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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 18:01

 

 

Voyager renvoie, convenons-en, à une expérience humaine assez banale. Qui, parmi nous, n’a jamais vécu peu ou prou cette expérience ? Il peut s’agir d’une expérience brève, quelques jours, dans une région voisine de la nôtre ou du moins dans notre propre pays. Ou bien il peut s’agir d’expériences plus longues, quelques semaines à quelques mois, hors de nos frontières, en Europe ou sur d’autres continents. De telles expériences varient non seulement en fonction de leurs fréquences (on voyage exceptionnellement ou bien on enchaîne les déplacements), de leur durée, des distances, mais aussi en fonction des objectifs (la nécessité, le simple plaisir, la connaissance,…), des moyens de déplacement utilisés. Ainsi le voyage de l’exilé fuyant sa patrie n’a-t-il pas le même goût que le voyage de qui se déplace par plaisir. De même une marche à pied de plusieurs centaines de kilomètres durant plusieurs semaines n’est-elle guère comparable à un périple en voiture, un vol transatlantique, etc.

Nous voyons bien d’entrée de jeu que cette expérience du voyage, pour banale qu’elle puisse être, se décline de bien des façons en renvoyant à des moyens mais aussi à des objectifs fort divers selon les personnes, les époques, les cultures. D’où une première question : qu’est-ce que voyager veut dire exactement ? Tout déplacement peut-il être considéré comme un voyage ? Errer est-il véritablement la même chose que voyager ? Le tourisme (surtout au stade industriel) est-il assimilable au voyage ? Voyager n’a-t-il pas en outre d’autres significations, plus figurées cette fois ?

Une fois envisagés ces différents sens du mot «voyager», une autre question peut être abordée, celle des raisons poussant les hommes à voyager. Si certaines sont aisées à saisir, parce que relevant notamment de l’ordre de la nécessité (le nomadisme, l’exil…), d’autres se montrent plus malaisées à appréhender. Considérant par exemple le seul cas du voyage d’agrément, la question se pose de savoir quelles motivations y poussent autant de gens (et, a contrario, conduisent aussi pas mal d’autres à ne pas s’éloigner de chez eux !) : le goût de l’aventure, le désir de rompre avec un quotidien ennuyeux, la curiosité, l’envie de se perdre ou au contraire de se retrouver… ? Extrême diversité des raisons de voyager mais, au-delà de cette diversité peuvent être entrevues quelques grandes tendances pas totalement étrangères à des références culturelles et historiques.

Reste enfin à s’interroger sur le voyager lui-même, son avant, son pendant, son après. Nous référant dans cette ultime étape à la seule catégorie du voyage d’agrément (la plus partagée), nous essaierons d’en faire modestement une approche phénoménologique : les attentes du voyageur avant le départ, les modes de déplacement et les plaisirs propres au voyage, le retour et notamment la reconnaissance par les autres de notre expérience à travers le récit, sous diverses formes, que nous cherchons à en faire.

CE QUE VOYAGER VEUT DIRE

L’étymologie latine (viaticum = voie) ne nous apprend pas grand-chose sinon que voyager c’est suivre un chemin, une voie. Le dictionnaire quant à lui définit ainsi «voyager» : se déplacer en parlant d’une personne qui se rend en un lieu assez éloigné. Voyager, ajoute le même dictionnaire, c’est faire des voyages, soit aller en différents lieux pour voir du pays. De telles formules nous laissent un peu sur notre faim ! Qu’entendre au juste par se rendre en un lieu assez éloigné ? L’éloignement par rapport à notre point de départ serait censé être un critère définissant le fait de voyager mais ce critère est bien imprécis et relatif. A partir de quoi juger qu’il y a assez d’éloignement ?

S’il faut mesurer cet éloignement en kilomètres on peut comprendre que cette distance dépend pour une part du moyen utilisé pour se déplacer. 50 ou 100 kms en TGV ou en voiture ne font pas nécessairement un voyage. En revanche, franchir cette distance à pied n’est plus une simple promenade, c’est déjà un voyage, d’autant qu’il nous faudra peut-être trois à quatre jours pour parcourir cette distance. Si, pour mon travail par exemple, il me faut prendre chaque matin l’avion entre Lyon et Bordeaux et, chaque soir revenir à Lyon par le même moyen, j’aurais certes parcouru presque 1000 kms mais aurais-je pour autant voyager ? En revanche, partir de chez soi deux à trois semaines pour aller parcourir une région, visiter un autre pays que le sien, cela ressemble davantage à ce que nous entendons par voyager.

Retenons cette première idée encore floue : voyager peut être défini par ces deux critères, éloignement et durée, en précisant toutefois :

Cet éloignement n’est pas objectivement mesurable car relatif notamment aux moyens de déplacement mis en œuvre. D’autre part cet éloignement ne concerne peut-être pas seulement la distance spatiale mais il concerne également la distance culturelle, géographique entre mon monde et celui dans lequel je me rends. Éloignement culturel : mœurs, langues, conceptions du monde, etc. sont très différentes de ce que je vis habituellement. Éloignement géographique : paysages, climat, faune, flore, etc. sont aussi très différents. Par exemple, le seul fait de traverser la Méditerranée pour se rendre dans une région du Maghreb est davantage une affaire de distance culturelle et géographique qu’une affaire de kilomètres. Nous pouvons aussi parcourir des milliers de kilomètres et nous retrouver dans un environnement urbain, social, culturel identique au nôtre (mêmes repères, mêmes habitudes, etc.), effet d’une mondialisation produisant une standardisation des modes de vie.

Cette durée n’est pas non plus objectivement mesurable. Les moyens techniques modernes ont moins aboli les distances que le temps mis à les parcourir. Les hommes d’affaire prenant quotidiennement l’avion passent peu de temps pour parcourir des milliers de kilomètres. Mais quand nous parlons de tels déplacements pouvons-nous encore parler véritablement de voyage sauf à réduire celui-ci au simple déplacement dans l’espace. En revanche les cinq heures que dure le trajet aérien de l’homme d’affaires n’ont rien à voir avec la même durée vécue chaque jour par le marcheur avançant vers St Jacques de Compostelle.

Récapitulons : tout déplacement d’une personne ne saurait être assimilée au fait de voyager. Voyager suppose un relatif éloignement entre le monde que quitte le voyageur et celui dans lequel il se rend. Cet éloignement, dans tous les sens du terme, semble être renforcé par le temps que dure cet éloignement. En ce sens, une promenade n’est pas un voyage.

