à penser qu’il peut faire par lui-même. Les traditions sont désormais questionnées sans fin et rejetées s’il le faut, c’est-à-dire si l’individu ne leur trouve aucune légitimité. Ce qu’exige désormais l’individu, c’est que l’Etat protège cet espace de liberté et que la société soit organisée en fonction de ce pôle de liberté et d’initiative qu’il désire être. Pour un libéral, l’individu est le principe et la valeur. Point de départ de la société, son fondement mais aussi ce qu’elle se doit de promouvoir et de protéger.

Insistons sur la conception de la liberté induite par cette valeur d’indépendance. Le libéral veut pouvoir mener son existence à sa façon, comme il l’a décidé. Il fait sien l’aphorisme des Lumières : Ose penser par toi-même. Il désire agir sans entrave, sans intrusion ou immixtion d’une quelconque instance dans sa sphère de liberté qui s’apparente à la sphère privée. C’est la raison d’être de sa méfiance à l’égard de l’Etat. L’article 12 de La déclaration de 1948 l’exprime parfaitement : «Nul ne sera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance etc.». Le pouvoir de ce dernier doit être au maximum limité, nous l’avons vu, justement pour que l’étendue du mien soit aussi grande que possible. Une société est d’autant plus libérale que les possibilités d'actions sans entraves laissées à l'individu sont grandes. Plus dans la société je peux être mon propre maître relativement à mes actions, plus cette société sera qualifiée de libérale. Plus je peux m’exprimer, manifester, créer à partir de moi-même, plus je peux choisir mon but de vie et plus cette société mérite le qualificatif de libérale. L’individualisme n’a pas d’autre signification et de ce point de vue, il est le fondement de la critique du pouvoir qu’on trouve chez les libéraux.

Une volonté de vivre dans une société de liberté par conséquent, tel estle désir du libéral. Mais ce dernier rencontre vite des obstacles, d’une part dans la relation à autrui et d’autre part dans la relation à l’Etat.

Autrui en effet ne risque-t-il pas d’être une menace ? De quelle nature est cette menace ? Autrui peut chercher à penser pour moi, à ma place, devenir ce tuteur que dénonce Kant dans son opuscule Qu’est-ce que les Lumières ? (1784). Que faire par conséquent, si je me représente l’autre comme un potentiel de nuisance pour ma liberté ? Comme risquant d’intervenir dans ma sphère d’action ?

Pour empêcher ce choc des libertés, le libéralisme pose une limite. Les libertés doivent pouvoir coexister. On connaît la formule, libérale par essence, « ma liberté commence là où cesse celle d’autrui » et réciproquement, ne l’oublions pas. La liberté-indépendance, garantie par des droits, est à penser en termes d’égalité. Ma liberté doit coexister avec celle de l’autre, aussi il y a des bornes, bornes auxquelles nul ne peut faire exception, bornes qui dans les Déclarations des D.D.H son définies par la loi, exclusivement par elle pour empêcher autrui de violer mon espace de liberté de même que je suis empêché de violer l’espace de liberté d’autrui. La loi est universelle. Elle représente alors un frein à la liberté individuelle. Ma liberté ne saurait porter préjudice à celle de l’autre. La suite de l’article 12 de La déclaration de 48 est la suivante : «Toute personne a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes». Cette protection est assurée par l’Etat qui de ce fait est le garant de ma liberté.

Les bornes que l’Etat fixe, pour un libéral, dans la mesure où il s’agit d’une action de l’Etat, doivent avoir également leur limite. Quelles sont ces limites? Expliquons ce point délicat, conséquence de l'option individualiste.

