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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 11:04

Préambule

J'ai choisi ce sujet pour trois raisons : mon intérêt pour la littérature et la philosophie, ma passion pour l'aviation que je pratique depuis 1953 et le lien professionnel qui me rapproche de Saint-Exupéry. J'ai en effet terminé ma carrière de quarante années de pilote par dix années d'instructeur à la SEA : (Société d'Exploitation Aéropostale qui exploitait 17 Boeing 737 quick change : transport de passagers le jour pour Air France, et du courrier pour la poste la nuit). Le courrier intérieur est aujourd'hui acheminé par les TGV mais l'aventure de la poste par avion a vécu près de 50 ans grâce à différentes compagnies : la Compagnie Générale Aéropostale (1927-1931) pour laquelle travaillaient entre autres Mermoz, Guillaumet et Saint-Exupéry, Air Bleu (1935-1939), Air France : la Postale de Nuit (1945-2000) et SEA (1990-2000), Europe Airpost (2000-2007). Décoller et se poser par tous les temps était la règle et a permis aux équipages de ces compagnies de leur donner une résonance humaine avec comme complice la nuit. La SEA à laquelle j'ai volontairement appartenu dès sa création n'a jamais prétendu être la fille de l'Aéropostale dont les acteurs par leur courage, leur passion du vol, leur abnégation ont imprimé l'histoire aéronautique. Mais même si le travail n'avait plus rien à voir avec ce qu'ont vécu ces pionniers, les équipages de la SEA, pour ne pas ternir cette épopée, se sont appliqués à garder l'état d'esprit qui régnait à l'Aéropostale.

Mon exposé est composé de deux parties :

1- qu'est ce que la philosophie de l'action ?

2- Celle-ci dans l’œuvre de Saint-Exupéry

Définition de l'action

L'action signifie entre autres la manifestation concrète des pouvoirs d'agir d'une personne. C'est l'exercice de sa capacité, par opposition à la passivité, de réaliser une volonté, une intention. Cette signification fait appel à une structure métaphysique venue de l'aristotélisme. Mais avant d'examiner cette source et la tradition qui en est née, il convient de distinguer, sans les séparer, l'acte et l'action. Bien qu'on ne fasse pas spontanément de différences entre ces deux termes, l'action renvoie à l'opération, i.e aux dispositions subjectives, à un comportement intentionnel, l'acte aux résultats de l'action. Le terme acte vient du latin actus, qui traduit deux termes grecs d'Aristote : ενεργεια (qui est en plein travail) et ἐντελέχεια (qui séjourne dans sa fin). Ces deux mots du vocabulaire aristotélicien sont souvent confondus par les traducteurs, même parfois par Aristote. L'analyse du mouvement en trois temps permet cependant de les distinguer : l'origine du mouvement est en puissance (δυναμισ), i.e susceptible de s'accomplir grâce au travail. Bien qu'on ne fasse pas spontanément de différences entre ces deux termes, l'action renvoie à l'opération, i.e aux dispositions subjectives, à un comportement intentionnel, l'acte aux résultats de l'action. Le terme acte vient du latin actus, qui traduit deux termes grecs d'Aristote : ενεργεια (qui est en plein travail) et ἐντελέχεια (qui séjourne dans sa fin). Ces deux mots du vocabulaire aristotélicien sont souvent confondus par les traducteurs, même parfois par Aristote. L'analyse du mouvement en trois temps permet cependant de les distinguer : l'origine du mouvement est en puissance (δυναμισ), i.e susceptible de s'accomplir grâce au travail, le mouvement considéré en son déploiement est ενεργεια, sa fin s'appelle ἐντελέχεια. La fin est rendue possible par le mouvement énergique accordé à la puissance. Cet ensemble catégorial semble structurer tout mouvement ; en fait, il ne vaut que si on le comprend préalablement comme tendu vers une plénitude manquante : l'entéléchie; un mouvement indéfini ou circulaire ne peut pas être entendu à l'aide de ces catégories. Si l'acte est le mouvement réel achevé et en cela identifié à l'entéléchie, l'action est nécessairement prédéterminée par cet accomplissement ; nous devons dès lors concevoir le réel comme un système de données déjà toutes réalisées a priori. En fait la différence réside que, dans le cas de l'action, l'agir est visé dans son déroulement alors que dans le cas de l'acte il est visé indépendamment de toute extension dans le temps. On peut par exemple trouver quelqu'un en pleine action mais pas en plein acte car une action a un début et une fin mais pas un acte (la même différence oppose une situation à un fait). Il va de soi que ces deux aspects, intérieur (action) et extérieur (acte), s'appellent mutuellement.

Le principe de l'action, c'est l'humilité : elle implique le sacrifice, l'oubli de soi, et contraint l'individu à se convertir à travers le désir d'autre chose que soi, c'est-à-dire à se débarrasser de ses défaillances et de son égoïsme naturels, pour participer à une communauté dont il fonde l'origine en y découvrant la raison de son accomplissement. On peut parler d'action plutôt que de volonté : la philosophie classique n'a connu sous ce nom que la zone éclairée de l'action humaine ; il s'agit aujourd'hui d'intégrer la pulsion, le désir, au champ pratique. Enfin, l'action se réalise dans des structures techniques, économiques, politiques, à l'égard desquelles la volonté constitue seulement le segment intentionnel accessible à l'introspection. C'est donc un concept à la fois plus ample et plus articulé que celui de volonté qui doit unifier le champ pratique. Le mot agir vient du latin agere : pousser en avant -agir, ce n’est pas seulement faire, c’est accomplir un effort qui a du sens et qui va dans une direction, c'est s'exprimer par des actes-. La première question que pose l’action est la suivante : pourquoi agir ? Cela implique toujours un jugement initial : le refus de ce qui est. Si j'envisage d'agir, c’est bien que je désapprouve, que je désavoue ce qui est. Mais évidemment ce jugement de valeur est lié à une affirmation de ce qui devrait être. La phase suivante est consacrée à la délibération quant aux moyens nécessaires à la réalisation de l’action. Agir c'est se déterminer, décider, et décider c’est trancher. Il y a quelque chose d’irréversible et de dramatisé dans la décision, le passage à l’acte, la réalisation de l’action. On parle d’action décisive quand le résultat est lourd de conséquence.

