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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 20:54

 

 

 

Reconnaissons d’emblée que parler de «vieillir» peut passer pour une entreprise bien ennuyeuse car même si «vieillir» ce n’est pas la même chose que «mourir», vouloir parler de vieillir, c’est un peu comme vouloir parler au Roi de mourir : «Encore ? [répond le roi, dans la pièce de Ionesco intitulée Le roi se meurt] Vous m'ennuyez ! Je mourrai, oui, je mourrai. Dans quarante ans, dans cinquante ans, dans trois cents ans. Plus tard. Quand je voudrai, quand j'aurai le temps, quand je le déciderai». Car, on pourrait dire aussi "Je vais vieillir, oui, je vais vieillir... plus tard" . Grandir, mûrir, vieillir, mourir : "le passage du temps est une fatalité.", écrit Simone de Beauvoir1. Mais pourquoi devrai-je faire le projet de vieillir sachant que «les projets ne concernent que nos activités» et que «subir l’âge n’en est pas une». Faire le projet de «subir l’âge», c’est tout simplement contradictoire ! Pour parler de façon prosaïque, j’appelle grandir devenir grand, j’appelle mûrir devenir mûr, j’appelle vieillir devenir vieux : j’en déduis qu’il n’y a que deux façons de cesser de grandir, c’est de mûrir ou bien de mourir, qu’il n’y a que deux façons de cesser de mûrir, c’est de vieillir ou bien de mourir et enfin qu’il n’y a qu’une seule façon de cesser de vieillir, c’est de mourir, s’il est vrai que grandir, mûrir et vieillir c’est toujours vivre, et qu’il n’y a qu’une seule façon de mourir, c’est de cesser de vivre ! Car, comme l’a écrit Heidegger,  dès qu’un homme est né, il est «assez vieux pour mourir». Pour mourir, il n’y pas d’âge... mais pour vieillir ?

Il est vrai que personne n’a véritablement envie d’entendre parler de vieillir. On pourrait même croire que parler de vieillir implique d’être suffisamment âgé pour cela et qu’au contraire, il y a un âge où parler de vieillir est dépourvu de sens si bien qu’il est trop tôt pour s’y préparer. S’il est vrai que grandir c’est croître, que vieillir c’est en un certain sens décroître et que mourir c’est décéder, c’est-à-dire sortir de la vie, alors éviter de parler de l’un ou de l’autre, cela revient un peu au même, de la part de celui qui ne devrait pas ignorer, mais qui fait comme s’il ne savait pas, que personne n’est à sa place celui «qui marche à quatre pattes le matin, deux le midi et trois le soir». D’ailleurs, parler, le matin lorsqu’on marche à quatre pieds, de marcher à trois, alors qu’on ne marche pas encore à deux, ce serait un peu comme chercher le soir avant midi ! Pourtant, même si personne n’a envie d’en entendre parler, cela intéresse, en un certain sens, tout le monde... de vieillir. Vivre et vieillir, qu’on le veuille ou non, c’est un peu la même chose... Voire, si on part du principe que «ce qui nous intéresse ne nous instruit jamais», comme disait Alain, alors il faut reconnaître qu’il n’y a pas d’âge pour parler de vieillir, surtout si, en un certain sens, cela ne nous intéresse pas ! En somme, nul n’a envie d’entendre parler de vieillir mais cela ne veut pas dire que personne ne soit censé s’instruire à ce sujet et il est assez paradoxal que chacun soit aussi clairvoyant qu’Œdipe pour se souvenir qu’il est celui qui marchait à quatre pieds le matin, maintenant qu’il marche à deux [le midi] mais que tous refusent d’être celui qui marchera à trois pieds [le soir].

Cette attitude est exactement l’inverse de celle de Bouddha, quand il était encore le prince Siddhârta2 : «Quand Bouddha était encore le prince Siddhârta, enfermé par son père dans un magnifique palais, il s’en échappa plusieurs fois pour se promener en voiture dans les environs. À sa première sortie il rencontra un homme infirme, édenté, tout ridé, chenu, courbé, appuyé sur une canne, bredouillant et tremblant. Il s’étonna et le cocher lui expliqua ce que c’est qu’un vieillard : "Quel malheur, s’écria le prince, que les êtres faibles et ignorants, grisés par l’orgueil propre à la jeunesse, ne voient pas la vieillesse! Retournons vite à la maison. A quoi bon les jeux et les joies puisque je suis la demeure de la future vieillesse ?"... Cette lecture, je l’avais entendu prononcer par Jean-Claude Carrière qui est connu, entre autres, pour avoir adapté au théâtre le scénario du film Harold et Maud. Ce qu’elle signifie ? Que Bouddha, contrairement aux hommes qui éludent les aspects de leur condition qui leur déplaisent [Mais n’est-il pas né pour les sauver ?] «a voulu [je cite Simone de Beauvoir] assumer la totalité́ de leur condition». Lorsque Jankélévitch disait que "l’Homme c’est du temps à deux pattes" il avait raison, n’était-ce que c’est du «temps à deux pattes» mais qui assume plus facilement d’avoir été «du temps à quatre pattes» qu’il n’assume de devenir sinon d’être «du temps à trois pattes». De-là à «tuer le temps à trois pattes» ! De là, comme Œdipe, à tuer le père et coucher avec la mère, pour peu qu’elle ne fasse pas son âge, contrairement à son époux ! Toujours est-il qu’être du temps à trois pattes, d’une manière caricaturale, répugne autant qu’être laid, usé, dépendant, proche de la mort, pauvre et malade, tandis qu’être du temps à deux pattes attire autant qu’être beau, neuf, indépendant, éloigné de la mort, riche et bien portant...

