Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 11:37

 

 

image-breton.pngimage breton 2

 

  1. Penser à…et penser : la vie ordinaire et la vie avec la pensée   Rembrandt, Le philosophe en méditation, 1635
  2. L’âme qui pense, qui dialogue avec elle-même.Platon, Théétète
  3. Autrui : un problème pour une pensée autonome Platon, Gorgias.
  4. Les Anciens, les Modernes et l’autonomie de la pensée.
  5. Les Modernes, l’autonomie de la pensée et la pensée religieuse.
  6. Les Modernes, l’autonomie de la pensée et l’individualisme.
  7. Les Modernes individualistes et l’Avant-garde.
  8. Eléments critiques concernant le modèle monologique.
  9. Le modèle dialogique, la communauté d’êtres pensants et l’intersubjectivité. Raphaël, L’école d’Athènes, 1511.
  10. Conclusion : penser avec autrui, contre lui. L’appropriation des Anciens.
  1. Observons ce tableau de Rembrandt, et laissons-nous guider par l’artiste. Comment représenter une âme qui pense, pour reprendre l’expression de Platon dans le dialogue Théétète ? Pense-t-il à quelque chose ? Sans doute et nul ne peut dire à quoi précisément il pense. Par contre, soyons attentif à la personne en bas à droite de la toile. Qui est-elle ? Sans doute est-ce la servante ou peut-être le serviteur de la maison mais il est certain que, qui que ce soit, cette personne pense à quelque chose. Présentement, elle pense à tisonner le feu, à entretenir ce dernier, de même qu’elle a dû penser, dans la journée, à mettre du bois de côté. La vie ordinaire exige que notre esprit soit occupé par ce genre de pensées, tournées vers le monde de la vie auquel il s’agit de s’adapter. Comment vivre et vivre convenablement sans en effet penser à … Ne négligeons pas l’importance de cette pensée mais pour autant, elle ne saurait définir à elle seule l’acte de penser. Le philosophe, dans cette scène ou deux formes de pensées se juxtaposent, pense et sans doute a-t-il   pensé,  quand cela s’est avéré nécessaire, à tourner la page du livre déposé sur sa table de travail. On le voit, nul ne peut se passer d’adopter cette pensée sans laquelle nous aurions quelque chance de ressembler à l’Albatros de Baudelaire. Mais le philosophe ne se contente pas de penser ainsi, c’est-à-dire de penser à, il pense, tout simplement, au sens où ce verbe est ici employé de façon intransitive. Rembrandt nous dit explicitement qu’il s’agit d’un philosophe en méditation. Il y a donc la vie ordinaire et la forme particulière de pensée qu’elle exige mais il y a aussi la vie avec la pensée pour employer l’expression du philosophe Brice Parain dans le film de Godard, Vivre sa vie, 1962. Essayons alors de suivre une âme qui pense et pour cela suivons Platon qui se pose cette question dans Théétète. Que fait alors une âme qui pense et ce qu’elle produit ainsi par elle-même est-il fructueux ?
  2. Socrate dans ce texte définit ce qu’est l’acte de penser en déclarant qu’il s’agit d’ «un discours que l’âme se tient à elle-même et qu’elle entretient avec elle-même sur les choses qu’il lui arrive d’examiner».  Que fait le philosophe de Rembrandt ? Il dialogue avec lui-même, il pense par lui-même et son esprit semble pouvoir tirer de lui-même la substance nécessaire pour alimenter une pensée en route pour la vérité (=le logos, la parole douée de raison). Cependant comment mettre en marche la pensée ? Comment faire advenir le logos au cœur d’un discours tout intérieur ? Il faut lire de près le texte de Platon et se défaire d’une représentation qui croit que penser se fait spontanément. Or l’esprit livré à lui-même ne produit pas de pensée mais tout simplement de l’opinion. Pour que la pensée advienne, nourrie de logos, elle doit entrer dans un processus dialectique et ce dernier n’est possible qu’à certaines conditions.Il faut tout d’abord que l’esprit soit embarrassé et ce dernier ne peut l’être que si un ébranlement initial a engendré en lui cet embarras. C’est donc l’étonnement qui est premier et les philosophes s’accordent sur ce point. «L’étonnement est un sentiment philosophique, c’est le vrai commencement de la philosophie» écrit Platon. Aristote lui fait écho en affirmant à son tour que «c’est en effet l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques». On remarquera que le mot étonnement renvoie par son étymologie au tonnerre. Atonare, c’est être frappé par la foudre.Cette situation dramatique met l’esprit face à un problème, une difficulté qui a pour effet immédiat d’arrêter la pensée. Par exemple, c’est ce qui arrive lorsque deux thèses totalement opposées mais pourtant également raisonnées répondent à une même question. Je pourrais tout aussi bien soutenir l’une que l’autre or ces deux réponses se contredisent. Que penser alors ? Cette dualité n’est-elle pas troublante ? Inquiétante ?C’est justement cette inquiétude qui va pousser l’esprit à enquêter afin de supprimer, si possible, cette dualité initiale. Or cette enquête, nous dit Platon, est par nature dialectique. Le sujet envisage différentes réponses, les examine tour à tour, analyse leur prétention à la vérité en les questionnant, en imaginant les objections qui pourrait leur être adressées et c’est ce processus intériorisé que Platon définit comme un dialogue de l’âme avec elle-même. Au terme de l’aventure intellectuelle, «quand, après avoir mis plus ou moins de lenteur et de rapidité dans son mouvement, elle a défini son arrêt, supprimé la dualité de son propos», la pensée «peut dire désormais la même chose» et ainsi proférer son jugement.
