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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 19:52

 

Présentation donnée à Sophia le 17 novembre 2016

 

John Dewey, 1859 - 1952

J’aimerai présenter aujourd’hui l’exercice un peu particulier, qui est celui que les enseignants réservent à leurs élèves en cours de philosophie et que l’on appelle l’explication de texte.

C’est pourquoi plutôt qu’exposer un cours, j’aimerai guider notre lecture d’un texte que je vous distribue et dont je vais essayer d’éclaircir le sens. Cela permettra d’illustrer in media res (au coeur de la chose elle-même) la philosophie de John Dewey. De cette manière, je l’espère, non seulement vous connaîtrez mieux l’auteur que je veux vous présenter mais vous aurez lu par vous-même un passage essentiel d’une de ses œuvres phares.

Pourquoi Dewey ?

1 ) Parce que ce philosophe a semble-t-il eu une assez grande influence sur la philosophie américaine, et qu’il est malgré cela, hors de quelques cercles de spécialistes assez peu connu en France. Pourtant, je crois qu’il mérite qu’on s’y intéresse pour la raison précise qu’il tente de donner à la philosophie un nouveau départ à même de dépasser un certain nombre d’antinomies. (comme l’opposition entre la matière et l’esprit)

Pourquoi ce texte ?

2 ) Parce que Dewey choisit de parler de reconstruction, il reconnaît à la philosophie un certain état de délabrement. Il me semble que c’est précisément par là que doit commencer toute critique de la philosophie. Il est grand temps de constater l’échec de la philosophie et de prendre acte de sa misère. Misère de la philosophie

C’est ce que fait Dewey, mais c’est ce que font également Nietzsche et Heidegger. Constater que la philosophie tombe en ruine est le présupposé indispensable à toute tentative sérieuse de reconstruction. C’est précisément au nom d’une idée supérieure de la philosophie qu’il faut déplorer ce à quoi on la réduisait à l’époque de Dewey et ce à quoi nous la réduisons aujourd’hui.

 

Quelques mots sur John Dewey, sa vie, son oeuvre :

Il nait le 20 octobre 1859 dans le Vermont, dans une famille modeste d’origine flamande. Il suit des études à l’université du Vermont, il enseigne quelques temps avant de se rendre compte que le niveau primaire et secondaire n’est pas fait pour lui. En 1884, il reprend donc ses études de philosophie, sous la direction de George Sylvester Morris, et découvre Hegel. Alors que Charles Sanders Peirce (un des principaux inspirateurs du pragmatisme) enseigne dans cette université, ce n’est pas à ce moment là que Dewey s’y intéresse. Il se consacre à la rédaction d’une thèse : The Psychology of Kant.

En 1894, il rejoint la nouvelle université de Chicago et c’est sous l’influence des Principles of Psychology qu’il abandonne l’idéalisme pour commencer à théoriser sa pensée que l’on rapprochera du pragmatisme. Il dirige le département de philosophie, de psychologie et d’éducation et met à l’épreuve ses hypothèses pédagogiques dans un laboratoire fondé à cet effet. The School and Society est le livre qui concentre ses essais en la matière.

Il faut attendre 1917 et la parution de The Need for a Recovery of Philosophy pour qu’il soit reconnu au delà du cercle restreint de la philosophie universitaire et pour que sa philosophie commence à avoir la densité et la cohérence qu’on lui connaît. Il devient particulièrement fécond durant l’entre deux guerres :

Reconstruction in philosophy [1919] Reconstruction en philosophie, 2012

(dont nous allons étudier un extrait)

Human nature and conduct [1922] Expérience et Nature, 2012

The Quest for Certainty [1929]

Art as Experience [1934] L’art comme expérience, 2005

Léon Trostki contraint de quitter l’URSS dans les conditions que l’on connaît, demanda l’organisation d’une commission d’enquête à laquelle il souhaite se soumettre pour montrer que les accusations portées contre lui sont fausses. Beaucoup de bien pensants de gauche refusent d’intervenir, mais Dewey accepte finalement de diriger l’enquête et de rencontrer personnellement le vieux révolutionnaire. Cette rencontre sera l’occasion d’écrire cette correspondance : Leur morale et la notre, dans laquelle les deux philosophes essaient de montrer que tous les moyens ne sont pas bons pour parvenir à nos fins (morales, politiques, techniques…)

Il meurt en 1952, et sa renommée mondiale incontestable s’efface très rapidement au profit de la philosophie analytique.