Max Weber, philosophe et juriste allemand du début du XXème siècle, distingue deux éthiques pour évaluer une action, en déterminer la valeur : l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité. La première juge l’action conformément aux valeurs, aux principes qui l’ont rendue nécessaire et la seconde par rapport aux résultats de cette action. L’une affirme la prévalence de la cause, l’autre celle de la finalité. Selon l’éthique de conviction, peu importe que l’action ait ou non abouti, que l’objectif ait été ou non atteint…ce qui compte c’est la fidélité aux principes. Selon l’éthique de responsabilité, seul compte le résultat.

1-La Philosophie de l'action

L'objectif de la vie n'est pas la connaissance mais l'action. Huxley

La philosophie de l’action est une branche de la philosophie qui a pour objet les problèmes relatifs à l'action humaine, à sa nature, ses motivations et son intentionnalité. Elle est sans doute une des branches les plus importantes du débat philosophique contemporain même si ce ce sont avant tout des philosophes anglo-saxons qui nourrissent les discussions. Certaines des questions les plus débattues concernent entre autres :

  • la nature de l’action: se conclue-t-elle nécessairement par un mouvement corporel ? Est-ce que l’intentionnalité caractérise l’action ?

  • Le problème de l’individuation des actes : est-ce qu'aux échecs par exemple déplacer sa reine et mettre son adversaire en échec et mat sont une seule et même action ?

  • le problème de l’explication de l’action : est-ce que l’intentionnalité peut suffire à expliquer l’action ou bien faut-il aussi tenir compte de phénomènes causaux ?

On dit que la philosophie de l’action est née à la suite d'une question fameuse de Wittgenstein :

Que reste-t-il du fait que je lève le bras si on en soustrait le fait que mon bras se lève ?
Autrement dit, y-a-t-il lorsqu’on a affaire à cette action un élément spécifique supplémentaire (une volonté, une intention, un désir) qui fait que lorsque je lève mon bras volontairement j'agis tandis que lorsque mon bras se lève par le biais d’un processus purement mécanique, je n’agis pas ? La question est la suivante : quel est le critère nous permettant de distinguer l'action d'un mouvement corporel ? On pourrait être tenté d’invoquer –et c’est bien cette tentation que dénonce ici Wittgenstein– la présence, en plus du mouvement mécanique, d’un événement interne, de quelque chose de mental comme une volonté, une intention. Mais cette solution a l’inconvénient d’être purement spéculative : elle propose en effet de postuler l’existence d’entités ou d’événements dont il resterait à la philosophie, voire même à la science, de déterminer la nature. La philosophie de l’action demande donc quelle est la nature de l’action humaine ? Qu’est-ce qu’une action intentionnelle ? De quelle nature est la relation entre une raison d’agir et une action ? Les raisons d’agir sont-elles les causes de l’action ?

On peut diviser les théoriciens de l’action en deux groupes : les causalistes -qui prétendent que les raisons d’agir sont les causes de l’action- et les autres qui soutiennent l’inverse. Jusque dans les années 1960, les non causalistes étaient largement majoritaires (Wittgenstein, Anscombe). En 1963 Davidson va réfuter la thèse de Wittgenstein, selon laquelle les raisons ou motifs d'agir ne peuvent être les causes de l'action. Les lois causales, en effet, doivent être précises et mécaniques et ont un pouvoir explicatif, alors que les explications en termes de motivations sont plutôt confuses. L'objectif de Davidson est de montrer qu'avoir un motif d'agir est un état capable d'exercer une influence sur le comportement. En particulier, il considère l’acte comme une sorte d’événement caractérisé par l’intentionnalité qui est pour ainsi dire le critère de l’action. L'Homme qui agit, choisit, se fixe un but et s'efforce de l'atteindre. Pour faire une chose aussi simple que lever le bras il faut que je le décide, tout au moins faut-il que j’y pense car sinon rien ne se passerait.

Je partage ce point de vue car pour moi il n'y a pas d'acte sans un motif qui le dirige, pas d'effet sans cause et toute cause n'est rien si elle n'est pas productive d'effets : soit agir soit s'abstenir. Ainsi la pensée et l'action entretiennent des relations tumultueuses tant leurs champs d'applications sont tout à la fois proches et aux antipodes l'une de l'autre... ce sont deux choses non seulement différentes mais même opposées. Penser l'action est le propre de toute stratégie mais tant que quelqu’un pense ou réfléchit, ou pire encore médite, rêve, il n’agit évidemment pas. Mais quand il agit, on ne peut pas dire qu’il ne pense plus, mais sa pensée est entièrement subordonnée à l’acte et n’est plus qu’un mécanisme de régulation souvent plus instinctif que proprement intellectuel. Il n’y a pas pire erreur dans le feu de l’action que de se laisser aller à réfléchir, à raisonner. C'est le plus sûr moyen non seulement de perdre du temps, mais de dérégler les mécanismes de régulation plus ou moins automatiques qui guident l’action. L'action authentique est le fruit de la nécessité non de la volonté. A ce sujet on distingue généralement deux types de caractères opposés, celui de l’homme d’action et celui du méditatif. Ces deux caractères ne se mélangent que difficilement. Quand le méditatif se mêle d’agir, il est aussitôt dépassé par les événements et presque toujours décalé par rapport à ce qui se passe, qui est d’un autre ordre que les objets de ses réflexions. Inversement, quand l’homme d’action se mêle de philosophie, il s’y perd aussi, avance comme de grandes vérités des banalités, et bien souvent s’exprime de manière inadéquate même sur ses propres actions, dont il est incapable d’analyser les motifs, les ressorts, parce que ce n’est justement pas par de telles considérations qu’il a agi. D'un autre côté, il est évidemment impossible de radicaliser cette opposition entre la pensée et l’action car toute action est susceptible de recevoir une description intentionnelle. En revanche, si à un événement aucune description intentionnelle ne s’applique, alors il s’agit d’un événement qui simplement arrive et non de quelque chose qui est exécuté. En donnant les raisons de l’agent, on rend compte du caractère intentionnel de ses actes. On rationalise l’acte au moyen d’une pro-attitude (un état conatif= idée d'effort) et d’une croyance (un état cognitif=connaissance): «Antoine a fait A parce qu'il désirait B (pro-attitude) et qu'il croyait que faire A était un moyen approprié d'obtenir B». On observe cependant que la rationalisation est trop faible comme explication de l’acte. Car un même acte peut recevoir différentes rationalisations valables qui toutes mettent en lumière l’acte considéré. Mais comment décider laquelle de ces rationalisations est effectivement la bonne, celle pour laquelle l’action a été réalisée ?