Mais pour mieux cerner encore ce que voyager veut dire poussons un peu plus loin l’analyse. Voyager c’est donc quitter son lieu de vie, s’en éloigner assez pour gagner d’autres lieux bien différents mais c’est aussi revenir (ou du moins le souhaiter) à son point de départ. Pas de véritable voyage semble-t-il sans retour ou du moins désir de retour. Ainsi Ulysse est-il l’un des premiers modèles littéraires de voyageur. Loin de chez lui pendant des années, son odyssée finit par le ramener à Ithaque. Les naturalistes européens, nombreux au 19è siècle, partent au bout du monde, souvent pour plus d’un an, afin de découvrir une faune, une flore non encore inventoriée, mais avec l’intention de revenir chez eux, d’y ramener toutes sortes de spécimens, de donner des conférences, d’écrire des livres. De même le simple voyage d’agrément, aussi long soit-il, suppose-t-il un retour chez soi. Pas de voyage au vrai sens du mot sans retour.

C’est précisément ce qui distingue voyager d’errer, voyager de vagabonder. L’errance a les apparences du voyage mais s’en distingue car elle n’a pas d’autre but que le perpétuel déplacement, sans point d’attache véritable et ne vise aucun retour. D’où l’idée que l’errance ait pu être conçue comme une manière de châtiment (cf. la légende du Juif errant). Le nomadisme, dans cette perspective, n’est pas de l’ordre de l’errance mais bien du voyage. Les peuples nomades ont été et sont encore pour certains d’entre eux des peuples voyageurs. Leurs déplacements se font selon des itinéraires réguliers impliquant, selon les saisons et les activités, le retour périodique dans certains lieux (campements, oasis, etc.).

A côté de l’errance, du vagabondage, il y a aussi ces tentatives vécues par certains de fuir vers cet Ailleurs qui les fascine. Ils veulent perdre leur identité en se coulant complètement dans un modèle culturel radicalement étranger au leur. On peut penser par exemple à cet aventurier et écrivain anglais, T.E. Lawrence (le fameux Lawrence d’Arabie), tellement fasciné par la culture et le mode de vie des Bédouins qu’il désirait être Bédouin parmi les Bédouins. Il s’agit là d’un voyage mais sans retour (mais est-ce bien encore un voyage ?), ou, si retour il y a, il est le signe d’un échec, comme dans le cas de Lawrence.

Voyager c’est donc bien s’éloigner mais pour revenir, ou du moins souhaiter revenir.

Une autre confrontation peut aussi nous aider à préciser ce que voyager veut dire : celle du tourisme et du voyage.

Concernant le mot «tourisme» le dictionnaire indique : le fait de voyager, de parcourir pour son plaisir un lieu autre que celui où l’on vit habituellement. Le mot vient de l’anglais tour = voyage. Il se répand au 19è siècle, même si la réalité qu’il désigne existe depuis bien longtemps. En ce sens Montaigne fait déjà du tourisme. Une cure thermale est pour lui un prétexte pour parcourir à cheval une partie de l’Europe, pour le plaisir.

Au 19è siècle le tourisme désigne en effet ni plus ni moins que le voyage d’agrément. Il n’a pas encore cette connotation négative qui aujourd’hui s’attache au mot du fait que le tourisme est devenu une industrie. Le voyage touristique est donc à l’origine une catégorie particulière de voyage. Il se distingue d’autres catégories par le but recherché : le plaisir. Là où d’aucuns voyagent dans un but commercial, ou bien dans une perspective religieuse (le pèlerinage), soit encore dans un but professionnel (l’artiste qui fait une tournée), les touristes, eux, voyagent pour se faire plaisir, ce plaisir étant souvent lié à la curiosité, à la découverte. On s’intéressera plus avant à la nature de ce plaisir dans la dernière étape de cet exposé.

L’émergence du tourisme n’est pas étrangère à la montée en puissance de la bourgeoisie européenne et avec elle du temps libre. Ainsi, dans les Mémoires d’un touriste, Stendhal raconte-t-il ses périples, notamment sur les coches d’eau qui à l’époque descendaient la Loire jusqu’à Nantes. C’est tout autant en touriste qu’en artiste que le peintre Turner emprunte le même itinéraire dont témoigne une série de lithographies.

Ajoutons que nos propres expériences de voyage relèvent le plus souvent de ce tourisme. Que nous prenions notre voiture pour descendre à notre rythme jusqu’à Carcassonne pour visiter la cité médiévale, ou que nous poussions jusqu’à Barcelone pour admirer les folies de Gaudi et goûter aux longues nuits catalanes, c’est dans tous les cas le plaisir de l’inconnu et de la découverte qui motive nos déplacements.

Mais, de même que la gastronomie peut être pervertie par la cuisine industrielle, le voyage touristique (au sens premier du mot) peut être perverti par l’industrie touristique. Ce qui, dans le voyage, subsiste de l’esprit de liberté, d’improvisation et de relative aventure, ne risque-t-il pas de disparaître avec cette marchandisation à tout va des paysages, des monuments, des circuits, bref avec cette mise en œuvre d’une multitude de dispositifs (transports, visites, hébergements, activités…) destinés à capter une clientèle tout en vidant de son authenticité ce qu’aspire à découvrir le simple voyageur. D’où cette connotation négative attachée à des expressions comme : pièges à touristes ou destinations touristiques dans lesquelles nous comprenons que le tourisme est quelque chose de fabriqué, d’artificiel, tout juste destiné à être vendu comme un simple produit. On pense à ce propos à ces fêtes pour touristes où danses et costumes folkloriques sont mis en avant alors qu’ils ne correspondent plus depuis longtemps au mode de vie de tel ou tel groupe ethnique.

L’industrie touristique vend des voyages comme des produits. Ainsi des groupes entiers achètent-ils des formules tout compris pour découvrir Paris en deux jours, les châteaux de la Loire en trois, etc. Le spectacle, dans Paris, de ces groupes de touristes étrangers, souvent hébétés et fatigués, prenant les mêmes photos aux mêmes endroits, ballottés entre les cars panoramiques et les bateaux-mouches, témoigne de cette rupture entre voyage et tourisme. Encore que cette frontière puisse être faussement brouillée comme dans ces agences de tourisme vous offrant des formules personnalisées de voyage pour vous emmener là où ne vont pas les touristes ! Même involontaire ironie dans les pages de ces guides de voyage vantant des lieux à l’abri de la fréquentation touristique !

De là cette nécessaire distinction entre tourisme organisé, vendu, géré…) et voyage. Là où le touriste reste l’otage d’une organisation marchande qui dicte les itinéraires à suivre, ce qu’il faut voir, la durée des étapes, en bref qui choisit à la place du client (même cette fameuse ½ journée libre !), le voyageur, lui, choisit les lieux, le temps qu’il désire consacrer à telle ou telle curiosité, voire même les réalités non «touristiques». Ce qui rend le voyage plus exigeant tout en permettant une autre approche, plus personnelle et plus approfondie de telle culture, de tel paysage, etc. En voyageant seul ou en couple, en utilisant les transports en commun locaux, en essayant –parfois tant bien que mal– d’échanger avec les habitants du lieu, en pourvoyant à ses propres besoins, on est amené à percevoir d’un pays davantage encore que ses éventuels monuments, autre chose que ces clichés souvent éculés circulant à propos de tel ou tel pays. En somme le voyageur crée lui-même une bonne partie de son voyage là où le touriste (l’otage de l’industrie touristique) achète une formule, un produit, ce qui probablement le rassure mais le fait passer à côté du plaisir de l’inconnu, de la découverte personnelle, du contact humain, de l’altérité vécue comme source de questionnement sur soi-même et sa culture.