  3. Pourtant cette conception de Platon s’avère paradoxale. En effet, il serait légitime de considérer que ce dialogue de l’âme avec elle-même puisse prendre la forme d’un véritable dialogue, c’est-à-dire d’un discours qui s’adressant à autrui prendrait en compte ses objections et s’ouvrirait ainsi à l’altérité d’une pensée autre qui en même temps serait une autre pensée, une pensée qui ne laisserait pas indemne le penseur. Du reste, de nombreux dialogues de Platon attestent de l’importance de l’échange dialogué avec autrui pour établir une pensée fondée. Or Platon affirme, toujours dans Théétète, que le jugement final est énoncé «non pas à haute voix et à autrui, mais en silence à soi-même ». Ainsi pour Platon dont toute l’œuvre est pourtant dialoguée, lorsqu’il s’agit de définir une âme qui pense, le dialogue qui pourtant est essentielle, est un dialogue en réalité tout intérieur. Rembrandt, de ce point de vue, est platonicien lorsqu’il peint le philosophe en train de penser, de même que Rodin dont la sculpture Le penseur représente un homme seul, tout nu, tendu, dans un véritable face à face avec lui-même. Dans ces deux exemples d’une tentative artistique pour figurer une âme qui pense, le penseur, seul, méditant, semble tout tirer de la puissance de son esprit. Il est alors légitime de comprendre pourquoi Platon, dans sa définition d’un esprit qui s’adonne à l’activité de pensée afin d’établir la vérité, exclut de facto la présence effective d’autrui et préfère, à la présence bruyante et embarrassante de ce dernier, le silence intérieur d’une âme qui dialogue avec elle-même et se forge elle-même son propre jugement.Pour comprendre la défiance de Platon à l’égard de la parole de l’autre dans le face à face avec ce dernier, il faut se rappeler l’importance de la parole pour les grecs qui inventèrent la scène démocratique. C’est le pouvoir de la parole qui est au cœur de l’Athènes d’il y a plus de 2500 ans. Le citoyen grec sait que c’est par le verbe qu’il peut exercer son pouvoir et faire triompher sa propre parole. Les rhéteurs-sophistes règnent en maître. Ce qu’ils enseignent aux jeunes citoyens, c’est l’art du discours, c’est-à-dire l’art d’obtenir par les mots un effet d’adhésion, une croyance chez autrui. Les mots peuvent être redoutablement efficaces. Mais cette efficacité, Platon va l’interroger et la condamner. Qu’est-ce que Platon reproche aux rhéteurs-sophistes ? Bien sûr, il ne s’agit pas de condamner l’art du discours, ce serait absurde de la part du philosophe, homme des mots par définition. Ce que Platon questionne chez les sophistes, c’est l’usage qu’ils font de la parole. Ces derniers enseignent qu’on peut séduire quiconque avec les mots, il suffit de savoir maîtriser le verbe et ses effets. Le rhéteur-sophiste sait avoir une influence sur autrui, sur son auditoire mais il sait aussi mettre sous influence son public. Gorgias, dans un texte de Platon qui porte le nom du sophiste et que tout adepte de la communication se devrait de connaître, justifie l’importance de la rhétorique et en fait un vibrant hommage. C’est ainsi qu’il raconte comment lui, l’homme de la persuasion, est capable de convaincre un auditoire de le choisir lui et non pas le médecin pour soigner la population. Autrement dit, ce qui pose problème c’est l’usage de la parole avec pour seule fin la séduction d’autrui. C’est l’efficacité que recherche le sophiste et ce faisant il ne manifeste que peu de souci pour la vérité. Il est même capable, selon Platon, de donner à son discours l’apparence du vrai et se faisant de se faire simple montreur de prestiges. C’est donc essentiellement une parole d’illusion et pour Platon elle est problématique car totalement déconnectée de la quête du vrai et des exigences de ce dernier. Du moins, consciente de l’exigence du vrai, elle s’en joue et se pare de ses apparences pour mieux au final tromper. On comprend mieux alors, suivant cette hypothèse que je propose, pourquoi Platon définit l’acte de pensée dans les termes vus plus haut. L’âme repliée en elle-même et sur elle-même, dans un rapport à soi épuré, peut, à l’abri de toute emprise d’autrui qui l’écarterait de la recherche du vrai, penser par elle-même, méditer dans son for intérieur et produire un discours vrai. Le dialogue a bien lieu, mais c’est le sujet pensant qui l’effectue en lui et par lui-même en laissant le logos déterminer pleinement sa parole.