L'action nous met par ailleurs en relation avec la pluralité humaine qui, selon Hannah Arendt, est notre seule voie d'accès à la réalité infinie du monde. Tant il est vrai que nous n'éprouvons celui-ci comme vrai que parce que d'autres l'éprouvent avec nous. Contre la tradition platonicienne qui privilégie la vie contemplative à la "vita activa", Arendt pense que l'action est le seul remède à l'"acosmisme", i.e au refus du monde. L’homme est volonté et fait ce qu’il veut. Mais cette liberté ne réside pas dans la liberté d’action qui est soumise à la loi de la causalité ni dans l’indifférence des choix mais dans ce que nous sommes. Quant à Schopenhauer, il conclut son Essai en démontrant que la liberté réside dans l’essence de l'être, i.e dans la volonté et non dans l’action. L’essence de l’homme est libre mais son action est nécessairement déterminée car c’est «par ce que nous faisons que nous reconnaissons nous-mêmes ce que nous sommes». «L’homme ne fait jamais que ce qu’il veut, et pourtant, il agit toujours nécessairement. La raison est qu’il est déjà ce qu’il veut : car de ce qu’il est découle naturellement tout ce qu’il fait», «Chaque action d’un homme est le produit nécessaire de son caractère et du motif entré en jeu. Ces deux facteurs étant donnés, l’action résulte inévitablement». Pour qu’une action se produise, des causes extérieures doivent provoquer nécessairement l’être affecté à manifester son essence intérieure : car «celui-ci ne peut agir autrement qu’il n’est... Toute existence présuppose une essence : c’est à dire que tout ce qui est doit aussi être quelque chose, avoir une essence déterminée. Une chose ne peut pas exister et en même temps n’être rien.» Ainsi Schopenhauer montre que l'action de chaque homme est régie à la fois par des motifs extérieurs dont il n'a aucun contrôle et par son moi.  Seule une action peut combler le fossé qui nous sépare du monde, tandis que l’inaction ne fait que l’élargir. La renonciation précède l’action. On peut donner un sens très simple ou très compliqué à cette phrase. Que d’actions ont rejoint le royaume d’Hadès parce qu'elles étaient irréalisables ou parce qu’elles supposaient une longue réflexion dont on venait à se lasser. De sorte que la renonciation l’emportait. La distinction entre ce que nous faisons et ce qui nous arrive reste trop grossière. Le verbe faire n'est pas un guide fiable de ce qui est ou non une action.
– Tousser, éternuer, rougir, trembler sont des actes que nous faisons même si d'ordinaire, nous restons passifs en les faisant. Le comportement des animaux constitue une forme plus ou moins élémentaire de ce faire. Les humains sont capables de formes plus sophistiquées d'agir qui vont d'actions intentionnelles plus ou moins impulsives à des actions autonomes, délibérées et consciemment réfléchies.

Il faut aussi rendre compte de types particuliers d'actes, tels qu'actes non-intentionnels, contraints, acratiques (contraires au meilleur jugement), abstentions et omissions, parler ou se taire, sourire ou demeurer sérieux sont des actions ainsi que consommer et goûter un plaisir non moins que s'abstenir de le faire, car ne rien faire est aussi poser un acte, cela aussi détermine le cours des événements. Dans chaque situation où il est possible à l'Homme de se manifester, qu'il intervienne ou qu'il s'abstienne est une action. Celui qui supporte ce qu'il pourrait changer agit autant que celui qui intervient pour obtenir autre chose. L'individu qui s'abstient d'influer sur le déroulement de facteurs physiologiques et instinctifs alors qu'il le pourrait, pose ainsi une action. Agir n'est pas seulement faire mais tout autant s'abstenir de faire.

Quels niveaux et types d'action pouvons nous distinguer et comment les caractériser ?

La question de la nature de l'action et celle de son explication sont étroitement solidaires dans la mesure où, dans la philosophie contemporaine de l'action, la réponse commune à la question critique de l'action est que les actions, à la différence des simples mouvements corporels, sont susceptibles d'explication par des raisons. Expliquer une action, c'est donner les raisons pour lesquelles l'agent l'a accomplie.