A vrai dire, «Qu’est-ce que c’est que vieillir exactement ?», c’est précisément la question que la journaliste de Radio Canada Martine de Barsy posait en 1970 à Simone de Beauvoir à l’occasion de la parution de son livre intitulé La vieillesse. «C’est beaucoup de choses à la fois [répond la philosophe ! C’est pour ça que j’ai écrit un livre de 600 pages pour essayer de l’expliquer. Je ne pourrais pas vous répondre en une minute... Enfin... On pourrait dire d’abord que vieillir c’est un phénomène organique. C’est-à-dire qu’il y a une involution des organes qui amène un ralentissement ou une diminution ou même une disparition des principales fonctions biologiques. Ceci est lié à des conditions économiques et sociales». Lorsqu’elle se demande si «les vieillards» sont des hommes, à voir comment la société les traite, la philosophe cherche à démontrer que la vieillesse est avant tout un fait culturel de la même manière que la féminité est socialement construite3: «Si les vieillards manifestent les mêmes désirs, les mêmes sentiments, les mêmes revendications que les jeunes, ils scandalisent; chez eux l’amour, la jalousie semblent odieux ou ridicules, la sexualité répugnante, la violence dérisoire. Ils doivent donner l’exemple de toutes les vertus. Avant tout on réclame d’eux la sérénité; on affirme qu’ils la possèdent, ce qui autorise à se désintéresser de leur malheur. L’image sublimée qu’on leur propose d’eux-mêmes, c’est celle du Sage auréolé de cheveux blancs, riche d’expérience et vénérable, qui domine de très haut la condition humaine; s’ils s’en écartent, alors ils tombent en dessous; l’image qui s’oppose à la première, c’est celle du vieux fou qui radote et extravague et dont les enfants se moquent. De toute façon, par leur vertu ou par leur action ils se situent hors de l’humanité», écrit-elle en 1970. C’est pourquoi vieillir ne répugne pas moins au «temps à trois pieds» qu’au «temps à deux pieds» : la vieillesse serait un secret honteux et un sujet interdit, puisqu’il est interdit de se plaindre de vieillir quand on vieillit. D’où le mot «vieillard» délibérément employé par Simone de Beauvoir tout au long de son livre, comme pour mieux briser «la conspiration du silence»4...

Et il faut bien reconnaître qu’aussi rares que soient les enfants qui n’ont pas envie d’être grands ou qui ne veulent pas grandir, à l’instar d’Oskar, le personnage du roman de Günter Grass, intitulé Le tambour ou de Peter, le personnage du roman de James Matthew Barrie intitulé Peter Panou le garçon qui ne voulait pas grandir, beaucoup plus nombreux sont les adultes qui n’ont pas franchement envie de vieillir ou qui ne s’en satisfont pas5 : «J’étais stupéfaite, enfant, [écrit Simone de Beauvoir] et même angoissée quand je réalisais qu’un jour je me changerais en grande personne. Mais le désir de demeurer soi-même est généralement compensé dans le jeune âge par les considérables avantages du statut d’adulte. Tandis que la vieillesse apparait comme une disgrâce : même chez les gens qu’on estime bien conservés, la déchéance physique qu’elle entraîne saute aux yeux. Car l’espèce humaine est celle où les changements dus aux années sont les plus spectaculaires. Les animaux s’efflanquent, s’affaiblissent, ils ne se métamorphosent pas. Nous, si. On a le cœur serré quand à côté d’une belle jeune femme on aperçoit son reflet dans le miroir des années futures : sa mère»... Reconnaissons que, même si cela ne nous plaît pas toujours de grandir -pourquoi Oskar grandirait-il dans l’Allemagne nazie ? Cela ne nous déplaît pas autant que vieillir. Autant on imagine assez bien, mais non sans se tromper, ce qu’on fera quand on sera grand, autant on a du mal à imaginer ce qu’on fera quand on sera vieux. Qu’est-ce qu’un enfant, sinon un être qui veut grandir...Et pourquoi grandir, sinon pour devenir adulte. Et qu’est-ce qu’un adulte sinon un être qui entre dans «l’univers de l’expérience, de la responsabilité et de l’authenticité»6. Mais pourquoi vieillir ?

Est-ce la question posée par un épicurien, moins inquiet de ce que la mort fera de son cadavre que du temps qu’il lui reste à vivre ? A vrai dire, tout semble se passer comme si vieillir c’était d’autant plus «quelque chose» que mourir cela ne serait rien… rien d’autre que… n’avoir jamais vécu... On connaît la chanson, celle de Jacques Brel intitulée Vieillir  : «Mourir, cela n'est rien… Mourir, la belle affaire ! Mais vieillir……Oh ! vieillir…». C’est un peu comme si, plutôt que craindre de mourir - «de rire», dit d’ailleurs la chanson, «la preuve en est qu'ils n'osent plus trop rire» - mieux valait craindre de vivre le reste de sa vie. Autrement dit, si tu te soucies non de mourir mais de vivre, alors comment peux-tu sincèrement te moquer de vieillir ? À moins que tu ne te soucies de ne plus vivre et par conséquent de ne pas vieillir ?  S’il est vrai que vivre implique de vieillir, et supposé que le souci de vivre soit plus grand que celui de mourir, alors il faut faire le projet de vivre le reste de sa vie sans le subir ! «N’aie pas peur de mourir... de rire... Mais ose rire !», semble vouloir dire les paroles de la chanson : on pourrait pu dire, n’aie pas peur de mourir «de vivre», «d’aimer», «de vieillir»... Mais ose vivre, aimer, vieillir ! Vieillir ce serait d’autant plus «quelque chose» [mais quoi ?] qu’il s’agirait d’oser vieillir plutôt que d’avoir peur [de mourir...] de vieillir. De-là à dire qu’on n’en meurt pas... ! Ce n’est pas rien de «mourir de vieillir» !

