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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 10:06



Le chemin d'un art de vivre entre soumission passive et illusion d'un pur vouloir.


Le prétexte.

C'est tout d'abord une remarque entendue, un sentiment éprouvé devant le monde tel qu'il est ou tel qu'on croit qu'il est -la nature sans doute-, mais aussi et peut-être surtout, le monde des hommes, le monde fabriqué par les hommes, le monde tel qu'on l'appréhende quand il porte la trace des hommes (les cultures, les civilisations et leur état et leurs effets) et devant nous-même aussi. Un regard porté sur le monde, une réflexion portée sur ce regard.
Ce n'est pas l'harmonie d'emblée, loin s'en faut. A certaines époques plus qu'à d'autres, à notre époque en tout cas. Ce n'est pas la satisfaction, le bonheur d'emblée. La souffrance est là, omniprésente : douleur, maladie, mort, violence, guerre, injustice, exploitation... la politique qui va comme elle va... Peut-on s'accorder à tout cela ?
Quelles attitudes ou postures sont possibles, souhaitables, réelles, devant ces constats? Que peut-on, que veut-on, que fait-on, selon la place que l'on occupe, les fonctions, les statuts que l'on assume, les rôles que l'on joue, selon ce que l'on est ou que l'on croit être ?
On peut observer l'attitude de quasi-passivité, de laisser faire. On peut se laisser entraîner par ignorance, inconscience, insouciance, faiblesse, paresse, impuissance, contrainte, nécessité... On suit le mouvement. Serait-ce une manière de consentir? Qui ne dit mot consent, dit-on. On se tait, on assure le minimum vital. On essaie de tirer son épingle du jeu. Ce peut être une forme d'indifférence. Est-ce raisonnable, digne ?
On peut observer l'attitude de protestation, d'indignation. La révolte au moins au-dedans qui parfois se manifeste au dehors. L'opposition, la résistance, l'anarchie, la révolution... Ce serait refuser, ne pas consentir. L'efficacité, la réussite ne sont pas toujours au bout. Pour vouloir quoi ? Pour escompter changer le cours des événements ? Pour adhérer à quoi ? Pour s'accorder à quoi ? Pour faire ce que l'on veut ?
Alors parfois, à défaut de pouvoir faire tout ce que l'on veut, tout ce que l'on désire, on finit par accepter, adhérer bon gré mal gré, tout au moins c'est tout comme. Mais à quoi, comment, pourquoi ? Certains disent que l'on finit par consentir, comme si c'était en dernier recours, faute de mieux, faute de pouvoir faire autre chose ou autrement, voire par désespoir. Ceci semble plutôt se situer du côté du renoncement, de la passivité. Adhérer contre son gré, est-ce vraiment adhérer ? Mais consentir, est-ce bien cela, se réduit-il à cela? N'est-ce que soumission devant de l'inéluctable, de la faiblesse, de l'impuissance? N'est-il qu'un comportement de lassitude ? N'est-ce qu'une participation à moindres frais aux choses du monde ?

2. C'est ensuite l'exemple du mariage, le moment de l'échange des consentements. (Ce n'est ni un éloge, ni une apologie, ni un dénigrement, ni un examen critique du mariage. C'est un point de départ de la réflexion, un exemple, une «figure»). «Acceptez-vous de... ? - J'accepte de... Voulez-vous...? Je veux...». Le mariage peut être contesté, annulé s'il s'avère qu'il n'y a pas eu de véritable consentement de la part d'au moins un des partenaires. (Il existe aussi des mariages forcés, «arrangés» où il y a consentement à autre chose). On voit dans cet exemple la pluralité des dimensions présentes dans le comportement du consentir :
-une dimension psychologique, l'engagement de la singularité, la subjectivité ;
-une dimension de réciprocité ;
-une dimension sociale : devant témoins, devant un magistrat civil ou religieux ;
-une dimension juridique; la présence d'une loi ;
-une dimension éthique, à travers un projet de vie ;
-voire une dimension mystique, quand on est dans l'ordre du religieux.
-etc.

Consentir n'est pas ici un comportement simple, n'est pas une mince affaire, qui se joue dans la passivité ou dans la spontanéité, qui ne met en jeu que l'individualité face à elle-même. Ce que dit le mot d'ailleurs : «con, cum, avec, mit...». Il y aurait toujours de l'«autre» concerné dans le con-sentir. De l'autre que soi, quel qu'il soit, quoique que ce soit. Ce qui sans doute implique ressource et effort.

3. C'est enfin une remarque entendue lors d'une discussion musicale sur France Musique : «Ecouter de la musique, c'est consentir, c'est apprendre à consentir». (Ou quelque chose comme ça). Comme l'écrit Baudelaire, la musique souvent me prend comme une mer, c'est consentir à se mettre à la voile, à sentir vibrer en soi toutes les passions. C'est l'idée de se mettre à l'écoute en sympathie, se laisser prendre, envahir, surprendre par de l'autre, s'abandonner à ce qui advient, sans réticence -sans effort- ? accepter le risque de l'inconnu, du possible et non du certain, en escomptant toutefois que cela en vaut la peine, que l'on pourra y trouver bénéfice. Cela ne va pas sans le sentiment de confiance. On se laisse embarquer, quasiment certain que le guide ne peut nous tromper. Mais ne risque-t-on pas d'être entraîné quelque fois dans des chemins que l'on regrettera? (En ce qui concerne la musique, ce n'est pas grave, mais dans d'autres domaines ? C'est une expérience dont on ne peut juger que lorsqu'on l'a traversée. Si la traversée nous déçoit, nous en tirons les conséquences, des leçons. On peut se faire avoir, il faut aussi l'accepter, y consentir, pour se reprendre ensuite.

4. Consentir m'est alors apparu, par delà la définition du mot : «sentir avec», comme n'étant pas facile à déterminer, comme recouvrant plusieurs champs, comme étant une attitude complexe, en elle-même, dans ses conditions et dans ses effets. Où sont les frontières, les limites, les ressemblances, les différences avec d'autres attitudes ? Consentir ne serait pas sans ambiguïté. Consentir, c'est accepter, certes. C'est peut-être le sens le plus courant. Mais accepter quoi, à cause de quoi, en vue de quoi ? On peut accepter bon gré ou mal gré, avec effort ou délectation. On peut accepter parce qu'on ne peut faire autrement. On peut accepter par faiblesse, par crainte de l'affrontement. On peut accepter par stratégie, en spéculant sur l'avenir. On ne peut accepter n'importe quoi, mais on ne peut non plus se comporter, agir toujours comme on le voudrait idéalement. On ne peut accepter n'importe quoi, mais il y a peut-être ce qui ne peut pas ne pas être accepté sous peine de tomber dans l'illusion. Consentir, c'est dire «oui», certes. On peut dire «oui» franchement, nettement, on peut dire «oui» du bout des lèvres. Quand on dit «oui», il reste tout ce à quoi on dit «non», nécessairement, mécaniquement. Et on sait que cela ne va pas forcément de soi. Consentir à, ce peut être en même temps renoncer à. Consentir, c'est accepter, mais suppose aussi refuser. C'est ceci et son contraire. Si on accorde à... on refuse à... Si on accorde à autre que soi, ne va-t-on pas alors contre soi? Ce n'est vraiment pas simple. Peut-être -c'est l'hypothèse que je proposerai- y aurait-il un consentir fondamental, essentiel, j'irais jusqu'à dire «ontologique», sur le fond duquel se distribuerait une dialectique de consentirs et de non consentirs contingents qui ne seraient que mise à l'épreuve permanente dans l'existence et de l'existence, mise à l'épreuve de l'engagement avec ses risques et périls, ses échecs et ses réussites. Autant d'observations, d'impressions, de réflexions, de questions auxquelles j'ai consenti à m’affronter et auxquelles vous consentirez ou vous ne consentirez pas. Je consens par avance à l'alternative. On devine par-là l'intérêt philosophique : mise en oeuvre d'une réflexion soumise à critique, autour de la problématique du choix, de la liberté.
(Un schéma, sans forcément le suivre à la lettre ou à la Nietzsche, que j'ai eu à l'esprit : les trois métamorphoses du premier discours de Zarathoustra. Les trois métamorphoses de l'«esprit», écrit Nietzsche. Il s'agit bien d'un «travail» intérieur, de la pensée, de la conscience).