Le père de la philosophie de l’action est incontestablement Aristote qui en posa les fondements dans l’Éthique à Nicomaque. La morale d’Aristote est une philosophie de l’action, du résultat (le bien, c’est la fin). Faire et se faire : poiein et prattein correspondent au deux premiers niveaux de l’action que distingue Aristote. Dans la perspective d’Aristote, le faire n’a de sens que s’il est accompagné du souci de faire. Dans tout poiein il y a, à des degrés divers, une volonté de faire, un prattein : agir en ce sens s’applique moins aux actions transitives qu’à l’œuvre intime de notre propre genèse, comme si par nos actions, nous avions à nous façonner d’abord nous-mêmes, à constituer notre personnalité. Dans sa philosophie de la volonté, Ricœur définit la volonté en termes de puissance de décision mais également en termes de puissance de motion, la volonté étant une puissance de décision que parce qu’elle est une puissance de motion. Une volonté qui ne pourrait pas agir (être une puissance de motion) ne serait pas une volonté, une décision ou un projet en appellent à une réalisation, à un devoir être. Mais en réalité ces deux aspects sont profondément imbriqués et ce n’est qu’en analysant le vouloir sous une modalité temporelle, et par un certain processus d’abstraction, que ressort cette distinction. Cependant, lorsque l’on se penche de plus près sur ce qu’est la volonté, lorsque l’on veut analyser la décision volontaire, il faut, nous dit Ricœur, prendre garde de ne pas le faire sous une modalité temporelle ou linéaire car la décision ne succède pas purement et simplement à la délibération, ni non plus l’action à la décision. Par définition, une délibération est une réflexion en vue d’une décision à prendre. Ceci dit, Ricœur nous dit que de cette délibération ne s’en suit pas purement et simplement une décision à laquelle suivrait une action ; on ferait une erreur en concevant ce passage de la délibération à l’action comme une suite d’étapes successives (délibération-décision-action) s’écoulant dans le temps. Des exemples concrets peuvent nous montrer qu’il s’agirait d’une lecture erronée. Des actions différées, par exemple, un temps -entre la délibération et l’action elle-même- ; on voit ici que le passage de la délibération à l’action n’est pas continu, la décision (ou ce qui déclenche l’action) reste en suspens un certain temps. Les actions spontanées ou volontaires, elles, sont opérées au fur et à mesure qu’elles sont conçues. Ainsi l’analyse sous le triple aspect délibération, décision, action perd de sa pertinence car ces trois caractères sont présents, indistincts et entrelacés. Enfin, les automatismes constituent encore un cas particulier : l’intention n’étant ici que très implicite, la part de délibération ou de décision n’est donc que très relative. Le concept d’action prend aussi une grande place chez Dewey dont nous a parlé Maxime Sacramento puisqu’il reconnaît qu’en définitive, c’est l’expérience qui prime et que la réalité est une affaire d’action. Mais son concept d’action ne doit pas être compris en opposition aux passions ou à la raison mais doit s’entendre comme interaction avec l’environnement. Or cette interaction requiert de la part de l’homme l’usage autant des émotions que de la pensée rationnelle. Si en effet tout est action dans le monde réel, alors la pensée est active, ou plutôt réactive et donc interactive.

2-Saint-Exupéry et la philosophie de l'action

Comme Joseph Conrad ou Ernest Hemingway, Antoine de Saint-Exupéry est l’un de ces écrivains qui puisent le matériau de leurs œuvres directement dans la vie. Ces trois auteurs ont un point commun : le fait d’être des hommes d’action avant d’être des hommes de lettres. A l’opposé de l’idéal bourgeois de l’intellectuel, ils ont d’abord vécu avant d’écrire. Joseph Conrad, marin polonais, n’a connu le succès de librairie qu’à la fin de sa vie (Au cœur des ténèbres, Lord Jim), Hemingway a participé à la première guerre mondiale avant d’écrire L’Adieu aux armes puis s’est engagé dans la guerre d’Espagne, qui constituera le matériau de Pour qui sonne le glas. Saint-Exupéry a été tout à la fois aviateur, pionnier de l’Aéropostale, reporter et pilote de guerre. Tous trois auraient sans doute considéré que le droit d’écrire, celui de témoigner, ne s’acquiert qu’à condition d’être soi même engagé, impliqué dans l’édifice d’une existence. Le point commun de leurs écrits, c’est de parler de la vie dans ce qu’elle a de plus commun à tous les hommes, avec son cortège de difficultés et de soucis quotidiens, de ne pas se forcer à systématiquement parler de grandes choses en faisant de l’abstraction. Au contraire, le point central de leurs œuvres est à trouver dans une valorisation de l’action, à l’opposé d’un psychologisme introverti.

Seule l'action peut combler le fossé qui nous sépare du monde, tandis que l’inaction ne fait que l’élargir. Roger Caillois écrit dans sa préface à l'édition des œuvres complètes de Saint-Exupéry (la Pléiade 1959) : Saint-Exupéry le seul de son espèce ou peu s'en faut, n'écrit que pour établir les résultats de son action. Ses œuvres sont des rapports. Ceux-ci s'avèrent de plus en plus proches des faits constatés et des événements vécus. Chez lui la valorisation de l’action va plus loin que chez Hemingway ou Conrad et devient une véritable exigence morale : l’action pour lui, c’est à la fois ce qui définit l'Homme, en tant qu’individu mais aussi ce qui constitue son salut. Philosophe de l'agir, dont la condition d'aventurier l'amène à penser le danger, guidé par des impératifs moraux et une pensée nomade, Saint-Exupéry se révèle, pleinement, dans un symbolisme qui s'adresse à chacun et dans lequel il livre les clefs d'une philosophie de la réussite de l'Homme universel dont la rencontre avec un renard l'incite à penser l'amitié, et le lien à une rose à redécouvrir l'amour. Il parait donc plutôt enclin au rêve que porté sur l’action. Et pourtant :

 

A-L’action comme valeur des hommes

Dans son œuvre, l'écart se manifeste d'abord entre ce que l'on pourrait appeler la vision livresque du monde et celle qui se révèle à travers l'action personnelle. L’action n’a jamais été pour Saint Saint-Exupéry un jeu, une aventure, une parade mais le service de la collectivité humaine au plus haut degré, de l'abnégation et de la responsabilité acceptée. L'écrivain a souvent affirmé dans sa correspondance et ses carnets que seuls l'action et notre engagement peuvent nous délivrer du «vent des paroles» et nous donner le droit de parler et d'écrire , d'énoncer une pensée authentique; Et c'est ce que ces œuvres confirment.