Dans Les Vrilles de la vigne Colette a écrit qu’il faut vieillir : «Répète-toi cette parole, non comme un cri de désespoir, mais comme le rappel d'un départ nécessaire». Mais qu’est-ce qui m’oblige à accepter de vieillir si c’est pour être traité comme un paria ou vivre caché ? Vivre c’est vieillir mais vieillir ce n’est pas une vie ! On vieillit, on meurt, «en fait» ! Il n’y a rien à y faire : lentement, «on s’oxyde» ! Pourquoi faudrait-il en outre trouver cela «normal», si c’est pour être tenu au secret, s’il est interdit d’en parler, indécent de le montrer ? Pourquoi vieillir plutôt que ne pas vieillir ? L’inverse serait-il préférable : on pourrait rajeunir...  Ou alors, pourquoi ce ne serait pas mon portrait qui vieillirait plutôt que moi ? Pourquoi n’arrêterai-je pas de vieillir ? On arrête bien de grandir ! Pourquoi devrai-je vieillir dans mon corps alors que dans ma tête, je le suppose, je ne vieillis pas ? N’est-ce pas injustifiable de vieillir ? La question que je pose est  : «Vieillir... Pour quoi ?» Non pas «Pourquoi ?» mais «Pour... quoi ?». Non pas «À quoi bon ?», comme l’ «aquoiboniste», «faiseur de plaisantriste», dans la chanson de Gainsbourg, mais pour «quoi» faire ? Si être adulte c’est véritablement entrer dans l’univers de l’expérience, de la responsabilité et de l’authenticité, c’est-à-dire dans ce qu’il faut appeler avec Kant «la pensée élargie» ?

Comme l’a écrit Schopenhauer, dans son livre intitulé Le Monde comme volonté et comme représentation, «chacun reconnaît in abstracto que sa mort est certaine», d’autant plus facilement qu’il vit sans y penser comme s’il n’en était «pas bien convaincu». Parce qu’il nous est indifférent ne pas avoir été avant de naître mais pas de ne plus être, nous nous accommodons d’éviter d’y penser. Mais cette précaution est inutile si, comme l’écrit encore Schopenhauer «l’horreur de la mort n’est que l’attachement à la forme individuelle de la vie». Y penser n’oblige pas à se lamenter puisque le fait que la vie ne cesse pas, tandis qu’un être vivant sort de la vie, devrait nous consoler : ne dit-on pas «décéder»? C’est-à-dire «sortir de la vie»... «Elle» n’en continue pas moins ! Le problème ne tient pas au fait que le temps est limité, même si la longévité varie d’une espèce à l’autre, comme le faisait déjà remarquer Aristote : «les hommes vivent plus longtemps que les chevaux» mais «c’est chez les plantes qu’on rencontre les organismes qui vivent le plus longtemps». Le problème tient plutôt à ce constat : «Notre durée est irréversible», [pour parler comme Bergson]. Ce n’est donc pas parce que la vie serait courte qu’il s’agirait de ne pas la gâcher en comptant les jours mais c’est parce que le jour ne reviendra pas qu’il s’agit selon l’expression d’Horace de le «cueillir». Nous vieillissons et c’est ce qui doit nous rappeler que ce n’est pas «le temps» qui s’en va mais "nous, qui nous en allons" [comme dit Ronsard]. Mais cela ne doit pas nous empêcher de «nier l’utilité» de vieillir : les philosophes du contrat social n’ont-ils pas imaginé la fiction d’un état de nature pour mieux comprendre la nécessité de vivre en société, aussi artificiel que cela paraisse parfois ?

Vouloir ou ne pas vouloir vieillir : cela ressemble à un faux débat puisqu’on n’a pas le choix. On ne choisit pas que «chaque jour nous retire [comme l’écrit Sénèque] une portion de notre vie», n’était-ce que «ne pas vouloir» signifie, à la rigueur, ne pas voir l’intérêt de vieillir, contrairement à «le vouloir», car, s’il est vrai qu’il y a un âge où on commence à vieillir, se pose la question de savoir si vieillir c’est ne plus pouvoir «faire plus et mieux», passé, qu’avant, cet âge. A l’évidence, «Non !» répondrons ceux qui considèrent, comme Aristote, qu’il y a un point culminant dans la vie, passé lequel, on ne fera jamais plus ni mieux. «Si !», répondrons, au contraire, ceux qui considèrent, comme Sénèque qu’il n’y a pas de sommet, entre le premier et le dernier jour de sa vie mais qu’il y a un âge où on a plus et mieux à faire que grandir. Ou bien, il y un sommet à partir duquel on ne peut pas «faire plus et mieux» que vivre le reste de sa vie - mais on ne voit pas bien l’utilité de vieillir - ou bien ce sommet n’existe pas mais il y a un âge de la vie où vieillir c’est «faire plus et mieux» que grandir, et l’on voit l’utilité de vieillir. Mais à quel âge devient-on vieux ? Car il y a bien un âge où le corps, l’esprit ou encore le sexe fonctionnent de moins en moins bien, après s’être formés de mieux en mieux. Aristote plaçait l’âge mûr «de trente à trente-cinq ans pour le corps» et à «quarante-neuf ans environ» pour l’âme. Mais «quand» la juste mesure entre l’excès fougueux de la jeunesse et l’excès timoré de la vieillesse est-elle outrepassée ?

