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7 juillet 2010 3 07 /07 /juillet /2010 19:23



Introduction

J’ai appelé Biographie et Influences, cette présentation du philosophe Lévinas. Cette leçon vient à la suite de la première entrée en Lévinas que nous avons effectué ensemble quand je vous ai présenté le thème de l’Évasion, l’année passée. Ce soir nous allons faire le rencontrer par une autre porte. En nous attachant à ce qui fut particulier dans l’existence de Lévinas, nous allons présenter les rencontres qui ont fait de lui ce philosophe singulier.

Deux biographies que je peux vous conseiller, il s’agit de celle de Marie Anne Lescouret -Lévinas- et celle de Salomon Malka -Lévinas la vie et la trace-. Ce sont deux biographies différentes qui ne saisissent pas de la même manière les événements, qui ne les choisissent pas de la même façon. Puisque nous en sommes dans les lectures, deux textes dans lesquels il parle de lui me paraissent devoir être cités : il s’agit du dernier texte du livre -Difficile Liberté, Signature- c’est son titre, il fut publié en 1963. Enfin pour aborder les grands thèmes de sa philosophie, -Ethique et Infini- livre dialogue avec Philippe Némo, livre publié en 1981 après une série d’émissions sur France-Culture.

Mon projet n’est pas d’être une initiation à l’œuvre d’E. L. Ce serait trop ambitieux et nous n’aboutirons pas à nous initier vraiment. Pourquoi ? Parce que nous disposons d’une heure à peine, une heure pour présenter une œuvre construite au fil de toute une existence et circonstance aggravante, une œuvre qui ne se laisse pas saisir facilement. Travailler sur les textes de Lévinas c’est beaucoup tâtonner, trébucher aussi. Il ne s’agit pas d’un système fini et qui pourrait être déroulé, comme ça, à partir d’un nœud pour aboutir à une ouverture du nœud grâce au fonctionnement du noeud. Lévinas n’est pas un philosophe de système, c’est un philosophe qui a quelques portes d’entrées énigmatiques et en même temps éclairantes. Ses portes ce sont des énigmes, c’est l’énigme du visage, c’est l’énigme de l’Infini, c’est celle de l’Altérité, du Féminin etc.
Pas de système donc, parce que les idées qu’il développe à travers les différents discours que sont ses livres, ces idées sont en marche. Cela veut dire non pas qu’elles ne sont pas abouties, mais qu’elles ont la richesse et la patience des promenades en forêt, chères à Rousseau. Il faut y aller, il faut en prendre le temps, et ce que vous allez trouver à tel détour de lecture se trouvera confirmé mais peut-être pas. Ce sont des intuitions selon le concept de Bergson, des intuitions qui jalonnent un parcours et non un aboutissement, toujours du jeu pour l’esprit, et il n’est jamais fini.

Il n’est jamais fini, ce temps passé sur les textes, parce qu’il demande un travail d’herméneute, en toute modestie. L’herméneute c’est celui qui interroge les grands textes, qui les lit et qui en propose une interprétation, l’histoire des idées à ce niveau là est un très beau terrain d’exercice, parce que tous les textes rencontrés à la fois nous apprennent quelque chose mais en même temps proposent un terrain de jeu (j e u) pour l’esprit, terrain qu’il faut découvrir, dont il faut prendre la mesure et qu’il faut arpenter.
Je dis bien jeu, j e u parce que d’une part c’est un divertissement comme un autre, mais que plus sérieusement, ce qui va jouer et se jouer, ce sont des idées entre elles. Il peut arriver que cela coince, que ces idées se refusent à toute préhension, sont tout sauf évidentes, parfois ça coince, parfois aussi cela paraît trop lâche, comme ces évidences que l’on ne voit même plus. Les idées pour moi sont toujours plus ou moins semblables à des pièces de mécanique qui ont du jeu entre elles, qui m’obligent si je veux y aller à chercher ce jeu. Par exemple, si je veux expliquer Lévinas, je suis bien obligée de jouer un peu avec la phénoménologie de Husserl, je vais devoir jouer avec Kant et bien sûr avec Platon. Je suis bien obligée de faire jouer des enclenchements qui pourraient grincer et qui pourtant fonctionnent. Il en est ainsi pour Lévinas devant Husserl, pour Lévinas devant Bergson et pour Lévinas devant Heidegger. Alors pour quoi faire ce terrain de jeu, dont le grand arbitre est Lévinas ce soir ? Pas le jeu pour le jeu, le jeu n’est jamais gratuit, mais pour rencontrer quelque chose qui nous manque. Ce qui me manquait jusqu’ici c’est un philosophe qui soit le représentant, le théoricien d’une morale pour notre temps.
Voilà comment je m’y prends, à mon échelle. Je joue avec au front la lampe lévinassienne. Je pourrais jouer avec d’autres lampes, mais c’est lui le découvreur d’énigme que j’ai choisi en ce moment, sa pile m’éclaire bien et plus on s’en sert, moins elle s’use.

Ce qui m’intéresse, fondamentalement dans l’œuvre de Lévinas, c’est que malgré la difficulté, malgré la complexité, il est possible d’y reconnaître, si l’on y prend bien garde quelque chose de notre propre expérience éthique. Lévinas disait qu’il était venu à la philosophie par les grands romans russes essentiellement, parce que dans les personnages de ces grands romans russes il a trouvé l’expression de vérité existentielle, et bien de la même manière, il me semble que l’œuvre de Lévinas est l’expression pointue, poussée, théorisée de nos expériences morales singulières. A Finkielkraut disait dans une conférence à propos de Lévinas :
"Cela ne nous est jamais arrivé de rencontrer le visage comme cela, et en même temps cela nous est déjà arrivé. Cela nous est déjà arrivé."
A défaut de preuves nous pouvons attester, pour terminer l’introduction à cette leçon, je veux préciser qu’une biographie, toute biographie n’a d’intérêt que parce que l’époque où vit celui dont on parle est déterminante dans ce qu’il en fera. Si cela est vrai pour tout un chacun, cela est vrai pour lui et de plus remarquable dans son œuvre. Lévinas a vécu dans un monde qui a célébré la fête du treizième centenaire des Romanov en Russie, les Tsars. Il a vécu dans un monde qui a laissé fleurir le national socialisme, et qui aussi a rendu possible la naissance de l’État d’Israël. Les Romanov c’est cette dynastie de Tsars de Russie dont les noms sont inégalement célèbres. Pour mémoire Pierre le Grand au 17ème siècle, les deux grandes Catherine au 18ème, Nicolas II exécuté en 1918. Le national socialisme, je n’ai pas besoin de vous le raconter, puisque nous ne pouvons pas perdre de vue les conséquences désastreuses et que nous n’aurons jamais fini de faire avec, éthiquement parlant. La Naissance de l’État d’Israël, événement politique décisif pour notre siècle, événement à saisir entre l’avènement d’un espoir pour les juifs de la diaspora, la réparation politique pour l’Europe assommée de ce qu’elle a rendu possible, et événement qui pourrait être tout simplement le droit fondamental de tout peuple à disposer d’une terre.
De tout cela que fait Lévinas ? il exerce sa pensée, il affûte son regard, il acère sa plume pour faire affirmer une énigme : j’en lis une expression : «Différence, sous laquelle remue, obstinée et difficile, la liberté, luit le visage humain dans sa nudité».