Dans sa destinée active, l'Homme accepte de façon spontanée la présence du monde comme réalité ainsi que toutes ses manifestations : chacun de ses gestes témoigne à la fois de sa confiance et du bien-fondé de cette confiance. Si Saint-Exupéry a délibérément opté pour l'action, c'est qu'il a la ferme conviction que l'Homme, pour s'affirmer, doit livrer un combat dont l'issue peut lui être fatale. Saint-Exupéry considère que tout l'agir humain est fondé d'abord dans le devenir. Le devoir être, qui est l'être même de l'Homme, constitue le seul irréductible valable. En effet l'Homme, pour lui, cherche à lire en projetant sa volonté agissante dans les éléments extérieurs et à travers une réflexion menée sur l'action ou sur le rapport au monde, les chemins qui l'aideront à progresser dans sa quête de perfection intérieure. Ainsi agir, c'est aller au devant de quelque chose, lutter contre des forces adverses, vaincre une résistance, mais c'est également s'oublier, s'offrir sans restriction, s'engager dans une quête de pureté que rien ne pourra ternir. On devient alors invulnérable, comme cet équipage de vainqueurs que Saint-Exupéry ramena après la défaite, et dont il nous retrace l'épopée dans Pilote de Guerre Revendiquer l'action comme moyen de se dépasser soi-même conduit donc à créer un ordre de valeurs. Aucune forme d'action n'est pour lui justifiable si elle ne se réduit qu'à l'assouvissement d'une passion individuelle. L'action nous permet de nous délivrer de nous-mêmes, en nous sauvant de la mort et de toutes les faiblesses, mais elle doit trouver ses mobiles dans l'organisation même de la vie collective. Agir revient à engager la communauté dont on est en s'engageant soi-même vis-à-vis d'elle. La morale que définit Saint-Exupéry est instituée sur le respect de ces engagements. C'est à travers sa propre vie et à travers son action que le réel lui apparaît. C'est dans l'exacte mesure de son action singulière et à travers les objets sur lesquels il agit que lui apparaissent les ensembles. Inséré dans l'univers, il confirme sa présence grâce à son action. A travers celle-ci, le monde se dévoile dans une réalité nouvelle, unique, inépuisable. De Courrier Sud à Terre des Hommes, Saint-Exupéry exprime la prise de conscience d'un nouveau mode de connaissance à peu près exclusivement par les descriptions d'une forme d'action physique qui s'accompagne généralement de risques et d'un certain nombre de dangers : La terre nous en apprend plus long sur nous que tous les livres. Parce qu'elle nous résiste. L'homme se découvre quand il se mesure avec l'obstacle -Terre des hommes. Il est indéniable que Saint-Exupéry ait été attiré par l'attitude active dans le monde : ses premières œuvres en témoignent ; les textes et les expériences cités en portent tous la marque à quelque degré. C'est par ses expériences d'aviateur qu'il a pris conscience de la possibilité d'un rapport global aux êtres. Mais il a aussi appris à distinguer entre le métier comme mode d'être au monde et le genre d'action qui est propre à tel métier. C'est, très tôt, dans l'exercice du métier qu'il situe le dévoilement plus total des êtres, non dans l'action héroïque. Son contact sans cesse renouvelé avec la réalité et sa réflexion toujours reprise ne pouvaient que le conduire au delà de cette simplification. Dès ses premières œuvres se devine le germe d'un approfondissement. Les nombreuses évocations de l'enfance qui viennent adoucir les récits du métier participent à cette fonction. Plusieurs autres épisodes jouent le même rôle. Ainsi dans Courrier Sud s'effectue un rapport intime avec le monde, qui ne dépend pas de l'action physique mais plutôt d'une qualité éveillée dans le sujet lui même. Saint-Exupéry énumère, sur le plan universel, quelques unes des tentatives de ses personnages pour échapper à eux mêmes, et Courrier Sud pourrait se résumer dans le drame d'une inquiétude à la recherche d'un sens qui la comble. Le pilote Ternis brûle les étapes : il vit intensément chacune des expériences où il croit trouver la démarche finale, puis en éprouve les limites de façon intense : d'abord l'action qui exalte, suivie de la grisaille du retour. La présence de la mort permet aussi de retrouver la perspective véritable de tous les objets, de toutes les attitudes qui accaparent la vie ; elle permet de crever l'illusion d'éternité dont l'homme s'est entouré ; elle est la faille qui soudain fait craquer toute la carapace. Telle est l'amère leçon que Bernis peut tirer de son expérience. Un être n'est pas de l'empire du langage mais de celui des actes. Alors que Courrier Sud tente de nouer les liens significatifs avec le monde à travers une personne, au-delà du métier, le second roman décrit les rapports établis avec le monde à travers l'action. C'est ainsi que l'on a pu voir en Vol de Nuit un roman de la volonté pure ou l'exposé d'une conception nietzschéenne de l'Homme. Si l'Homme est incapable de percevoir le sens de ses actes, il ne faut pas lui demander de renier sa quête d'une orientation, qui est liée à sa condition d'homme, ni de renoncer à sa recherche, pour se fier à une autorité qui s’en chargerait pour lui et lui fournirait au moins l’illusion et la recherche d'un sens qui transcendent les actes eux-mêmes. Saint-Exupéry revendique le droit de savoir ce que signifient ses actes ou s'ils ont perdu toute signification. Ne pas s'interroger n'est pas une solution. Si sa situation est marquée par le non-sens, l'Homme ne doit pas s'en détourner : il doit l'assumer et s'interroger. Réduire l'Homme à un rôle d'automate sans questions ne peut qu'aggraver le caractère d'absurdité. S'il faut encore agir, ce n'est point par désespoir. Car il faut agir, et ce, malgré l'absurdité des actes. De nouveau ce sont des actes qui ne portent plus, qui ne peuvent plus rien contre une situation qui le demande. C'est à travers ses actes mêmes, à travers son engagement dans l'absurde, qu'il entrevoit puis découvre l'issue. Que faire alors? Il ne s'agit pas de nier tout pouvoir à l'intelligence, mais de reconnaître que son jugement, comme son échec, n'a pas une portée ultime, que le sens dernier des actes ne réside pas nécessairement dans des finalités intelligibles. Notre humanisme a négligé les actes et a échoué dans sa tentative. Les aventures de Vol de Nuit ou de Terre des Hommes ne sont que les conditions ou les moyens par lesquels s'accomplit l'acte essentiel de présence totale au monde.