On pourrait répondre comme Jean Baudrillard : «le premier jour du reste de sa vie», le problème étant de ne pas confondre «le premier jour de sa vie», depuis lequel «chaque jour nous retire une portion de notre vie» [pour parler comme Sénèque], avec ce jour où «notre ticket n’est plus valable» [pour parler comme Romain Gary], c’est-à-dire le jour où, «avant», tout est possible -c’est «la promesse de l’aube»- mais, «après», tout sombre. S’il est vrai que «le premier jour de sa vie» n’est pas «le premier jour du reste de sa vie», il reste alors à savoir si vieillir est en réalité un échouement [aussi involontaire qu’inévitable] ou bien si cela peut être un échouage [volontaire] à partir duquel commence une nouvelle vie, l’essentiel étant de mourir à temps, comme La vieille dame indigne, racontée par Bertolt Brecht ou Maud dans Harold et Maudde Colin Higgins : l’une meurt comme on s’endort et l’autre comme on s’en va, sans se retourner. Mais aucune des deux ne semble mourir trop tôt ou trop tard...

Vieillir...  Pour quoi [faire] ? Pour vivre plus longtemps, parce que vieillir serait [comme l’a écrit Sainte Beuve] «le seul moyen qu’on ait trouvé pour vivre longtemps» ?

Il est vrai que vieillir peut ressembler à une infamie dont serait frappé celui qui traîne dans la vie et qui voit s’effriter tout ce qu’il a connu. Mais un vieillard est-il un «trainard dans le monde» [comme l’a écrit Chateaubriand] ? Tout perdre, est-ce le prix à payer quand on meurt trop tard ?

Un conte transcrit par les frères Grimm [écrit Simone de Beauvoir7] propose une curieuse interprétation des âges de la vie. "Dieu avait assigné 30 ans de vie à l'homme et à tous les animaux; l'âne, le chien, le singe obtinrent qu'il retranchât 18 ans, 12 ans, 10 ans au chiffre fixé, une si longue vie leur semblant pénible; l'homme est moins sage que les animaux : la déraison de cet être prétendu raisonnable est un des thèmes favoris du folklore. Il ne comprit pas que la longévité devrait se payer par la décrépitude. Il demanda une prolongation; il obtint les 18 ans de l'âne, les 12 ans du chien, les 10 ans du singe : l’homme a donc 70 ans de vie. Les 30 premières années sont siennes, et elles passent vite... Arrivent ensuite les 18 ans de l'âne pendant lesquels il a à porter sur ses épaules fardeau sur fardeau; c'est lui qui fournit au moulin le blé qui nourrit les autres... Puis viennent les 12 ans du chien, au long desquels il ne fait guère que grogner en se traînant d'un coin à l'autre, car il n'a plus de dents pour mordre... Quand ce temps est passé, il ne lui reste plus pour finir que les 10 années du singe. Il n'a plus toute sa tête, devient un peu drôle, et fait d'étranges choses qui font rire et se moquer les enfants.Ainsi, si la vieillesse de l'homme est plus longue et plus pénible que celle des animaux, il en est responsable : il s'y est lui-même condamné par son avidité étourdie".

Traîner dans le monde, après trente ans, pour passer le reste de sa vie «à vivre», au mieux, successivement, «le reste de la vie» de l’âne jusqu’à 48 ans puis «le reste de la vie» du chien jusqu’à 60 ans et enfin «le reste de la vie» du singe, jusqu’à 70 ans ! Ne vivre tant «que pour connaître cette infamie» [pour parler comme Don Diegue] ? Il y a de quoi hésiter ! Les auteurs de l’essai intitulé Philosophie des âges de la vie, Eric Deschavanne et Pierre Henri Tavaillot n’ont pas hésité à poser cette question «Vieillir : pour ou contre ?», au chapitre cinquième8de leur ouvrage paru chez Grasset (et disponible au format e book, c’est l’édition que j’ai utilisée) : j’ignorais avant d’avoir rencontré cette interrogation qui peut faire sourire, en dehors de tout contexte, qu’il s’agissait d’un vieille et longue querelle philosophique.