I Premières influences politiques, intellectuelles, religieuses.

Parlant de la biographie, la sienne, Lévinas en dit ceci c’est dans Signature, le texte dont je vous parlais en introduction :
«Cet inventaire disparate est une biographie. Elle est dominée par le pressentiment et le souvenir de l’horreur nazie».
Bien sûr que toute existence est dominée par les expériences qui la jalonne. L’existence de Lévinas, ni plus ni moins que les nôtres, peut être déroulée comme un inventaire. Or pour tout inventaire biographique, il manquerait l’essentiel, si l’on faisait abstraction de ce qui domine en-deça et au-delà des événements, des faits de l’inventaire. Ce qui domine nous, dit-il lui-même, c’est un pressentiment et une horreur. Ce n’est pas rien.

Partons des premières expériences

Nous sommes en 1905, selon le calendrier Julien, en 1906 selon notre calendrier géorgien.
Nous sommes donc le 12 janvier 1906 en Lituanie, à Kaunas, Kaunas, plus souvent appelée de son nom russe, Kovno.
On dit de Kovno en Lituanie que c’est la patrie de la plus haute intellectualité juive depuis le Gaon de VILNA. Le Gaon de VILNA, c’est ce personnage qui vécut au 18ème siècle et que Lévinas considérait comme le dernier grand talmudiste de génie.
Le jeune Emmanuel qui vient de naître va grandir dans une famille unie, une famille juive, un milieu aisé. Le père tient une librairie papeterie l’enfant reçoit dit-il «la meilleure éducation qui soit».
La famille Lévinas est pratiquante, traditionaliste avec cohérence et sans excès. Cela veut dire que l’on se rend à la synagogue, que l’on respecte la cacherout, autrement dit on mange cacher, on respecte le shabbat et que l’on célèbre les fêtes juives.
Dès leur plus jeune âge, les enfants Lévinas, dans l’ordre Emmanuel l’aîné et ses deux frères Boris né en 1909 et Aminadab né en 1913, les trois enfants bénéficient des leçons d’un professeur d’Hébreu, qui vient à domicile. Pour le père Lévinas, c’est cela donner la meilleure éducation qui soit à ses enfants. Lévinas raconte, avec beaucoup de gratitude et d’admiration envers ses parents, comment son père à chaque déménagement pendant les périodes d’exil, n’a jamais failli à la tâche qu’il s’était donné, celle d’offrir à ses fils la meilleure éducation qui soit,et qui consistait en la possibilité d’étudier, et particulièrement d’étudier l’hébreu, afin de lire la Bible dans le texte. Je cite Levinas ici, les maîtres d’hébreu qu’il eut ainsi que ses frères il les appelle «les premiers éléments de confort à chaque étape des pérégrinations familiales.»

Outre l’hébreu et la lecture de la Bible dans son éducation, il sera nourri d’autres expériences et lectures, parmi lesquelles les grands romans russes proposés par sa mère. Russes, parce qu’à la maison on parle russe, on lit le russe, la langue russe à un grand prestige, et c’est d’ailleurs la langue qu’il utilisera ensuite toute sa vie, avec sa femme Raïssa.
Voilà une «contradiction» qui n’en est pas une mais qui est à remarquer : le régime tsariste est considéré comme un régime injuste et particulièrement pour les juifs, le système soviétique qui lui fera suite est lui aussi particulièrement dur pour les juifs. Mais malgré cela le prestige de tout ce qui est russe, langue et production intellectuelle reste grand. Pour les Lévinas comme pour l’ensemble des lettrés lituaniens.

Ces grands romanciers russes qu’il lit dès l’enfance, je peux citer : Tourgueniev, premier amour, Pouchkine, et surtout et beaucoup Dostoïevski, Tolstoï, Gogol. Grand lecteur, Lévinas ne lit pas seulement des romans russes. Il a une profonde admiration entre autres pour Shakespeare, pour Cervantès aussi.

Ces premières influences vont rester marquantes toute son existence. Son œuvre est émaillée de référence à la littérature, au théâtre de Shakespeare, à la poésie, c’est lui-même je l’ai déjà signalé qui considère que les problèmes de l’existence sont abordés par la littérature. Je reprends ce que dit Marie Anne Lescouet dans sa biographie, ou elle explique qu’Il fait du corpus de la littérature russe un usage qui n’est pas sans évoquer les références multiples et ponctuelles des hébraïsants aux Écritures et à leurs commentaires, il ne s’agit jamais de pédantisme, précise Marie Anne Lescouret, mais plutôt d’une manière d’éclairer par les textes ce qu’il a à dire, de les interpréter en s’aidant de ce qui en amont l’a nourri.

Revenons à l’enfant, en 1914 Emmanuel à 8 ans et connaît le premier exil. La famille fuit l’avancée des armées allemandes et s’installe à Kharkov en Ukraine là où le lycée d’État de Kovno a été déplacé.
Dans ce lycée, Emmanuel est admis à 11 ans. C’est l’âge pour entrer en sixième, rien de plus normal. Mais ce qui est remarquable, et qui va être fêté à la maison comme il se doit, ce n’est pas qu’il entre à 11 ans au lycée d’État de Kharkov, c’est que ce soit lui, Emmanuel Lévinas, juif de Lituanie, exilé en Ukraine soit accepté dans le lycée d’État de Kharkov. Parce qu’il y est admis avec cinq coreligionnaires seulement, cinq jeunes juifs qui comme lui ont dû se soumettre au numerus clausus de l’entrée au lycée. On peut imaginer la fête qu’il y eut à la maison.

