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29 janvier 2017 7 29 /01 /janvier /2017 12:33


Le consensus est presque unanime sur le régime démocratique, et le fait que nous soyons en démocratie s’impose à nous comme une forme d'évidence ; pourtant, il suffit de penser que Hitler est arrivé au pouvoir démocratiquement, et que certaines élections récentes ont donné des résultats inquiétants, pour entendre que c'est aussi un régime problématique.

Dès qu'on s'arrête sur la définition même de la démocratie, ou sur la formule bien connue d'Abraham Lincoln, on voit les problèmes apparaître ; on sait que «démocratie», cela signifie étymologiquement «pouvoir du peuple» ; et on connaît la formule d'Abraham Lincoln : «le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple».
= si on y regarde de près, il est assez difficile de se représenter en fait ce qu’ils veulent dire : est-ce bien le peuple qui gouverne ? peut-on dire ce qu’est le peuple ? le peuple est-il la totalité de la population ? si oui, comment fait-il pour gouverner ? sinon, le peuple étant censé gouverner pour lui, cela veut-il dire qu’il gouverne contre autre chose ?
= sans compter qu'aujourd'hui, les populations sont beaucoup plus importantes que la seule cité d'Athènes, où est née la démocratie, et qu'on doit forcément se placer dans le cadre de la démocratie indirecte : en choisissant des représentants qui prennent des décisions au nom du peuple, qui exécutent la volonté du peuple.

Il m'a semblé intéressant, pour pouvoir penser ce qu'est une démocratie de m'arrêter sur trois moments de la démocratie : sur l'origine de la démocratie dans le monde grec, d'abord, particulièrement avec Aristote ; puis sur la fondation moderne de la démocratie avec Rousseau ; enfin sur quelques problématiques contemporaines de la démocratie.
I – La démocratie, oui mais

Platon, issu d'une vieille famille aristocratique est un adversaire de la démocratie, en partie à cause de la mort de son maître Socrate, condamné à mort après l'accusation portée contre lui par Anytos – un des leaders de la démocratie – pour avoir soi-disant corrompu la jeunesse, et avoir prêché contre les dieux de la cité d'Athènes.
= plus profondément, ce qu'il reproche à la démocratie, c'est de donner le pouvoir, non au peuple lui-même, mais aux orateurs qui savent le séduire ; cette séduction est d'autant plus forte et pernicieuse que les orateurs en question, bien formés par les sophistes, savent tourner le peuple en leur faveur en lui faisant croire qu'il vit réellement dans une démocratie ; il y a en somme une manipulation inhérente à la démocratie ; mais le paradoxe, c'est que c'est bien finalement le demos, le peuple, qui détient le pouvoir, comme l'explique F. Guénard dans La démocratie universelle.

Flatter la foule ne revient pas à s'en rendre maître, mais bien plutôt au contraire à être à son service. Il faut lui plaire, et on ne peut lui plaire qu'en lui ressemblant, en se pliant à ce qu'elle désire.

= il y a ainsi un double jeu de séduction dans la démocratie, qui trompe à la fois le peuple – il croit que les décisions qu'il prend sont jugées au terme d'un débat rigoureux et qu'il dispose ainsi de la liberté et de l'égalité – et les orateurs qui s'adressent à lui – s'ils veulent conserver une situation de pouvoir, ils doivent orienter leurs discours vers ce qui convient au peuple ou à sa majorité, et en deviennent plus ou moins les esclaves.