L’Etat ne peut m’imposer, par l’instauration de loi,  telle ou telle fin qu’il jugerait supérieure à d’autres, par exemple des fins qui à ses yeux exprimeraient mieux ce qu’un homme devrait faire, un homme vertueux,   un homme idéal. Dans ce cas, l’Etat donnerait à mon existence une détermination particulière. L’idée d’un Bien supérieur qui constituerait l’homme comme un véritable homme libre (On peut penser au modèle Jacobin, critiqué par un autre libéral, Benjamin Constant) et que l’Etat se chargerait, au nom de l'intérêt général, d’instaurer est à proscrire comme étant liberticide. Dans ce cas, en effet, les libertés individuelles seraient fatalement limitées au-delà du raisonnable tel que le définit le libéral. Le libéral sur ce point, se distingue du républicain qui par l’invocation de la vertu ouvre peut-être la porte à une conception liberticide de la politique. Il faut être vertueux, c’est-à-dire moral, soit, la société l’exige si l’on veut que domine le souci de l'intérêt général sur celui de mon intérêt particulier  mais que fera-t-on de ceux qui vont privilégier leur intérêt personnel ? Robespierre en son temps avait résolu la question. Dans un rapport datant de 1794, présenté à la Convention au nom du Comité de salut public (il en est membre depuis juillet 1793), voici ce qu’il affirme : «...cette vertu n’est autre que l’amour de la patrie et de ses lois…La vertu est l’âme de la démocratie, mais elle ne peut exister que dans ce gouvernement..Il n’est que la démocratie où l’Etat est véritablement la patrie de tous les individus qui le composent...». Robespierre tire «de grandes conséquences» de ce rappel de la valeur fondatrice de la République, la valeur de la vertu. Il invite les politiques à «exciter l’amour de la patrie, à purifier les mœurs, à élever les âmes, à diriger les passions du cœur humain vers l’intérêt public».

Que faire alors à l’égard des récalcitrants ? Ceux qui ont du goût pour leur intérêt et la jouissance des petites choses et non des grandes ? Ceux qui faute d’être moraux ne sont pas de bons citoyens ? Je cite Robespierre : «Tout ce qui tend à réveiller l’engouement pour les petites choses et le mépris des grandes, doit être rejeté ou réprimé par vous». On ne peut pas mieux fonder l’idée de Terreur comme moyen d’imposer à la société, d’autorité, une norme globale à laquelle elle doit se plier et qui va l’unifier en éliminant tous les obstacles à son devenir : une Démocratie libérale ? Républicaine ? La discussion est ouverte et on ne le sait pas toujours mais c’est sur ce point que s’affrontent beaucoup de penseurs aujourd’hui.

La loi instaurée par l’Etat, selon un libéral, ne peut aller aussi loin et exiger que l’individu soit moral, condition de possibilité d’une société harmonieuse.  Elle doit se contenter de fixer un cadre qui permet aux libertés de coexister sans déterminer positivement ce que ces libertés doivent faire. La définition de la loi doit rester négative.

 

Le libéral critique reconnaît cependant que cette valorisation de la liberté-indépendance, de l’individualisme contre l’autorité politique ne va pas sans poser de problème, ainsi que Tocqueville lui-même l’a vu. La valorisation de l’indépendance peut devenir un obstacle au vivre ensemble et rompre l’équilibre dont nous parlions. A force en effet de valoriser la liberté-indépendance, les membres de la société dévalorisent parallèlement leur appartenance à la collectivité en laissant à l’Etat le soin de s’en occuper, ce qui paradoxalement représente une menace pour la liberté individuelle elle-même. Un nouveau despotisme risque en effet de voir le jour, remettant en cause l’idée libérale elle-même.

Beau problème en réalité : le libéralisme cultivé sans limite conduit à son autodestruction en donnant naissance à des individus qui se désinvestissant de la chose publique risquent de voir leur indépendance remise en cause par un pouvoir se sentant les ailes suffisamment libres pour agir sans aucune limite. Aussi, le libéral critique, conscient des insuffisances théoriques de sa propre pensée, curieusement, et soucieux de préserver sa liberté, s’intéresse à la question politique, est attentif au devenir de la cité dont il se sent responsable, et surtout exerce une vigilance à l’égard de l’Etat. Mais ce n’est pas une affaire de morale, comme chez le républicain, mais une affire d'intérêt bien compris. Ce n’est pas la vertu qui le guide, mais le devenir despotique de sa société et avec elle la fin de la liberté, c’est-à-dire la fin de la possibilité pour chacun des individus de suivre sa propre route. On sait comment Tocqueville verra dans les associations une manière de mettre un cran d’arrêt à la puissance de l’Etat et sera toujours préoccupé par la façon dont les individus peuvent, à leur niveau, limiter le pouvoir étatique pour en fait garantir cette indépendance que par ailleurs ils valorisent. Finalement, il s’agit toujours de maintenir un certain équilibre, ici entre l’indépendance qui permet aux divers membres de la société de disposer de leur personne, de leur vie et de leurs biens afin de poursuivre leur propre bonheur, tout en s’assurant collectivement que les conditions politiques sont réunies pour cela. Le libéral citoyen se soucie de la question politique en faisant en sorte que l’Etat ne prenne pas trop de place et qu’il n’impose pas une idée du bien supérieur qui irait à l’encontre du pluralisme qu’il revendique. C’est le paradoxe du libéral : pour être indépendant et jouir de sa liberté, définir par soi-même la formule de son propre bonheur, il doit rester éveillé et ne pas trop s’endormir sur son confort privé et s’intéresser à la chose publique. Au fond, le libéral individualiste est un peu tourmenté, à l’instar d’un Tocqueville par les dérives de son propre individualisme. Plutôt que de s’aventurer à nier cet amour de la liberté, il cherche simplement à rendre cette dernière possible. C’est pourquoi la question de la neutralité de l’Etat est essentielle à ses yeux.