Cet événement fait partie de l’inventaire, pressentiment ici, juste pressentiment mais fondateur. Pour entrer dans un lycée d’État, si l’on est un jeune juif, il faut non seulement avoir le niveau, en avoir le désir, toutes choses qu’ils sont nombreux à partager, mais surtout il faut se soumettre à un numerus clausus, au couperet du nombre de places pour les juifs. L’A D N de bonne qualité qui vous permet de rejoindre ceux que vous désirez rejoindre, là c’est un nombre limitant les entrées à l’école. Nous sommes en Ukraine en 1914.
Le but en est de faire entrer le moins d’élèves juifs possibles tout en maintenant évidemment un semblant de justice, une apparence. Pour qu’il entre le moins d’élèves juifs possibles, il faut savoir que les russes restreignaient pour eux-mêmes le nombre de places disponibles afin de ne pas augmenter l’entrée des élèves juifs. Ainsi il arrivait souvent que des lycées et même des universités se trouvent garder des places jamais prises pour que la proportion légale de juifs admis en rapport au nombre d’élèves permettent de n’en tolérer qu’un nombre dérisoire.
Je rappelle à ce propos ce que dit Lévinas lui-même de sa biographie et que j’ai rappelé au début, une biographie entre le pressentiment et le souvenir de l’horreur nazie, ce numerus clausus, cette restriction à l’égard des élèves juifs, ce ne sont pas les nazis, c’est toujours déjà la nécessité dans laquelle se trouvent les juifs de légitimer leur place au soleil où à l’école.
Bien sûr que le jeune Lévinas, âgé de 11 ans, comprend par là quelque chose de la difficulté de l’existence quand il doit, parce que juif, justifier de la place que l’on veut occuper. Je fais l’hypothèse que cela rend la détermination à entrer puis à rester plus forte.
Pour rappel du cadre dans lequel tout cela se déroule, nous sommes en 1914 et selon l’expression chère aux phénoménologues, nous sommes toujours déjà, dans une période d’antisémitisme forcené. Pour preuve le tristement célèbre Protocole des sages de Sion qui est paru, ce faux qui donne le programme du «complot juif mondial» Ce texte est toujours lu et ce n’est pas fini, les pogroms existent et les tueries aussi. Marie-Anne Lescourret, dans la biographie d’Emmanuel Levinas, dit que l’antisémitisme est, je la cite, «religion d’État en Russie» toujours déjà.

La fête que l’on peut imaginer à cette occasion chez les Lévinas non seulement célèbre la réussite de l’enfant, mais aussi fête une assurance sur l’avenir, si j’ose dire ainsi. En effet pour tout juif qui voudrait prétendre à l’égalité civique et politique, dans la Russie de cette époque, il faut être diplômé de l’enseignement supérieur, ce n’est pas rien.

Mais l’histoire poursuit son chemin hasardeux, nous sommes en 1920, la situation politique a évolué la Lituanie est proclamée République indépendante, et les parents d’Emmanuel quittent l’Ukraine et reviennent dans leur patrie. Ils s’installent de nouveau à Kovno redevenue Kaunas et le père reprend une librairie papeterie.
Le jeune Emmanuel entre au lycée juif qui délivre des diplômes d’État, dans ce lycée les cours des grandes classes sont donnés en hébreu, l’existence se poursuit entre lecture et études.

II Adolescence, le choix familial de l’étude

Puisque nous sommes de retour à Kovno, Kaunas, je m’arrête un peu pour parler de cette ville. Nous sommes toujours de quelque part, même la chanson le dit, et nos choix intellectuels, éthiques et politiques ne naissent jamais n’importe où mais toujours sur un terreau particulier.
Kovno, c’est une ville intellectuellement très vivante et qui doit sa richesse intellectuelle, son foisonnement à un double mouvement auquel sera très sensible Lévinas, dans les choix décidés qu’il fera.
Double mouvement que l’on pourrait montrer comme une dialectique un peu guerrière, un peu combattante entre l’ancien et le nouveau.
Pour aller vite ce sont pour certains juifs de Kovno par exemple, les tentations assimilatrices qui rencontrent chez d’autres juifs de Kovno les nostalgies de la tradition.
C’est aussi à la fois l’essor du yiddischisme, on parle yidisch et en même temps on voit renaître l’intérêt pour l’hébreu. Le nouveau et l’ancien.
Double mouvement aussi, assez paradoxal si on regarde vite, entre la haine éprouvée contre le régime tsariste, avant l’indépendance, haine légitimée par son injustice pour les juifs et en même temps l’admiration et l’amour pour tout ce qui est russe, culture russe..
Du point de vue religieux double mouvement toujours D’un côté les tenants de l’orthodoxie, de l’autre les promoteurs de la Haskala. Les premiers sont traditionalistes, les seconds tirés vers la modernité. Là une explication s’impose : le mot lui-même de Haskala vient de sekkel qui en hébreu veut dire raison, intelligence. La Haskala c’est un mouvement né des Lumières, venu d’Allemagne, qui va entraîné un renouveau de la langue hébraïque et plus largement encore qui entraînera le mouvement social et culturel du judaïsme d’Europe centrale et orientale. Ce mouvement est à l’origine de la renaissance juive de cette époque qui tout en restant fidèle aux traditions historiques du judaïsme, cherche à s’ouvrir aux valeurs de la civilisation occidentale.
La Haskala va provoquer un mouvement de réforme, de renouveau, de renouvellement. C’est pour l’essentiel une réforme des mœurs, des habitus. «Être juif chez soi et homme en dehors» selon l’expression de Lévinas dans -Au-delà du verset-. Il ne s’agissait absolument pas d’un mouvement de déjudaïsation comme pouvaient le craindre les traditionalistes, même si de fait ce mouvement portait en lui les prémisses d’une assimilation qui les rapprochant de la culture occidentale les éloignait avec tous les risques que cela comporte de leur culture traditionnelle.

Le conflit est rude entre les promoteurs de la Haskala, qu’on tient pour des hérétiques, des agnostiques et des pécheurs, et les orthodoxes qui par les premiers sont accusés d’ignorance, d’obscurantisme et de superstition.
Conflit rude comme est rude le conflit entre les Hassidim et les Mitnagdim. Le Hassidisme, mouvement un brin mystique et les Mitnagdim se voulant les défenseurs d’un judaïsme de l’étude, de la rigueur et de l’observance. Je ne peux pas tout développer mais pour donner une idée du Hassidisme, une idée en image, on peut aller voir les tableaux de Chagall, qui sont très inspirés par l’esprit du Hassidisme de son enfance. Les Mitnagdim s’opposent aux Hassim en ce qu’ils refusent tout sentimentalisme.et veulent à la place privilégier l’étude du Talmud particulièrement la partie juridique, celle qui représente l’autorité de la loi par opposition à la Haggada chère aux Hassidim, la Haggada narrative, proche du sens commun et qui fait la part belle à l’allégorie, à la légende aux contes et aux mythes.