  4. Penser, c’est donc penser par soi-même seul, «en silence à soi-même» écrit Platon, par conséquent selon un processus dialectique intériorisé dont l’esprit est le théâtre. L’âme qui pense serait ainsi auto-suffisante, autonome, elle se donnerait à elle-même sa propre loi, selon l’étymologie du terme, et se mettrait de la sorte sur le chemin de la vérité sans en être écarté par les forces de séduction trompeuses du discours sophiste d’autrui.Cette façon de concevoir la pensée, très ancienne, qui insiste sur la capacité du sujet à penser en lui-même par lui-même et a engendrer à partir de son propre fond un discours en adéquation avec le réel, sur un fond de méfiance à l’égard de la pensée d’autrui, a cependant une résonance très moderne. Les modernes sauront donner à cette conception de la pensée leur propre interprétation en écartant progressivement toute référence à autrui. C’est en effet un geste typiquement moderne de proclamer l’autonomie de la pensée contre tout ce qui viendrait l’assujettir. Il s’agit, selon les mots de Kant, de se servir de son propre entendement, c’est-à-dire de penser par soi-même «sans la conduite d’un autre». Or pour un moderne, par définition, ce qui vient amoindrir l’autonomie de la pensée, ce qui risque de représenter un poids pour celle-ci, c’est la tradition et tout particulièrement celle que les Anciens ont constituée et qui met la pensée sous tutelle depuis des siècles. En réalité, autrui devient un danger pour une pensée qui se veut autonome quand autrui prend le visage de la tradition, du passé qu’il conviendrait d’imiter du fait de l’autorité qu’on lui accorde. Autrui, c’est le grand Ancien qu’il faut imiter. Mais si penser c’est penser par soi-même, l’imitation n’est-elle pas un problème ? L’acte fondateur de la modernité, du moins si on accepte que la querelle des Anciens et des Modernes en soit comme le point de départ, certes plus symbolique que réel, c’est la séance du lundi 27 janvier 1687 à l’Académie française. Ce jour-là, on fête le rétablissement du roi. Le futur conteur Charles Perrault (ses Contes de ma mère l’Oye datent de 1697) lit un mémoire sur le Siècle de Louis le Grand. Ce faisant, il en profite pour réfléchir en poète sur L’Antiquité. Certes, écrit-il en substance, elle est vénérable, les Anciens sont grands, à l’instar de Platon mais pourquoi une telle adoration ? Pourquoi ployer les genoux ? Platon, «divin du temps de nos aïeux commence à devenir ennuyeux…». Bref, les Modernes n’ont rien à envier aux anciens et nous sommes capables, nous modernes, de penser par nous-mêmes sans forcément chercher à les imiter. L’autonomie de la pensée implique l’émancipation à l’égard des Anciens. Des Anciens, autrement dit, faisons table rase si nous voulons devenir majeurs. Descartes dans Règles pour la direction de l’esprit, 1628, au même siècle, ne dit pas autre chose. «On doit lire les livres des Anciens…Cependant, il y a péril extrême de contracter peut-être quelques souillures d’erreur en lisant ces livres trop attentivement…Nous ne deviendront pas Philosophes pour avoir lu tous les raisonnements de Platon et d’Aristote, sans pouvoir porter un jugement solide sur ce qui nous est proposé». La modernité émerge en instaurant une relation problématique au passé dont il s’agit de se déprendre. L’autorité du passé ne va plus de soi pour celui qui veut penser par lui-même et ainsi rechercher la vérité. La rupture, geste par essence moderne, s’impose à celui qui veut se servir de son propre entendement pour établir le vrai. Il s’agit de se libérer de toute forme d’imitation c’est-à-dire de répétition servile des Anciens. C’est à ce prix que le sujet deviendra un sujet pensant autonome, tirant de sa propre substance et non pas de la Tradition le fond de sa pensée. Le choc avec une pensée de nature religieuse est alors inévitable.