La pensée politique d'Aristote est fondée sur l'idée que la «polis», la cité – d'où vient le mot «politique» – est à ses yeux la communauté humaine la plus parfaite, parce qu'elle permet le plein épanouissement de l'être humain, lequel est donc désigné comme «animal politique».  
 = la particularité de la cité, c’est qu’elle réalise l’autarcie – «autarkeia», qui signifie «se suffire à soi-même» – : elle permet aux hommes de s’y réaliser pleinement en tant qu’hommes, parce qu'ils peuvent y «mener une vie heureuse» : ce n’est qu’en vivant dans la cité – polis – que l’homme réalise la finalité de la nature : il y atteint le bonheur, et c’est donc en cela qu’il est bien l’animal «politique».
= ce qui prouve cela aux yeux d'Aristote, que la nature l'a pourvu d'une faculté qui lui est propre : l'usage de la parole ; certains animaux possèdent la voix ; mais elle ne permet que d'exprimer le «douloureux et l’agréable» sans donner le moyen de les décrire, de les nommer ; la voix ne permet pas de dépasser le niveau de l’expérience subjective.
= la parole, en revanche, nous fait sortir du purement subjectif, en nous permettant d’échanger avec les autres, afin d’établir en commun, d’abord, des critères de «l’avantageux et du nuisible» ; mais surtout des critères du «juste et de l’injuste» : d'où, l'homme est bien l'animal politique, parce la nature l'a doté de la parole, instrument prévu pour pouvoir élaborer, à plusieurs, les lois les plus propices à l'accès au bonheur.

Or, si la démocratie paraît correspondre au mieux à cette finalité, on peut constater que ça ne va pas de soi ; pour le comprendre, Aristote fait une typologie des constitutions, c'est-à-dire des différentes manières de répartir les pouvoirs dans une société, ; pour cela, il se pose deux questions : 1 – qui gouverne ? 2 – dans l’intérêt de qui gouverne-t-on ?
= à la première question on peut trouver trois réponses possibles, c’est-à-dire trois types de pouvoir souverain possibles : un, le petit nombre, le grand nombre ; à la deuxième question on peut trouver deux réponses possibles : dans l’intérêt de ceux qui gouvernent – «l’avantage propre» ; dans l’intérêt de ceux qui sont gouvernés – «l’avantage commun».

 


Un


Petit nombre

Grand nombre

Régimes droits


Royauté

Aristocratie

République
(régime constitutionnel)

Régimes déviés


Tyrannie

Oligarchie

Démocratie

D’après cette classification, la démocratie est la forme déviée du régime du grand nombre : le régime du peuple, en tant qu'il gouverne dans l'intérêt du peuple ; mais Aristote comprend que la question du nombre n’est qu’une partie du problème : il penser la composition du « petit nombre » et du «grand nombre» – il faut doubler cette réflexion d’une autre sur les conditions sociales de l’exercice du pouvoir politique ; ce qui définit une constitution, c’est aussi le niveau social de ceux qui gouvernent.
= l’oligarchie est bien le pouvoir du petit nombre, mais partout où un petit nombre d’individus commande, ces individus sont aussi aisés ; l’oligarchie, c’est donc le pouvoir du petit nombre aisé sur le grand nombre modeste ; la démocratie est au contraire le pouvoir du grand nombre modeste, sur le petit nombre aisé ; autrement dit, c’est un régime qui défend principalement l’avantage des «gens modestes».
= or, dans toutes les sociétés, il y a toujours plus de gens modestes que de gens aisés ; d'où ce qu'Aristote nous amène à comprendre : ce n’est pas le petit nombre qui fait la richesse, c’est la richesse qui fait le petit nombre ; de même que ce n’est pas le grand nombre qui fait la modestie, c’est la modestie qui fait le grand nombre : découverte capitale, parce qu’elle permet de comprendre que c’est le niveau social de ceux qui gouvernent qui prime dans la manière de gouverner.

1 – ce n'est pas parce que c'est le «petit nombre» qui a le pouvoir souverain qu'on est dans une oligarchie, c'est parce que l'on gouverne «par la richesse» : l'oligarchie prend pour base l’inégalité des richesses comme critère d'organisation de la justice ; elle est le critère juste de la répartition inégalitaire des pouvoirs ; ce qui est juste, c’est l’inégal : il est juste que le plus riche ait plus de pouvoir que le plus pauvre.
2 – dans une démocratie, parce que les gouvernants n’ont pas la richesse – indépendamment du fait qu'ils sont «majoritaires» – ils gouverneront en prenant pour base l’égalité des droits ; puisqu'on gouverne par l'égalité, il sera juste que les plus pauvres et les plus riches reçoivent des droits égaux.

Si Aristote insiste sur ces deux régimes opposés, c’est pour montrer que les deux échouent dans leur effort pour atteindre une justice parfaite, c'est-à-dire dans leur effort pour satisfaire tous les habitants de la cité quant à la question du juste et de l'injuste ; ainsi, ceux qui sont modestes au sein de l’oligarchie, et ceux qui sont riches au sein de la démocratie, pourront considérer que les critères du juste appliqués dans leur communauté ne sont pas réellement justes.