 

John Dewey

Reconstruction en philosophie

 

Si cette conférence a pu vous convaincre que cette idée selon laquelle la philosophie n’est pas issue d’un matériau intellectuel mais d’un matériau social et émotionnel constitue une hypothèse raisonnable, alors elle vous aura aussi fait changer d’attitude quant aux philosophies traditionnelles. Vous les regarderez d’un œil différent et sous un jour nouveau. Elles feront l’objet de nouveaux questionnements et de nouveaux critères d’évaluation leur seront imposés. Quiconque voudra bien commencer à étudier l’histoire de la philosophie, non pas comme une chose isolée, mais en tant que chapitre de l’histoire de la civilisation et de la culture, quiconque rapprochera l’histoire de la philosophie d’une étude de l’anthropologie, de la vie primitive, de l’histoire de la religion, de la littérature et des institutions sociales se fera à coup sûr une idée personnelle de la valeur du récit présenté aujourd’hui. Vue sous cet angle, l’histoire de la philosophie prendra une signification nouvelle. Ce qui se perd du point de vue des aspirations scientifiques se retrouve au point de vue de l’humanité. Au lieu des controverses quant à la nature de la réalité, nous contemplons la grande scène sur laquelle se jouent les idéaux et les aspirations collectives des hommes. Au lieu de cette tentative impossible pour transcender l’expérience, nous avons l’important récit des efforts des hommes pour formuler les choses de l’expérience auxquelles ils sont le plus profondément et passionnément attachés. Au lieu des tentatives impersonnelles et purement spéculatives pour contempler en observateurs distants la nature des choses en elles-mêmes absolues, nous avons l’image vivante du choix que font les hommes doués d’intelligence quant à l’idée qu’ils se font de la vie et quant aux fins qui devraient déterminer leurs activités réfléchies.

Quiconque parmi vous arrivera à une telle vision de la philosophie du passé sera nécessairement amené à se forger une idée très précise du champ et des fins de l’activité philosophique future. Il sera inévitablement amené à l’idée que, ce que la philosophie a été, inconsciemment, sans le savoir ou sans le vouloir, ou pour ainsi dire de manière subreptice, elle doit l’être ostensiblement et résolument

DEWEY J., Fondation en philosophie, [1920], traduction Di Mascio, Gallimard, Paris, 2014.

Dewey annonce d’emblée la finalité et la visée qui est la sienne. Il s’agit de convaincre. Ici la philosophie ne saurait être spéculative, elle répond à une fin qui est déterminée par la forme même que prend la réflexion philosophique. Elle vise à convaincre, et c’est précisément ce que le pragmatisme entend faire : rétablir la dimension active et la fin pratique de la philosophie.

 

[la philosophie n’est pas issue d’un matériau intellectuel]

De quoi s’agit-il de nous convaincre ? Que la philosophie n’est pas le produit d’un pur matériau intellectuel, n’est pas une pure production de la rationalité. Elle témoigne de la pensée humaine dans son ensemble, elle provient d’un matériau social, des conditions collectives de coexistence, par exemple, qui est également un matériau émotionnel, que désire l’humanité et pour quelles raisons le désire-t-elle ? En ce sens, loin de devoir être analysées de façon purement logiques, les thèses philosophiques doivent être soumises à un examen conforme à la nature de ces thèses. Ne boudons pas notre nietzschéisme, appelons cela la généalogie.

[mais d’un matériau social et émotionnel]

En affirmant cela, Dewey prend fait et cause sur un point précis de ce que doit être la philosophie et son enseignement. Devons nous étudier l’histoire des idées d’un point de vue purement rationnel ou la pensée ne serait-elle pas le produit de circonstances sociales, l’histoire de la philosophie prendrait alors tout son sens, mais également le produit d’une histoire personnelle, d’une vie de la pensée, d’une existence incarnée sans laquelle elle ne saurait être comprise. Cela me semble être un point important pour prendre clairement position contre une réduction analytique de la philosophie qui ne voudrait la voir que comme une pure rationalisation intellectuelle. Cette simplification n’est pas seulement mensongère, elle néglige ce qui fait l’humanité même de la pensée.

[Vous les regarderez d’un œil différent et sous un jour nouveau. Elles feront l’objet de nouveaux questionnements et de nouveaux critères d’évaluation leur seront imposés.]