  5. Penser par soi-même, c’est forcément douter de ce qui provient du passé, ce passé institué en préjugé ou idée toute faite que la tradition véhicule, qui se pétrifie en héritage qui fait autorité. Or le moderne rejette l’argument d’autorité. Il n’y a pas d’autorité qui prévaut et qui imposerait à la pensée sa loi, de l’extérieur pour ainsi dire. L’autonomie, nous l’avons dit plus haut, implique justement que la pensée se donne à elle-même sa propre loi. C’est le sujet pensant, avec sa conscience critique, qui devient en réalité la source de la légitimité de toute chose et qui lui donne sa valeur de vérité. Or la pensée religieuse est fondée sur l’argument d’autorité puisqu’elle accueille la parole divine comme l’expression de la vérité ultime. La loi divine échappe dans son principe aux individus qui la reçoivent et en dépendent. L’autonomie est de ce point de vue une illusion, celle produite par un moi haïssable, comme l’écrit Pascal dans ses Pensées qui ajoute : «Ce n’est point en vous que vous trouverez ni la vérité ni le bien» (430). Rien ne montre mieux le conflit entre la pensée qui revendique son autonomie et la pensée religieuse que l’affaire Galilée. Pourquoi Galilée est-il un moderne ? Il est moderne dans la mesure où il a cherché à penser par lui-même en inventant des procédures nouvelles d’élaboration de la vérité, la méthode expérimentale notamment qui n’est rien d’autre qu’un dialogue du savant avec la nature. Il a su questionner l’héritage des Anciens et leur représentation d’un monde fini dont les planètes, et parmi elles le soleil, tournent autour de la terre. Les grands textes de Galilée sont d’ailleurs des dialogues dans lesquels il s’interroge sur la vision du cosmos transmise par la tradition et qui correspondait à la vérité telle que le philosophe Aristote l’avait établie quelques siècles plus tôt. C’est en questionnant de façon critique cette représentation aristotélicienne du cosmos que le géocentrisme a été ébranlé. Cette remise en cause du géocentrisme fut contestée par l’Eglise dans la mesure où l’héliocentrisme de Galilée (qu’il reprend de Copernic) heurtait de plein fouet la vérité religieuse. Le géocentrisme, en effet, trouve son fondement religieux dans la Bible où il est question des luminaires, la lune et le soleil, qui gravitent autour de la terre, centre de la création. Rappelons le texte de la Genèse : «Dieu dit: Qu'il y ait des luminaires dans l'étendue du ciel, pour séparer le jour d'avec la nuit; que ce soient des signes pour marquer les époques, les jours et les années; et qu'ils servent de luminaires dans l'étendue du ciel, pour éclairer la terre. Et cela fut ainsi. Dieu fit les deux grands luminaires, le plus grand luminaire pour présider au jour, et le plus petit luminaire pour présider à la nuit; il fit aussi les étoiles». Vérité religieuse et vérité scientifique s’accordaient depuis des lustres et le questionnement galiléen introduit du désordre dans ce bel édifice. Comme l’écrit le cardinal Bellarmin, l’inquisiteur qui condamna au bûcher G. Bruno en 1600 et ordonna à Galilée de cesser d’enseigner le système héliocentrique de Copernic, dans une lettre du 12 avril 1615, «Vouloir affirmer que le soleil est réellement situé au centre du Monde…est une chose très dangereuse, non seulement parce qu’elle irrite tous les philosophes et tous les théologiens scolastiques, mais aussi parce qu’elle nuit à notre sainte foi en rendant faux le contenu des Saintes Ecritures». Il y a donc une vérité transcendante qu’il s’agit pour le sujet de reconnaître du fait de son autorité divine. Le sujet pensant, l’âme qui pense, loin de devoir s’émanciper en croyant qu’il peut penser par lui-même, seul, doit au contraire, en toute humilité, accueillir la vérité ultime sur son être. Le sujet pensant ne peut tirer de son propre fond les vérités essentielles. C’est du reste ce que le tribunal de l’Inquisition exigera de Galilée. Le 22 juin 1633, il fut en effet contraint à l’abjuration. Dans sa déclaration, il est tenu de reconnaitre la sentence suivante : «La proposition que le soleil est au centre du monde et immobile est absurde, fausse en philosophie, et formellement hérétique, parce qu’elle est expressément contraire à la Sainte Ecriture».