Lévinas évolue et grandit donc dans cette société juive de Lituanie, hétérogène, traversée de courants contradictoires et de plus très ouverte, éprise de culture et d’ouverture. Sa famille est plus proche de la Haskala et par voie de conséquence, elle est aspirée par l’Europe des Lumières, par tout ce que la culture peut apporter comme Lumière au sens d’éclairage supplémentaire.
Je parlais en introduction de la période de vie de Lévinas, contemporaine de tant d’événements décisifs, parmi lesquels je situe la création en 1948 de l’État d’Israël, et je le rappelle ici, pour nourrir mon propos sur le modernisme particulier à la Lituanie de cette époque. Une anecdote qui est révélatrice de l’époque et de l’ambiance à Kovno. On raconte en effet qu’en 1903, Lévinas n’est pas né mais il est de ce temps là tout de même, on raconte que lorsque le train qui ramène Herzl de Vilnius à Vienne traverse Kovno en pleine nuit, deux mille personnes attendent sur le quai de la gare dans l’espoir d’apercevoir le visage du promoteur du sionisme. Pour mémoire Théodore Herzl, c’est cet écrivain hongrois, en France au moment de l’affaire Dreyfus, et qui bien qu’assez éloigné de toute inquiétude religieuse expose sa conception du sionisme, proposant la reconstitution d’un État dont la possession permettrait aux juifs de retrouver leur dignité et leur sécurité. C’est la première fois qu’une solution mondiale, de caractère économique et politique est proposée au problème juif. Les lituaniens de Kovno ne peuvent manquer le rendez-vous, même si c’est pour saluer un train qui passe.

III Étudiant à Strasbourg, le choix de la modernité

Nous avons parlé de l’enfance de Lévinas parmi les siens à Kharov en Ukraine à Kovno en Lituanie, nous avons vu que ce qui est prime dans son éducation, c’est l’étude, qui se commence avec la connaissance de l’Hébreu et qui se développe dans l’esprit de la raison éclairée plus que la tradition. De là découle, presque naturellement si j’ose dire, le choix de l’Europe pour le futur étudiant Lévinas et particulièrement le choix de Strasbourg pour y mener ses études. Il y vient pour y perfectionner son français et faire de la philosophie. Nous sommes en 1923, il a 19 ans.
Pour ce qui est de la langue française il va le faire très rapidement et remarquablement. Il faut dire que sa capacité à assimiler les langues est assez étonnante, il parle le russe, l’allemand, le français, le yiddish et l’hébreu.
Il ne vient pas seulement à Strasbourg pour perfectionner sa connaissance de la langue française, il y vient aussi parce que Strasbourg à cette époque, l’université de Strasbourg est déjà très prestigieuse, c’est dit-on «l’antichambre de la Sorbonne», et les plus grands professeurs y font un séjour.
A Strasbourg il va rencontrer, la pensée, les thèses de trois grands penseurs, il s’agit de Bergson, de Husserl et d’Heidegger.

Nous sommes en 1923. Le vingtième siècle est neuf encore et déjà en pleine effervescence. Pour rappel, ce sont les premières traductions en français de Freud, par Marie Bonaparte. Freud dont l’œuvre est déjà très largement connue, mais qui n’avait pas encore trouvé de traducteur avant elle. Ce sont les débuts de la sociologie et l’importance de Durkheim, c’est l’arrivée de la toute jeune linguistique, et c’est aussi l’influence de Bergson.
Lévinas dans ce contexte étudie ce qu’on lui propose à Strasbourg, et il étudie aussi ce qu’on ne lui propose pas, qu’il va chercher lui-même. Ce qu’on lui propose c’est essentiellement l’histoire de la philosophie, qu’il étudie avec des maîtres auxquels il gardera toute sa vie, une admiration, une reconnaissance et une gratitude profonde.
L’histoire de la philosophie n’est jamais simplement de l’histoire, l’histoire de la philosophie est toujours plus ou moins traversée, elle aussi, comme sont traversées les biographies, comme est traversée toute science par ce qui se passe, contemporainement. Or à cette époque, le contemporain c’est entre autres, mais beaucoup Bergson. Bergson qui va influencer le plus remarquablement son époque, et le jeune étudiant. Il dira dans un entretien que -Les données immédiates de la conscience-, œuvre de Bergson, est pour lui l’un des cinq ouvrages majeurs de l’histoire de la philosophie. Il cite les autres qui sont le -Phèdre- de Platon, -la Critique de la raison pure- de Kant, la -Phénoménologie de l’esprit- de Hegel, -l’Être et le temps- de Heidegger. Pour qui a eu à se frotter à ces textes parmi d’autres, c’est assez bien vu.

C’est Bergson, dit Lévinas, qui lui ouvre véritablement les portes de la philosophie, et surtout les portes de la philosophie éthique qui deviendra la sienne.
Pour faire résonner l’admiration que Lévinas porte à Bergson, nous allons situer cette admiration sur le terrain de l’éthique avant celui de la philosophie. Sur le terrain de l’éthique parce que pour Lévinas, en fin de compte, seul est fondateur, principiel l’éthique pour lui. N’a-t-il pas décrété l’éthique comme philosophie première. L’éthique comme philosophie première ce n’est pas rien, cela veut dire : ce que je fais, et les principes qui guident mon action c’est premier, primordial au regard de tout ce qui concerne la philosophie de la connaissance ou même la métaphysique ?
Alors puisqu’il s’agit de Bergson, qu’est-ce qui peut permettre de faire comprendre l’admiration de toute sa vie de Lévinas pour Bergson ?
Il faut savoir que Bergson était juif, philosophe et juif, attiré par le catholicisme, idéologiquement, profondément attiré par le catholicisme à tel point qu’il envisage pour lui-même une conversion et le baptême. Or il ne le fait pas et s’en explique en 1937, à l’époque où il décide de ne pas le faire. Il ne le fait pas pour «toujours déjà» les mêmes raisons, raisons qui nous renvoient une fois de plus à ce que dit Lévinas de sa biographie, de l’inventaire de sa vie dominé par «le pressentiment et le souvenir de l’horreur nazie».
Je raconte pour expliquer un peu mieux : nous sommes dans les années 30 en France et Bergson est déjà le grand philosophe que nous connaissons et reconnaissons. À l’époque on aurait dit de Bergson qu’il était le modèle même du juif assimilé. L’assimilation est une des grandes tendances de l’époque et elle paraît d’ailleurs une grande valeur pour un certain nombre de juifs européens de l’avant et de l’après Dreyfus. Tellement assimilé d’ailleurs que c’est pour des raisons idéologiques qu’il pense à la conversion au catholicisme. Il n’est pas question pour Bergson dans ce désir de conversion de prudence ou d’à-propos circonstanciel. Non sa sincérité, son désir sont nourris de réflexion réelles. Or il ne le fait pas et c’est le fait qu’il ne le fasse pas qui est plus intéressant, me semble-t-il que la velléité qu’il a eu de le faire. Voici comment il s’en explique: «Je me serais converti si je n’avais vu se préparer depuis des années la formidable vague d’antisémitisme qui va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront persécutés.»