Résumons ce que les auteurs ont appelé eux-mêmes et à juste titre, «la querelle de la vieillesse»... La bataille oppose les «pro» et les «anti» vieillesse. C’est Solon qui lance, paraît-il, la querelle lorsque, au VIIème avant JC, il prend à rebours un vers de Mimnerme de Colophon inspiré par la légende de Tithon.  D’après Simone de Beauvoir9, «elle montre que la décrépitude semblait aux Grecs un fléau pire que la mort même. Aurore, obtenant pour son époux l’immortalité, oublia de demander qu’elle s’accompagnât d’une éternelle jeunesse ; elle eut beau le nourrir d’ambroisie, il tomba en décrépitude ; solitaire, misérable, il se ratatina et se dessécha à un tel point que les dieux miséricordieux le changèrent en cigale.» Mimnerme de Colophon d’écrire : «Puissè-je, sans maladies ni pénibles soucis, rencontrer, à 60 ans, le lot de la mort». Solon de répondre : «Puissè-je devenir vieux en apprenant toujours». Vieillir aura désormais ses «pro» et ses «anti»... Pour n’en citer que quelques-uns : Aristote, Montaigne, Nietzsche, du côté des «anti» et Platon, Cicéron, Rousseau, du côté des «pro»... Ce qui les oppose, principalement ? Les «pour», bien qu’ils ne nient pas que vieillir soit décliner, défendent paradoxalement l’idéal de devenir toujours plus grand. Quant aux «contre», ils ne nient pas qu’ «il faut bien»... vieillir, mais à condition de ne pas déguiser [en l’appelant «sagesse»] «la difficulté [comme l’écrit Montaigne] de nos humeurs, le dégoût des choses présentes». Eric Deschavanne et Pierre Henri Tavaillot posent ces deux questions10 : «Faut-il sauver la vieillesse pour ne pas désespérer la vie ? Ou faut-il désespérer de la vieillesse pour tenter de sauver sa mort ?». Impossible selon les auteurs de trancher cette querelle...

En revanche, la querelle entre les «pour» et les «contre» nous conduit à réitérer cette question : à quoi bon tout ce temps passé à gagner du temps sur la mort si c’est pour que le reste de sa vie n’ait aucun goût ? On cite souvent le chapitre XX des Essais où Montaigne, après les stoïciens, écrit que «philosopher c’est apprendre à mourir» [un platonicien préciserait mourir au sensible]... Mais l’auteur des Essais n’y défend pas cette thèse, au contraire ! À chacun de faire comme il peut ! Et si, comme le chapitre précédent le demande, le seul critère d’une vie réussie c’était la dernière minute ? Celui qui meurt heureux n’aura pas trop vécu s’il meurt, pour ainsi dire le premier jour du reste de sa vie, puisqu’il n’a pas eu à subir le reste de sa vie. A moins que toute sa vie n’ait été le reste de sa vie ? Et qu’on puisse dire qu’il est mort au sommet de sa vie ?

Mais, y a-t-il un sommet de la vie ? Est-il dans la vie et, s’il n’y est pas, est-il ailleurs ou bien nulle-part ?

Le mot «bios» en grec a deux significations : la vie et l’arc. Comme on l’a déjà esquissé, Aristote plaçait l’âge mûr «de trente à trente-cinq ans pour le corps» et à «quarante-neuf ans environ» pour l’âme. C’est aussi dans cette perspective que vieillir est envisagé par Dante dans Le banquet : «Il compare [selon Simone de Beauvoir11] la ligne de la vie humaine à un arc montant de la terre au ciel, jusqu’à un point culminant d’où il redescend. Le zénith se situe à 35 ans. Puis l’homme décline lentement. De 45 à 70 ans, c’est le temps de la vieillesse. Ensuite, c’est la grande vieillesse. Cette fin est paisible si elle sait être sage. Dante compare le grand vieillard à un navigateur qui baisse doucement sa voile quand il aperçoit la terre et qui attend lentement le port. La vérité de l’homme étant dans l’au-delà, il doit accepter sereinement la fin d’une existence qui n’a été qu’un bref voyage»...

Tout le problème étant d’atteindre «paisiblement» le port. Cependant, on voit que pour Dante contrairement à Aristote, «le dernier âge de la vie apparaît essentiellement comme le temps où l’on se prépare à la mort», c’est-à-dire que, dans la conception chrétienne, qui n’est ni «pour» ni «contre» vieillir, contrairement à la conception aristotélicienne, le sommet de la vie n’est pas dans la vie mais dans la vie, après la mort, à condition de gagner son salut, qu’on grandisse, qu’on mûrisse ou qu’on vieillisse, et a fortiori si vieillir est un calvaire. «La vieillesse est oubliée» objectera-t-on comme Simone de Beauvoir. En revanche, on peut, au contraire, mettre le sommet de la vie dans la vie, comme Aristote... mais s’entendre objecter à la façon de Sénèque que «chaque jour nous retire une portion de notre vie» et que par conséquent aucune apothéose n’est à attendre. Par conséquent, si le sommet de la vie n’est ni en dehors de la vie ni dans la vie, s’il ne correspond ni à un âge du corps ni à un âge de l’âme, comme le décalage entre la maturité supposée du corps et celle de l’âme tend à le laisser penser, où est-il ?