  6. Mais ce conflit est, aujourd’hui, du moins dans l’occident européen, pour une part essentielle dépassé. Les modernes l’ont emporté, si l’on peut dire, et l’autonomie de la pensée est devenue la condition première et nécessaire de toute pensée véritable, du moins dans la représentation dominante. Penser, c’est penser par soi-même, seul, à l’abri des influences néfastes. Cette logique d’une pensée qui se donne à elle-même sa propre loi s’est même radicalisée lorsque la modernité s’est déployée en individualisme. L’individu à l’ère de l’individualisme contemporain fait sienne l’injonction de Kant à penser avec son propre entendement. Plus encore, l’entendement (=la raison) n’est plus l’instance réglant la pensée du sujet. Ce dernier est avant tout un individu pensant qui radicalise sa volonté d’indépendance à l’égard de toute entité un tant soit peu sacrée. L’individu pensant de l’individualisme revendique son authenticité et fait table rase de tout ce qui ne trouve pas grâce à ses yeux. C’est cet individu propre aux sociétés modernes et surtout contemporaines que décrit Tocqueville dans son grand livre, De la démocratie en Amérique, 1835. Ce dernier se suffit à lui-même, il pense qu’il ne doit rien à personne, «il se figure volontiers que sa destinée est entre ses mains». Il est le centre à partir de quoi le reste prend sens, il recherche avant tout ses «petits et vulgaires plaisirs». Il est «comme étranger à la destinée de tous les autres». Cet individu au moi hypertrophié «n’existe qu’en lui-même et pour lui seul». Pour un tel individu, «habitué à se considérer toujours isolément», qu’est-ce que penser ? C’est surtout exprimer son opinion personnelle ou, comme on dit, son point de vue et ce dernier vaut celui de quiconque. Toute hiérarchie est de ce fait d’emblée disqualifiée dans la mesure où ce qui est proféré provient de l’individu lui-même qui est au fondement de la valeur de ses propos. «C’est du vécu» : ces dires suffisent à donner une valeur d’authenticité à la moindre pensée. Le dialogue avec l’autre a-t-il alors de l’importance ? Pourquoi l’opinion de l’autre aurait-elle une plus grande valeur que la mienne ? Du reste, autrui ne risque-t-il pas de m’influencer et de me faire perdre mon indépendance ? On comprend mieux ainsi le succès d’une formule comme «à chacun sa vérité», typique de l’ère individualiste. En tant qu’individu, je suis la source première de ma pensée, je suis l’auteur de mes idées, je suis celui qui est capable de penser par lui-même seul. Evidemment, cette conception d’un individu indépendant entraîne une certaine représentation du passé, de la tradition et de l’héritage. En effet, dès lors que je pense m’auto-suffire et produire à partir de mon propre fond ma pensée personnelle, je me sens libre de tout lien avec un passé que les Anciens glorifiaient. Le geste de rupture à l’égard des Anciens dont nous avons vu qu’il était caractéristique des Modernes est repris et radicalisé par l’individualisme propre aux sociétés contemporaines. De ce point de vue, les mouvements d’Avant-garde illustrent parfaitement cette tendance à faire table rase de la part d’un individu qui désormais n’a de compte à rendre qu’à lui-même.
  7. Qu’est-ce que l’Avant-garde ? On désigne habituellement d’avant-gardiste un petit groupe qui rejette radicalement le conformisme ambiant, les idées reçues, les héritages de la tradition. L’Avant-garde s’inscrit dans le sillage de la Modernité qui recherche le nouveau, l’original. Or être original, c’est nécessairement rompre avec la tradition comme modèle. Kandinsky, peintre moderne par excellence, décrit très bien dans son ouvrage Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, 1912, ce geste de rupture à l’égard d’une tradition jugée sclérosante. «L’imitation des formes passées et dépassées de l’art n’est que celle des singes dont la mimique est dénuée de toute signification». C’est cette représentation d’un passé dépassé qui conduira l’artiste à considérer la figuration comme une forme périmée. Il ne s’agit plus pour l’artiste d’imiter la réalité extérieure du monde matériel. Pour le plasticien, penser en artiste c’est penser en toute indépendance à l’égard du passé et notamment à l’égard de son impératif d’imitation, c’est puiser dans ses forces intérieures, c’est aller chercher au tréfonds de son individualité, en obéissant à une «nécessité intérieure», de quoi donner naissance à une pensée originale, inédite, inouïe, traduite plastiquement ensuite.