Le consentir. Premières approches. Travail de distinctions. Le réel, l'apparent, l'ambiguïté.

1. Définition de départ.
Consentir, c'est d'une manière ou d'une autre à un moment donné, dire «oui». Dire «oui» et se comporter et assumer en conséquence. Mais il y a bien des manières de dire «oui». Quand on regarde quelques synonymes -ce qui n'est qu'un symptôme et non une preuve, cependant il est intéressant de le noter- on ne peut qu'être impressionné par la présence d'une ambiguïté qui pencherait souvent vers une certaine négativité : (accepter, admettre, cela peut aller) céder, concéder, condescendre, laisser, se laisser faire, s'abandonner, se résigner, se soumettre, vouloir bien... Comme si c'était contre son gré, comme si on se forçait, comme si on se dessaisissait de quelque chose. C'est tout au moins un sentiment souvent exprimé, dans quelques «enquêtes» que j'ai pu mener.
On peut voir dans le fait de consentir un mouvement, un «oui» qui part de soi et va vers «quelque chose» qui est autre que soi, un assentiment à autre que soi, auquel on semble adhérer (volontairement ou pas ? -c'est une partie de la question)-, voire se soumettre -au moins pour un temps- parce qu'à un moment donné il apparaîtrait qu'on le voudra ou qu'on ne puisse faire autrement, même si on n'en pense pas moins. Ce peut être aussi un mouvement semblable que l'on éprouve au-dedans de soi, lors d'un conflit intérieur (entre plusieurs désirs, entre désir et devoir...). Consentir suppose des liens déjà tissés -on est embarqué- et des liens en train d'être tissés, ce que l'on entreprend, les «oui» volontaires. On discerne donc passivité et activité, on y reviendra. Dans le consentir on est impliqué et on s'implique. C'est pourquoi consentir semblerait plutôt -peut-être toujours- requérir un effort.
2. La spontanéité.
Il faut donc essayer de bien situer, cerner le consentir. Quand on accepte, quand on adhère ou que l'on dit «oui» volontiers, parce que cela fait plaisir, parce que cela n'engage pas à grand chose, parce que cela va immédiatement dans le sens de ce que nous sommes ou pensons à ce moment-là, on ne dit pas que l'on consent, cette idée ne nous effleure même pas. On n'est pas dans le registre du consentir, on ne fait pas appel à lui. Il semble que consentir ne relève pas de l'immédiateté, de la spontanéité, du «ça va de soi». Le «oui» consenti ne se présente pas dans l'évidence. Il y a obstacle, réticence, hésitation, questionnement, réflexion. Le «oui» entraînera-t-il gain ou perte ? Est-il bon, utile ? Le consentir relève de la conscience réfléchie. S'il n'est pas forcé, il suppose tout au moins effort. L'instant de la décision est préparé dans la durée. C'est une acceptation qui a été retenue, différée. L'acceptation d'emblée, facile, conforme aux désirs du moment ou à un confort souhaité, présuppose sans doute un consentement de fond, un accord plus ou moins conscient -on ne le fait pas contre son gré ni par désespoir- mais cela n'est pas vécu sur le mode du consentement, parce que cela semble aller de soi ou parce que cela nous semble de peu d'importance, sans enjeu. (Des exemples : si consentir implique toujours une forme d'acceptation, toute acceptation n'implique pas un consentir conscient. Il y a un consentir présupposé, pré réflexif peut-être, mais pas de consentir pensé. On pourrait déceler une quasi-passivité, puisqu'on se laisse aller dans le sens du mouvement du moment et de la sollicitation de l'autre. Mais on ne voit là ni drame, ni aliénation, ni soumission : on suit l'impulsion heureuse du moment. On ne pense pas au registre du consentir. On adhère sans souci, sans autre forme de procès. «Cela va de soi».
3. La nécessité.
 S'il y a un «oui» spontané, un «oui» à la spontanéité, il y a aussi une sorte de «oui» à de la nécessité. Comment peut-on y situer le consentir ? S'il y a confrontation à une nécessité ou à ce qui à un moment donné prend figure de nécessité, peut-on vraiment parler de consentir ? Quand il n'y a pas d'autre possibilité, pas d'autre issue que celle qui s'annonce là, maintenant, qu'on le veuille ou non, quoiqu'on dise -dire : «Je consens» ou «je ne consens pas»- on ne changera rien à l'affaire. (S'il pleut... la bourse ou la vie... devant plus fort que soi... devant les lois de la nature... le pot de terre contre le pot de fer... C'est comme si on disait «oui» malgré soi. Ce serait un consentir «extorqué» ? Si on disait «non», le résultat immédiat serait le même. On subit, on est hors course d'un choix qui pourrait influencer le cours des choses. Peut-on parler de consentir devant ce qui échappe à notre vouloir, à notre pouvoir ? Nous sommes comme par delà le consentir, comme si le procès s'était déjà déroulé sans nous, avait été conclu sans nous. Il n'y a pas d'effort à suivre la nécessité, puisque de toute façon il en sera ainsi. Si je saute du toit... S'il y a effort, il se situe ailleurs, comme on le verra plus tard. On pourrait dire que la nécessité dispense du consentir, «on n'a pas le choix», comme on dit, elle libère, on n'y est pour rien. Pas de consentir ou consentir extorqué.
Ou alors on dit que l'on consent, on se dit que l'on consent comme pour essayer de «rattraper le coup», pour se dire qu'il en va quand même de notre pouvoir, de notre vouloir que d'accepter à ce moment-là. C'est une stratégie de mauvaise foi.  «Je consens, je veux bien... Si tu t'en vas c'est aussi parce que je le veux bien, cela ne relève pas uniquement de ton vouloir, de ta décision. Ton choix dépend aussi du mien, ne te fais pas d'illusion». Mais n'est-ce pas précisément quelque fois illusoire? Se donner l'illusion d'accepter en le voulant -si c'est le cas et quand c'est le cas- est-ce vraiment consentir? Accepter quand on ne peut faire autrement, est-ce vraiment consentir? Se laisser aller, se soumettre en réalité au «sentir» de l'autre ce n'est pas «sentir avec», «con-sentir».
Ou alors on avoue qu'on n'y peut rien, on abdique, on se retire du champ de bataille, on laisse la porte ouverte à toute intrusion. On peut parler de résignation. Là encore on se met hors course d'un certain choix. On se dessaisit, on est dessaisi. Peut-être pourrait-on dire que l'on consent à la fuite. On se sauve. L'idée de consentir ne doit pas être utilisée ici sans précaution. Et on peut se demander si c'est suffisant au salut, si choisir (?) la résignation est bien consentir, si consentir c'est accepter sans procès d'être la proie d'autre que soi, que de l'autre ait barre sur soi.