Il faut savoir encore que lorsque Bergson meurt en 1941, très peu suivront son cortège, lui qui fut adulé comme philosophe, dont les cours au Collège de France étaient suivis par un si grand nombre de personnes qu’ils ne pouvaient tous entrer écouter le cours. Des photos de presse de l’époque en atteste. Et bien quand Monsieur Bergson meurt de maladie et de vieillesse certes, il est seul, très peu suivront son cortège, cela veut dire que très peu feront face à l’antisémitisme régnant de l’époque. La Russie dont je parlais n’est pas un cas isolé. Il y a bien sûr la famille les amis et seul représentant de l’État le ministre de l’éducation nationale de l’époque.

L’admiration du jeune Lévinas pour Bergson, à l’époque, va à l’œuvre du philosophe, œuvre couronnée en 1914 par l’Académie Française et dont il dit : "Bergson dont l’œuvre achevée, accomplie, parfaite comme un poème."
C’est plus qu’un hommage.
Il reconnaît à Bergson deux conceptions originales, celle qu’il a faite de la durée et celle qu’il a faite de l’intuition.
Pour la durée, de fait c’est à Bergson que l’on en doit la théorisation la plus novatrice. J’explique rapidement. Novatrice parce qu’il libère la durée de sa gangue mesurante. Si le temps n’est que ce qui se mesure par les horloges ou si l’on veut plus largement par le mouvements des astres, le temps alors reste extérieur à notre être et nous ne savons pas grand chose de la durée, si ce n’est un nombre quantifié de temps écoulé. Or le temps nous dit Bergson est avant tout une durée intérieure. Un flux qualitatif et non à quantifier. C’est le temps de la conscience qui permet la réflexion philosophique. Ce flux ininterrompu c’est ce qui nous fait en permanence inventer notre être. Le temps de la conscience c’est l’invention, la liberté. Le temps n’est pas ce qui découpe le vécu en catégories rigides selon l’avant, l’après le proche, etc. le temps c’est la durée intérieure, succession pure et continue, enrichissement de tout l’être et maîtresse d’œuvre de la liberté. Pourquoi maîtresse d’œuvre de la liberté, et bien parce que la durée intérieure, la durée que seul l’esprit peut connaître est un temps que je suis le seul à pouvoir inventer et qui peut à tout moment changer sa direction, qui est aussi imprévisible qu’est imprévisible l’acte que je peux décider. Par quel moyen connaissons nous cette durée intérieure ? Par l’intuition c’est-à-dire un mode de connaissance immédiat, une sorte de coïncidence entre soi-même et l’objet.

La théorie de l’intuition de Bergson est innovante en ce qu’il en fait une connaissance appréhendée de l’intérieur, permettant de saisir l’inexprimable. L’intuition s’oppose à la connaissance par analyse. En effet toute connaissance par analyse des différents moments ou états de l’objet étudié est impropre parce qu’elle exprime une chose par un découpage, en fonction de ce qui n’est pas elle, et que de plus, circonstance aggravante elle reste extérieure à ce qu’elle étudie. L’intuition au contraire est conçue comme un élan, une manière qu’à l’esprit de se transporter à l’intérieur de l’objet à connaître, c’est ainsi que les images mais aussi les concepts s’offrent à notre compréhension du monde. Je cite Bergson : "Nous appelons intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet, pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable" C’est dans -l’Introduction à la métaphysique-. Ce que je ne peux pas analyser, je peux par intuition pure le comprendre.

