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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 17:00

J’aurais aimé poursuivre notre discussion d’hier soir sur la philosophie morale de Kant. Mon observation était la suivante sur laquelle tu as tiqué : Kant fait reposer sa philosophie morale sur un fondement non philosophique, mais religieux et non argumenté rationnellement. Kant sort de la philosophie pour tenter de justifier sa croyance religieuse (Leibniz aussi d’ailleurs). Dans La religion dans les limites de la simple raison, il va tenter de montrer que le christianisme n'est pas seulement une religion révélée mais également une religion naturelle, c’est-à-dire en droit, universelle et mondiale : chaque homme, quelles que soient son époque et sa société, et pour autant qu’il soit doué de raison, peut reconnaître que les principes moraux enseignés par le christianisme sont identiques à ceux que sa raison pratique lui dicte. Kant cherche à légitimer sa philosophie morale sur l’autorité du christianisme. Sur le plan philosophique, qu’importe après tout que la morale soit ou non celle d’une religion institutionnelle, fût-ce la religion dominante à laquelle il accorde une prééminence et une exclusivité en matière de morale. Il écrit : “Il n’existe qu’une religion (vraie)”. Kant fait également preuve d’une précipitation peu philosophique lorsqu’il écrit : "J’admets premièrement la proposition suivante, comme principe n’ayant pas besoin de preuve, tout ce que l’homme pense pouvoir faire, hormis la bonne conduite, pour se rendre agréable à Dieu est simplement illusion religieuse et faux culte de Dieu". Ce qu’il affirme presque explicitement, c’est que la bonne conduite d’un homme le rend agréable à Dieu. Voilà certes une proposition qui aurait besoin de preuve, si cela était possible. A vrai dire, il peut sembler au contraire que l’idée d’un Dieu sensible aux comportements humains a quelque chose d’irrespectueux.

Cordialement.

J.F. Boyer

Eléments de réponse.

Salut Jean-François,

Ton propos mérite attention et je vais essayer d’y répondre mais sans prétention, n’étant pas un spécialiste de Kant. Par ailleurs, plusieurs interprétations sont évidemment possibles à défaut d’être acceptables, cf. celle de M. Onfray qui transforme le philosophe prussien en pré-nazi, sous prétexte que lors de son procès à Jérusalem, Eichmann a cité Kant et sa philosophie du devoir. Si je comprends bien, ta question est celle de la relation entre la morale telle que Kant cherche à la fonder (Critique de la raison pratique, Fondement de la métaphysique des mœurs sont les textes essentiels et bien sûr le texte sur La religion dans les limites de la simple raison) et la religion. Cette dernière offre-t-elle ce socle sur lequel la morale repose en ultime ressort selon Kant ? En clair, y a-t-il une autonomie de la morale ?

Ce sujet mériterait que Sophia s’en empare lors d’une soirée. Il est certain que Kant hérite de cette question qui est au cœur de la réflexion des penseurs du 18ème siècle. Par exemple Diderot a écrit de nombreux textes sur cette question qui chez lui prend la forme de celle des athées vertueux. Peut-on agir moralement si l’on est athée ? La religion a toujours en effet été associée, à un titre ou à un autre, à la morale. Peut-on penser la morale indépendamment de la question de la religion ?

Cette question est ancienne, en effet, on peut la voir évoquée par Platon dans La République au livre 2. Platon y critique la croyance qui considère que la religion est garante de la moralité. Un homme sans religion serait de ce fait dangereux dans la mesure où n’ayant aucune crainte d’un quelconque châtiment divin, il pourrait s’autoriser des actes immoraux. Un homme, selon cette croyance ancestrale, ne peut trouver en lui la force de respecter les lois et de la cité et de la morale. Platon, par l’intermédiaire de son frère Adimante, conteste une telle représentation avec une argumentation très proche en fait de celle de Kant. Ce qui importe, c’est la qualité de l’esprit, son intention. Il faut donc distinguer superstition et religiosité comme nous invite à le faire Jean-Michel Muglioni dans La philosophie de l'histoire de Kant, 1993, PUF.