Ou alors on essaie d'en faire un art de vivre, une sagesse. Ce qui peut se comprendre dans certaines conditions de savoirs et de techniques par exemple. On a la représentation du monde que l'on peut et l'on fait «avec». Ce qui est sans doute déjà beaucoup. On y reviendra.
Quand il y a spontanéité, il n'y a pas à faire appel au consentir, cela va de soi, il n'y a pas à faire de procès. Quand il y a nécessité, il va de soi qu'on ne puisse agir autrement, le procès est déjà fait, il ne nous reste éventuellement qu'à réaliser un travail sur nous-mêmes. Est-ce bien à la nécessité elle-même que nous consentons? Ou n'est-ce pas à l’idée que nous nous en faisons ? En dehors de ces deux cas de figure, on peut en envisager un troisième : quand il n'y a pas nécessité ou fatalité (ordre immuable, imperturbable, hasard qui laisse démuni, tout ce qui est hors de notre pouvoir...), qu'en est-il du consentir, véritablement, vertueusement ?
4. Les contraintes.
On peut se trouver face à des contraintes auxquelles on pense qu'il faut se soumettre, tout au moins adhérer si l'on veut réussir ce que l'on a entrepris. On adhère, on obéit, on dit «oui», mais au fond de nous-mêmes sans consentir, sans être vraiment d'accord. On parlera d'un consentement apparent, de façade, par exemple pour obtenir une place, un contrat, un honneur, on fait semblant et l'autre peut-être y croit. Cela peut faire partie de certaines obligations sociales, de la civilité, de l'hypocrisie, de la stratégie, voire de la corruption, en un mot de la «comédie humaine». A vrai dire on ne consent pas à l'autre, on consent à soi, à son consentement tactique, consentement apparent comme détour pour arriver à des fins qui sont les nôtres. Certes ce n'est pas sans équivoque, sans ambiguïté, duplicité ou mauvaise foi. Il n'est pas aisé de dire ce qu'il en est véritablement, ni ce qu'il en sera.
Il peut y avoir des demandes auxquelles on aurait pu (on peut toujours le penser ou le dire après -en droit, en théorie...- ne pas répondre, des exigences auxquelles on aurait pu ne pas se soumettre, un pouvoir que l'on aurait pu ne pas approuver, auquel on aurait pu ne pas céder. (un adulte devant les récriminations, les demandes, les exigences d'un enfant, d'un adolescent... le politique démagogue...). On finit par dire «oui», avec regret, remords quelquefois. Mais est-ce bien du consentir, quand c'est en partie contre son gré et qu'on laisse place libre à l'autre d'être contre soi ? Ce peut être par faiblesse passagère. Nul n'est à l'abri de ces moments-là. Ce peut être par fatigue, lassitude : on en a assez de se battre, de discuter, de s'épuiser à raisonner, à essayer de convaincre. «Y'en a marre... débrouille-toi ! ...» Ce peut être par tactique aussi, en attendant de voir plus tard. «Je te cède, puisque tu ne veux pas comprendre, m'entendre, mais tu comprendras peut-être un jour et alors...» : (Moyen de «rattraper le coup» ? ).
Est-ce bien consentir, quand le poids du vouloir propre semble si léger ? Est-ce bien un véritable accord quand celui-ci n'est qu'apparent ? Ou on consent à quoi ? A sa faiblesse? A sa lassitude ? A sa confiance en l'avenir ? Ce n'est pas forcément une erreur ou une faute... Peut-on parler de consentement si on n'est pas d'accord dans le fond ? Pourtant, bon gré mal gré, il doit y avoir une forme d'accord puisqu'on laisse faire, puisqu'on n'empêche pas, sans pour autant être sous une menace de violence. C'est une manière de dire «oui», on cède et le «oui» manifeste bien un accord. Ou on dit «non», mais l'autre agira comme si on avait dit «oui» puisqu'il n'en fait qu'à sa tête. Mais en est-on sûr ? Si on avait dit «oui» sans résistance, se serait-il comporté de la même manière ? Il aurait été surpris, il aurait peut-être réagi autrement. Comment le savoir ? On voit par-là que le rapport à l'autre (ses modalités, ses tonalités...) est important et que décidément ce n'est pas simple. Accepter, oui. Mais quoi, pourquoi, comment, dans quelle trajectoire de nos rapports avec le monde, les autres, nous-mêmes ? Consentir, est-ce perdre, gagner ? Où est la frontière entre accepter de gré, accepter de force ? Entre abdication et acceptation ? Quelle est la part de passivité, d'activité ? Battre en retraite peut être une tactique raisonnable et juste. On ne le saura que plus tard, et l'on dira : «j'avais raison... trop tôt !».
5. Bilan.
D'une part, le consentir n'est pas aisé à bien situer. D'autre part, il n'est pas sans ambiguïté. Enfin, on peut y déceler une dimension «conservatrice», qui délaisserait la volonté de changer le monde en se concentrant sur la culture de soi, de son jugement, pour se consacrer à la volonté de se changer soi. Consentir reviendrait à se retirer du monde, le laisser à son ordre, ses dérives, pour se contenter de se sauver soi-même. Mais peut-on se sauver seul ? «Mieux vaut changer ses désirs plutôt que l'ordre du monde», écrivait Descartes, il est vrai dans sa morale provisoire. Le danger est de refuser d'entreprendre, d'avoir une action, une influence sur le cours des événements, de se réfugier dans sa citadelle intérieure et n'avoir d'efficace que sur elle. Ce qui est déjà quelque chose! Ambiguïté, dérives possibles... Un certain consentir pourrait être ou devenir faiblesse, voire lâcheté ? Un consentir aux conséquences douteuses, laissant place libre à l' «adversaire». D'où les raisons du refus, de l'interdit, de l'opposition, de la résistance, de la révolte, du désir de révolution. C'est pourquoi on peut entendre quelques critiques adressées au consentir. Au moins des réserves.
En tout cas il ne conviendrait pas que le consentir soit le «oui» du chameau que Nietzsche prend pour modèle dans la première des trois métamorphoses du premier discours de Zarathoustra. Le chameau qui accepte, qui se soumet, qui s'agenouille, qui consent à ce qu'on le charge bien, qui part vers le désert sitôt chargé. Avant de se métamorphoser en lion.