S’il n’est nulle-part dans la vie, à quel âge devient-on vieux, si on appelle encore «vieillir» devenir vieux, c’est-à-dire entrer dans le dernier âge ? À 70 ans comme le mesure Dante ? Oui mais Dante semble situer le sommet de la vie en dehors la vie contrairement à Aristote qui le situe dans la vie mais entre la maturité du corps et celle de l’âme. Et s’il n’était nulle part simplement parce que comme l’a écrit Rousseau dans Émile «chaque âge, chaque état de la vie a sa perfection convenable, sa sorte de maturité qui lui est propre», comme si on avait plusieurs cordes à son arc ? A moins que l’arc ne soit celui de la trajectoire de la «flèche». Il en va ici du vieillissement de l’individu comme du vieillissement de la population : vieillit-il parce qu’il est de plus en plus vieux ou parce qu’il est de moins en moins jeune, c’est-à-dire parce qu’il est de moins en moins celui qui voulait devenir adulte ? D’après les sondages, les Français disent qu’on devient «vieux» à 75 ans mais il faut reconnaître que ce n’est pas une question de chiffre ! Tant qu’on qu’on continue de vieillir on n’est pas vieux, de même que tant qu’on continue de grandir on n’est pas grand... Outre les décalages possibles entre le corps et l’âme, qu’on grandisse, qu’on mûrisse ou qu’on vieillisse, il n’est pas invraisemblable de penser, comme l’auteur des Cool memories, que cet âge ou plutôt ce jour est le premier du «reste de notre vie». Voici ce qu’a écrit Jean Baudrillard12 : «Octobre 1980, The first day of the rest of your life. Le choc primal de l’éblouissement des déserts et de la Californie est passé, et pourtant –y a-t-il raisonnablement quelque chose de plus beau au monde ?- Ce n’est pas vraisemblable. Il faut donc penser que j’ai rencontré, once in my life, l’endroit le plus beau que je verrai jamais. Il est tout aussi raisonnable de penser que j’ai rencontré la femme dont la beauté m’a le plus frappé, celle dont la perte m’a le plus blessé. [...] il est tout aussi vraisemblable de penser que j’ai écrit le ou les deux livres les meilleurs que j’écrirai jamais. C’est fait, c’est comme ça, et il est tout à fait improbable qu’une illumination seconde altère ce fait irréversible. C’est ici que commence le reste de la vie. Mais le reste est ce qui vous est donné par surcroît, il y a un charme et une liberté particulière à laisser se dérouler n’importe quoi avec la grâce, ou l’ennui, d’un destin ultérieur».

Si on peut mourir d’un tel constat, «on peut aussi s’en nourrir» écrivent les auteurs de Philosophie des âges de la vie. On pense bien-sûr à Romain Gary, constatant que son «ticket», comme il dit, n’est plus valable. Mais on pense aussi, par comparaison, à Maude, dans Harold et Maude, qui quitte en même temps Harold et la vie mais non sans laisser Harold hériter son amour de la vie. On pense enfin à La vieille dame indigne, le personnage éponyme d’une des Histoires d’almanach, le recueil de contes écrit par Bertolt Brecht, qui meurt comme on s’endort mais après avoir vécu successivement deux vies : «L’une, la première, en tant que fille, femme et mère, et la seconde, en tant que Madame B., personne seule, sans obligations, aux moyens modestes, mais suffisants»... En fait, ce qui frappe, dans le cas de Jean Baudrillard, c’est cette façon qu’un détail a de devenir le signe du tout. Il écrit : «C’est ici que commence le reste de la vie.»... Mais «le reste est ce qui vous est donné par surcroît», ajoute-il. «C’est ici», c’est-à-dire maintenant qu’il ne peut plus rien arriver, que rien ne peut plus arriver que par «surcroît», que cela touche ou non. Mais bien que rien ne puisse «plus(+)» toucher, il ne faut pas en déduire que plus rien ne touchera jamais mais au contraire que rien de ce qui touchera ne pourra toucher «plus» qu’on ne l’a déjà été. Comment peut-il en être sûr ?  C’est comme ça, c’est un fait «irréversible». Autrement dit, il n’est plus possible de revenir en arrière. Devient-on vieux parce qu’on est au premier jour du reste de la vie ou est-on au premier jour du reste de la vie parce qu’on devient vieux ? En réalité, cela coïncide. C’est peut-être la grande différence entre ce sommet et les autres dont on a parlé avec Rousseau, car si chaque âge a sa maturité, la vie tout entière a peut-être la sienne propre.

En vain pourrait-on la confondre avec les autres maturités : grandir, mûrir, vieillir. Il y aurait midi le matin, midi à midi  et midi le soir mais le grand midi serait entre midi à midi et midi le soir. D’où la question du «démon de midi» : la CMV est-elle la crise du milieu de la vie ou celle du milieu de la maturité ? Toujours est-il qu’elle ne coïncide pas particulièrement avec le premier jour du reste de la vie quoiqu’elle en soit peut-être le signe annonciateur. L’acédie serait la mélancolie et le dégoût généralisé qui caractérise le «démon de midi» au sens donné par les théologiens. Elle s’oppose littéralement à «l’alacrité» sans laquelle Flaubert, entré dans le reste de la vie, se disait incapable de «bien écrire». L’acédie qui ressemble au contraire à l’absence d’alacrité [dont se plaint le vieil auteur], provoquerait un désir d’autodestruction chez celui qui est dans la force de l’âge, comme si la faiblesse de la vieillesse, en s’insinuant prématurément dans la force de l’âge, provoquait de sa part un sursaut destructeur... Pour entrer dans le reste de la vie, il faut probablement passer ce cap mais pour passer ce cap, il faut probablement accepter de vieillir. Toujours est-il que le reste de la vie ne commence pas à midi.

Quoi qu’il en soit, si vieillir est le seul moyen de vivre longtemps, pourquoi ne pas vivre le plus longtemps possible, quitte à vieillir ?