Ma lecture de Kant me conduit à affirmer qu’il pense l’autonomie de la morale mais que cela ne signifie pas pour autant qu’il est athée. La question de la religion l’occupe, évidemment, c’est un piétiste de culture familiale, mais il me semble que son entreprise de fondation de la morale le conduit à l’affranchir de la religion, et notamment de la question du salut de l’âme. La morale selon Kant a surtout un rapport à la raison et si critique il y a c’est sur ce terrain qu’il faut la produire plus que sur celui de la religion.

Allons à l’essentiel. Quel est l’argument décisif, à mes yeux, qui m’autorise à considérer que la morale et la religion doivent être soigneusement séparées si l’on veut comprendre la philosophie de Kant ? (Cf. la première phrase de la préface à La religion…, La pléïade)

Le croyant a un intérêt pour le salut de son âme, il conditionne ses actions ici-bas en fonction de cette fin. Or est morale, selon Kant, l’action qui est désintéressée. Ce qui donne une valeur morale à l’action (rendre l’argent prêté, ne pas mentir, respecter autrui etc…) c’est justement que le motif qui pousse à agir n’est en aucun cas l’intérêt personnel, quel qu’il soit. Ne pas mentir par intérêt ne confère pas à cet acte une teneur morale comme dit Kant (Cf. Fondement de…). Par extension, bien me comporter en espérant une récompense future, par exemple le salut de mon âme, ne peut être moral. Certes, dit Kant, c’est mieux que de faire du mal à son prochain, mais ce n’est pas pour autant moral. De même, il affirme qu’on ne peut fonder la morale sur les sentiments, contre Hume et Rousseau. La morale est donc autonomisée, elle ne peut à ses yeux ni reposer sur la connaissance de Dieu ni sur l’affectivité à l’égard de l’autre (en effet, si je n’aime pas mon prochain, si je n’ai ni sympathie (Hume) ni pitié (Rousseau) pour lui, dois-je pour autant ne pas le respecter ?.

Comme tu le sais, ce qui compte pour le philosophe Kant, c’est le motif qui nous pousse à agir et la qualité intrinsèque de ce dernier (Comment tu agis ?). La morale concerne le sujet dans son for intérieur qui doit revenir à lui et se demander ce qui l’anime véritablement au moment de l’action qui implique autrui. N’est-ce pas au final mon intérêt qui me préoccupe vraiment ? Au contraire, n’est-ce pas la considération de la loi morale qui va déterminer mon acte, abstraction faite de toute forme d’intérêt personnel ? Dans ce cas, ce qui motive mon acte est le pur respect pour la loi. Je ne mens pas…parce qu’il ne faut pas mentir, alors même que ce serait mon intérêt de le faire. Il y a une dimension fortement sacrificielle dans l’action véritablement morale selon Kant. Seul un être doté d’une raison (ici la raison pratique) peut ainsi s’arracher à la nature et introduire un acte proprement désintéressé, c’est-à-dire un acte qui trouve son fondement dans la raison, instance qui permet selon le philosophe de se donner à soi-même sa propre loi. De ce point de vue, la morale dans son principe s’oppose à la nature. Pour Kant, c’est parce que je peux m’arracher à la loi de la nature (ici la logique de l’intérêt personnel) que je peux m’élever à la loi morale et en faire le principe de mon action, ce qu’un animal par définition serait incapable de faire, déterminé totalement par la nature comme il l’est. La croyance religieuse, comme tu le vois, n’intervient aucunement et au contraire, en intervenant, elle ôterait toute «pureté» à l’action morale (si je veux assurer mon salut alors je dois agir moralement, conformément à la volonté divine, ce qui à proprement parler est immoral).

L’homme éthique est celui qui fait preuve de réflexivité, s’interroge sur la qualité de son intention, sur les motifs qui déterminent sa volonté, sur la maxime d’action qui le pousse à agir, il cherche alors à universaliser cette dernière. Il s’agit alors de traiter autrui non comme un simple moyen mais comme une fin en soi. L’autre et moi-même, nous ne sommes pas des choses, instrumentalisables à volonté, sans limites.

J’ai des devoirs à l’égard de l’autre comme de moi-même selon Kant. La loi morale, fondée en raison et non dans une quelconque transcendance divine (de toute façon chez Kant, une connaissance de Dieu est impossible comme du reste la réfutation de son existence), m’oblige, s’impose à moi sous la forme du devoir de respect (respect de ma propre dignité ainsi que celle de l’autre). Pour Kant il y a là une expérience qui prend la forme d’un «fait»de la raison et son entreprise philosophique consiste à en dégager les conditions de possibilité.