Cette méthode ne change seulement les résultats obtenus par la pensée philosophique, elle modifie en profondeur l’attitude même du philosophe, contribuant à le placer dans une perspective plus fertile et plus constructive. Les thèses philosophiques doivent pouvoir être évaluées, non plus à partir de leur seule vérité ou pertinence logique, mais aussi au vu des comportements qu’elles produisent. Quand bien même le scepticisme pyrrhonien (doute absolu et hyperbolique qui dans la pratique rejoint le cynisme le plus radical) serait fondé en raison, il suffirait d’examiner ses conséquences pratiques, l’indécision et la stérilité qui le caractérise pour pouvoir refuser de souscrire à une telle thèse.

Loin de pouvoir être pensée comme objet unique, supérieur à tous les autres par la hauteur de vue qu’il implique, l’histoire de la philosophie ne saurait être séparée du développement de l’esprit humain et des réalités sociales dans lesquelles elle s’inscrit. Même le solipsisme cartésien des Méditations Métaphysiques ne saurait être arraché à la préoccupation scientifique contemporaine de fonder un nouveau modèle expérimental à même de conduire des raisonnements plus rigoureux et de produire des prévisions plus fiables de certains événements physiques.La formulation théorique peut bien ignorer le milieu qui la fait naître, elle ne saurait pour autant s’affranchir de son influence déterminante. Pourquoi cette thèse est-elle aussi douloureuse à accepter pour les philosophes ? Parce qu’elle réfute la liberté radicale de la pensée.

[chapitre de l’histoire de la civilisation et de la culture, quiconque rapprochera l’histoire de la philosophie d’une étude de l’anthropologie, de la vie primitive, de l’histoire de la religion, de la littérature et des institutions sociales se fera à coup sûr une idée personnelle de la valeur du récit présenté aujourd’hui.]

Ce passage est peut être celui qui va fâcher le plus nos amis philosophes, mais pour Dewey, la philosophie ne saurait continuer à se présenter comme la discipline qui surplombe les autres, ou qui est la condition de possibilité de tout autre savoir. Elle doit faire aveu d’humilité et reconnaître son inscription humaine pour redescendre du ciel des idées vers l’existence concrète et ce faisant, se mêler à tous les autres discours portés sur l’être. La forme analytique et conceptuelle n’est qu’une parmi d’autre, n’est qu’un accès à l’être parmi d’autre qui ne saurait effacer l’anthropologie, le discours mythique ou la poésie. Nulle hiérarchie n’est à construire en ce qui concerne les différentes facettes de l’humanité et les différentes voies dans laquelle elle peut s’accomplir. L’excellence ne saurait être être réduite à l’exercice de la pensée. C’est un philosophocentrisme qu’il convient de dénoncer.

[Ce qui se perd du point de vue des aspirations scientifiques se retrouve au point de vue de l’humanité.]

La philosophie doit donc humblement renoncer à son aspiration à l’absolu et ce faisant, le philosophe ne perd pas grand chose, si ce n’est la possibilité de construire des palais métaphysiques qu’il ne saurait réussir à habiter. Au lieu de cela, la philosophie doit redoubler de patience et de minutie pour restituer l’humanité dans sa complexité et toute sa nuance. On ne pourrait passer sous silence la proximité entre la méthode généalogique initiée par Nietzsche et poursuivie par Foucault et ce qu’entreprend de faire Dewey.

La généalogie exige donc la minutie du savoir, un grand nombre de matériaux entassés, de la patience. Ses « monuments cyclopéens »1, elle ne doit pas les bâtir à coup de « grandes erreurs bienfaisantes », mais de « petites vérités sans apparence, établies par une méthode sévère »”2

 

Devoir renoncer à une science de la transcendance et de l’absolu est une condition préalable à la philosophie nouvelle proposée par Dewey. On ne saurait reconstruire sans détruire, et on ne détruit pas avant d’avoir identifié précisément ce qu’il y a à détruire. On retrouve donc ainsi la double signification du marteau nécessaire au philosophe. Il ausculte autant qu’il sape.

 

[nous contemplons la grande scène sur laquelle se jouent les idéaux et les aspirations collectives des hommes.]

La philosophie ne plus alors être comprise comme une pure élaboration conceptuelle, elle est doit être lue comme la mise en scène de certaines valeurs et de certaines aspirations humaines.