On ne peut, on ne doit toujours consentir. Consentir au non consentir.

On ne peut toujours dire «oui» au monde, à l'autre, à soi (ou quelle part de soi), accepter, adhérer, s'accorder à...
Il n'est pas toujours aisé d'accepter de dire «non», il y a des impératifs à considérer.
On peut se méfier de la facilité du «non» en certaines circonstances, de la posture du «non» qui peut finir par aveugler ou par se retourner contre ses fins (une opposition qui devient terrorisme). Ce serait consentir au mal que l'on prétend combattre en l'autre.
Si consentir c'est dire «oui» d'une quelconque manière, dire «non» c'est ne pas consentir, ne pas être en accord avec, ne pas accepter et il est sans doute légitime de vouloir et savoir dire «non». C'est le moment de la deuxième métamorphose, le moment du lion. «L'esprit devient lion, il veut conquérir sa liberté et être le maître de son propre désert». Il cherche son dernier maître, le «tu dois» du grand dragon. Il en a assez de la bête robuste qui renonce à la lutte et se soumet à la loi de l'autre (dans la mesure où il y a de cela dans le consentir ou dans ce qui peut parfois lui ressembler ou dans ce vers quoi il peut éventuellement conduire). Savoir dire «non» en fonction de l'insupportable, de l'intolérable ou des équivoques, des dangers, des possibles dérives de l'acceptation, du «oui», du consentir.
Devant certains comportements, certains événements, un certain déroulement des choses du monde, peut-on acquiescer, accepter, dire «oui», sans se faire complice du mal, sans perdre quelque chose, son âme, sa qualité d'homme ? Peut-on dire «oui» quand il peut y avoir compromission voire trahison ? Qui ne dit mot consent. Qui ne fait rien consent. Ce qui serait sans doute à discuter. Il faudrait faire la part en tout cela de l'ignorance, de l'inconscience, de l'insouciance, de la paresse, de l'égoïsme, de la lâcheté, de l'impuissance, de la manipulation, de l'errance... mais aussi de responsabilité ou d'irresponsabilité.
Il y a la protestation de bonne conscience, qui soulage, mais qui ne débouche sur aucune action, sitôt dite, on retourne à ses affaires courantes. C'est mieux que rien. Cela tient la conscience éveillée. On ne peut consentir à ce «non».
Il y a l'interdiction ou le refus qu'il nous faut quelque fois imposer, même sans plaisir. Savoir ne pas céder, ne pas laisser place à ce qui nous semble mauvais. (Les oppositions adultes/enfants, les empoignades politiques, la force légitime face à un envahisseur, face au terrorisme...). Tenir tête, résister, se révolter... L'idée est simple à comprendre, les exemples viennent facilement à l'esprit. Souvent également on n'aime pas perdre, perdre la face, on aime conserver la main dans la donne, garder barre sur, garder le pouvoir, ne pas se déconsidérer ou tout au moins le croire. Ce peut être légitime, fondé en raison.
Peut-on accepter les injustices? Pourtant elles sont là, c'est un fait, on ne peut le nier, les nier. Accepter cela, est-ce pour autant y consentir? C'est à examiner. Il faut bien commencer par les reconnaître si on veut y remédier.
Le refus, la résistance, la révolte sont une chose. Le «non» est sans doute non seulement un droit, mais aussi parfois un devoir. (Le devoir d'insurrection dont parle Georges Gusdorf). Tout cela n'est pas sans courage, mérite, grandeur. Il est vrai qu'on ne peut consentir aux malheurs, au mal (ou alors c'est que l'on consent à Satan –la corruption de Faust). Que signifierait ce consentement, en serait-il un véritablement ?
-on ne peut se taire, laisser faire...
-on ne peut dire «oui» purement et simplement, peut-être tout au plus un «oui» stratégique qui n'est pas sans ambiguïté...
-dire «non» certes, mais est-ce suffisant ? N'y a-t-il pas parfois des «non» de facilité, de bonne conscience, qui ne vont pas plus loin ?
-le «non» peut-être de passion, qui parfois aveugle. Peut-on consentir à cela ?
-si l'on refuse, résiste, se révolte, c'est pour proposer, envisager autre chose. Le lion de Nietzsche s'épuise, se meurt dans son consentement au «non». Il n'a de sens et de valeur que si le lion se métamorphose en enfant, ouvrant la place au «oui» sacré de l'enfant prêt pour la création. Autrement dit un «non» conséquent doit vouloir autre chose, accepter un certain nombre de paramètres, d'exigences. Lui aussi est amené à faire «avec». Il n'est pas sans consentir, sans adhérer à des réalités.
-le «non» peut être de raison, qui est limitée. «La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent; elle n'est que faible, si  elle ne va jusqu'à connaître cela». Pascal – 267.
Un pur «oui» est-il bien pur ? ( soumission...).
Un pur «non» est-il bien une réponse adéquate ? ( opposition et meurtre...).
Dire «non», c'est accepter le «non», c'est vouloir le «non», n'est-ce pas consentir au «non» ? D'une autre manière certes, c'est encore consentir. Décidément, cela ne va pas de soi.
Le consentir : chemin d'un art de vivre entre soumission passive et illusion d'un pur vouloir.
1. La troisième métamorphose : le «oui» de l'enfant. «Pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d'un «oui» sacré... C'est sa volonté que l'esprit veut à présent... L'enfant est innocence et oubli, un nouveau commencement et un jeu, une roue qui roule sur elle-même, un «oui sacré». Bien. Mais si nous portons toujours de l'enfance en nous, nous ne sommes plus en principe et en droit des enfants. Que peut signifier un nouveau «oui» qui intègre et dépasse le «non» ?
Nous ne sommes pas innocence, non pas que nous soyons forcément coupables Innocence dans le sens de Rousseau. Nous ne sommes pas, en l'état où nous sommes, d'une bonté naturelle, en deçà du bien et du mal, des valeurs, dans un état de pureté, de virginité. Nous sommes «mélange», «impurs» dans ce sens-là ; nous sommes culture, engagés dans un monde de valeurs, que nous le voulions ou non, dans un monde impur, dans sa réalité quelque fois brute et brutale. Nous sommes formés, normés, éduqués, multiples. Nous avons des racines. Nous sommes «liés», «embarqués».
Nous ne sommes pas oubli. Nous sommes mémoire, histoire. Nous sommes marqués par le poids du passé, des traces, des cicatrices. Tout cela dans une architecture, une durée qui nous demande des comptes, à laquelle nous devons des comptes. (Le devoir de mémoire par exemple...). Si on oublie le passé, des monstres peuvent se réveiller.
Nous ne sommes jamais un pur et nouveau commencement. Malgré des ruptures, des réactions, des conversions parfois inattendues, imprévisibles, nous sommes toujours des descendants, nous procédons de, nous continuons, nous ré-agissons. Même les révolutions n'échappent pas à cela. On devient ce qu'on est, ce qu'on a été avant de devenir ce qu'on n'est pas encore. L'enfant est le père de l'adulte. (Cf. la psychanalyse : il ne s'agit pas de nier, de gommer, de mépriser le passé, il s'agit d'abord d'une réorganisation, d'une remise en ordre, il s'agit de connaître, de reconnaître, d'assumer, de s'approprier, de se réapproprier, de consentir au fond à soi).