Qu’en est-il alors de la religion ? Bien évidemment, Kant est un chrétien et ne professe aucun athéisme quand bien même sa philosophie peut servir un certain athéisme dans la mesure où la question de l’existence de Dieu est de l’ordre de l’indécidable. Mais l’athée doit cependant entendre l’autre terme de l’alternative, à savoir qu’on ne peut prouver certes ni que Dieu existe mais aussi ni qu’il n’existe pas. (De ce point de vue, ton exigence de preuve dans ce domaine me parait discutable : nous parlons justement d’un domaine qui échappe à une logique de preuve). La métaphysique n’est pas une connaissance car elle conduit la raison sur des chemins qu’elle ne peut emprunter du fait de ses limites. Il y a donc un domaine qui est celui de la foi, un domaine hors de toute connaissance possible, assurément, mais non pas hors de toute pensée.

La religion, a quoi bon alors ? Pour Kant, une église avec ses rituels, ses textes, ses lectures  est un moyen pour le croyant d’accéder à l’intention morale pure. C’est le sens à donner à la phrase que tu cites, extraite de La religion dans les limites de la simple raison : la vraie religion incite à agir moralement sans conditionner son action à l’idée d’une quelconque récompense, sinon cela devient du fétichisme, indice d’un faux culte, pure superstition. La religion est ainsi conçue comme un vêtement extérieur de l’intériorité morale. Le véritable sens de la religion se situe donc dans la religion intérieure, expression de la raison pratique. La religion traditionnelle relève de ce que Kant appelle le symbole.

L’homme pleinement moral, si tant est qu’un tel homme puisse exister, peut se passer de ces symboles qu’offrent les diverses églises qui apparaissent comme les éléments de superstition pour l’homme non éclairé. La religion est selon l’expression de Philonenko, «un complément à l’éthique». C’est du reste cette position d’une autonomie de la morale qui aboutira à la censure de La religion dans les limites de la simple raison. Pour citer une des notes de Philonenko à propos de La religion «Si la religion est édifiée à l’intérieur des limites de la simple raison, elle se confond avec la morale…» La Pléïade, T3, pp. 1359. Le traducteur de Kant affirme : «Ici se trahit le malaise de l’ouvrage entier » en ajoutant : «En revanche si elle est plus et autre chose, les limites de la simple raison sont dépassées».

Je m’arrête là.

Cordialement.

Pierre Breton

Merci pour ta réponse argumentée. Je partage ton avis sur beaucoup de points mais il n’empêche que je trouve quelques incohérences dans le raisonnement philosophique de Kant en ce qui concerne la morale. Kant soutient qu’on ne peut ni connaître Dieu, ni démontrer que l’âme est immortelle mais paradoxalement, il affirme que, du point de vue pratique, et en ce qui concerne nos actions, l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme sont aussi nécessaires qu’elles sont indémontrables. Alors si Dieu ou l’âme sont inconnaissables, comment pourraient-ils être dignes de croyance et doués d’efficacité sur le plan pratique ? Ou, inversement, si ces entités nous permettent de réaliser certaines actions, peut-on affirmer qu’elles sont inconnaissables ?

En résumé si la morale de Kant, ne se fonde pas sur la religion mais sur l'autonomie de la volonté, elle est en grande partie basée sur les prétentions morales et le système éthique de la religion catholique s’appuyant sur des croyances non fondées. Même si pour Kant, Dieu, la liberté de la volonté et l'immortalité de l'âme ne sont pas du domaine de la connaissance, ce sont des postulats nécessaires à la raison pratique en tant qu'exigence rationnelle de la morale. L’existence de Dieu reste pour lui une nécessité morale.

J’estime quant à moi que la morale possède un caractère personnel appelée conscience et je n’ai pas besoin de Dieu ni des commandements religieux. Il y a des principes éthiques universels auxquels on peut se référer.

Cordialement

J.F. Boyer

Salut Jean-François,

Par tes remarques, auxquelles se joignent les miennes, mon idée d’une pensée qui fait le détour par celle de l’autre pour s’éprouver me semble se confirmer…

Si on accepte que Kant par sa philosophie de la raison pratique tend à autonomiser le champ de la morale, il va sans dire qu’il est un maillon d’une longue chaîne qui conduit à l’autonomisation complète, si cela du moins est possible, de la morale. Ce faisant, il est de bon sens de se dire qu’il pense, lui aussi, avec les questions telles qu’elles se posent en son temps, il est porteur d’une tradition dont il ne peut totalement s’extirper, d’où le sentiment, lorsqu’on le lit, d’un engoncement de sa pensée dans des considérations qui nous paraissent, aujourd’hui, pour le moins désuètes. 