Reste le ou les sens figurés, car voyager fait depuis longtemps image.

L’image renvoie notamment à l’existence. Celle-ci serait comme un voyage qui, de la naissance à la mort, nous ferait passer par différentes étapes. Cette contingence de l’existence fait de nous des voyageurs, des êtres de passage. Assimilation du temps de l’existence à de l’espace que nous traverserions. Voyage sans retour ? Tout dépend de la conception que nous avons de l’existence et de la mort. Si la mort est anéantissement alors l’existence est un voyage dont le terme est un retour au point de départ, le néant. Elle est en revanche un voyage sans retour une fois la mort conçue comme passage vers autre chose.

La mort elle-même est aussi traditionnellement comparée à un voyage, le dernier voyage disons-nous parfois. Ce voyage est imaginé comme une traversée. La mythologie grecque parle du fleuve des Enfers. Un passeur aide les âmes des morts à traverser. Schubert compose un cycle de lieder le voyage d’hiver qui représente le compositeur lui-même en marche vers la mort.

Nous parlons aussi de voyager dans le temps. L’histoire, par exemple nous ferait voyager dans le passé. Là encore le temps est comme transformé en espace que l’on pourrait parcourir. Lisant un historien comme Michelet nous voici comme transportés, et par la grâce d’un style et par des connaissances, au cœur de la Révolution de 1789. Mais l’historien n’est pas le seul à nous faire voyager dans le temps. L’imagination, avec le soutien des poètes, des romanciers, nous donne l’impression de voyager d’une époque à une autre, d’un lieu à un autre (les écrivains voyageurs), voire d’explorer l’avenir (les auteurs de science-fiction). En réalité c’est notre esprit qui nous donne la faculté de nous arracher à l’immédiateté du réel, de prendre ses distances à son égard. Voyager par l’esprit, tel est le pouvoir de l’homme.

La philosophie a pu être comparée à un voyage, un long cheminement par lequel, notamment dans la perspective platonicienne, l’apprenti philosophe doit quitter les fausses certitudes attachées à l’opinion pour pouvoir s’élever progressivement vers la contemplation des Idées. Ce n’est qu’une fois entrevu le monde des essences qu’il peut revenir, instruit de ses illusions, pour instruire les autres et les aider à prendre leurs distances avec le monde trompeur des sensations et des préjugés.

Il y a, dans chaque grande philosophie, une sorte de voyage initiatique, un cheminement par lequel le philosophe commence par se déprendre de ses erreurs pour découvrir une vérité d’une tout autre nature, comme un voyageur qui, au contact d’une autre civilisation que la sienne, commence à prendre une distance suffisante pour relativiser ses propres repères culturels. Philosophies, sagesses, spiritualités ont souvent si bien compris que leur démarche était assimilable à un voyage qu’elles ont pu faire du voyage (au sens propre cette fois), un moyen d’initiation, de formation. Cette idée sera exploitée plus avant un peu plus loin.

C’est d’une manière générale non seulement l’image du voyage mais aussi tout un vocabulaire qui s’y rapporte (chemin, cheminement, étape, exploration, visite, etc.) que l’on convoque pour décrire la démarche de l’esprit qui cherche. Le terme de « méthode » renvoie étymologiquement à l’image d’un chemin que l’on suit, d’un chemin balisé dont les repères nous aident à avancer dans la compréhension d’une idée, d’un phénomène. L’esprit est un grand voyageur.

Sans doute ne sommes-nous parvenus qu’à éclairer un peu la signification du mot «voyager» sans pouvoir toutefois prétendre l’enfermer dans quelque définition figée.

POURQUOI VOYAGER ?

Nous pouvons voyager pour des raisons très variées. Pas facile dans cette perspective de distinguer quelques grands types de voyages. Deux catégories peuvent néanmoins nous aider à y voir un peu plus clair : la nécessité (ou le besoin) : nous ne pouvons faire autrement que voyager ; le désir : nous voyageons par plaisir ou du moins pour une satisfaction ne relevant en rien de la nécessité vitale. Ces deux catégories peuvent en recouper deux autres : la culture –nos objectifs, nos destinations dépendent de l’époque, de la société- ; l’individualité –chacun a des motivations qui lui sont propres.

Voyager peut relever de la nécessité. Il y va de la survie d’un groupe ou d’un individu.

Ainsi, à ses débuts, l’humanité est-elle nomade. Sa survie passe par la chasse et la cueillette. Les déplacements sont alors absolument nécessaires pour protéger les ressources en gibier et en végétation consommable. Selon le contexte éco-géographique de tel ou tel groupe, celui-ci est contraint de voyager en fonction des saisons et des déplacements du gibier.

La découverte de l’agriculture qu’on situe au néolithique (5000 av. J.C.) va modifier ce premier schéma. Une partie de la population va se fixer dans des foyers, puis des cités qui vont être à l’origine de grandes civilisations. Est-ce pour autant la fin des peuples voyageurs ? Non car notamment avec la domestication et l’élevage va se développer le pastoralisme qui, durant des millénaires, va structurer certains groupes, les Mongols, les Touaregs par exemple. Ce pastoralisme va aussi subsister de façon marginale presque jusqu’à aujourd’hui dans les sociétés industrialisées sous la forme des transhumances des bergers et de leurs troupeaux. Le nomadisme concerne également le commerce. Sur des parcours de quelques milliers de Kms (la Route de la soie, du sel, etc.) des caravanes vont transiter afin d’acheminer des marchandises.

Dans cette confrontation sédentaires/nomades, ces derniers vont être progressivement les grands perdants. Les Empires puis les États nés de la sédentarité vont, avec leurs institutions de contrôle, leurs frontières, s’accommoder de plus en plus mal de ces groupes habitués à circuler sans tenir compte notamment des frontières politiques. On pense à l’exemple des Touaregs dans les pays sahariens ou, plus près de nous, des Rom. La liberté de circulation des peuples voyageurs se trouve entravée par les contraintes propres aux États, notamment celle de pouvoir contrôler ses citoyens. En outre, les évolutions économiques modernes ont marginalisé quand elles n’ont pas fait totalement disparaître certains peuples nomades.