La neutralité de l’Etat, le refus d’une religion d’Etat et l’affirmation de la liberté de conscience

En effet, le point essentiel qui fonde la conscience libérale et qui découle en réalité de tout ce qu’on a dit précédemment concerne la question de la neutralité de l’Etat.

Que faut-il entendre par neutralité de l’Etat ?

C’est le refus d’une religion d’Etat, qui découle de la séparation de la société et de l’Etat.. Tel est le sens premier de la neutralité de l’Etat. L’Etat tout puissant, en effet, cela se manifeste historiquement par le thème de la religion officielle qu’on impose aux individus. Si la société doit être distinguée de l’Etat, il va de soi que nulle religion ne peut être imposée aux membres de la collectivité. L’exigence de la neutralité de l’Etat, sur ce plan, est inévitable. La lettre sur la tolérance (1689) de John Locke déclare : «La liberté absolue, la liberté juste et vraie, une liberté égale et impartiale, voilà ce dont nous avons besoin». La séparation de l’église et de l’Etat découle bien de la pensée libérale politique, dont c’est un des acquis repris par la tradition républicaine sous la forme de la laïcité. L’Etat n’a pas à s’occuper des fins dernières humaines, du salut de l’âme, si on admet que la religion  est l’entreprise humaine qui se soucie du salut de l’homme et qui cherche à définir ce que sont les fins dernières. L’individu doit pouvoir poursuivre par lui-même cette quête, c’est une affaire qui doit rester personnelle et concerne la définition que chacun donne de son bonheur et du salut de son âme. Comme l’écrit Kant, «Personne ne peut me contraindre à être heureux à sa manière». Nul besoin que l’instance politique définisse pour moi mon but de vie comme le dit le libéral contemporain John Rawls, se situant explicitement dans le sillage kantien. De nouveau, les limites de l’Etat en matière religieuse doivent être rappelées. L' Etat doit laisser faire l’homme et n’intervenir, dans ce domaine, que de façon défensive et protectrice.

Seconde conséquence qui découle quant à elle de la valorisation libérale de la liberté individuelle. Si la liberté est la valeur phare du libéralisme, il va de soi, nous l’avons déjà dit, qu’existe la liberté de conscience et d’opinion. L’Etat est neutre aussi dans ce domaine. Aujourd’hui, on appelle cette neutralité la neutralité axiologique, neutralité à l’égard des conceptions du bien. L’Etat libéral ne peut demander aux citoyens de faire preuve de telle ou telle qualité morale se rattachant à une idée du Bien qui définirait leur devenir véritablement humain. C’est ce que John Rawls tente de penser dans Théorie de la Justice (1971). Le juste et le Bien sont distincts. Le Bien est une affaire personnelle, privée et on ne peut fonder sur lui une société moderne libérale. Il doit y avoir dans ce domaine, en dehors de quelques principes de base sans lesquels la société est impossible, pluralisme des conceptions du Bien. Certains libéraux, assez radicaux, parlent ici d'éthique minimale. tons que la philosophie de J. Rawls s’enracine dans le contexte de la lutte pour les droits civils dans les années 70, en Amérique du Nord, dans le contexte de cette société américaine multiculturelle où chaque individu peut revendiquer son appartenance communautaire et donc des valeurs propres. La grande question que ce philosophe prend à bras le corps c’est celle du vivre ensemble. Comment vivre ensemble quand tout ou presque nous sépare ? Quand nos croyances, nos convictions religieuses ou autre, nos buts de vie nous distinguent les uns des autres ? Quel commun peut rassembler des individus que tout sépare sur le plan des conceptions du bien?