Par exemple à propos de l’immortalité de l’âme. En effet, ce concept est par nature problématique et pourtant on le retrouve tout au long de l’histoire de la philosophie. N’est-ce pas, chez Kant, un élément qui confine à l’irrationalisme ? Un impensé qui surgit au sein d’une philosophie qui se veut rationnelle ? Au fond sa philosophie n’est-elle pas une théologie à rebours comme l’affirme Schopenhauer ?

En réalité, si l'on en croit l'interprétation de A. Philonenko, il tente par ce concept de répondre à Herder, son contemporain, qui dans sa philosophie de l’histoire estimait problématique qu’un individu puisse être vertueux sans, dans le temps de sa vie, observer le progrès des hommes. La mort, en effet, interdit à l’individu de participer au progrès du genre humain. Dans La critique de la raison pratique, il fait ainsi le postulat de l’immortalité de l’âme qui lui permet de penser un progrès de l’homme comme espèce, donc dans un temps infini, celui qui garantira aux humains de développer leurs talents et de donner un sens à leur existence (sens défini par la raison pratique). De ce point de vue, quiconque pense le progrès de l’homme dans l’histoire postule une forme d’immortalité de l’âme, expression désuète pour penser l’idée d’une fin de l’histoire dans une perspective relativement optimiste dans la mesure où elle parie sur le progrès moral de l’homme. On ne peut penser le sens de l’existence de l’homme dans le cadre de l’existence de l’individu. Il faut s’élever au niveau de l’espèce, c’est-à-dire du temps infini. Pour affirmer tout cela, je m’appuie sur une lecture du livre de Philonenko, L’œuvre de Kant, tome second, Vrin -1981-. Le sens de l’entreprise de Kant est bien de réfléchir au sens de l’existence de l’homme, or ce sens est d’essence morale et la question est pour lui de savoir comment la moralité est possible dans la nature. Les postulats lui permettent de penser cet accord entre les exigences de la raison pratique et la nature. La question est alors de savoir si une telle entreprise nous parle encore, deux siècles après Kant. (Cf. de ce point de vue Lévinas qui reprend la question éthique).

L’essentiel, je crois, est de ne pas transformer la pensée de Kant en pensée dogmatique. D’où l’importance de la notion de postulat. Le sujet qui pense ne peut penser sans postulat, idée indémontrable et cependant nécessaire justement pour penser. Simplement il faut désubstantialiser ces idées pour en faire des méthodes de penser. La liberté chez Kant est je crois de cet ordre. Si je veux penser l’acte moral, comment ne pas postuler l’idée de liberté ? Cette dernière n’est qu’une Idée de la raison qui permet de penser l’homme autrement que comme une chose ou un animal. De même pour l’Idée de Dieu.

Enfin, même un athée peut reconnaître qu’une part des conceptions modernes de l’homme proviennent pour une part du christianisme. Qu’est-ce que la déclaration des droits de l’homme si ce n’est une conception laïcisée de l’héritage chrétien ? Je crois que Kant a aidé les modernes a laïciser leur héritage religieux.

Décidément, je suis bavard, mais comment faire autrement lorsque le logos nous sollicite ?

Bien à toi.

Pierre

Discussion intéressante et je partage ton analyse sur tous les points sauf le dernier : car s’il est indéniable que notre culture est imprégnée du christianisme, elle l’est aussi du judaïsme et de la culture gréco-romaine. Je pense aussi que c’est plus l’humanisme de la Renaissance que le christianisme qui a été le grand introducteur de la conception moderne de l’humanité. (Les doctes de l’Eglise n’ayant toujours fait que s’y opposés au nom de la Tradition allant jusqu’à brûler l’imprimeur athée Dolet en 1546). Heureusement : le monde gravite aujourd’hui autour de l’Homme comme tout gravitait autour de Dieu dans la vision antérieure de l'Occident.

Cordialement.

J.F. Boyer

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Published by sophia
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