Autre aspect de cette confrontation sédentaires/nomades : la perception des seconds par les premiers, peu positive. Les nomades passent pour un peu inquiétants, étrangers et étranges. Certains pouvoirs (la divination par exemple) un peu dangereux leur sont attribués mais en même temps leur réputation n’est guère brillante. Le seul fait d’être des voyageurs, donc des étrangers mais aussi des êtres dont l’identité est mouvante et peu sûre, les rend suspects. Le voyageur fascine et fait peur. A noter au passage que le premier crime que relate la Bible est celui perpétré par un sédentaire (Caïn) contre un nomade (Abel).

Autre cas où voyager relève de la nécessité, l’exil, qu’il soit politique, économique, climatique. Des hommes se voient contraints de quitter leur pays du fait de répressions raciales, religieuses, de révolutions politiques, etc. Ou bien encore d’autres sont contraints de fuir leur pays sous la pression de la misère, de la faim. D’où ces voyages forcés, nombreux à notre époque, touchant des personnes prêtes à prendre tous les risques pour échapper à une menace de mort et gagner des horizons plus sûrs. Selon le contexte historique certaines destinations peuvent devenir pour ces émigrants de véritables terres promises. Les États-Unis, l’Argentine par exemple à partir de la deuxième moitié du 19è siècle. La France, elle, sert de refuge aux républicains espagnols menacés, après la guerre civile, par le nouveau pouvoir franquiste. Innombrables ont été et sont encore ces voyages en forme de fuite occasionnés par les contingences politiques, économiques, etc.

Contrairement aux voyages d’agrément dont nous avons l’expérience, ces exils supposent un arrachement à sa terre, à sa culture, à son clan, sa famille. Voyager est dans ce cas associé à la souffrance psychologique. S’y ajoutent souvent des difficultés matérielles (acheter un titre de transport, payer un passeur, survivre…). L’exilé est également contraint de s’adapter aux pays par lesquels il transite et au pays d’accueil (sa langue, ses habitudes sociales, alimentaires, etc.) Avec le contrôle étatique des flux migratoires les émigrants sont également soumis à des contraintes administratives toujours plus nombreuses et tatillonnes. Là où le touriste voyageur circule sans rencontrer d’obstacles majeurs, le voyageur migrant doit respecter un arsenal de règles administratives sauf à risquer d’être renvoyé là d’où il vient. Enfin, contrairement au voyage d’agrément qui suppose l’évidence d’un retour chez soi, l’exil est assez souvent définitif, le retour au pays étant de l’ordre du souhait. D’où cette nostalgie de l’exilé.

Un mot pour finir sur ces voyages obéissant à une nécessité. Certains ne peuvent faire autrement que voyager parce que telle est leur activité professionnelle. Certaines personnes exercent des métiers qui font voyager. Elles voyagent tout en faisant voyager : pilotes, marins, conducteurs de trains, d’autocars, etc. Une partie de la vie de ces hommes et de ces femmes se passe à voyager, d’une ville à l’autre, d’un pays ou d’un continent à l’autre. Que peut bien représenter le voyage pour cette catégorie de personnes ? Sans doute un moyen de gagner sa vie, comme pour la plupart des métiers, plus qu’un plaisir. Certes le pilote, le chauffeur-routier ont-ils sans doute plaisir à voler, à conduire tout en découvrant des paysages et des lieux nouveaux. Mais l’agrément est ici second par rapport à l’objectif principal : faire voyager personnes et marchandises dans des délais stricts, avec toutes les contraintes que cela suppose.

Mais voyager ne relève pas de la seule nécessité. Quand bien même nous ne sommes pas contraints de voyager, quelque chose nous pousse à partir, à nous déplacer.

Soit ce quelque chose s’inscrit dans le contexte des mentalités d’une époque, d’une culture, soit cela répond à des aspirations personnelles. Ainsi pouvons nous faire du voyage l’instrument de conquêtes, territoriales notamment, mais nous pouvons aussi voyager pour satisfaire notre curiosité, développer des connaissances sur le monde et sur soi-même, ou encore pour rompre avec le quotidien, se perdre, etc.

Pendant longtemps et jusqu’au début du 20è siècle beaucoup de voyages ont été motivés par l’esprit de conquête : conquête territoriale, commerciale.

Les grands voyageurs furent d’abord souvent de grands conquérants. Dans son Léviathan Hobbes parle de cette soif de conquête inscrite dans la nature des hommes. Le plus fort n’a de cesse de consolider sa position en cherchant entre autres à soumettre ses rivaux potentiels. A ses frontières, un Empire, aussi puissant soit-il, est toujours menacé. D’où cette nécessité, pour assouvir son ambition, de voyager pour conquérir et soumettre, au-delà de ses frontières, peuples et souverains dangereux. Qu’il s’agisse d’Alexandre le Grand, de César, de Napoléon, voyages et opérations militaires vont de pair. Les armées sont souvent voyageuses. Plusieurs objectifs ici : agrandir et sécuriser son territoire, tenter de soumettre les populations de ces nouvelles colonies aux lois et aux valeurs du conquérant. Alexandre exporte l’Hellénisme jusqu’aux rives de l’Indus. César et ses successeurs tentent d’imposer l’administration romaine jusqu’aux confins de l’Europe et même en Afrique du nord, etc. Au 19è siècle les expéditions, financées par la France ou la Grande-Bretagne, pénètrent au cœur du continent africain. L’idéologie qui sous-tend ces explorations est celle de la supériorité de la civilisation occidentale ayant le devoir de faire profiter de ses bienfaits des peuples dits «primitifs». Étonnants voyages que ces expéditions lointaines dans lesquelles des hommes, prêts à affronter tous les dangers, se sentent une mission de civilisateurs !

Hormis ces conquêtes territoriales, le commerce fut longtemps et reste encore un puissant aiguillon du voyage. Qu’il s’agisse du transit classique de marchandises entre deux villes, deux ports à des fins d’importation et d’exportation, ou qu’il s’agisse de véritables expéditions destinées à ouvrir de nouvelles routes, maritimes notamment, à fonder çà et là des comptoirs. Commerce et voyages sont interdépendants. Sans cette capacité à voyager l’économie serait vite condamnée à stagner dans une autarcie mortifère. Ajoutons que la circulation des marchandises favorise grandement celle des idées.

Ces conquêtes que rendent possibles les voyages sont inséparables d’un esprit d’aventure. Si voyager c’est quitter son espace familier pour se rendre dans des lieux et contrées inconnus, il faut comprendre que cet inconnu fait peur mais en même temps fascine. L’inconnu c’est la promesse de la nouveauté, l’espoir d’un plus mais c’est aussi le risque et, plus radicalement, le risque de mort. L’aventurier préfère affronter ce risque plutôt que de rester tranquillement chez lui. A l’esprit casanier s’oppose l’esprit d’aventure. A vouloir affronter les plus grands risques l’existence prend plus de relief, a plus de goût.