«Quand Gulliver apprend que certains Luggnaggiens naissent avec au front un signe qui les voue à l'immortalité [écrit Simone de Beauvoir13], il s'émerveille : il les imagine heureusement libérés de la crainte de la mort, pleins de science, riches, s'entretenant entre eux de problèmes élevés; à leur place, explique-t-il, il lutterait contre la corruption, il chercherait à réaliser de grandes découvertes". Son interlocuteur répond que partout ailleurs les gens âgés gardent l'appétit de vivre : sauf ici parce qu'ils voient de leurs yeux quel sort les attend. «Ce plan de vie immortelle est déraisonnable et absurde, me dit-il parce qu'il implique la durée éternelle de la jeunesse, de la santé et de la vigueur... Le problème n'est pas d'organiser une vie toujours en son printemps, toujours comblée de bonheur et de santé. mais de supporter une existence perpétuellement en butte aux misères de la vieillesse». En fait, vers 30 ans, les Struldbruggs commencent à être mélancoliques, et ils le deviennent de plus en plus jusqu'à 80 ans. Alors «ils ont pour lot toutes les infirmités physiques et mentales des vieillards, plus une infinité d'autres qui naissent de l'atroce perspective de ne jamais en finir. Ils ne sont pas seulement entêtés, hargneux, cupides, susceptibles, vaniteux, bavards mais incapables de toute amitié et même de toute affection pour leurs descendants, qu'ils perdent de vue après la seconde génération. Ils ont deux passions dominantes : l'envie et des désirs rentrés. Ils envient les vices de la jeunesse; ils désirent la mort des vieillards... Leurs seuls souvenirs remontent à leur jeunesse ou au début de leur âge mûr; ils sont d'ailleurs fort incertains... Le mieux qu'on puisse leur souhaiter c'est de perdre toutes leurs facultés et de radoter complètement Car alors ils peuvent compter sur un peu de pitié et d'assistance, n'ayant pas le caractère si méchant...» À 80 ans on les tient pour morts civilement; les époux se séparent (s'ils sont tous deux immortels). Ils vivent d'une petite rente. À 90 ans ils perdent leurs dents et leurs cheveux. À cet âge, ils ne distinguent plus la saveur des aliments. «Quand ils parlent, ils ne trouvent plus leurs mots.» «Faute de mémoire, ils ne peuvent même plus lire». Comme la langue évolue, ils ne la comprennent plus. «Ils connaissent donc la disgrâce de vivre en étrangers dans leur propre pays» ... Triste sort que celui d’un immortel qui se répéterait et stagnerait dans un monde changeant, sans cesse rajeuni ! Vieillir pour vivre plus longtemps n’a pas plus de sens que vieillir pour être immortel ! Alors pourquoi ne pas rajeunir ?  Pourquoi ne pas changer de peau comme les serpents ?

Comme Faust ? «La question n’est pas tant d’être jeune [écrit Simone de Beauvoir14] que de pouvoir rajeunir : échapper à ses limites, revivre la vie comme une aventure sans permettre qu’elle s’achève dans une impasse»... Faust n’a plus de raison de vivre : «le désir de connaître est mort en lui». C’est pourquoi, pour se libérer de sa frustration, il parie de ne pas souhaiter arrêter le temps, si Méphistophélès lui rend la jeunesse... Comme Orphée, qui avait parié de ne pas se retourner pour qu’Eurydice lui fût rendue ? Non, car pour que Faust ait une chance de gagner, il faudrait qu’il soit de nouveau capable d’éprouver ce désir. Son défi est vain. Aussi vain que vieillir uniquement pour vivre plus longtemps. Pourtant vivre plus longtemps n’est pas dénué de sens !