Au-delà, Aristote montre qu’il y a un risque de détournement des critères en question, au nom de la justice, dans la manière de gouverner ; dans une démocratie, on pourrait étendre l’égalité, qui porte sur les droits, à d’autres objets, comme la richesse ; on a alors un régime égalitariste ; or, le grand nombre pouvant souverainement faire des choix et les imposer au petit nombre des riches, la démocratie peut très bien au nom de l’égalité, s’apparenter au régime tyrannique.
= quant à la liberté qui découle de l’égalité des droits, elle ne peut être entendue comme la possibilité pour les individus d’affirmer leur autonomie contre la puissance de l’État ; cela signifierait que la communauté n’existerait qu’en fonction d’un critère privé ; son intérêt propre ; mais une communauté où chacun serait replié sur son intérêt se transformerait en une sorte d’anarchie ; plus aucune autorité ne s’y appliquerait.
II – La fondation moderne de la démocratie

À partir du XVIe siècle, la révolution économique et les progrès techniques dans la production vont nécessiter des réformes politiques, notamment pour uniformiser les règles d’échange à tout un territoire ; d'où une centralisation de plus en plus forte du pouvoir administratif qui vont amener à la naissance de l'État moderne.
= la société ayant pris une certaine autonomie – économique, technique – l'État moderne se définit comme libéral et représentatif – «représentatif» : le pouvoir politique doit représenter la société, garantir ses intérêts en l'administrant ; «libéral» : il tire désormais sa légitimité de  l’exercice de la volonté libre des individus ; il se passe en somme durant cette période, ce que Marcel Gauchet appelle le «renversement libéral».
= jusque-là, l’instance politique avait elle-même organisé la société : l’ordre féodal s’imposait avant tout comme autorité politique, et s’appliquait à toutes les dimensions de la société – la hiérarchie structurait toutes les relations et l’ordre social descendait de l’ordre politique ; désormais, c'est le développement de la société qui l'amène à se doter de structures politiques censées la représenter ; les gouvernants ne tirent plus leur pouvoir d’en haut – dieu, nature – mais d’en bas – hommes.

La question fondamentale qui caractérise notre époque moderne, c'est donc celle de la légitimité du pouvoir politique ; or, si cette légitimité ne vient plus de Dieu ou de la Nature, et si elle vient des hommes eux-mêmes, c'est qu'elle doit être pensée sous la forme d'un artifice, un contrat – entre les individus, autour de l'exercice du pouvoir.
= l'auteur auquel nous devons le plus est Rousseau, avec son Contrat social – publié en 1762 ; or, ce qui caractérise la légitimité d'un pouvoir politique, selon Rousseau, c'est qu'il doit être fondé sur une «première convention unanime», et que les individus qui contractent doivent être aussi libres, dans l'état civil, qu'ils l'étaient dans l'état de nature : à savoir qu'ils ne doivent avoir à obéir qu'à eux-mêmes.
= chez Hobbes, c'est la désignation d'un souverain, par le peuple, qui est cette première convention – mais Rousseau remarque que tout le monde ne peut pas être d'accord ; or, si on dit que c'est la majorité qui décide, il a bien fallu, d'abord, que la totalité des individus soient d'accord pour que la majorité l'emporte : on a là une unanimité première.
= d'où, le souverain n'est pas l'individu désigné comme représentant du peuple, mais le peuple lui-même dans sa totalité ; lequel peuple est constitué des individus qui sont à la fois «citoyens» en tant qu'ils font les lois, et «sujets» en tant qu'ils y obéissent.

L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté.

Pour autant, la condition fondamentale pour que cette souveraineté soit effective, c'est qu'on comprenne bien que, si l'intérêt particulier est l'objet d'une volonté particulière, l'intérêt général ne peut être l'objet que d'une volonté générale – ce qui va être déterminant pour savoir comment « diriger les forces de l'État ».

La volonté générale peut seule diriger les forces de l’État selon la fin de son institution, qui est le bien commun.