Ce que Rawls a tenté, c’est de penser l'être ensemble sur des bases libérales  en pensant par conséquent le politique en faisant abstraction de toute référence au Bien, à une conception du Bien qu’il s’agirait de réaliser. Le pluralisme est indépassable à ses yeux aussi est-il nécessaire d’organiser la société sur d’autres bases, qui rendent justement possible ce pluralisme. Chercher un accord ses esprits par delà toute conception du bien, donc exiger la neutralité axiologique de l’Etat tout en demandant à ce dernier de remplir sa mission. Tâche on le voit redoutable.

 

Conclusion

Une méfiance constante et renouvelée à l’égard du pouvoir, à l’égard de tout pouvoir, une vigilance de chaque instant quant à ce que le pouvoir peut faire, à la violence politique  en général, la reconnaissance néanmoins de la nécessité du pouvoir et en contrepoint la nécessité de le limiter, un pouvoir et en même temps un contre pouvoir, la loi qui organise la coexistence des individus mais dont on doit en même temps limiter au maximum le caractère coercitif et éducatif. Tous ces éléments, présents à des degrés divers chez les penseurs libéraux, au final reposent sur une conviction concernant l’homme : ce dernier doit être libre et se donner les moyens de l’être dans la société. La communauté a sa place mais ne doit avoir que sa place, le poids de cette dernière est inévitable mais doit être limité au maximum. L’individu a certes des devoirs mais il a surtout des droits, des droits qui doivent le protéger contre toute violation possible. La liberté, c’est-à-dire la libre disposition de soi, est sacrée. L’Etat violent, c’est l’Etat qui impose une religion, l’Etat qui impose une conception du Bien, c’est l’Etat qui confond le droit et la morale. Contre un tel devenir politique virtuellement despotique, le libéral affirme et réaffirme l'autonomie de l'individu  et de la société face à l’Etat.

Sur un plan philosophique, cette philosophie politique engage quelques présupposés dont il faut avoir conscience.

Si le libéral cherche à construire une société où les hommes sont libres de chercher leur bonheur à leur manière, c’est qu’il a intégré l’idée de pluralisme à tous les niveaux, qui implique la valeur de tolérance. Cela signifie que la vérité dans le domaine des conceptions du bien est impossible. Quelle société bâtir quand l’idée d’une vérité s’est éclipsée ? Quand l’idée d’une définition substantielle du bien est morte et en tout cas sujette à d’infinis questionnements ? Quand l’idée de la vie bonne est devenue problématique ? Le libéral est de ce point de vue un moderne et les anciens ne sont plus une référence pour lui dans la mesure où la plupart présupposent un Bien en soi.

Reste alors à concevoir une société du moindre mal, une société conçue par un penseur qui n’a pas ce savoir que certains philosophes prétendent avoir concernant les fins dernières de l’existence et qui en tire toutes les conséquences.

Est-ce à dire que tout est possible ? Non, assurément. Empêchons les divers pouvoirs de nous imposer une conception du bien à laquelle nous devrions nous soumettre, nous les ignorants. Cherchons à nous mettre d’accord sur un minimum partageable pour que la société soit un espace de véritable coexistence. C’est déjà sans doute beaucoup donner car cela implique des devoirs et pour le reste laissons les individus librement s’organiser, se fédérer s’ils le souhaitent. L’individu est forcément responsable dans un cadre philosophique de ce genre. Les libéraux ont su envisager les contre pouvoirs nécessaires à tout pouvoir comme autant d’antidotes. Mais ils savent au besoin encadrer la liberté individuelle quand cette dernière est excessive, quand ses demandes sortent du raisonnable. Position cependant délicate pour celui qui proclame une certaine mort de Dieu. Mais on rappellera que les libéraux disposent pour penser des limites de l’idée de dignité, au coeur de la D.D.H, terme en réalité non défini substantiellement, ouvert, à élaborer collectivement ce que démontre l’histoire des droits de l’homme qui après 1789 a évolué en intégrant la problématique des droits sociaux.

 

 Pierre Breton

 

 

 

 

 

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Published by sophia - dans leçons
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