Dans le roman japonais, Narayama [adapté au cinéma par Kinoshita en 1958 et Immamura en 1983], s’inspirant de faits réels, «Fukazawa évoque [écrit Simone de Beauvoir15] la fin d’une vieille femme. En certains coins du Japon, et jusqu’à une époque récente, les villages étaient si pauvres que pour survivre était obligé de sacrifier les vieillards : on les transportait sur des montagnes nommées «montagnes de la mort» et on les abandonnait là. Au début du récit, O’Rin, une vieille femme presque septuagénaire, d’une abnégation et d’une piété exemplaires et que son fils Tappei chérit, entend chanter dans la rue le chant de Narayama [c’est le nom de la montagne où on abandonne les vieillards : la montagne aux pins] ; il y est dit que lorsque trois années passent, on vieillit de trois ans : c’est pour faire comprendre aux vieillards que le temps du «pèlerinage» approche. La veille de la fête des Morts, ceux qui doivent « aller à la montagne» convoquent les gens du village qui ont déjà conduit leurs parents ; c’est la seule grande fête de l’année : on mange du riz blanc, le plus précieux des aliments, on boit du vin de riz. O’Rin décide de la célébrer cette année même. Tous ses préparatifs sont faits est en outre son fils se remarie : il y aura une femme pour s’occuper la maison. Elle est encore vigoureuse, elle travaille, elle a gardé toutes ses dents : c’est même pour elle un souci ; dans un village qui manque de nourriture, c’est une honte de pouvoir encore à son âge dévoré n’importe quoi. Un de ses petits-fils a fait une chanson où il se moque d’elle en l’appelant la vieille aux trente-trois dents et tous les enfants la chantonnent. Elle réussit à s’en casser deux à coups de pierres, mais les moqueries ne cessent pas. L’aîné de ses petits-fils se marie : maintenant qu’il y a deux femmes jeunes dans la maison, elle se sent inutile et pense de plus en plus au pèlerinage. Son fils et sa bru pleurent quand elle leur annonce sa décision. La fête a lieu. Elle espère que le là-haut il neigera : cela voudra dire qu’elle sera bien accueillie dans l’au-delà. A l’aube, elle s’installe sur une planche que Tappei porte sur son dos. Selon l’usage, ils quittent le village en catimini et n’échangent plus une parole. Ils gravissent la montagne. En approchant du sommet, on aperçoit au pied des rochers des cadavres et des squelettes. Des corbeaux rôdent. La cime est couverte d’ossements. Le fils dépose sur le sol la vieille femme ; elle étale au pied du rocher une natte qu’elle a apportée, y pose une boule de riz et s’y assied. Elle ne prononce pas un mot, mais elle fait de grands gestes pour chasser son fils. Il s’éloigne en pleurant. Pendant qu’il descend, la neige cesse de tomber. Il revient sur ses pas en avertir sa mère. Il neige aussi sur le sommet, elle est tout enveloppée de flocons blancs et psalmodie une prière. Il lui crie : «Il neige; la chance est bonne». De nouveau elle lui fait signe de partir et il s'en va. Il aime tendrement sa mère, mais l'amour filial se développe dans le cadre que lui fournit la société; puisque la nécessité a imposé cette coutume, c’est en transportant O'Rin au sommet de la montagne qu'il se montre un fils dévoué. Par contraste avec cette mort conforme à la tradition et bénie des dieux, le roman raconte celle du vieux Matayan qui a dépassé 70 ans mais ne prépare pas son départ pour la montagne. Son fils veut cependant se débarrasser de lui. Il l'attache avec une corde de paille, le jour de la fête de Narayama. Le père coupe la corde avec ses dents, rompant ainsi la «relation» avec son fils, avec la communauté, avec les dieux ; il s’enfuit. Mais son fils se saisit de lui. Le lendemain, quand Tappei redescend, il voit au bord d'un précipice le vieillard ligoté ce la tête aux pieds : son fils le jette dans l'abîme, comme si c'était un vieux sac, et les corbeaux s'abattent sur la vallée. C'est une mort ignominieuse. Le fils a agi comme un criminel, mais le père a mérité ce sort en prétendant se soustraire à la coutume voulue par les dieux. On voudrait savoir s'il est fréquent ou non pour les vieillards sacrifiés de réagir à la manière de Matayan, c'est-à-dire par la peur et la révolte. Si Fukazawa lui accorde dans son roman une place si importante, c'est que son attitude devait être non pas exceptionnelle mais représentative. Peut-être était-ce l'édifiante soumission d'O'Rin qui constituait une exception».

Pourquoi vieillir ? Pourquoi pas ? Qui peut dire à ma place s’il est vain pour moi de vivre plus longtemps, a fortiori si je ne suis plus en état de le dire moi-même ? Peut-on arriver au «premier jour du reste de la vie », au sens où l’entend Baudrillard, sans jamais avoir été un enfant qui voulait grandir, pour devenir adulte, et sans jamais être devenu cet adulte ? Penser par soi-même ; penser en se mettant à la place de tout autre ; penser en accord avec soi-même... N’est-ce pas la formule kantienne de la «pensée élargie»16qui fait entrer dans «l’âge de l’expérience, de la responsabilité et de l’authenticité» ? Pour l’enfant, l’adulte est un être qui n’a pas le temps... Pourquoi cet être n’aurait-il pas tout le temps maintenant qu’il est parvenu au premier jour du reste de la vie, pour approfondir son expérience, sa responsabilité et son authenticité, hors de la compétition à laquelle il n’a plus besoin de participer ?

Dans le film de David Lynch, A Straight Story, dont le titre français Une histoire vraie traduit approximativement le sens, Alvin Straight, un vieillard de 73 ans, après avoir appris l’attaque cardiaque de son frère, avec lequel il est brouillé depuis dix ans, entreprend un voyage de 600 km au volant d’un improbable attelage : une tondeuse à gazon tractant une sorte de roulotte de camping ! Quand un camion le double et que le souffle d’air fait s’envoler son chapeau, le film accorde à Alvin tout le temps nécessaire pour arrêter son moteur, saisir ses deux cannes et aller ramasser son couvre-chef, atterri quelques mètres plus haut. Aussi exagérée que certains spectateurs puissent la trouver, la lenteur de ce «road movie» n’est pas un parti-pris absurde, rapporté au lien rompu depuis si longtemps entre les deux frères, quoi qu’il en soit de l’origine de leur désaccord : Vieillir ! Pour vivre plus longtemps ? Ou bien pour en finir avec l’existence préoccupée et vivre (sinon mourir) en accord avec soi-même ?

Yann Sylvestre                                                                                      Mai 2012

Simone de Beauvoir, La vieillesse, nrf Gallimard,

1p.657,2p.7,3p.10,4quatrième de couverture

, 5p.11,7p.168,9p.121,11p.175,13p.233,14p.236,15p.68-70,

Éric Deschavanne et Pierre Henri Tavaillot, Philosophie des âges de la vie, Grasset, 6p.292,8p.277,10p.281,12p.284,16p.286.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by sophia - dans leçons
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