L'existence n'est pas un jeu (ou alors la partie d'échec du chevalier avec la mort dans Le septième sceau, film de Ingar Bergman), même s'il y a des jeux de rôles (les statuts, les fonctions...), des codes, des moments ludiques sans conséquences. Il y a un sérieux, une gravité de l'existence : ce que l'on appelle la responsabilité par exemple. Il n'y a pas que le divertissement ou des parties de plaisir. Ou alors on parlera du divertissement pascalien, qui se manifeste sur un fond de tragique : se divertir pour oublier l'essentiel (la mort...), précisément parce que nous ne sommes pas oubli alors que nous voudrions bien l'être pour masquer justement le sérieux, le grave de l'existence.
Nous ne sommes pas roue qui roule sur elle-même, seule, ne jouissant que de sa propre force, son propre élan. Nous roulons sur un sol, dans des territoires, des sites que nous n'avons pas d'abord choisis. Nous sommes une roue dans un mécanisme de rouages. Un rouage dans un moteur qui est entraîné et qui entraîne. Comme la roue d'un moulin, qui est mue par la puissance de l'eau, qui en reçoit une puissance qu'elle délivre ensuite pour les autres pièces du mécanisme... en espérant qu'il en sortira une bonne farine.
Nous ne sommes ni le surhomme prophétisé par Zarathoustra, ni l'enfant qui le préfigure en partie. Comment ne pas l'accepter, y consentir, sans en faire un alibi d'impuissance ou d'irresponsabilité ?
2. Dans le consentir, il y a une dimension de subi, de passivité, de non-moi, d'involontaire. D'où l'idée ou parfois le sentiment de céder, de se soumettre. Il y a des données qui ne dépendent pas de nous, de la contingence qui advient, de la nécessité, de l'aléatoire. Il y a l'ordre, les ordres, la loi, les lois, les autres, leur liberté, le temps. Consentir, c'est sentir, penser, juger «avec», «Con-sentement», «Con-sentiment». Ce «avec», ce «mit-sein» donne à réfléchir. Comme dans sym-pathie, com-passion. Consentir, c'est toujours, d'une certaine manière, être déterminé par autre que soi, en partie, s'en remettre à autre que soi, tout au moins en tenir compte, sans savoir si... C'est laisser ou faire intervenir un autre univers que le nôtre dans le nôtre. C'est au fond le fait de tout engagement. C'est accepter d'être dérangé voire bouleversé par autre que soi. Je me trouve embarqué, impliqué. D'où la possibilité d'être amené à ne pas en faire qu'à sa tête, à ne pas faire valoir que sa volonté. Je me livre à de l'autre, je me mets à découvert, je laisse de la place à de l'autre, je risque, je me risque. Ce qui va advenir ne va pas dépendre que de moi. D'où le sentiment parfois de subir, de ne pas suivre sa propre loi, que sa propre loi. Je me livre, mais non pas en aveugle, «à un destin qui m'entraîne». Mais consentir, ce n'est pas s'abandonner entièrement, laisser faire, laisser aller.
3. Dans le consentir, il y a aussi une dimension de vouloir, d'acceptation «positive», voulue. Un vouloir de résistance et un vouloir d'adhésion et de proposition. Ce n'est pas une décision magique, même si une part de grâce peut intervenir. On ne s'en remet pas à l'autre comme aux injonctions d'un mage. Ce n'est pas une décision sans raison, même si tout n'est pas rationalisé ou même rationalisable. On s'approprie au mieux la décision. On a réfléchi précisément parce qu'il y a eu des réticences, des résistances à la dimension de passivité, de l'intrusion de l'autre, des données. On ne veut pas perdre tout pouvoir. Ce n'est pas une décision sans passé, sans avenir, une pure décision dans un instant pur, comme s'il n'y avait que cela. Elle s'inscrit dans une histoire, dans la rencontre de deux histoires. C'est bien un vouloir «avec», avec la nécessité, avec l'autre, avec le temps, avec la liberté, avec la mort. Ce n'est pas se résigner, se soumettre. Ce n'est pas pour autant un vouloir pur, un vouloir commencement ou nouveau commencement absolu. Un vouloir qui croirait n'avoir affaire qu'à ses seules ressources, qui serait le fait d'un ego penché sur lui seul, qui n'aurait affaire qu'à lui seul. Comme on entend quelquefois : je décide, je fais ce que je veux, quand je le veux, comme je le veux. Ce serait oublier la dimension fondamentale du «avec». Ce serait «pure» illusion.
4. Dans le consentir, il y a toujours un mouvement vers autre que soi, vers autre que sa seule puissance, et ses implications et ses conséquences. Il y a toujours un rapport «avec», dont on est conscient, dont on ne peut ni ne veut faire fi. C'est ce qui rend le consentir complexe, en équilibre instable, en possible remise en question, en risque et incertitude. C'est vrai, à des modalités et des titres divers, dans le consentir au monde, le consentir à l'autre, le consentir à soi. On le dit et l'entend souvent : «il faut faire avec, il faut bien faire avec». C'est souvent vécu comme quelque chose de négatif, car c'est l'autre qui semble avoir le plus de puissance. Mais c'est d'une part oublier la réciprocité et d'autre part on peut dire cela dans un autre sens qui, me semble-t-il, est de l'ordre d'un vrai consentir. Ce n'est pas un abandon, un dernier recours, un désespoir. C'est parce qu'on le veut et qu'en même temps l'autre est aussi impliqué, qu'on l'implique même. Il y a ce dont on ne peut pas ne pas tenir compte : ce serait ignorance, inconséquence, illusion, parce que perte d'appui, de soutien. Non pas pour s'en attrister, se lamenter, mais en profiter, voire s'en réjouir. Il y a ce qui advient sans qu'on s'y attende : ce qui peut être obstacle ou faveur. Libre à nous d'en faire un moment de grâce! «Faire avec», ce n'est pas pour simplement constater et maintenir en l'état. On peut l'admettre pour changer et non pour servir d'alibi, justifier de mauvaise foi un comportement. «Moi, je suis comme ça, il faut faire avec...». Ce qui peut être une manière de ne pas vouloir se changer et de s'imposer aux autres. C'est peut-être consentir à soi, encore que... il faudra éventuellement y revenir, mais pas «avec». Il manque quelque chose. Consentir, puisque c'est «avec», c'est la rencontre –dans laquelle on peut déceler sympathie et conflit– de deux sources de puissance, de deux volontés, de deux pouvoirs, de deux libertés. Et dans la rencontre il y a une dimension d'aventure avec ses effets, ses conséquences prévisibles ou imprévisibles. Il faut assumer, comme on dit. On ne veut pas, avant coup, tout ce qui peut advenir, on ne le sait pas -d'ailleurs, si on le savait, s'agirait-il bien de consentir ?- mais on accepte cette possibilité, elle n'est pas étrangère à notre volonté, elle n'est pas subie, on ne lui est pas soumis. Par exemple, on ne doit pas consentir à l'erreur en elle-même, mais on ne peut pas ne pas consentir à sa possibilité et éventuellement à ses vertus.
En résumé. Consentir, c'est dire «oui» (on peut dire : accepter, adhérer, s'accorder à). Il ne s'agit pas d'un «oui» spontané, immédiat. On est en deçà du consentir. Ce n'est pas un «oui» parce que de toute façon on ne peut faire autrement. On est au-delà du consentir. La soumission passive n'est pas consentir, elle en est hors jeu. Le consentir est un «oui» lucide, volontaire, qui ne se croit pas au-dessus du lot, mais imbriqué, engagé dedans. Il est passion et action, passivité et activité. C'est un «oui» affirmé et risqué. Il n'est jamais sans effort et courage. Il est de l'ordre de la conscience réfléchie. Entre soumission passive et vouloir pur. On est au cœur de la condition humaine.