  8. Que penser de cette façon monologique de concevoir ce qu’est une âme qui pense ? Une pensée «véritable» peut-elle provenir d’un esprit qui, se concevant comme auto-suffisant, croit pouvoir parvenir au vrai par lui-même ? Autrui, figure même de l’altérité à laquelle le sujet pensant se heurte, doit-il nécessairement être conçu comme un risque pour la construction d’une pensée vraie ? L’influence d’autrui est-elle forcément à appréhender en termes exclusivement négatifs, de l’ordre par exemple d’une mauvaise influence qui empêcherait ma pensée d’accéder au vrai ? Nul ne songera évidemment à méconnaître ce risque. Autrui peut s’incarner dans ce que Kant appelait les tuteurs, toujours là en effet pour dissuader quiconque de penser par soi-même. «Laissez-moi penser à votre place et vous guider sur le chemin de la vérité, vous serez ainsi délivrés de la fatigue de penser» déclare le tuteur. La paresse et la lâcheté convaincront le mineur de se laisser aller à son penchant pour la servitude volontaire. Mais le pouvoir malsain d’autrui peut aussi désigner le système mis en place par les communicants et leurs moyens insidieux de persuasion, fondés sur une logique publicitaire. Pourtant le doute persiste. L’esprit a-t-il seul la puissance suffisante pour penser par lui-même et produire un discours fondé en vérité ? Allons plus loin : cette conception dont nous avons décrit dans ce qui précède la logique interne en montrant comment finalement elle exprime une certaine idée de la pensée devenue commune (c’est même le slogan des philosophes qui incitent à penser par soi-même) n’a-t-elle pas une part non négligeable d’illusion ? Le modèle monologique qu’elle véhicule ne rencontre-t-il pas ses propres limites ? Une pensée livrée à elle-même, qui affirme que penser par soi-même c’est penser seul, engendre-t-elle une pensée valable qui soit autre chose que l’expression d’une opinion ? Kant pose la question suivante dans Qu’est-ce que s’orienter dans la pensée ? (1786) : la censure lorsqu’elle existe ne laisse-t-elle pas le penseur libre de penser par lui-même, seul ? Porte-t-elle véritablement atteinte à la pensée, c’est-à-dire à la qualité de cette dernière ? Il suffirait en fait au penseur d’être comme le penseur de Rembrandt, seul, chez lui, et cela serait suffisant au penseur pour penser par lui-même. Or Kant conteste la pertinence de cette représentation de la pensée. Un penseur, affirme-t-il, ne peut penser hors de toute communauté et la présence de cette dernière, sous une forme ou une autre, sans doute à inventer, est déterminante pour la valeur de la pensée ainsi produite. Sans l’existence d’une communauté d’êtres pensants, nulle pensée véritable ne saurait prendre sa propre mesure. «Toutefois», écrit-il, «quelles seraient l’ampleur et la justesse de notre pensée, si nous ne pensions pas en quelque sorte en communauté avec d’autres à qui nous communiquerions nos pensées et qui nous communiqueraient les leurs». La référence cesse d’être alors celle de Rembrandt pour devenir celle du peintre de la Renaissance Raphaël. Il s’agit donc de changer de modèle, d’écarter le modèle monologique et ses difficultés internes pour accueillir le modèle dialogique, plus approprié pour définir une pensée qui se soucie du vrai.
  9. La fresque de Raphaël et l’œuvre de Rembrandt figurent chacune la pensée mais de manière très différente. La pensée est un monologue dans le tableau du peintre hollandais, le penseur médite, c’est une activité toute intérieure, nous l’avons vu. Raphaël, au contraire, insiste sur la dimension du dialogue. Observons bien la scène et pensons avec Raphaël. Au centre, deux penseurs dialoguent et l’artiste met bien en exergue leur différence. Ce qui frappe, en effet, c’est la dualité, rendue sensible du fait que l’un lève la main vers le ciel des Idées tandis que l’autre pointe sa main gauche vers le monde sensible, la terre. D’un côté Platon, de l’autre côté Aristote. Cette tension est fondatrice de la fresque puisque tout s’organise autour d’elle. Le maître et son disciple ne sont pas d’accord, tel est le point de départ. Aristote conteste son maître et à partir de cette scène originelle, le logos circule et on peut le suivre si l’on passe d’un individu à l’autre, d’un groupe à l’autre. La parole des maîtres, dans sa profonde dualité, est reprise par les uns et les autres, elle est examinée, confirmée, infirmée, problématisée. D’autres dualités, n’en doutons pas, naîtront qui à leur tour seront l’objet d’une reprise par tel ou tel. Chacun découvrira alors des thèses contradictoires et de ce fait problématiques qui renverront à des questions qu’il se posera sans doute pour la première fois et qui l’inciteront à penser à son tour. Raphaël incarne parfaitement dans sa fresque l’essence du dialogue. Qu’est-ce qu’en effet un dialogue ? Dia-logos, le logos (parole raisonnée) circule à