Cette formule dit clairement qu'une volonté particulière ne peut pas diriger les forces de l'État – il y aurait là une contradiction, et donc une perte totale de légitimité ; mais par ailleurs, elle ne dit pas encore comment ce qui est décidé par la volonté générale peut être réalisé – un corps politique est comme un corps humain, qui dispose d'une cause «morale» – la volonté – et d'une cause «physique» – la puissance.
= le Souverain – c'est-à-dire le corps politique, c'est-à-dire le peuple – doit pouvoir réaliser sa volonté générale ; il lui faut donc se doter d'une puissance, d'un pouvoir, qui puisse exécuter cette volonté ; outre ce qu'on appelle donc aujourd'hui le pouvoir législatif – que Rousseau nomme plutôt «puissance législative» – il faut un pouvoir exécutif – ou «puissance exécutive» – qui a pour nom «gouvernement».

Qu’est-ce donc que le Gouvernement ? Un corps intermédiaire établi entre les sujets et le Souverain pour leur mutuelle correspondance, chargé de l’exécution des lois et du maintien de la liberté, tant civile que politique.

On remarque que le gouvernement ne gouverne pas au sens de diriger, de commander ; il n'a pas une position de domination, mais se définit comme un «corps intermédiaire» : s'il est bien au-dessus des « sujets » qui doivent obéir aux lois, il est au-dessous du «Souverain» qui décide les lois en exprimant sa volonté générale.
= son rôle est de veiller à la « mutuelle correspondance » entre les sujets et le Souverain, celui-ci étant composé de ceux-là, mais considérés dans leur rôle actif de citoyens : le gouvernement doit veiller à ce que les lois soient bien celles voulues par le souverain dans l'expression de sa volonté générale, afin que l'obéissance soit légitime et les individus, libres.
= d'où il apparaît deux choses absolument cruciales : d'abord, si le gouvernement, ou pouvoir exécutif, est bien investi d'un pouvoir – celui d'exécuter – il n'est pas question de lui confier la volonté elle-même : «le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté» ; les ministres, comme on sait, sont les « serviteurs de l'État ».
= ensuite, la souveraineté étant «l’exercice de la volonté générale» est logiquement impossible à confier à quelques-uns seulement : elle «ne peut jamais s’aliéner», parce qu'en ce cas elle n'est plus générale, mais particulière, et elle est au service d'un intérêt particulier – dans une telle circonstance le peuple «se dissout», on a le pouvoir d’un maître sur ses esclaves – chacun pour soi – «et dès lors le corps politique est détruit».

Pour obtenir au plus près l'expression de la volonté générale, il faut éviter au maximum l'expression des corps intermédiaires : partis, groupes, factions, qui exprimeraient plutôt une volonté particulière ; à l'inverse, il faut comprendre que la volonté générale n'est pas la volonté de tous, qui ne serait qu'une somme – impossible – de volontés particulières.
= dans une délibération, chacun se définissant comme membre d’une communauté qui, comme telle, protège en commun les intérêts particuliers de tous, exprimera deux formes de volontés qui sont en lui : sa volonté particulière, en tant qu’il est mobilisé par son intérêt particulier, et sa volonté générale en tant que membre d’une communauté où il est reconnu comme citoyen, et parce qu’il est soucieux de l’intérêt commun.
= il faut donc que tous les membres du corps politique soient amenés à exprimer leur volonté ; mais c'est de la somme de leurs volontés générales qu'on dégagera la volonté générale du peuple – or, plus les individus sont nombreux, et plus les défauts dus à l'expression inévitable de la volonté particulière de beaucoup tendront à s'effacer.

Le choix de ceux qui seront au gouvernement est donc essentiel, parce qu'ils ne doivent pas céder à la tentation qui est le propre de tout pouvoir, et qui consiste à prendre le dessus sur les autres pouvoirs : le gouvernement va chercher à inverser la relation d'autorité avec le Souverain en faisant exécuter sa volonté et non celle du Souverain ; voilà pourquoi :

Le meilleur des gouvernements est l’aristocratique ; la pire des souverainetés est l’aristocratique.