Il est évident que le thème principal de Vol de Nuit est celui de l'action. Une action dangereuse, meurtrière même pour quelques-uns : celle qu'exigeait le métier de pilote à l'époque des pionniers. Le héros en est Rivière, directeur de l'Aéropostale, qui commande les hommes, oblige à l'action et conçoit à travers elle un mode d'accomplir l'Homme. Il est également vrai que l'action entraîne la mort du pilote Fabien et détruit son bonheur conjugal. On assiste alors à l'affrontement entre deux modes de vie qui sont deux mondes opposés, celui de l'action et celui de la vie familiale, affrontement dont Rivière sort vainqueur. Par contre l'action dans laquelle Fabien s'engage à travers le métier, s'accomplit en un sens bien précis : Une fois de plus, le pilote n'éprouvait, en vol, ni vertige ni ivresse, mais le travail mystérieux d'une chair vivante. Pour Rivière aussi l'action se traduit en images qui sont tout à l'opposé du caractère violemment tranché qu'on lui attribue. Il s'étonnera de la présence intimement significative des étoiles alors qu'il marche dans la foule ; il découvrira qu'il porte en lui le grand silence de sa maison et il songera à l'isolement des gardiens de phare. A la fin du roman, alors que Fabien tente de traverser la tempête, l'action se transforme en une lutte élémentaire contre les nuages, l'obscurité, les collines. On ne saurait attribuer à l'action de Vol de Nuit le caractère d'une évasion ou d'un stimulant artificiel. Sa signification fondamentale et constante se limite à établir un rapport vivant entre l'homme et le monde. Pourtant, et c'est ici peut -être que commence à se préciser vraiment le sens de l'action dans l’œuvre de Saint-Exupéry, Vol de Nuit n'est pas la description d'une action à l'état pur ; c'est aussi, à travers son personnage principal, une réflexion sur l'action et sur l'Homme. Rivière met en question l'action elle-même et son sens. Il lui oppose les douceurs de la vie qu'il a sacrifiées et dont il exige le sacrifice chez ses pilotes. Le problème de l'action tel que posé dans Vol de Nuit repose sur une contradiction au niveau de l'existence elle-même. D'un certain point de vue, on prive l'Homme des douceurs de la vie, on le soumet à un règlement exigeant et souvent plein de contraintes en apparence absurdes. On va même jusqu'à mettre sa vie en danger. Par ailleurs, on le sert en l'engageant dans l'action. Vol de Nuit n'exalte pas l'action pour l'action, valeur en soi qui transcenderait tout le reste ; il cherche à situer l'action dans sa signification humaine. Le problème de l'action tel que posé dans Vol de Nuit repose sur une contradiction au niveau de l'existence elle-même. Ce que doit exprimer l'action, c'est d'abord un sens : celui du jardinier et du paysan, par opposition à celle du bureaucrate. L'action n'a pas un sens par elle-même, mais dans un ensemble de rapports dans lesquels l'Homme s'engage tout entier. Et il ne s'agit pas de vivre dangereusement [...], précise Saint-Exupéry. Ce n'est pas le danger que j'aime. Je sais que ce que j'aime, c'est la vie. La distinction est importante : elle donne au thème de l'action sa véritable portée existentielle dans la structure de l’œuvre. Si l'Homme n'est vraiment lui-même que lorsqu'il travaille, il faut reconnaître en lui cette exigence comme ce qui constitue son être au monde. Ce que nous sentons quand nous avons faim, cette faim qui poussait les soldats d'Espagne sous le tir vers la leçon de botanique, qui poussa Mermoz vers l'Atlantique Sud, qui pousse l'autre vers son poème, c'est que la genèse n'est point achevée et qu'il nous faut prendre conscience de nous-mêmes et de l'univers. Les formes d'action les plus diverses sont ici réunies : chez le soldat qui s'initie à la botanique, chez l'aviateur aussi bien que chez le poète, s'exprime un même besoin : s'accomplir à travers ses actes. De la conscience du rapport entre le devenir et les actes naît le sens des actes et de l'Homme. L'essentiel est que l'être se crée par ses actes. Pourvu que ne soit pas étouffée cette volonté, l'être authentique s'accomplit. L'Homme de Saint-Exupéry se fait donc à travers ses actes. Il est vrai que Vol de Nuit propose l'engagement dans l'action, symbolisée par le métier de pilote. Dans toutes ces descriptions de l'action, parfois puissante, violente même, où se joue la vie, on ne retrouve pas la moindre trace d'exaltation, d'exotisme ou de gratuité qui définissent d'ordinaire l'aventure héroïque. On ne saurait attribuer à l'action de Vol de Nuit le caractère d'une évasion ou d'un stimulant artificiel. Sa signification fondamentale et constante se limite à établir un rapport vivant entre l'homme et le monde plutôt que de donner une réponse précise. Le récit a permis de constater la qualité d'un certain mode d'agir. C'est la description de l'expérience vécue de l'action et de sa portée au niveau spécifiquement humain, mais le roman n'a pas encore atteint le niveau d'une prise de conscience claire ou d'une conceptualisation exacte du sens de l'action. Dans l'expérience vécue, Saint-Exupéry rejoint quelques unes de ses certitudes fondamentales sur le sens de l'Homme et de son agir. Elles demeurent cependant perçues selon le mode existentiel et les tentatives d'expression abstraite en trahissent, par leur ambiguïté, le caractère particulier. Pourtant Vol de Nuit explicite, toujours par la méthode de juxtaposition, le problème du sens de l'action. Dans le paragraphe qui suit l'affirmation d'une opposition catégorique entre l'action et le bonheur individuel, Saint-Exupéry raconte une anecdote dans laquelle Rivière est impliqué : au cours de la construction d'un pont, un ouvrier est blessé. Un ingénieur demande alors si le pont vaut un visage écrasé, car, selon lui, l'intérêt général est formé des intérêts particuliers : il ne signifie rien de plus. A cette question Rivière répond par une constatation d'expérience plutôt que par un principe: si la vie humaine n'a pas de prix, nous agissons toujours comme si quelque chose dépassait, en valeur, la vie humaine. Plutôt que de définir une réponse précise, le rôle de Vol de Nuit, dans l’œuvre totale, aura été de fournir une phénoménologie du problème de l'action. Le récit a permis de constater la qualité d'un certain mode d'agir. Saint-Exupéry a vu que celui-ci mettait en danger une part de l'Homme pour en favoriser une autre ; il a pu comparer les exigences de l'action à une vie que rien ne contraint. En ce sens, Vol de Nuit est la description de l'expérience vécue de l'action et de sa portée au niveau spécifiquement humain mais le roman n'a pas encore atteint le niveau d'une claire prise de conscience ou d'une conceptualisation exacte du sens de l'action. Le rôle de Vol de Nuit, dans l’œuvre totale, aura été de fournir une phénoménologie du problème de l'action, mais avant d'accepter l'appellation de roman de l'action à l'état pur ou de voir en Saint-Exupéry le tenant d'une philosophie de l'action pour l'action, il faut préciser l'orientation du développement de Vol de Nuit dans les œuvres postérieures.