travers (dia) les esprits qui le recueillent, le digèrent et le communiquent à autrui, de façon éventuellement critique, voire polémique. Cette parole n’est pas univoque, on l’a vu, elle est problématisée puisque le désaccord la nourrit. C’est une parole réflexive qui n’existe que parce qu’il y a au départ un je qui pense et un autre je qui objecte, le je pensant ayant conscience de ces difficultés. Aristote ? Platon ? Je ne sais pas et c’est pourquoi j’entre dans cette discussion philosophique avec autrui, les arguments émis de part et d’autre m’éclairent et en même temps paralysent ma pensée qui en devient embarrassée. J’en viens à douter, je peux même refuser ce jeu du logos et faire comme le fait le personnage couché sur les escaliers, me mettre en retrait et m’abstenir de tout jugement. Je peux au contraire participer à cette discussion publique et proférer ma position en cherchant à convaincre le petit groupe qui s’est emparé de la thèse d’Aristote. Aussitôt, cependant, mon jugement se verra examiné par mon voisin de droite qui lui opposera un certain nombre d’éléments susceptibles d’ébranler mon raisonnement, éléments auxquels je n’avais nullement pensé et qui vont m’obliger à me décentrer de moi afin de répondre à ce qui fait problème. Il se pourrait que j’en vienne à me questionner moi-même et que ces objections ne soient pas sans effets : «C’est vrai, je n’y avais pas pensé !». Ce faisant, je me mets à la place d’autrui, je m’élève à une certaine forme d’universalité. Triomphe du logos ? Dépassement de la dualité finale ? Réflexion aporétique ? De toute façon, ma pensée entre temps aura gagné en richesse, en densité,  «en ampleur et justesse» écrit Kant, j’aurais intégré le point de vue d’autrui qui par la pertinence de ses remarques m’aura poussé à me décentrer de la particularité de mes premières idées. Il se pourrait même que grâce au dialogue ainsi entendu, je prenne conscience de mes propres illusions. Si l’on reconnait l’importance du dialogue pour comprendre la nature même de la pensée en quête de vrai, il semblerait logique alors d’instituer au sein de la société une communauté de libre discussion. Dans cet espace de libre discussion, chaque sujet, en droit, serait libre de rendre publique sa réflexion et de recevoir celle de l’autre. La visée première et dernière resterait celle de l’élaboration de propositions vraies. Mais la vérité ainsi comprise ne serait plus celle d’un discours en adéquation avec le réel qu’un penseur génial pourrait produire de lui-même, guidé de ses seules intuitions. La vérité d’un discours, d’une parole serait celle que reconnaîtrait la communauté des savants, comme dit Kant, discours qui pour prétendre au vrai viserait l’assentiment raisonné d’autrui. Telle est la maxime de la pensée élargie selon Kant qui implique de se décentrer de soi, de sa particularité (qui produit de l’opinion, guère plus, expression d’un esprit borné) afin de produire une pensée plus universelle qui exige de faire le détour par autrui. Le sujet n’a pas, dans ce contexte, cette prétention à l’auto-suffisance, source d’illusion. Sans l’autre, je veux dire sans la capacité d’autrui à juger autrement, à penser autrement et à opposer à mon raisonnement ses propres objections, ma pensée risquerait toujours de s’enfermer dans sa vérité et dans ses illusions, sans s’en rendre compte et du reste comment y parviendrait-elle, seul ? On ne peut donc penser sans chercher à s’expliquer tant avec soi-même qu’avec la pensée d’autrui, comme du reste le font les grands philosophes qui ne cessent de discuter entre eux. Kant a certes pensé par lui-même mais toujours avec autrui, par exemple avec Hume. Sans ce dernier, La Critique de la raison pure n’eût pas été écrite. Autrui n’est donc pas une simple variable pour définir une véritable pensée, une variable négligeable. Ce modèle dialogique est bien celui qui s’impose par exemple dans les sciences. La science présuppose une communauté de savants qui partagent un certain nombre de règles et de méthodes qui font consensus et grâce auxquelles le savant peut rechercher la vérité. Or la relation à l’autre détermine l’élaboration d’une vérité scientifique. Il s’agit par exemple de présenter un certain nombre de résultats qui ne seront acceptables et qui ne seront acceptés que s’ils parviennent à convaincre la communauté des savants qui agit alors comme un filtre critique. L’intersubjectivité est fondatrice ici de la vérité des hypothèses. Il s’agit pour un sujet de chercher l’accord d’un autre sujet, un accord qu’il ne s’agit pas d’extorquer mais d’obtenir par des procédures rationnelles de démonstration, d’expérimentation et de cohérence avec soi-même que la communauté s’accorde à reconnaître comme ce par quoi une proposition vraie sera validée. En aucun cas un savant ne peut prétendre penser par lui-même seul hors de toute communauté de