Cette relation voyage/conquête, voyage/aventure a fait aujourd’hui long feu. Sur le globe terrestre, plus de terres inconnues, plus d’îles, de déserts à baptiser de son nom. Une grande partie de la faune et de la flore a tété inventoriée. Tous les groupes ethniques sont connus. Quelle place aujourd’hui pour la conquête, l’aventure, hormis au fond des océans ou dans l’espace ? Aussi les voyageurs aventuriers d’aujourd’hui sont-t-ils ceux qui, fascinés par les pionniers, les conquérants d’hier, décident de refaire les mêmes chemins qu’eux. On refait la «Route de la soie», on tente de refaire l’itinéraire des évadés des goulags entre la Sibérie et l’Inde. Le voyage se fonde ici à la fois sur la nostalgie des aventures passées et éventuellement sur l’exploit sportif et la reconnaissance qu’on en attend.

Autre raison de voyager, pas nécessairement exclusive de la précédente, la curiosité et, avec elle, le désir d’accroître sa connaissance, et de soi-même et du monde. C’est cette curiosité qui conduit un Montaigne par exemple à quitter son Bordelais pour gagner l’Italie via l’est de la France, l’Allemagne, la Suisse. Le périple dure un an et demi. En humaniste de la Renaissance Montaigne est attiré par l’Antiquité, d’où Rome.

Dés l’Antiquité certains lieux vont être investis, au gré des cultures et des modes, par des voyageurs qui viennent s’y ressourcer pour affermir ou découvrir une sagesse, une foi religieuse. D’où ces voyages comme autant de pèlerinages vers des ailleurs censés éclairer une démarche philosophique, mystique. Chez les Grecs de l’Antiquité, l’Égypte, la Perse sont des destinations classiques pour qui recherchent la sagesse suprême, le savoir réservé aux initiés. Plus près de nous, en Europe, l’Orient sera longtemps et sous diverses formes cette promesse d’un authentique Ailleurs. Que viennent chercher les romantiques, qu’ils soient écrivains (Nerval, Gauthier, Baudelaire…) ou peintres (Delacroix) dans cet Orient fantasmé pour une bonne part. A l’Occident gagné au 19è siècle par l’industrialisation, la discipline du travail, les contraintes de l’État et de la religion, on oppose, à cette époque, à tort ou à raison, l’image d’un Orient nonchalant, sensuel et parfois mystique. C’est d’ailleurs ce dernier aspect, celui des sages, des gourous qui, dans les années 60, va mettre sur la route jeunes Américains et Européens. Par ce voyage en Orient (la route de Katmandou notamment) ils considèrent non seulement pouvoir rompre avec l’ennui d’une société vouée à la consommation, mais aussi s’initier à des modes de vie propres à élever l’âme. La révélation  n’aura lieu que pour un faible nombre, une grande majorité s’échouant en divers points d’Asie, ruinés par la drogue ou rattrapés par la caricature d’un mysticisme oriental folklorique.

Terminons par ce caractère initiatique du voyage. Obligeant le voyageur à rompre avec son lieu d’origine et donc avec une part de lui-même, le voyage est censé aider à prendre une saine distance avec soi-même tout en nous ménageant certaines épreuves qui peuvent nous révéler à nous-mêmes. Ainsi voyager a-t-il des vertus formatrices. Ce n’est pas par hasard que les apprentis-compagnons sont invités à faire leur « tour de France » d’atelier en atelier avant de réaliser le chef d’œuvre qui consacrera leur maîtrise. Ce n’est pas par hasard que les jeunes aristocrates anglais étaient autrefois invités à réaliser leur «grand tour», sorte de périple initiatique à travers les hauts lieux de la culture européenne. La formation passe par le voyage comme moyen d’ouvrir l’esprit et de mieux se connaître par le biais de la confrontation à d’autres réalités.

On voyage aussi pour rompre, avec son passé, avec soi-même, avec la routine du quotidien. Ce désir de rupture est peut-être le motif le plus puissant de nos voyages. Certains voyagent pour oublier, voire pour se perdre. Après avoir subi des épreuves (deuil), des échecs (amoureux, professionnels…), il convient, entendons-nous souvent, de savoir tourner la page, de ne pas demeurer dans le ressassement, de savoir oublier. Or comment favoriser cet oubli, en attendant que le temps fasse lentement son œuvre, sinon en changeant d’air ou d’horizons, en somme en voyageant. Ce thème du voyage qui apaise et guérit est souvent présent dans la littérature. En voyageant nous pensons pouvoir oublier plus facilement parce que le voyage commence par une rupture avec l’espace dans lequel s’est déroulé un moment particulièrement pénible de notre existence. Voyager permettrait ainsi de rompre avec cet espace familier dans lequel trop de choses nous ramènent à ce douloureux passé. Mais voyager permet aussi de distraire notre esprit. La perception d’autres paysages, la connaissance de curiosités, le contact avec d’autres personnes, autant de moyen de nous détourner du passé difficile et peut-être de nous faire entrevoir un avenir possible. Le voyage comme changement de décor serait ainsi un accélérateur du travail du temps et donc de l’oubli. Le remède est-il toujours efficace ?

Au delà de cette vertu thérapeutique de l’oubli, le voyage peut être aussi un moyen de se perdre. Ce désir de se perdre dans un Ailleurs peut provenir de ce sentiment d’emprisonnement ressenti au contact permanent de notre culture, de ses mœurs, de ses mentalités, de ses préjugés. L’envie est parfois forte de quitter tout cela, d’aller vivre ailleurs, très loin même, en des contrées à l’opposé de la nôtre, tant sur le plan géographique que culturel. Rimbaud fuit la France et s’enfuit à Aden. Le poète précoce se métamorphose en marchand. Gauguin quitte Paris pour la Bretagne puis l’Océanie. Dans les années 60, nous l’avons dit, une génération fuit l’ennui et l’absurdité et cherche dans le voyage en Inde un moyen de se perdre dans un autre univers. Ce désir de se perdre va parfois si loin –nous en avons parlé dans la première partie– que certains atteignent ici les limites du voyage tel que nous l’avons défini puisque le voyage semble supposer l’idée d’un retour.

Ce désir de rupture, au cœur du souhait de voyager, n’est pas toutefois toujours aussi radical. Il est néanmoins très présent dans ce désir de voyager qui travaille un grand nombre de personnes. Pourquoi voyager en effet sinon pour tenter d’ouvrir une ou des parenthèses dans une existence toujours menacée de s’engluer dans la routine, les habitudes, l’ennui. Cette idée, qui sera approfondie par la suite peut servir de transition avec la dernière étape où je me propose d’analyser le voyager plus concrètement et tel que chacun de nous peut le vivre.

PETITE PHENOMENOLOGIE DU VOYAGER

Cette dernière étape se voudrait plus «phénoménologique». Elle voudrait revenir au plus près de l’expérience même de voyager, une fois supposé que voyager aujourd’hui, pour nombre de personnes, est associé à l’agrément, au plaisir. Cette modeste « phénoménologie » se fera selon trois étapes naturelles : l’avant (le désir de voyager, le choix d’une destination, la préparation…), le pendant (les moyens de se déplacer, le quotidien du voyageur…), l’après (le retour, les «récits»…)

Avant le voyage.