= la seule souveraineté vraiment légitime est donc démocratique ; mais pour que le corps politique agisse au plus près de ce que veut le Souverain, celui-ci doit se donner un gouvernement aristocratique, non par naissance, mais par élection, selon le mérite, afin de trouver les meilleurs, les plus aptes à exécuter la volonté générale.
= il faudra aussi veiller à mettre en place des institutions qui empêchent le gouvernement de confisquer la souveraineté au peuple ; éviter les mandats renouvelables trop souvent ; réunir le souverain le plus fréquemment possible ; informer le peuple en évitant le système des partis.
III – Problématiques contemporaines

Dans le panel de problématiques contemporaines qu'on peut soulever, on peut rebondir sur le dernier point : on reproche aujourd'hui aux politiques d'être des professionnels de la politique, comme s'il y avait une confiscation de la chose politique – contre le vœu d'Aristote ; la technocratie est aussi de plus en plus présente ; les problèmes à traiter – économie, diplomatie – sont de plus en plus complexes.
= l'époque est donc à la contestation de ce qu'on appelle les «élites» : ceux qui, socialement et politiquement, détiennent un pouvoir – politiques, journalistes, intellectuels, voire grands patrons ; la notion est floue et malléable ; l'époque est aussi à la contestation des structures et des institutions : il faut aujourd'hui être «anti-système».
= paradoxalement, cela ne signifie pas que les gens se désintéressent de la politique, mais qu'ils s'y rapportent autrement ; on est entré, d'après l'expression de Pierre Rosanvallon, dans l'ère de la «contre-démocratie» ; de nouvelles formes d'action permettent d'exprimer la méfiance envers les politiques et plus généralement ceux qui détiennent du pouvoir.

Trois formes de contestation peuvent être distinguées : d'abord la sanction par l'élection, par l'exercice de légitimation électorale – classique, mais périodique et peu satisfaisante ; ensuite la multiplication des pouvoirs de sanction et d'empêchement par les syndicats, les prises de position médiatiques ; enfin, la contestation par la judiciarisation, la dénonciation des politiques par un peuple-juge.
= la démocratie contemporaine n'est plus une démocratie de confrontation – entre des thèses opposées – mais une démocratie d'imputation ; le rôle des actions spectaculaires est plus affirmé – les Femen, Greenpeace, les phénomènes comme «Nuit debout» – et celui des actes délictueux plus retentissant – tous les «leaks», les lanceurs d'alerte.
= pour autant, il faut bien comprendre que ce qui relève de la «contre-démocratie» ne vise pas la chute de la démocratie, mais à plus de démocratie ; il s'agit de s'impliquer directement, en exerçant une forme de vigilance, d'activité militante – parfois d'activisme engagé ; la thèse de la soi-disant désaffection démocratique – abstentionnisme – doit être nuancée si on prend en compte des formes de «participation non conventionnelle».

Une telle évolution pose cependant un problème, du fait que toutes les causes, plus ou moins, peuvent revendiquer la même légitimité ; on a tendance à penser que tout se vaut, parce que la démocratie, c'est l'égalité ; or, cette mode découle plus ou moins de l'individualisme grandissant.
= la démocratie est en effet le régime politique où les droits de l’individu sont reconnus, et où la liberté et l'égalité sont réelles – ou du moins censées l'être ; c'est ce qu'on appelle le principe de l'individuation – chacun est reconnu pour ce qu'il est, dans son individualité, et participe, en tant que citoyen, à la légitimité de l'institution politique.
= mais ce principe qui fait le triomphe de la démocratie, peut être vu aussi comme la cause même qui fait que, selon les mots de Marcel Gauchet, elle n’a jamais été «aussi menacée par le vide et l’impotence» ; d'où sa thèse, énoncée dans La révolution moderne, premier tome d’un ensemble de quatre intitulé L’Avènement de la démocratie :

La démocratie n’a plus d’ennemis et c’est à partir de cette disparition qu’il faut approcher ce trouble étrange qui la consume du dedans.