Illustration.

Prenons en guise d'illustration le consentir à la temporalité (devenir, passé, présent, avenir, mort). C'est un exercice redoutable.
1. Que peut signifier consentir au passé, singulièrement à son passé ? On ne peut le gommer, le nier, faire comme s'il n'avait pas existé. Ce que nous avons été, nous l'avons été. Ce que nous avons fait, nous l'avons fait (bon gré mal gré). Il faut faire «avec». On l'a vu, cela peut avoir une double signification. Il y a une adhérence du passé, de lui à nous, de nous à lui. Il ne sert à rien de le nier. Mais adhérence n'est pas adhésion sans autre forme de procès. La question n'est pas tant : qu'est-ce que je fais de mon passé, que : qu'est-ce que je fais, maintenant et dans l'avenir, de moi qui ai ou qui suis ce passé.
Il y a le «oui» au passé du nostalgique, du conservateur, qui voudrait bien demeurer ou qui regrette de n'avoir pu demeurer ce qu'il était. S'il consent au passé, consent-il à la temporalité qui est aussi arrachement au passé ? C'est une sorte de consentir de complaisance, qui ressort plus de la passivité que de l'activité. Il y a aussi le « oui » de «reconnaissance». «Oui, j'ai été cela, j'ai fait cela». Mais après ? On ne peut faire fi du passé. Certes. C'est une pièce de notre architecture. Y consentir, c'est consentir à une dimension de notre temporalité, mais pas à toute notre temporalité qui est consentir aussi à ce que le temps soit devenir, arrachement, changement. Dire «oui» au passé pour mieux le dépasser. On ne peut éventuellement récuser, prendre clairement position qu'à condition de bien connaître et reconnaître. Si on peut parler de consentir au passé, c'est dans ce sens : ne pas le subir passivement, rester dans sa pure et simple logique, ne pas croire qu'on le veut ou qu'on l'a voulu purement et simplement. Je ne décrète pas mon passé. D'ailleurs l'avais-je bien décrété au moment où je l'avais engagé naguère ? D'une certaine manière, il est trop tard pour vouloir mon passé. Et pourtant. Je veux mon passé comme étant une «stase» de ma temporalité, mais comme n'étant qu'une «stase» de ma temporalité, qui a été, mais qui est «en sursis», comme le dit si justement J.P.Sartre. Le sort de mon passé est décidé par mon présent et mon avenir.
2. Consentir au présent, à son présent, à ce qui est, ce qui advient maintenant. Comme on dit : «il faut vivre avec son temps», «être de son temps». C'est une injonction que l'on entend souvent. L'admettre, mais sans s'y résigner. D'une certaine manière, on ne peut faire autrement, qu'on le veuille ou non, que cela plaise ou non, on ne peut vivre en 1515 ou en 2099. Il y a comme une injonction : souscrire à la réalité du jour, ne pas se laisser endormir par les passéistes de tout poil, les «de mon temps... !», ne pas se laisser illusionner par les utopistes inconséquents. L'époque est à la mondialisation, au libéralisme, à un tas d'outils, de modes... On ne peut pas ne pas s'y conformer. «On n'arrête pas le progrès ! ». Là encore, d'une certaine manière, on ne peut pas ne pas dire «oui» au temps dans lequel on est ou alors il faut le quitter. Mais ce n'est pas pour autant y adhérer purement et simplement, s'y abandonner, s'y laisser engloutir, comme au milieu d'un troupeau. Là encore, «faire avec», c'est-à-dire en l'utilisant. Y introduire de la résistance -à moins d'un «oui» spontané, d'une adhésion sans souci- et des capacités de prospectives. On peut penser au Mécontemporain et à L'imparfait du présent d'Alain Finkelkraut. Admettre qu'il y ait des imperfections du temps présent pour y remédier. Accepter de ne pas tout prendre pour argent comptant et pour manifestation ou condition du bonheur. Il ne s'agit pas pour autant de vouloir un retour au passé. Consentir au présent parce qu'il a des clefs, mais sans plus. Consentir au présent dans la juste mesure où il n'est que du présent qui ouvre sur l'avenir, sinon on risque de s'y soumettre, de s'y enfermer. Ne pas vouloir le présent sans réticence, le contraire serait négligence coupable, ne pas décréter non plus qu'il est tel qu'on le veut, ce serait illusion.
3. Consentir à l'avenir, à son avenir. Là encore, on ne peut pas faire qu'il n'y ait pas un avenir (sans préjuger de sa valeur), à moins d'arrêter immédiatement les frais (encore qu'on puisse m'octroyer un avenir après ma mort). Que peut signifier dire «oui» à l'avenir, à ce qui va advenir mais qui n'est pas encore advenu, acquiescer à ce qui n'est pas encore et qui peut-être ne sera jamais ? Qu'en sait-on ? Consentir à l'avenir, c'est admettre et vouloir qu'il y en ait un, qu'il y ait de l'autre après le passé et le présent, qu'il y ait de la différence. L'avenir n'est ni pure nécessité ni pure contingence, ni pure passivité ni pure activité. Je ne peux peut-être pas tout ce que je veux, mais je puis vouloir tout ce que je peux. Consentir à l'avenir, c'est vouloir accepter qu'il y ait de l'autre, des possibles, des imprévus, des imprévisibles. Je veux un certain avenir, je le prépare, je ne veux pas forcément tout ce qui va arriver, mais j'admets que je puisse être dérangé par un autre univers que le mien du moment et de mes désirs. Consentir suppose que l'on s'appuie sur des déterminismes, de la préparation, mais aussi que l'on soit disponible (le loisir), disposé à donner et recevoir. Disponible, cela ne veut pas dire à la disposition de l'autre, à son service, c'est être ouvert à des possibles. On risque de se faire avoir, mais comment le savoir si on ne commence pas par y consentir ? Peut-être retrouve-t-on ici quelque chose de «l'amor fati» dont parle Nietzsche : aimer passionnément le destin, la nécessité, l'empoigner. C'est le début de la cinquième symphonie de Beethoven : les deux fois quatre notes. Cela frappe, cela peut surprendre, indisposer. C'est une invitation et une promesse. On ne peut que consentir, cela coule de source ! On verra bien ! C'est peut-être dans le rapport à l'avenir que l'on comprend le mieux l'exercice du consentir, dans l'engagement lucide. On retrouve là le consentement entre deux époux, où vont s'articuler parfois d'une manière difficile fidélité et sincérité. On ne peut savoir et vouloir tout ce qu'il adviendra. Il s'agit d'être prêt, disponible, non pas à tout (tout n'est pas possible, même s'il y a beaucoup de possibilités), mais à beaucoup.
On peut par conséquent voir dans le consentir une dimension d'accueil : accueillir, recueillir, recevoir. Il y a quelque chose de l'accueil avec ce que cela suppose de l'acceptation du don de l'autre, du visage de l'autre, dirait Lévinas. On est dans l'ordre de ce qui ne se compte pas, ne se calcule pas, de l'ordre d'une sorte de gratuité, l'ouverture à une sorte de transcendance qui ne va pas sans incertitude et sans confiance, qui est donc un pari sur l'autre et sa richesse. Il y a une possible contagion. C'est un risque! Mais on ne peut pas affirmer que l'on «sent avec» si on ne veut pas tenir compte après de l'apport, quel qu'il soit, de ce «avec», de l'autre, de ce qui advient. C'est pourquoi sans doute consentir fait parfois penser aussi à concéder, à céder, à lâcher quelque chose de soi, comme si on nous forçait quelque peu. Une concession, c'est un échange, ce peut être du chantage, du marchandage, mais aussi du compromis, ce qui est conforme au principe de réalité et à la vie démocratique (ce qui est à distinguer de la compromission, de la trahison, de la lâcheté) et aussi au principe d'espérance.
Consentir à la temporalité, c'est admettre, sans se résigner, à être un être de devenir, en devenir, à ex-ister, à vivre en acceptant les conditions des trois «stases» ou «extases» du temps, en acceptant d'être celui qui n'est plus et celui qui n'est pas encore. Consentir à cela n'est pas aisé, n'est pas sans effort, n'est pas sans courage, n'est pas une tâche achevée, si ce n'est à la mort. Justement, peut-on consentir à la mort ?