Rester fixé à son village ou sa ville, à ses relations familiales, amicales, professionnelles, etc. c’est fatalement prendre des habitudes, voire prendre le risque de se figer dans des habitudes de penser, de vivre. Les horizons ont tendance à se refermer. On ne s’étonne plus guère car on ne regarde plus ce qui participe à la routine de notre existence. La vie s’étiole, perd de son intensité. C’est le ronron des jours qui se suivent et se ressemblent un peu trop. «Malheur à qui n’a plus rien à désirer» écrivait Rousseau !

Partir, quitter pour un temps ses pénates, aller voir ailleurs, rêver à d’autres horizons qui pourraient, à défaut de changer notre vie, la faire vibrer, lui donner ce surcroît d’intensité sans quoi elle stagne dans la monotonie. Bouger, changer, bousculer une existence jugée trop exiguë et ennuyeuse.

Voyager c’est précisément couper avec ses repères, changer ses habitudes, s’adapter à d’autres manières de vivre, de parler, de se nourrir etc. Le voyage est en outre une source constante d’étonnements successifs face à des paysages, une faune, une flore, un climat, des habitudes sociales très éloignés des nôtres. Voyager c’est un peu la promesse d’une nouvelle vie, plus intense, aux sensations renouvelées, une vie aux antipodes de celle, routinière, qui nous pèse et nous fatigue.

Ainsi voyager se présente-t-il d’abord à beaucoup de personnes comme un désir, soit à la fois comme un manque et une aspiration à quelque chose que nous présente notre imagination. Celui que travaille ce désir de voyager souffre en effet d’un manque : manque de quoi ? D’horizons, de chaleur, d’aventure, de diversité, d’altérité, d’ailleurs… Derrière ces manques particuliers, peut-être un manque plus radical, constitutif de l’homme, métaphysique. Un manque d’être, comme si l’on se trouvait trop à l’étroit dans son être et que l’on aspirait à être plus que le peu que l’on est. Peut-être est-ce ce qui fait dire à Pascal : «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.». Liée à ce manque d’où naît en partie ce désir de voyager, l’aspiration à un ailleurs. En changeant de lieu, d’espace, nous espérons que cela même va nous changer, nous transformer. Voyager ne transforme-t-il pas quelque peu celui qui voyage ? Aussi notre imagination nous conduit-elle à nous représenter, plus ou moins vaguement, un ailleurs susceptible de combler ce manque ressenti à être figé là où nous sommes.

Mais pourquoi considérer que telle destination de voyage serait censée, plus que d’autres, mieux correspondre à notre désir de changer et d’intensifier notre existence ? Pourquoi le nord plutôt que le sud, pourquoi le Nouveau Monde plutôt que l’Ancien, pourquoi telle ville, telle région désertique ? Deux facteurs jouent ici un rôle.

D’abord notre choix est influencé, qu’on le veuille ou non, par notre culture, notre époque et de ce fait par des modes. Une part de mimétisme est présente dans nos choix de voyage. Ainsi certaines destinations sont-elles plus ou moins à la mode selon les époques et cela indépendamment des contraintes liées au marché du tourisme. Ainsi les régions de montagne, longtemps peu prisées par les voyageurs, vont-elles susciter l’intérêt des voyageurs romantiques. Ce goût pour les paysages de montagne ne s’est d’ailleurs guère démenti jusqu’à aujourd’hui. Nous avons déjà parlé de l’Orient, destination recherchée notamment au 19è siècle. La démocratisation récente des voyages, liée au développement de l’industrie touristique, a aussi partie liée aux revues, magazines, chaînes de télévision, spécialisés dans les voyages. Ces médias orientent à l’évidence nos désirs de voyage. La redécouverte récente des longs périples à pied (cf. le succès actuel du pèlerinage de Compostelle) n’est pas étrangère à la mode ; le succès de ce type de voyage tient au fait que tout en lui s’oppose à la culture contemporaine de la vitesse, de l’efficacité. En bref notre désir d’aller ailleurs n’est souvent pas étranger à l’air du temps. Mais notre choix de tel ou tel ailleurs dépend également de notre singularité. Pourquoi nous sentir attirés par tel lieu, tel type de paysage, tel climat, telle culture… Est-ce comme le suggère Baudelaire du fait de «cette nostalgie du pays qu’on ignore» ? Faut-il comprendre que d’étranges correspondances présideraient à notre désir d’atteindre telle ou telle destination ? Parfois une lecture marquante, un récit entendu, une image même fugace, celle d’un film, d’une photo, suffisent à faire pencher la balance pour partir vers tel ou tel pays. Il n’est pas toujours facile de saisir à la source ce qui conduit à vouloir absolument partir là et pas ailleurs. Cela concerne notre histoire personnelle. Ajoutons que le choix de telle ou telle destination, mais aussi de tel mode de déplacement peut aussi relever d’un désir plus ou moins nostalgique de revivre une expérience faite autrefois par tel écrivain que nous goûtons, tel explorateur que nous admirons. Nous désirons parfois mettre nos pas dans ceux de tel ou tel voyageur du passé afin de retrouver les sensations qu’il a pu lui-même éprouver. Marcher sur les traces de Stevenson, de Monod, de Chatwin, etc.

Mais le désir ne fait pas tout. Pour que sa satisfaction devienne réalité il faut entreprendre toute sorte de démarches : s’informer, consulter des cartes – la lecture des cartes, des atlas, est aussi une bonne manière d’entretenir le désir de voyager -, s’équiper en fonction de la destination choisie, prévoir billets et réservations diverses, faire établir les visas nécessaires etc. Il est rare en effet qu’un voyage, surtout quand il dure, s’improvise, à moins évidemment qu’on ait confié à quelque agence le soin de penser à tout. Mais dans le cas d’un voyage où tout est mâché d’avance, le plaisir ne semble pas si intense que quand sa préparation dépend du voyageur lui-même. Car en préparant soi-même son voyage, notre désir est stimulé, nous nous y voyons déjà, un peu comme si le voyage avait déjà commencé.

C’est peut-être pourquoi le temps d’avant les grands départs est si particulier. Dans les jours qui précèdent nous vivons un temps étrange ; nous sommes, avec notre corps, encore présents à notre espace familier et, en même temps nous sommes déjà absents par l’imagination. Nous sommes là sans y être complètement. Quant à la nuit précédent le départ, celle où précisément il nous faudrait dormir parce que, demain, il faut se lever inhabituellement de bonne heure, elle est souvent agitée ; nous avons du mal à trouver le sommeil. Les images se bousculent, notre esprit est fébrile, nous craignons d’avoir oublié quelque chose d’important. C’est la fièvre des départs, fièvre née de l’intensité du désir qui nous travaille comme de la crainte de l’échec.