Terre des Hommes prolonge la réflexion bien au-delà, puisque Saint-Exupéry s'attache à des situations diverses pour en découvrir le sens global et non plus seulement celui de l'action comme telle. L’œuvre, publiée en 1939, découvre l'Homme ou la part durable de l'Homme dans des rapports divers au monde, donc l'universalisation bien qu'encore sur un plan concret, et l'explicitation plus positive du sens de l'action. Chez ces hommes, grâce à leur rapport actif au monde, une densité de présence et de vie s'est allumée qui justifie l'action elle-même. D'un certain point de vue, on prive l'Homme des douceurs de la vie, on le soumet à un règlement exigeant et souvent plein de contraintes en apparence absurdes, et on va même jusqu'à mettre sa vie en danger. Par ailleurs, on sert l'Homme en l'engageant dans l'action. Pour dégager le sens de l'action et, à travers elle, celui de la subjectivité agissante, il y a donc une distinction sous-jacente que Saint-Exupéry s'attachera à préciser, celle qu'il formulera dans la dialectique de 1'individu et de 1'Homme. C'est la qualité même du charpentier qui s'installe d'égal à égal en face de sa pièce de bois, la palpe, la mesure et, loin de la traiter à la légère, rassemble à son propos toutes ses vertus. L'action, prise en ce sens, ne peut plus se réduire à l'activisme : elle doit s'intégrer à un humanisme. C'est en même temps se créer et être à travers les actes que l'on pose, accomplir sa signification totale dans ses rapports avec le monde. Peu importent les résultats obtenus sur le plan de l'efficacité matérielle ; le sens des actes s'établit en fonction de l'Homme qui se fait en les posant. Les formes d'action les plus diverses sont ici réunies : chez le soldat qui s'initie à la botanique, chez l'aviateur aussi bien que chez le poète, s'exprime un même besoin : s'accomplir à travers ses actes. De la conscience du rapport entre le devenir et les actes naît le sens des actes et de l'Homme. La notion d'Homme se réfère à des valeurs non réalisées mais à faire. Le sens de l'action se définit dans le devenir de l'Homme plutôt que dans son donné. Toute l'existence se situe ainsi dans une tension fondamentale. L’Homme n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes. Saint-Exupéry est un pionnier, qui nous propose de devenir le héros de notre propre vie : nous devons, préférer l’effort au repos, le danger à la sécurité. Vous n’avez le droit d’éviter un effort qu’au nom d’un autre effort car vous devez grandir. Cet héroïsme là est une vertu dont nous n’avons aucune fierté à tirer, car la vie, c’est l’audace. D'autre part, il se rend compte de l'automatisme qui régit les actes d'une multitude d'individus mais parce qu’elle donne un sens à la vie : l’action épanouit l’Homme. C’est en accomplissant les actes dictés par notre conscience que nous devenons des êtres humains.

Dans ce troisième roman il raconte que Guillaumet, ayant eu un accident dans les Andes avait décidé de descendre des hauts sommets où il s'était crashé pour qu'on retrouvât son corps, car sa femme n'aurait pu toucher le montant de l'assurance que si l'on avait des preuves formelles de sa mort. Pendant cinq jours et cinq nuits il brava le froid, lutta contre le sommeil, l'engourdissement et la faim. En cours de route, il ne cessa de penser : je suis un salaud si je ne marche pas, car sa femme, ses camarades, tous ceux qui ont confiance en lui croient qu'il marche s'il est encore en vie. Son devoir est de ne pas trahir cette confiance. Lorsqu'il sera en présence de son ami Saint-Exupéry, il lui confiera : Ce que j'ai fait, je le jure, jamais aucune bête ne l'aurait fait. Cette phrase, la plus emblématique de Terre des hommes, résume à elle seule toute la conception de Saint-Exupéry de l’essence de l’homme : l’homme agit jusqu’au bout donc il est. Saint-Exupéry affirme : Cette phrase, la plus noble que je connaisse, cette phrase qui situe l'Homme... qui rétablit les hiérarchies vraies.

Pour lui, qui a tenu toute sa vie à continuer les vols alors que ses camarades le conjuraient de prendre sa retraite, l’action est la définition, la marque même de l’Homme. Il y a chez lui une volonté manifeste de maintenir la primauté du vécu, l'action comme valeur des hommes. Cette valorisation de l’action devient une véritable exigence morale : l’action, c’est à la fois ce qui définit un Homme, en tant qu’individu, mais aussi ce qui constitue son salut. L'œuvre littéraire ne vient que prolonger et préciser, dans le mode d’expression qui lui est propre, la méditation qu'ont déjà suscitée les luttes et la vie d'un Homme voué à l'action ne veulent reconnaître en lui qu'un même fait : un Homme (dans sa donnée concrète, individuelle, un Homme engagé dans l'univers et dans l'action) qui s'exprime dans le langage de la littérature. Dans une œuvre comme celle de Saint-Exupéry, il est assez facile d'isoler quelques termes tels que Homme, Action, Fraternité, et de leur fournir un sens universel.