Grande rencontre donc avec la philosophie de Bergson, dont je répète qu’il est très à la mode, son psychologisme que Lévinas lui regrette un peu, n’est pas pour rien dans cette mode.
C’est Bergson mais c’est aussi Husserl
Lévinas à Strasbourg découvre la philosophie de Husserl, il est tellement impressionné, intéressé, remué par cette philosophie, qu’il va en Allemagne suivre le cours d’Husserl, pour préparer sa thèse. Le titre de sa thèse : -La théorie de l’intuition dans la phénoménologie de Husserl-. La phénoménologie est très peu et mal connue encore à cette époque en France.
Autant il a rencontré et reconnu Bergson comme tout le monde, on ne pouvait pas échapper à Bergson à l’époque, autant il fait pour ce qui est d’Husserl et d’Heidegger des découvertes moins attendues. Ce ne sont d’ailleurs pas ses professeurs, ses maîtres strasbourgeois qui lui font connaître la phénoménologie, mais une étudiante qui lui en parle la première. Elle s’appelle Gabrielle Peiffer, et c’est avec elle qu’il traduit les Méditations Cartésiennes de Husserl.
C’est un choc intellectuel pour lui, je le cite : "J’eus l’impression d’avoir accédé non pas à une construction spéculative inédite de plus, mais à de nouvelles possibilités de penser, à une nouvelle possibilité de passer d’une idée à l’autre, à une manière nouvelle de dérouler les concepts, par-delà l’appel bergsonien à l’inspiration dans l’intuition".
Désireux d’en faire plus et d’en savoir plus, il part pendant l’année universitaire 1928-1929 à Fribourg en Brisgau pour suivre l’enseignement de Husserl.
Il veut par lui-même découvrir la phénoménologie cette nouvelle théorie philosophique qui n’en est qu’à ses débuts.
Alors la phénoménologie, de quoi s’agit-il, qu’est-ce qui se cache sous ce mot impressionnant? Il s’agit d’un courant philosophique né avec Husserl bien sûr, né par l’intention d’interroger une fois de plus, les théories de la connaissance. La philosophie depuis sa création interroge les connaissances. Qu’ont-elles qui ne convient pas ces théories de la connaissance ?
Pour Husserl le problème des théories de la connaissance de Platon à Kant séparent toujours l’objet à connaître ou connu du sujet connaissant. C’est la séparation antique du sensible et de l’intelligible, c’est la distinction kantienne des phénomènes qui seuls peuvent être connus et de la chose en soi qui demeure inconnaissable. Husserl alors apporte quelque chose de nouveau par le mode d’appréhension de l’objet à connaître. Pour lui les perceptions fournies par nos sens et les évidences qui en découlent pour l’esprit sont des phénomènes en corrélation intime. Le phénomène à connaître n’est pas connaissable en dehors, séparé de la manière dont il apparaît à la conscience. Le phénomène à connaître n’est pas un objet qui sera connu quand on aura déroulé toutes ses propriétés, non, le phénomène à connaître est connu par la manière dont il apparaît à la conscience.
Pour le dire autrement le phénomène perçu manifeste l’essence de l’objet perçu, que ce soit la maison de feu votre grand-mère ou ce cendrier, tout objet vers lequel se porte ma conscience, est constitué dans son apparaître par la conscience qui le pense. Il ne s’agit pas d’une apparence illusoire, mais de la constitution de l’objet pour la conscience. Si l’objet perçu d’un certain point de vue est appréhendé dans son entier, c’est parce que la conscience vise l’objet et se constitue comme conscience connaissante en visant l’objet en son entier. La conscience est capable d’appréhender immédiatement ce qu’elle ne perçoit pas ce n’est donc pas l’apparaître de l’objet qui donne l’objet mais la manière dont la conscience le vise. Par exemple, sur le mode imaginatif vous visez vos prochaines vacances, sur le mode du souvenir vous visez votre enfance passée, etc. La conscience se constitue dans son travail de visée vers l’objet qu’elle appréhende ; elle pose l’existence de l’objet en l’absence de l’objet parce qu’elle a cette particularité de faire exister l’objet par le sujet pensant et seulement par lui.

C’est ce que Husserl appellera aussi l’intentionnalité de la conscience, la conscience n’existe que dans cette tension qui la met en rapport avec l’objet qu’elle vise. La conscience comprise ainsi n’est plus une sorte de contenant que les objets vont remplir comme des contenus mais elle n’est conscience que d’être conscience de quelque chose selon l’heureuse formule de Husserl. Un autre exemple est peut-être utile : prenez un triangle par exemple, quel que soit le mode sous lequel vous appréhendez ce triangle, quel que soit le mode sous lequel votre conscience est conscience de ce triangle, que ce soit sur le mode imaginaire puisque je ne le dessine pas, ou sur le mode représenté si je le dessine, qu’il soit perçu de très loin et de façon tronquée, de toutes façons ce triangle est «vu» comme ayant trois côtés. Ces trois côtés font partie de son essence. Mais ce triangle qui a toujours trois côtés, n’existe pas seulement comme phénomène représentable ou imaginable, il est l’essence du triangle, puisque ma conscience sous le mode qui lui convient le vise comme triangle. La conscience qui le vise le constitue en même temps comme réalité idéale. La vision que j’ai de cet objet triangle, c’est une intuition spirituelle, ce n’est pas la simple connaissance découlant de l’objet présent.
Au fond ce que Husserl apporte de nouveau, c’est qu’il récuse ces théories de la connaissance qui présupposent l’objectivité du monde. Le monde est donné à une subjectivité qui le pose, le monde n’est pas d’abord un objet extérieur à la conscience puis pensé par la conscience. C’est la conscience qui donne le monde, toute conscience est conscience de quelque chose, et n’est rien d’autre.

Bergson, Hussserl, là nous sommes dans le monde intellectuel et studieux de l’étudiant Lévinas. Mais il est jeune, il s’amuse aussi, il est de son temps, il a des amis, et parmi eux Maurice Blanchot, amitié de toute une vie.
L’étudiant Maurice Blanchot, le futur grand écrivain, est l’ami d’Emmanuel. Il faut imaginer ces deux étudiants sensiblement du même âge, l’un Blanchot grand, mince, très élégant et un brin fragile, M. A. Lescouret le décrit ainsi : «sorte de Grand Meaulnes entrebâillant pour les cousins strasbourgeois la porte de la vie parisienne, culture et politique mêlées.» l’autre Lévinas, plus petit, plus rond aussi, plus joyeux, attachant peu d’importance à son apparence, en tout cas sans ostentation. Dans leur entourage on les appelle «Double patte et Patachon», c’est tout dire.
Amitié improbable s’accordent à dire les deux biographes que je vous ai cité, et pourtant une amitié qui ne faillira pas, et particulièrement quand la famille de Lévinas, est en danger en France, Blanchot agira comme agit un ami.
Amitié sans faille, et amitié malgré les failles. Dans les années d’avant guerre quand le jeune Blanchot s’engage dans des mouvements d’extrême droite, il va sans dire que Lévinas ne comprend pas, mais de cela il ne parlera pas. Blanchot lui fait connaître Proust et Valéry, Blanchot pour Lévinas, c’est la modernité. Lévinas devenu adulte, professeur et écrivain lui-même, a une grande admiration pour la production littéraire de son ami. Il lui a consacré un livre publié chez Fata Morgana en 1975. Très beau livre dans lequel on peut mesurer l’intérêt profond, et philosophique de Lévinas pour la littérature. Voici ce qu’il dit de Blanchot : "J’ai eu d’emblée l’impression d’une extrême intelligence, d’une pensée se donnant comme une aristocratie ; très éloigné politiquement de moi, à cette époque-là il était monarchiste, mais nous eûmes très vite accès l’un à l’autre. Il fut pour moi comme l’expression de l’excellence française : pas tant à cause des idées qu’à cause d’une certaine possibilité de dire les choses, très difficile à imiter et apparaissant comme une force très haute. Oui, c’est toujours en termes de hauteur que je vous parle de lui."

À cet éloge incontestable répond en écho Blanchot qui dit de l’ami «Je voudrais dire sans emphase que la rencontre d’Emmanuel Lévinas alors que j’étais étudiant à l’université de Strasbourg a été cette rencontre heureuse qui éclaire une vie dans ce qu’elle a de plus sombre.» L’hommage va jusqu’à donner à un de ses romans le titre d’Aminadab, prénom du petit frère disparu de Lévinas. Et puis pour clore sur cette amitié, les années difficiles de la Guerre, Blanchot fut un des acteurs du sauvetage de la jeune famille de Lévinas composée à l’époque de sa fille toute jeune et de sa femme Raïssa.