Le voyager lui-même.

D’abord les modes de déplacements qui ne sont pas neutres et influencent fortement nos voyages. Précisons qu’au cours d’un même voyage il arrive souvent que plusieurs de ces modes de déplacement se combinent entre eux.

La marche à pied. On peut partir de chez soi à pied et parcourir des centaines de kilomètres comme le font par exemple certains pèlerins de Compostelle. Le temps du voyager à pied est particulier, particulièrement par rapport à l’espace parcouru chaque jour, quelques dizaines de kilomètres. La lenteur du déplacement est propice à la contemplation des paysages traversés.  Ceux-ci se déplient lentement, au rythme des pas, et laissent apercevoir des détails qu’un passager d’une voiture ou d’un train serait incapable de saisir. Une montagne, silhouette encore lointaine, apparaissant le matin à l’horizon et se rapprochant lentement au fur et à mesure de la journée en révélant, au gré des éclairages, sa géométrie, son manteau végétal, ses lignes d’érosion. C’est le corps tout entier qui est engagé dans la marche à pied, même dans ses plus désagréables dysfonctionnements qui, parfois, font du voyage une douloureuse épreuve. Mais le rythme de la marche impose aussi à la pensée du marcheur un autre régime. Nietzsche, qui fut un grand marcheur, s’est intéressé à cette pensée du marcheur, opposée à celle du sédentaire. La marche rythme, entraîne une autre «démarche» de la pensée, plus sensible au mouvement, à la fugacité.

Revenons au corps. La marche laisse la plupart des sens fonctionner à plein régime. A l’inverse, un voyage en voiture voit par exemple le conducteur ne pouvoir regarder le paysage que par intermittence. De même ne peut-il pas, comme le marcheur, en respirer les effluves. Il n’entend en outre guère autre chose que le ronronnement de son moteur éventuellement agrémenté par la musique ou les paroles émanant de l’autoradio. Autrement dit, se déplacer à pied est pour le voyageur l’assurance d’une présence beaucoup plus intense au monde traversé, aux paysages mais aussi aux personnes rencontrées et avec lesquelles on est susceptible d’échanger, même brièvement. Le voyage à pied nous révèle, mieux que tout autre, la supériorité du voyage sur le livre qui, certes nous fait d’une certaine façon voyager, mais jamais aussi charnellement que peut le faire la longue marche. La lenteur de la marche impose sans doute ses limites mais, en contrepartie, elle offre au voyageur un être-au-monde plus sensible et plus charnel.

Le voyage en voiture. La voiture ressemble à une bulle, un monde dans lequel on se sent à la fois protégé et enfermé. Par les vitres nous voyons défiler des paysages qui, selon la vitesse et la configuration de la route, se déplient plus ou moins rapidement. D’où une perception plus fugace mais plus synthétique aussi qui retient les grandes lignes ou les lignes directrices. L’avantage de la voiture, outre le fait de permettre des déplacements plus rapides sur de plus longues distances, c’est aussi de nous permettre de nous arrêter à peu près quand nous le désirons, en sortir, pour aller voir de plus près telle ou telle curiosité géographique, architecturale… Le voyage en voiture ne nous condamne pas à tout voir derrière le seul écran d’un pare-brise ou d’une vitre latérale. Il rend possible une liberté dont est privé le voyageur en train, en avion, en bateau. En train notamment le voyageur ne peut jamais anticiper le paysage à venir. Sa perception, uniquement latérale, laisse le monde extérieur défiler à plus ou moins grande vitesse comme un film dont il subit le scénario, n’ayant ni le loisir d’en ralentir le défilement, de l’arrêter, etc. Cela n’empêche pas le voyage en train d’avoir sa poésie propre. Pensons à ce propos à Blaise Cendrars et à ses pages sur le Transsibérien.

Et les déplacements en avion ? Là encore, passivité extrême. Nous nous laissons transporter comme en train. Vision latérale encore plus réduite et soumise à trois conditions : être près d’un hublot,  que celui-ci soit bien placé, que la météo enfin soit favorable. Dans ces conditions le déplacement en altitude nous permet d’avoir sur les régions survolées un tout autre point de vue, plus explicite parfois que la meilleure des cartes, comme une magistrale leçon de géographie «sur le terrain» en quelque sorte : densité des habitats, méandres des rivières, couverture végétale, aménagements routiers et ferroviaires, forme des villes, etc. A défaut, la seule contemplation des masses nuageuses entre lesquelles l’avion taille sa route peut être un vrai bonheur.

En bref les modalités du déplacement influent grandement sur notre perception d’un pays, d’une région. Perception plus proche et plus analytique ou au contraire plus abstraite et plus synthétique.

Voyager c’est sans doute se déplacer mais c’est aussi s’arrêter, faire des étapes soit pour se reposer, soit parce qu’elles nous semblent dignes d’intérêt relativement à nos goûts, nos attirances ou accointances. D’aucuns choisiront des villes, d’autres des coins perdus en pleine nature. La question est ici de savoir ce que nous faisons en voyage et le plaisir que nous avons à faire cela.

Parlant plus haut de ce désir de voyager nous avons insisté sur la rupture avec le quotidien, devenu ennuyeux à force de routine. Or voyager nous donne précisément l’occasion de sortir de cette routine, de nous étonner, d’être un peu comme des enfants pour qui tout semble nouveau. Il suffit par exemple de flâner dans une grande ville d’Amérique du Sud. Vous y retrouvez certes tout ce qui est commun aux grandes villes de par le monde mais, en même temps, toutes sortes de détails retiennent votre attention : les marques et les formes des automobiles (silencieuses ou plutôt bruyantes), la rumeur des voix de qui vous double ou vous croise associée à la musique de la langue, certaines spécificités architecturales, des odeurs de cuisine, des espèces d’arbres ponctuant avenues et parcs, l’ambiance (calme ou agitée), la lumière, le type de magasins et de vitrines, le revêtement des trottoirs….

Ainsi sommes-nous assaillis par mille sensations nouvelles. Ce que, dans votre ville d’origine vous ne regardez plus depuis longtemps devient, dans une ville étrangère, objet d’attention, de contemplation et de plaisir. Voyager a cette vertu de mettre entre parenthèses la relation utilitaire (et aveugle) que vous avez avec la réalité (celle qui tisse une bonne partie de notre vie quotidienne) et de nous permettre de regarder les choses pour elles-mêmes. Le voyage, par le seul déplacement qu’il nous fait opérer dans l’espace et par l’éloignement qu’il provoque à l’égard de notre espace quotidien, transforme le voyageur en contemplatif, libère sa perception. Le regard artiste du voyageur est d’autant plus approfondi qu’il se nourrit de la lecture des écrivains, des poètes qui ont vu les mêmes lieux avant lui. Les artistes ne sont-ils pas ceux qui nous apprennent à regarder ?