En un peu plus de deux siècles – à partir de la Révolution Française – la démocratie a dû s’affirmer contre des doctrines politiques rivales et ennemies qu’on peut distinguer schématiquement comme attachement à la tradition et à la nation – fascisme et nazisme – et l’autre comme promesse d’un avenir radieux post-révolutionnaire – le communisme.
= les ennemis de l'extérieur étaient faciles à identifier, et donnaient de la force à la démocratie qui avait à s’affirmer contre eux ; aujourd'hui l'ennemi est intérieur et difficile à identifier,  parce que consubstantiel à la démocratie elle-même ; d'où l’effet inverse qu'il produit : il affaiblit la démocratie au lieu de la renforcer.

Cet ennemi interne, c’est le principe même sur lequel repose la démocratie, à savoir, la «consécration des droits de chacun», qui «débouche sur la dépossession de tous» ; la reconnaissance de l’individu de droit, débouche sur une forme de dissolution progressive du lien politique entre les individus, du fait de la montée de l'individualisme.
= l'application même des valeurs fondamentales de la démocratie – liberté, droit, égalité – donne lieu aujourd'hui à un repli individualiste ou communautaire, qui la détruit progressivement en tant qu’organisation politique cherchant à rassembler une pluralité d’intérêts divergents.
= d’une manière générale, ce qui a changé dans notre rapport à la démocratie, c’est qu’au lieu que ce soit elle qui exige du citoyen un comportement politique – dans toute l’acception du terme, et comme c'était le cas chez les Grecs – c’est l’individu qui se met en position de revendication vis-à-vis de la démocratie ; cf. La démocratie d’une crise à l’autre.

Une vision libérale de la démocratie a supplanté sa notion classique. La pierre de touche en la matière n’est plus la souveraineté du peuple, mais la souveraineté de l’individu.
Le risque qu'affronte toute démocratie, par nature, c'est donc celui de la dissolution du lien social, qui peut prendre deux formes différentes : une atomisation de la société – un repli individualiste – ou une dérive communautariste de la société – un repli sur une communauté d'intérêts, d'inspiration identitaire ; les deux prennent appui sur une interprétation particulière de la DUDH, lue comme formulation de l'idéal démocratique.

1 – la première repose sur une représentation de l’individu telle qu’elle est énoncée par la DUDH : un être impersonnel, abstrait, considéré indépendamment des caractéristiques particulières qui nous définissent dans la vie réelle – sexe, couleur, race, etc. – : conception universaliste de l’individu, tous les êtres humains sont définis à partir de ce qu’ils ont de commun – conscience, raison – et se voient attribuer des droits identiques.
= modèle démocratique de la France, où l'on peut revendiquer le droit à l'indifférence – c'est-à-dire le droit à ne pas être différencié, pour ses opinions, sa religion, son orientation sexuelle – qui débouche sur une indifférence des droits – c'est-à-dire une attribution des droits et des devoirs, identique pour tous ; d'où laïcité, liberté d'expression, mariage pour tous.

2 – la deuxième repose sur une représentation de l’individu qui donne la priorité à ce qui le définit comme personne particulière, en-deçà des qualités générales de tout être humain : culture, opinion politique, religion, mais aussi handicap, différences sexuelles, etc. – : conception relativiste de l’individu, qui débouche sur des droits différents.
= modèle démocratique de l'Angleterre, où l'on peut revendiquer le droit à la différence – c'est-à-dire le droit à être différencié, en raison de sa religion, de son orientation sexuelle, de sa culture – qui débouche sur une différence des droits – c'est-à-dire sur une attribution des droits et des devoirs différents selon l'appartenance à telle ou telle communauté.

On croit souvent qu'on a tout dit quand on prononce le mot «démocratie» ; en vérité, les démocraties réelles sont très diverses – sur les plans économique, social, religieux – et elles ne sont jamais totalement satisfaisantes ; les institutions internationales montrent combien il est difficile à des démocraties de s'entendre pour déterminer des politiques communes.
= mais ceci n'est un échec que pour qui n'a pas compris que la démocratie est une utopie ; non pas au sens où elle serait imaginaire, idéale, impossible à réaliser ; mais au sens où elle est toujours à inventer, à réinventer, et où c'est le mieux qui puisse lui arriver – lorsqu'une démocratie est soi-disant l'accomplissement de la liberté et de l'égalité, elle est dite «populaire» ; mais alors, elle n'est ni démocratique, ni populaire.

 

Jean-Luc Nativelle          Janvier 20217

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Published by sophia - dans leçons
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