Dernière rencontre intellectuelle de l’étudiant Lévinas, rencontre décisive elle encore, c’est Heidegger. L’admiration qu’il porte à Heidegger, est née pour Emmanuel Lévinas après la lecture d’Être et temps, c’est pour lui un des quelques plus beaux ouvrages de la philosophie universelle comme j’ai eu l’occasion de le dire en parlant de Bergson

Dans les entretiens avec Philippe Nemo dans lesquels il parle de ces grands monument de la philosophie, il ajoute avant de parler de cette philosophie, "j’essaie toujours de revivre l’ambiance de ces lectures où 1933 était encore impensable»
Lévinas dans le travail qu’il fait sur Husserl rencontre Heidegger dont il suivra aussi en Allemagne le séminaire. Ce qu’il prend à Heidegger, ce qu’il lui reconnaît, c’est extrêmement complexe et je vais inévitablement le réduire à quelques formules.
Il lui reconnaît d’avoir aperçu le problème de l’être. Ce que c’est que l’être, reconnaissant un statut à l’être. Pour comprendre ce que cela veut dire, il faut dépasser le problème de la chose qui est, de sa nature à cette chose qui est. Elle est certes, elle est ceci ou cela. Là encore peut-être un exemple va nous être utile. L’être humain, l’homme, c’est un être, un étant si je parle comme Heidegger, et bien cet étant est capable de s’interroger sur son être, et l’interrogation sur son être va au-delà de la définition de cet être avec ses attributs. L’interrogation sur son être pour l’étant c’est le voile levé, le mystère qui ne se livre pas d’emblée. L’apport d’Heidegger ce n’est pas la description des étants, autrement dit de ce qui est et comment c’est, l’apport d’Heidegger c’est d’avoir pu dire que l’étant qui peut se poser la question de son être, c’est le Dasein, l’être là. Vous, moi. Lévinas sera très marqué par cela, par le fait que Heidegger montre magistralement à quel point nous sommes, nous étions avant Heidegger dans un oubli de l’être. Toute la philosophie jusqu’à lui dit Lévinas témoigne de l’oubli de cette différence entre l’être et l’étant. C’est sans doute cela qui mènera Lévinas à ses premières interrogations sur l’Infini.

Influence donc d’Heidegger, mais sans qu’il soit possible de passer sous silence les engagements politiques du même Heidegger. La manière dont Lévinas ne passe pas sous silence ce qui s’est passé ensuite, mais si peu après, est très révélatrice de la grande élégance de Lévinas. Je pense que l’élégance est une vertu philosophique. Au même titre que la générosité est pour Descartes une vertu ou que la recherche de la vérité est un acte vertueux pour Platon. Voilà ce qu’il dit d’Heidegger pour justifier qu’il attache moins d’importance aux autres œuvres d’Heidegger, celles d’après Être et Temps: «Je ne dis pas cela à cause des engagements politiques de Heidegger, pris quelques années après Être et temps, bien que je n’ai jamais oublié ces engagements, et que Heidegger ne se soit jamais disculpé à mes yeux de sa participation au national-socialisme».
Si ces quelques mots me semblent de la plus grande élégance, c’est parce qu’il n’en dit pas plus et nous en ferons autant. Il était autorisé à en dire beaucoup plus, les divers entretiens qu’il donne le pousse parfois dans ce sens, mais il n’en dira pas plus et ces paroles troue le silence, très fortement, avec l’éloquence de la pudeur sans explications supplémentaires et inutiles. D’un côté il fait plus qu’une allusion aux engagements politiques d’ Heidegger, et en même temps il les réduit au silence en deux seules phrases.

Nous avons vu très rapidement l’enfant, l’adolescent l’étudiant, le jeune philosophe adulte déjà dans les choix intellectuels qu’il fait, nous allons maintenant rencontrer l’adulte. Nous l’avons déjà beaucoup dit, toute notre présentation y fait allusion, son histoire prend véritablement forme à partir d'un événement traumatique fondateur, événement qui le fait naître à la vie d'autrui. «pressentiment et souvenir de l’horreur nazie»

Comme pour ses professeurs et ses camarades, Strasbourg n'est qu'un jalon avant Paris. Il y arrive après sa soutenance de thèse, et pour gagner sa vie entre dans l'administration scolaire de l'Alliance Israélite Universelle. Il sera surveillant les premières années. L’Alliance Israélite Universelle fut créée en 1860 pour venir en aide aux juifs de tous pays, particulièrement quand ceux-ci n'avaient pas statut de citoyen, et elle soutient dans la plupart des cas aux juifs des pays du bassin méditerranéen, d'Europe (Pologne) ou d'Asie: le rôle de l’Alliance Israélite Universelle a consisté essentiellement à créer des écoles en vue de préparer les futurs instituteurs et professeurs. Il a demandé et obtenu sa naturalisation française en 1931. Il se marie en 1935. Il travaille à L’Ecole Normale Israélite Orientale, école créée par l’Alliance Israélite Universelle. Français il est mobilisé comme interprète pour le russe. Fait prisonnier et envoyé en captivité en Allemagne, il est protégé, quoique juif, par le statut de prisonnier de guerre. Il lit beaucoup et commence à écrire De l'existence à l'existant. J’ai lu ce livre, très attentivement, et je reste frappé par l’idée qu’il fut écrit pendant sa captivité, parce que cela se sent, se lit, se voit sans qu’il y soit fait aucune allusion. Il a très peu évoqué ses quatre années de captivité dans un stalag en Allemagne. Pourtant, au détour d’un entretien ou en marge de son œuvre principale, il ne manque pas d’apporter au lecteur certaines indications, voire de partager certains sentiments plus personnels sur l’extermination humaine de la Seconde Guerre mondiale...Je ne parlerai pas de son œuvre après guerre, il est trop tard, ce sera une autre fois, mais je vais me contenter de citer un texte publié dans Difficile Liberté, un texte intitulé «Nom d’un chien» et paru en 1975, un texte qui apporte des éléments de biographie et qui nous montre ce que fait de tout événement Lévinas : "Nous étions soixante dix dans un commando forestier pour prisonniers de guerre israélites, en Allemagne nazie. Le camp portait –coïncidence singulière– le numéro 1492, millésime de l’expulsion des juifs d’Espagne sous Ferdinand V le Catholique. L’uniforme français nous protégeait encore contre la violence hitlérienne. Mais les autres hommes, dits libres, qui nous croisaient ou qui nous donnaient du travail ou des ordres ou même un sourire – et les femmes et les enfants qui passaient et qui, parfois, levaient les yeux sur nous – nous dépouillaient de notre peau humaine. Nous n’étions qu’une quasi humanité, une bande de singes. Force et misère de persécutés, un pauvre murmure intérieur nous rappelait notre essence raisonnable.
Et voici que vers le milieu d’une longue captivité, un chien errant entre dans notre vie. Il vint un jour se joindre à la tourbe, nous l’appelions Bobby, d’un nom qui convient à un chien chéri. Il apparaissait aux rassemblements matinaux et nous attendait au retour, sautillant et aboyant gaiement. Pour lui, c’était incontestable, nous fûmes des hommes. Dernier kantien de l’Allemagne nazie, n’ayant pas le cerveau qu’il faut pour universaliser les maximes de ses pulsions, il descendait des chiens d’Égypte. Et son aboiement d’ami –foi d’animal– naquit dans le silence de ses aïeux aux bords du Nil."