4. Consentir à la mort, c'est accepter et vouloir la condition d'être mortel et d'être conscient de l'être, évidemment. La mort -la fin de la vie- fait partie de la nécessité, c'est une inéluctabilité : c'est la dimension du subi, de passivité, pour ne pas dire passion. L'homme est un être «affecté» de mort. C'est la seule certitude absolue à partir du moment où on entre en vie, même si on n'en sait ni le jour ni l'heure ni les modalités. Mort choisie ou pas, elle est inéluctable. Les différences existentielles, contingentes, sociologiques (selon les époques, les lieux, les professions, les circonstances) -bien qu'importantes pour, les singularités- ne changent en rien la réalité ontologique. «L'homme est un-être-pour-la-mort», dit Heidegger. «Oui», je mourrai.
La conscience qu'on en a peut provoquer de l'insatisfaction, de la révolte. La vie a du bon, ses plaisirs, ses gratifications, ses jouissances. Même dans les pires conditions, les pires infamies, des hommes ont voulu, ont su lutter, résister contre l'empire de la déchéance, de la destruction, de la déshumanisation. (Primo Lévi, Robert Antelme, Elie Wiesel, Georges Semprun). Il y a bien une force de refus, de révolte. Pourquoi vivre, dit-on quelque fois, si c'est pour mourir ? A quoi bon ? Pas moi, dit le narcissisme. On n'accepte pas comme cela. On ne consent pas comme cela. On ne veut pas cela. Que veut-on alors ?
Dans les camps de la mort, les hommes et les femmes savaient mieux que quiconque ce qu'étaient les souffrances, la mort, la fin de la vie, ils la côtoyaient quotidiennement, elle était d'une certaine manière familière. Ils savaient fort bien, plus que tout autre, que la mort était un risque proche. Ils résistaient, ils se révoltaient au moins intérieurement contre les conditions qui leur étaient imposées, contre leurs bourreaux, contre la déshumanisation, contre l'inhumanité. Le problème n'est pas tant alors de consentir à la mort que de consentir à la vie dans toutes ses possibles conditions et dimensions. On pourrait dire : accepter d'être mortel (même si ce n'est pas sans quelque réticence pour le moins, même si on a le sentiment d'être dessaisi, extorqué, même si cela va à l'encontre d'un fréquent désir d'immortalité) accepter d'être mortel, oui, mais pas à n'importe quelles conditions, n'importe quel prix, concession, démission, etc. Vouloir la vie qui intègre la condition d'être mortel.
Consentir à la mort, ce n'est pas tant vouloir la mort -voire pas du tout- que vouloir une manière de vie qui intègre cette inéluctabilité et cette résistance et cette révolte à son endroit. Ce n'est pas nier la mort, la gommer du programme, mais «faire avec», une fois encore. Comme Sisyphe avec son rocher, avec sa montagne. Comme Antigone avec son sens du devoir. Comme Socrate avec son souci de vérité et de justice. Comme le Christ dans la tragédie de sa mission rédemptrice : «Père, que ta volonté soit faite». Ce n'est pas se résigner à la mort, dans la tristesse au fond de son lit ou d'une vie morne. Une fois la question ontologique réglée : oui, nous sommes mortels -bien, on ne peut rien changer au fait- on ne peut que changer nos représentations du fait et travailler, changer, dans le temps, dans la durée qui nous est impartie, des conditions de vie. Dans le «sursis», en attendant le «surcroît», dirait Sartre. Lutter contre tout ce qui dépend de nous dans l'aventure de la mort, contre ce qui est emprise de mort de notre part, de la part des hommes individuellement et collectivement (guerre, exploitation, misère, violence...). Il s'agirait de remplir sa vie au mieux pour mieux consentir à la mort, au fait d'être mortel, d'avoir le contentement d'avoir bien vécu. Question de dignité. Question d'éthique. On peut risquer sa vie en luttant contre la mort (des catastrophes, des ennemis, des terroristes, des hors la loi...). On consent à ce risque et ses conséquences, sinon on ferait autre chose.
Celui qui veut la mort de l'autre, est-ce bien un consentir à la mort ? La mort pour la mort, pour la destruction, pour l'empire du pouvoir ? Tient-il bien compte du «avec» ou que fait-il du «avec» ? Dans le consentir, il y a une forme de réticence (de doute ?). Connaît-il cela ?
La sagesse du consentir.
Ce qu'il peut y avoir de sagesse dans le consentir et la sagesse qu'il peut y avoir à cultiver le consentir.
Dire «oui», certes. On ne peut passer sa vie dans le refus, l'opposition, la négation. Ce serait d'ailleurs sans doute une manière de consentir : à la négation, au «non». Mais pas le «oui» du «chameau», de l'indifférent, du résigné ou le «oui» à n'importe quoi dans n'importe quelle condition.
Dire «non», certes. Il est humain et légitime de refuser, d'interdire, de s'opposer, de se révolter. On rencontre de l'inacceptable, de l'intolérable. On ne peut consentir à tout dans ce bas monde. Mais peut-on rester dans cette posture qui a parfois ses charmes et ses facilités? Par ailleurs le lion se meurt à combattre et détruire. Dire «non» pourquoi, en vue de quoi ? Sans doute pour affirmer autre chose, faire autre chose et y adhérer. Pour un autre «oui». Il faut consentir au «non», à ses vertus, à ses limites, à ses effets, à ses insuffisances, à vouloir autre que lui.
Dire un «oui» qui ne va pas de soi, exigeant, risqué, confiant, critique, sous réserve de... éventuellement, qui accepte d'être dérangé, mis en question. Un «oui» qui veut autre chose que ce qu'il y a en ce monde, et c'est important.
Il y a une exigence à consentir à ne pas pouvoir tout, à ne pas avoir pouvoir sur tout. «...nous ne pouvons plus choisir nos problèmes. Ils nous choisissent l'un après l'autre. Acceptons d'être choisis», écrivait Camus dans L'Homme révolté. Mais l'auteur, c'est bien connu, ne faisait pas de ce constat une résignation. Si on ne peut pas tout, on ne peut pas rien. Le consentir fait la part des deux et s'appuie sur les deux. Accepter de ne pas être Dieu, de ne pas être le maître. Admettre que nous n'échappons pas à de l'adversité, de l'erreur, du mensonge, de l'illusion, non pour y souscrire ou y placer alibi, mais pour y trouver lucidité, pour mieux repartir, continuer de devenir homme. Accepter la possibilité de la non-réussite, ce qui ne veut pas dire vouloir l'échec. Accepter de ne pas mettre la barre trop haut, ce qui peut entraîner échec, amertume, haine, désespoir. (Consentir à soi !). On entend quelque fois : «L'éducation, on la rate toujours... alors après...». Ce n'est pas un aveu d'échec ou un cri de désespoir. C'est dire qu'on n'y arrivera pas parfaitement, que si on croit à cette perfection on sera forcément déçu, la barre est trop haute. C'est consentir à la réalité et place peut être faite à un vouloir réel, qui travaille dans le relatif et le possible. Une fois admis un certain nombre de conditions indépassables, alors après on s'attèle plus aisément, plus librement à la tâche. C'est accepter et vouloir se déprendre de ce qui ne dépend pas de nous, non pour le nier, faire comme si ça n'existait pas, mais pour «faire avec», encore une fois.
Mon hypothèse consisterait à distinguer un consentir fondamental, préalable que je qualifierais d'ontologique, de métaphysique, qui consisterait à accepter sa condition d'homme dans ses données essentielles, qui peuvent se résumer dans l'idée de finitude : être-au-monde sans avoir demandé d'y venir, être avec les autres sans que cela soit pour autant toujours un jardin de délices, être doué de liberté ce qui ne va pas sans conflits, compromis, être mortel ce qui n'est pas forcément conforme à nos désirs. Comment peut-on exister sans admettre cela? L'homme est «affecté» de finitude, c'est la dimension de subi, de passivité. La condition de la finitude implique aussi que l'homme est ouvert à des possibles dont son vouloir propre et son faire propre ne sont pas exclus, bien au contraire. Je distinguerais donc ce consentir fondamental, fond sur lequel se distribuerait un «jeu sérieux» de consentements et de refus divers et multiples, d'une dialectique de consentirs et de non consentirs contingents. C'est là que je situe la dimension d'activité, de vouloir. Vouloir des adhésions, vouloir des refus, c'est toujours consentir d'une manière ou d'une autre. Le révolté consent à ses désirs, voire à ses utopies. Le cascadeur consent au risque, à ce qu'il y ait du risque, c'est un paramètre de son activité. Le risque zéro n'existe pas, y compris chez le paresseux. Vivre, c'est consentir au risque. Quand on veut, on ne consent pas à tout, mais