pensée. D’autres exemples pourraient justifier notre analyse. Concernant les questions de bioéthique, il existe un comité national d’éthique. La vérité qu’il s’agit d’établir ne peut plus être pensée, sur ce genre de question concernant les limites, de façon monologique. Qui peut se vanter, sur ces sujets, de connaître la vérité ? Qui peut décréter, seul, du haut de sa tour d’ivoire, dans le ciel des idées, que l’on ne peut pas prêter son corps à autrui pour enfanter ? C’est pourquoi un tel comité réunit différentes personnes, souvent en désaccord a priori, qui devront cependant échanger, dialoguer et au final penser ensemble, en formant ainsi une communauté d’êtres pensant librement et essayant de déterminer un jugement fondé. Le croyant, l’athée, le philosophe, le scientifique, l’expert devront forcément, au moment des échanges, prendre en compte la pensée de l’autre, et les décisions finales de ce fait seront amenées à évoluer, à se nuancer par exemple pour gagner en pertinence. Chacun devra répondre aux objections de l’autre mais aussi répondre de ses propres affirmations devant un auditoire en cherchant à s’expliquer. Autrui, dans ce contexte, c’est l’autre raison, celle qui est toujours susceptible de me contredire, celle qui peut déceler la faiblesse de mon argumentation, celle qui peut toujours mettre en valeur un point de vue que, seul, jamais je n’aurais pu imaginer et qui se révèle essentiel pour traiter de la question. Autrui c’est celui à qui s’adresse ma pensée dans le but de le convaincre mais c’est celui qui en retour objectera, si nécessaire, à la faiblesse de mon raisonnement en me réveillant au besoin de mon sommeil dogmatique. La qualité de ma réflexion ne peut que profiter de la confrontation avec autrui. Bref il s’agit de penser avec l’autre ce qui ne signifie pas comme lui et de viser l’instauration d’un sens commun au sein d’une communauté d’êtres de raison a priori en désaccord.
  10. Penser, est-ce penser par soi-même seul ? Penser ne peut simplement signifier exprimer une idée qu’on forgerait par soi-même, selon l’idée commune qui nous incite à penser par nous-même, seul. La pensée doit être normée par le souci du vrai et c’est la raison pour laquelle elle doit se prémunir contre toutes les formes d’illusion et d’aveuglement. Comment parvenir alors à se décentrer de soi afin de sortir de cette pensée bornée évoquée par Kant ? Le détour par la pensée de l’autre s’impose donc comme la voie à suivre pour se donner les moyens d’être aussi juste que possible. Une pensée véritable doit intégrer les objections que l’autre peut lui faire et qu’une pensée doit se faire à elle-même. Du reste, c’est ainsi que procède en réalité les philosophes. Kant écrit sa Critique de la faculté de juger en 1790 et nul ne peut comprendre le projet du philosophe s’il ignore que l’auteur tente de répondre aux accusations lancées par le philosophe Jacobi contre la raison. Les objections de ce dernier, dans son David Hume, portent un violent coup à la philosophie des Lumières et Kant pense sa dernière grande critique dans ce contexte. Le détour par la pensée de Jacobi le fait penser. Le chemin pris par Kant est imposé par la critique de Jacobi. Autrement dit c’est en pensant avec Jacobi que Kant pense par lui-même et en vient à lui répondre. C’est au cœur de ce qui est déjà pensé que nous pouvons le mieux penser. D’où l’importance de la tradition, de la parole des Anciens et de la patience requise pour les lire. Il ne s’agit pas évidemment de les imiter, encore que chez les Anciens l’imitation n’avait pas ce sens négatif qu’on lui donne aujourd’hui. Pensons à Lucrèce qui déclare à propos de son maître Epicure, dans De la nature, L III, «Toi qui fis jaillir la lumière du fond des ténèbres, éclairant le premier les biens de l’existence, toi l’honneur de la Grèce, aujourd’hui je te suis et j’imprime mes pas dans les traces des tiens». Mais cette imitation est en réalité appropriation. Penser par soi-même, c’est faire comme font les abeilles qui, aux dires de Montaigne dans Les Essais (I, 26) «pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font après leur miel, qui est tout leur : ce n’est plus thym ni marjolaine». Il faut pour comprendre ce qu’est penser ne négliger ni le miel, produit final, ni les fleurs, ni, enfin, le rôle de l’abeille. Penser par-soi-même, certes mais avec autrui, contre lui au besoin. Ma pensée véritable ne nait que dans ce moment ou je pense avec autrui, en cherchant à m’approprier sa pensée sans pour autant la reproduire. C’est à l’intérieur de cet espace, entre reproduction à l’identique et originalité pure, qu’une pensée véritable a quelque chance d’éclore.

   Pierre Breton                                                                                           décembre 2011

Partager cet article

Repost 0
Published by sophia - dans leçons
commenter cet article