Mais la vie quotidienne du voyageur n’est pas seulement faite de contemplation. Il faut, plus prosaïquement se débrouiller pour manger, dormir, s’orienter, etc. toutes choses qui, dans un pays éloigné et différent du nôtre, ne vont plus de soi et sont objets de découverte et d’attention permanente. Comment ne pas se perdre dans telle grande ville de l’Inde ? Où et quand peut-on manger ? Comment demander son chemin à qui n’entend rien à votre langue ? Ce qui dans votre quotidien va de soi devient, à l’étranger, objet d’interrogation, de difficulté, voire d’inquiétude. Nous sommes alors spontanément conduits à comparer. L’Ailleurs joue le rôle d’un miroir dans lequel nos propres manières de vivre sont amenées à être questionnées, sauf à cultiver un ethnocentrisme buté tel que les différences perçues chez les autres sont assimilées à autant de défauts et d’infériorités. C’est précisément en voyage qu’on mesure cette plus ou moins grande difficulté que nous avons à prendre nos distances avec nous-mêmes et avec notre culture pour mieux s’étonner de cette diversité des coutumes et nous en réjouir. Ce qui fait dire à Montaigne : «la diversité des façons d’une nation, ne me touche que par le plaisir de la variété». Nouveauté et variété font pour Montaigne et aussi pour beaucoup d’entre nous la nature du plaisir de voyager comme elles font, toujours pour Montaigne, la nature du plaisir de vivre car la vie est un voyage qu’il faut vivre poétiquement. «J’aime –dit-il– l’allure poétique, à sauts et à gambades, et vais au change indiscrètement et tumultuairement.» Comme dans sa vie Montaigne, en voyage, fait place à la surprise, à l’improvisation. Enfermé dans un cadre trop rigide, un voyage risque de nous faire passer à côté de beaucoup de choses, notamment de ses surprises qui font le sel d’un voyage.

Voyager appelle une part d’insouciance. Le voyageur, trop inquiet de ne pas pouvoir voir tout «ce qu’il faut voir» se ferme involontairement aux surprises nées de la flânerie improvisée, celle qui nous fait parfois entrevoir des aspects inattendus, insoupçonnés d’une culture ou d’une géographie, celle qui nous fait découvrir des personnes. Les monuments «consacrés» de telle ou telle ville, les paysages «incontournables» de telle ou telle région ne sont pas nécessairement l’apogée d’un voyage. A côté de l’intérêt culturel et esthétique qu’ils peuvent avoir, existent toute sorte de réalités aussi riches quoique moins directement visibles.

Le plaisir de voyager naît de l’écart que le voyage creuse avec notre quotidien et, par là, de l’attention à la diversité du monde qu’il développe. Cette «bigarrure» du monde, comme le dit Montaigne, jamais le voyage seulement livresque ne nous permet de l’appréhender autant. Le voyage est supérieur au livre parce l’homme y est engagé complètement (corps et âme) dans cette présence au monde.

Le retour.

L’expérience du retour se joue en deux temps.

D’abord le moment même du retour. Passons sur l’éventuelle fatigue du voyage liée parfois au décalage horaire. A propos de celui-ci, dû aux moyens rapides de déplacement, nous vient au retour cette remarque récurrente et pleine d’étonnement : et dire qu’il y a 7 heures nous étions encore à x ! Sous-entendu : que faisons-nous là ? Curieuse sensation de se sentir pour de courts instants un peu étrangers à nous-mêmes et surtout étrangers dans notre propre pays. Retrouvant notre espace familier, cette sensation d’étrangeté résiste encore quelque temps, comme si l’éloignement de notre monde et sa durée avaient entaché celui-ci d’un peu d’inconnu. Nous reconnaissons notre chez nous mais notre regard sur lui a un peu changé. Est-ce lui qui a changé ou est-ce le voyage qui nous a changés ? Cette réappropriation de notre espace quotidien est l’affaire de quelques heures le plus souvent.

Mais le voyage nous poursuit aussi par sa présence encore proche, surtout par les traces qui en subsistent en nous (souvenirs) et hors de nous (traces matérielles). Cela ne s’efface pas en quelques heures. Le voyage n’est pas totalement terminé (s’il se termine vraiment) tant qu’il n’a pas été dit, raconté, reconnu, que ce soit par l’image, le récit oral ou écrit. Importance des autres. Le voyage a besoin des autres, ceux qui sont restés, de leur regard, de leur oreille bienveillante pour prendre toute sa valeur. D’où le besoin d’en témoigner.

Témoignage succinct, la photographie, surtout dans sa version «instantané touristique». Les touristes aiment en effet de plus en plus se faire photographier en voyage devant tel monument, tel lieu consacré, comme pour pouvoir dire à eux-mêmes et surtout aux autres : ce n’était pas une illusion, j’y étais. Mais l’image peut aussi être plus élaborée, travaillée, relevant par exemple d’un travail professionnel, celui du reporter.

Ce témoignage passe aussi ordinairement par l’oral. On raconte les péripéties de son voyage aux autres, proches, amis. Le témoignage peut aussi être écrit. Le voyageur a pu tenir un journal pour ne pas oublier et tenter de capter les ambiances propres à telle ou telle étape, les moments forts. Plus approfondi encore le véritable récit de voyage tel qu’il apparaît dans les livres de ceux qu’on appelle les écrivains voyageurs. A leur propos d’ailleurs nous ne savons plus très bien si leur objectif était le voyage ou le récit qu’ils en ont tiré, à moins que les deux ne soient inséparables.

Certains écrivains sont occasionnellement voyageurs et occasionnellement conteurs de leurs périples. Chez d’autres en revanche voyage et littérature forment un tout.Le récit signe-t-il la fin du voyage ? Pas si sûr. Le voyage, avons-nous dit, nous transforme. Le voyage accompli fait dorénavant partie de nous-mêmes, ne demandant qu’à être encore et encore poursuivi, complété, enrichi par d’autres voyages à venir.

Il est temps de conclure. Voyager c’est s’éloigner pendant un certain temps (parfois définitivement comme dans le cas du voyage forcé de l’exil, de l’émigration), de ce qui tisse notre vie quotidienne. Cet éloignement, quand il n’est pas motivé par autre chose que le plaisir pris à voyager, nous donne l’impression de pouvoir vivre une autre vie, plus intense parce que fondée sur l’étonnement devant la nouveauté et la diversité des univers traversés. Voyager est un remède à l’ennui, à la fois une manière de s’ouvrir à la «bigarrure» du monde et de donner à notre existence un de ces moments de grâce à défaut desquels elle risque trop souvent de radoter.

  Jean-Michel Logeais                                                                  avril 2012                                            

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Published by sophia - dans leçons
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