Ce texte, n’a pas pour vocation de décrire l’horreur, mais il réussit sans décrire à nous rendre quelque chose du souvenir qui perdure, qui demeure, qui permet l’exégèse des moments de l’existence. Question terrible posée par un jeune philosophe prisonnier. Dans l’Allemagne nazie où sont les kantiens ? Ou sont ces hommes qui après Kant proclament haut et fort que l’humanité aussi bien en ma personne qu’en celle d’autrui ne peut jamais être considérée comme un moyen seulement mais toujours comme une fin, avec toute la dignité que l’on accorde aux fins que l’on se donne et jamais comme un moyen qui ne sont que choses parmi les choses. Plus de kantien donc, s’il ne reste qu’un chien, dérisoire domestique qui garde présent en lui le souvenir de ce que furent les hommes, et qui les reconnaît. La conscience extrême de la responsabilité pour l’autre homme, Lévinas va la théoriser, mais elle est née cela est sûr de par ces événements tragiquement fondateurs..

À la fin de la guerre, il se retrouve quasi seul survivant des massacres qui ont anéanti sa famille. De ses parents, oncles, tantes, grands parents, de ses frères, des parents de sa femme, il ne reste personne, qu’eux-mêmes, ce jeune couple installé en France. Lévinas va alors accomplir sans grands mots ni emphase un devoir. Devoir en tant que juif, il enseigne les jeunes générations c’est le geste de l’éthique de la responsabilité. "L’hitlérisme est la plus grande épreuve –l’épreuve incomparable que le judaïsme ait eu à traverser... Ce qui donne à l’antisémitisme hitlérien un accent unique et en constitue, en quelque manière l’originalité, c’est la situation sans précédent où il a mis la conscience juive… Le sort pathétique d’être juif devient une fatalité… Le juif est inéluctablement rivé à son judaïsme".
Celui qui écrit cela, Lévinas, va survivre grâce à un double choix éthique et intellectuel. Le choix éthique c’est celui de l’École Normale Israélite Orientale, L’ENIO, cette école de l’Alliance dont j’ai parlé à l’instant et qui reçoit des jeunes juifs algériens, marocains, tunisiens et la responsabilité éthique qui est la sienne c’est de partager ce qu’il peut, d’enseigner autant qu’il le peut. «Au lendemain d’Auschwitz, j’avais cette impression qu’en dirigeant l’École Normale Israélite Orientale je répondais à un appel historique. C’est mon secret. Naïveté de jeune homme, probablement. J’en suis encore conscient et fier aujourd’hui.»
Il y sera directeur, pendant près de 40 ans, directeur à tout faire, raconte sa secrétaire, et particulièrement les premières années quand il y est à la fois secrétaire, comptable, directeur et professeur de l’école. Il y sera le professeur de Philosophie pendant 15 ans pour les classes terminales. Sa famille vit dans un appartement au-dessus et il ne s’éloigne jamais longtemps de son école, du lieu dans lequel il a inscrit sa tâche. Période de relative obscurité, d’obscurité disent les biographes, c’est pourtant pendant cette époque d’intenses tâches matérielles au sein de l’E N I O qu’il écrit -Totalité et Infini-, qu’il prépare la recension pour la publication de -Difficile Liberté.
C’est aussi l’époque des premiers cours appelés Les cours de Rachi, cours d’exégèse talmudique qu’il donne devant un nombreux public, Les cours de Rachi, chaque samedi matin pour un public très divers. Il s’agit de suivre les pas d’un célèbre exégète juif, Rachi dont l’interprétation de la Bible et du Talmud est devenue un commentaire classique, presque un passage obligé.
Lévinas procède à des lectures suivies et commentées des textes de Rachi ou d’autres selon les besoins. A partir du commentaire d’un verset, de l’explication d’un point d’étymologie, Lévinas partait sur des variations dont les participants gardent un souvenir ému. C’est la beauté de l’exégèse qui donne à ce cours sa force et qui fait du cours celui de Monsieur Lévinas. Dans le même temps, il participe à un grand nombre de Colloques philosophiques internationaux.

Le choix intellectuel c’est celui de maintenir toujours la philosophie comme une priorité au même titre et en même temps que l’étude des textes Bibliques et Talmudiques. Il écrit beaucoup, de nombreux articles dont il organise ensuite la publication.
Assez tard dans sa vie il sera professeur de l’université française, Poitiers, Paris Nanterre, puis la Sorbonne.

Conclure cette présentation de Monsieur Lévinas, reviendrait à vous encourager si l’éthique comme philosophie première vous inspire, à le lire ou à le relire, Peut-être en commençant par Ethique et Infini, je ne sais pas, où par les conférences sur la Mort et le Temps. Je peux dire en tout cas, que quelle que soit la porte d’entrée que vous choisirez, vous n’en sortirez pas tout à fait indemne, et c’est sans doute à cela que l’on reconnaît un grand philosophe. Lévinas c’est celui qui écrit sa philosophie de vivant, qui l’a incarnée, qui la fait résonner longtemps parce qu’elle atteste d’une éthique de la responsabilité qui ne se contente pas d’une série d’injonctions ni de modèles. De la philosophie «nom d’un chien».

Maria SALMON                                                                                        octobre 2007
 
 

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Published by sophia - dans leçons
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