Les présocratiques sont autant de tentatives d’interprétation du monde selon des principes unificateurs et témoignent de cet effort humain de rendre compte de l’inconnu par des images et des symboles.

Les philosophes des Lumières ne sont pas des phares pour l’humanité mais le symptôme d’une aspiration collective à la résolution des conflits religieux et passionnels par une Raison Universelle et Universalisable.

Les philosophes du Soupçon ont ce rapport déterminé face à la formation de la connaissances pour des raisons philosophiques certes, mais aussi pour des raisons sociales, historiques et psychologiques.

On ne saurait alors rendre compte de ces différentes tentatives de rendre compte du monde sans intégrer la philosophie dans une chronologie et une évolution (je ne dis pas une progression). Et cela, précisément, c’est faire de l’histoire de la philosophie. On comprendra alors mieux comment de telles aspirations peuvent se confronter les unes aux autres, mais également comment elles s’hybrident et lient avec elles les sciences, les arts, les techniques et la religion. (Et la liste n’est sans doute pas exhaustive.)

[Au lieu de cette tentative impossible pour transcender l’expérience, nous avons l’important récit des efforts des hommes pour formuler les choses de l’expérience auxquelles ils sont le plus profondément et passionnément attachés.]

Pour Dewey, il est essentiel de cesser de croire que les philosophes bâtissent des systèmes rationnels par lesquels ils dépassent l’expérience, constitutive de toute existence humaine. Lorsque Platon émet l’hypothèse d’un jugement des âmes, comme il le fait dans le Criton3 par exemple, il ne s’agit pas d’une découverte scientifique, mise à l’épreuve par l’expérimentation mais d’une hypothèse dont il affirme la valeur pratique. Les hommes soumis à la perspective d’un jugement final se comportent mieux que les hommes qui ne pensent avoir qu’une seule vie et que celle-ci se résume à une existence terrestre. En ce sens, il s’agit bien d’une décision pragmatique qui affirme non pas la vérité du discours affirmé, mais qui revendique son efficacité pratique.

 

[ce que la philosophie a été, inconsciemment, sans le savoir ou sans le vouloir, ou pour ainsi dire de manière subreptice, elle doit l’être ostensiblement et résolument.]

Voilà comment il faut comprendre le titre de l’oeuvre majeure de Dewey : Fondation en philosophie. L’auteur veut conduire la philosophie à être ce qu’elle a été en germe jusqu’ici et que tous comprennent sa véritable destination, qui n’est ni un vain bavardage, ni l’échec nécessaire d’une quête de l’absolu, mais bien la discipline par laquelle sont interrogées les valeurs à l’oeuvre dans toute construction intellectuelle.

La philosophie doit se montrer explicitement comme une enquête, celle qui permet de connaître les ressorts profonds et psychologiques de l’action humaine. La philosophie doit donc se détourner des faux problèmes. En revanche, il me semble nécessaire de savoir ce que sont ces faux problèmes.

Logique ? Ce serait très curieux qu’avant même, ou plutôt, devrais-je dire, en pressentant ce que serait la philosophie analytique et sa réduction de la pratique philosophique à un jeu de langage Dewey nous ait prévenu de ses dérives.

Métaphysiques ? Très clairement, l’idéalisme que Dewey connaît bien contribue à former des problèmes qui n’ont de sens que dans le cadre philosophique et dont la problématicité peine à sortir du cadre de notre discipline. Pas étonnant ce faisant qu’elle ne parle qu’à très peu de gens et que la plupart n’y voit au mieux qu’une perte de temps imbécile, au pire, une impiété et un moyen de corrompre la jeunesse.

 

Conclusion :

J’espère que la fréquentation de ce court extrait de la philosophie de John Dewey aura suscité suffisamment de curiosité pour éveiller chez vous l’envie d’aller le lire

 

1 NIETZSCHE F., Le Gai Savoir, §7, traduction Wotling, GF Flammarion, 2007.

 

2 FOUCAULT M., Dits Ecrits, tome II, texte n°84, «Nietzsche, la généalogie, l'histoire», Hommage à Jean Hyppolite, Paris, P.U.F., coll. «Épiméthée», 1971, pp. 145-172.

 

3 PLATON, Criton, traduction Brisson, GF Flammarion, Paris, 2016.

 

 

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Published by sophia - dans leçons
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