on consent toujours, pas à n'importe quoi, pas n'importe comment, pas à n'importe quel prix. Car on consent toujours «avec». «Avec» : c'est-à-dire en tenant compte de notre finitude. «Avec» : c'est-à-dire en partage, en échange, en compagnie d'autres libertés. Ce que Sartre dit de la liberté : «Je ne peux vouloir ma liberté sans vouloir en même temps celle de l'autre». Consentir à la liberté de l'autre, c'est consentir à rencontrer éventuellement quelque chose qui aille contre soi-même, qui soit au moins différent de soi-même, à un moment ou à un autre. On en prend sur soi, parce qu'on a l'impression qu'on nous prend, qu'on nous arrache quelque chose de nous-même. Mais si on consent à ce consentement, c'est qu'il n'est pas sans promesse. Ce peut être la promesse que l'on se fait l'un à l'autre dans le consentement mutuel. C'est surtout que lorsque l'on consent, on attend, on espère qu'il en sortira du bon. Ce n'est pas forcément le genre de promesses que l'on fait en disant : je te jure que..., promesses que l'on ne tient pas toujours, c'est bien connu. C'est promesse dans le sens de prémices, comme on dit : les prémices du printemps. Le consentir comme prémices d'un état (pour soi, pour les autres...) que l'on veut meilleur. C'est ce que fait le stoïcien lorsqu'il consent à la nécessité: il espère qu'il n'en vivra que mieux.
«Sequere naturam», dit le stoïcien. Il faut suivre la nature. Parce qu'on ne peut pas faire autrement, comme disait Nietzsche. A quoi bon cette injonction, si effectivement on ne peut faire autrement? Dans cette forme de consentir, le stoïcien trouvait une manière d'éviter, de supporter, de se détacher de certaines souffrances. «Supporte et abstiens-toi». Consentir à la nature telle qu'elle est donnée ou telle qu'elle s'impose à nous supposait dans le même temps accepter, vouloir (consentir à) un travail sur soi, cultiver «les choses qui dépendent de nous». Ce qui n'est pas résignation ou soumission passive.
Que savait-on du monde, de ses lois, de son organisation, à l'époque? Quel pouvoir technique avait-on sur la nature? Il y avait des connaissances, des outils, certes, mais limités en comparaison de ce que l'on sait et fait aujourd'hui. Une fois les limites atteintes, que faire : se révolter en vain, se soumettre, accepter, adhérer à l'aide d'une représentation du monde et de l'homme adéquate aux moyens du moment? On peut penser par exemple à l'état de la médecine, de la chirurgie. Devant la maladie, les duretés de la nature, les souffrances, fallait-il se résigner ou se donner des raisons d'accepter, des moyens de supporter ? (Les croyances, les sagesses, les religions, les rituels, les cérémonies, les au-delà...). Apprendre à consentir à l'ordre du monde, aux injonctions des dieux, à l'aveuglement du destin, à la providence de Dieu... était des manières de se sauver, de racheter, de «rattraper» le coup, de donner du sens. Restait ensuite à s'adonner à ce qui restait en notre pouvoir : la pensée, le jugement. «Deux sortes de choses...», consentir de son propre chef, consentir à son consentement. On fait «avec», on «con-sent». Peut-on pour autant aller jusqu'à aimer le nécessité ? Peut-on être stoïcien jusque là? Passer de la simple résignation triste à une acceptation joyeuse ? Cela ne va pas de soi. L' «amor fati» de Nietzsche. Une sorte d'amour passion qui se voue aveuglément. «Je me livre au destin qui m'enchaîne (qui m'entraîne ?) : j'aime» - Phèdre.
On peut aussi prendre en illustration la conception de la souffrance dans l'optique chrétienne pendant très longtemps. Dans la mesure où on avait peu de connaissances, peu de moyens de soulager, dans la mesure où la souffrance est difficilement acceptable de soi, il fallait bien trouver quelque chose pour l'arracher au non-sens. D'où l'idée du rachat, de la rédemption. Consentir à la souffrance pour acheter son salut. C'est une analyse trop succincte certes, mais il y a l'idée. On voit bien que cela ne peut donner satisfaction, tout au moins aujourd'hui où nous disposons d'autres moyens. Consentir à sa situation de pécheur, à sa dépendance de la providence, de la bonté divine, de l'incompréhensible de ses voies... Il y a d'autres voies possibles. (C'est peut-être d'ailleurs dans la Foi -dans le mysticisme même- que l'on trouve une forme de consentir le plus exacerbé : le sujet croyant seul face à l'absolu. S'abandonner à Dieu, lui vouer une confiance absolue y compris dans les pires moments de crise, de désespoir, de doute, de nuit... accepter de descendre aux enfers pour en revenir, ressusciter... s'en remettre absolument à.. Est-ce de la confiance ? De l'impuissance ?) En tout cas c'est un genre de vie qui suppose beaucoup de méditations réitérées (cela ne va pas de soi) et que tout le monde ne partage pas. Et à quoi consentons-nous véritablement dans ces cas-là ? A la souffrance elle-même ou à ce que l'on va faire «avec» cette souffrance ?
Consentir suppose par-là toujours un travail de la pensée sur elle-même, un travail sur soi-même (Nietzsche parle des métamorphoses de l'esprit) : connaître et accepter ses limites, et vouloir ses possibles. Paul Ricoeur disait que la vieillesse n'est pas maîtrisable, mais le sentiment qu'on éprouve devant peut être maîtrisé. «La tristesse n'est pas maîtrisable, ce qui peut être maîtrisé, c'est le consentement à la tristesse». Doit-on justement y consentir ? C'est un apprentissage permanent. C'est apprendre à accepter la part de non choisi dans notre existence (qui peut être déterminant ou pas) : la place, l'époque, les alentours... Apprendre à ne pas s'y résigner ou y trouver déterminant négatif, alibi, justification. Apprendre à vouloir autre chose «avec» l'autre, en reconnaissant la part de l'autre qu'il y a en nous, et la part de nous qu'il y a en l'autre. En reconnaissant qu'il peut y avoir en nous une part de ce que l'on reconnaît comme mauvais en l'autre. En reconnaissant qu'il peut y avoir en l'autre une part du bon que nous reconnaissons en nous. Admettre cela, le reconnaître, l'intégrer dans ses représentations, ses projets, ses démarches, c'est consentir.
On peut parler du consentir comme d'un art de vivre ou tout au moins d'un chemin d'un art de vivre, si consentir consiste bien à accepter la condition d’homme (la finitude) et la vouloir comme un devoir être homme avec les autres. S'il est bien vrai que l'homme ne doit pas vivre dans la soumission passive, s'il est bien vrai que son vouloir n'est pas pure décision idéelle. S'il est bien vrai qu'il peut ou doit refuser la soumission quelle qu'elle soit et l'illusion de l'utopisme. Comme le dit encore Paul Ricoeur, consentir pour le sujet à n'être ni exalté (Descartes, Sartre), ni humilié (Nietzsche, les sciences), mais blessé et brisé. Consentir, dit-il, au «risque énorme d'être homme... au courage d'exister». Cela ne va pas de soi, cela suppose effort, le sentiment parfois d'être forcé, tout au moins de se forcer, de se faire violence, de se dessaisir, pour mieux se saisir, se ressaisir.
Consentir : accepter de ne vouloir (et entreprendre) que ce qu'on peut être (faire), mais de vouloir (et entreprendre) tout ce qu'on peut être (faire), sans résignation, sans illusion.
Consentir n'est pas une faiblesse, mais la mesure de notre puissance.


 Gilles Troger                                                                                      novembre 2005

Quelques points pouvant servir de compléments, d'illustrations :
Consentir à ne rien faire.
Vouloir l'impossible n'est qu'un slogan de passion.
Le nageur dans un cours d'eau rapide.

L'art du compromis.

Consentir à la guerre.

Le consentir du politique à l'opinion.

Consentir à la langue, à la pensée.

Consentir à ma part (qu'il y en ait une, qu'elle soit petite) de responsabilité dans le devenir et le devenir du monde.

"'Si tu veux te saisir d'un jeune tigre,il faut pénétrer dans la tanière"

Revendiquer ses droits, consentir à ses devoirs.

"La partie continue" Art. sur l'art contemporain.

Le consentir et l'apaisement (l'acquiscentia de Spinoza).

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Published by sophia - dans leçons
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