Enfin, pendant la défaite française : Mais il est une impression qui domine toutes les autres au cours de cette fin de guerre: c'est celle de l'absurde. Tout craque autour de nous. Tout s'éboule. C'est si total que la mort elle même paraît absurde. Elle manque de sérieux, la mort, dans cette pagaille... Pilote de guerre. Bien entendu, Saint-Exupéry maintient sa foi dans l'efficacité des actes comme voie d'accès à l'être ; le texte de Pilote de Guerre est catégorique : on ne fonde en soi l’être dont on se réclame que par des actes. Tu loges dans ton acte même. Ton acte, c'est toi. Ce sont des actes qui ne peuvent plus rien contre une situation qui les englobe et les étouffe, des actes qui ont perdu le sens que pouvait leur donner seule, semblait-il, une certaine efficacité. Cette dernière situation est d'autant plus tragique que Saint-Exupéry paraissait, dans ses premiers écrits, avoir attaché une haute importance à l'action alors qu'il se trouve ici en présence d'une négation totale de sa validité. Quand un homme a intimement conscience que ses actes sombrent dans l'absurde, ce ne sont pas les grands mots ni les images de grandeur qui peuvent faire naître un sens à ce qu’il accomplit. Ni une autorité qui s'imposerait à lui et à laquelle il vouerait toute sa confiance. Si l'Homme est incapable de percevoir le sens de ses actes, il ne faut pas lui demander de renier sa quête d'une orientation, qui est liée à sa condition d'Homme, ni de renoncer à son pouvoir de recherche, pour se fier à une autorité qui s'en chargerait pour lui et lui fournirait au moins l'illusion d'un sens. La conviction de Saint-Exupéry est que la recherche d'un sens transcende les actes eux-mêmes et que la conscience de l'absurde sont des activités éminemment personnelles, engageant la personne totale ; elles doivent par conséquent se résoudre sur ce plan. Toute réponse qui ne pourrait s'intérioriser à l'individu demeure vaine et illusoire. Il ne s'agit pas non plus de se leurrer, de refuser de voir la situation telle qu'elle est réellement : Saint-Exupéry revendique le droit de savoir ce que signifient ses actes ou de savoir s'ils ont perdu toute signification. Les actes qui s’imposent ne sont pas irrévocablement liés à l'absurde et il s’agit pour lui de bien autre chose qu'un bonheur métaphysique à soutenir l'absurdité du monde. S'il exige encore d'agir, ce n'est point par désespoir. Car il commande d'agir, et ce, malgré l'absurdité des actes. Saint-Exupéry s'impose à lui-même le devoir d'agir : Je jouerai mon rôle, avec Dutertre, honnêtement, cela est certain, mais comme l'on sauve des rites lorsqu'ils n'ont plus de contenu. Quand le dieu s'en est retiré . Malgré l'absurde, il ne se refuse pas, il agit. C'est à travers ses actes mêmes, à travers son engagement dans l'absurde, qu'il entrevoit puis découvre l'issue. Pilote de Guerre propose de vivre une situation, de vivre les actes, pour en découvrir le sens véritable au delà des négations de l'intelligence. Personne ne peut déclarer irrémédiablement absurde un état ou une situation avant de l'avoir vécue selon toutes ses possibilités. La situation globale ne sera peut-être pas délivrée de son caractère absurde mais les actes eux-mêmes qui seront posés à l'intérieur de celle-ci pourront participer à un sens qui la transcende. Pour Saint-Exupéry, c'est dans la subjectivité, beaucoup plus que par les finalités extérieures, que se perçoit le sens des actes. Au-delà de l'irréductible posé par le psychanalyste comme explication finale, il continue de se demander pourquoi tel agir symbolique répond à tel événement. Dans la perspective de l'action, les choses deviennent le nœud de ce qu'elles signifient pour lui et de ce qu'elles exigent de sa vie. On trouve par exemple dans Pilote de guerre une réflexion sur le pain, qui n’est pas simplement une nourriture matérielle mais le fruit d’un travail, d’une attention, d’un effort permanent de l’Homme. C’est aussi l’instrument de la communauté des hommes et d’une civilisation, parce qu'on le partage. Le simple fait de partager le pain lui donne une toute autre saveur, car ce sont les actions des hommes qui donnent le sens et la valeur des choses. Elles sont présentes à l'Homme tout entier, aux promeneurs, à ceux qui n'osent s'aventurer hors d'eux-mêmes, à ceux qui ne s'engagent pas dans une situation et pour qui le monde n'est que décor. Dans le métier d'aviateur, la tâche à accomplir amène Saint-Exupéry à se mesurer avec le monde comme obstacle, à percevoir les choses à travers la tension vers un but à atteindre. Dans le désert, le milieu physique lui même devient exigence à l'égard de celui qui l'habite : il sollicite la présence active de l'Homme. Toutes les expériences que décrit Saint-Exupéry expriment une attitude active à l'égard de la réalité. Inséré dans l'univers, il confirme sa présence à l'univers grâce à son action. A travers celle-ci le monde se dévoile dans une réalité nouvelle, unique, inépuisable. De Courrier Sud à Terre des Hommes, Saint-Exupéry exprime la prise de conscience d'un nouveau mode de connaissance à peu près exclusivement par les descriptions d'une forme d'action physique accompagnée généralement de risques et d'un certain nombre de dangers. Il est indéniable qu'il ait été attiré par une attitude active : ses premières œuvres en témoignent, les textes en portent tous la marque. C'est par ses expériences d'aviateur qu'il a pris conscience de la possibilité d'un rapport global aux êtres. Mais il a aussi appris à distinguer entre le métier comme mode d'être au monde et le genre d'action propre à tel métier. C'est très tôt, dans l'exercice du métier, qu'il situe le dévoilement plus total des êtres, non dans l'action héroïque.

Le Petit prince et Citadelle reprendront l'attitude subjective dont Saint-Exupéry a d'abord pris conscience dans les aventures de l'aviateur, et la définiront comme une exigence universelle dans les rapports au monde. L'être n'est pas de l'empire du langage, mais de celui des actes. Notre humanisme a négligé les actes et a échoué dans sa tentative. Simplement, la notion d'acte est reprise dans un contexte plus vaste que celui du métier. Les aventures de Vol de Nuit ou de Terre des Hommes ne sont que les conditions ou les moyens par lesquels s'accomplit l'acte essentiel de présence totale au monde. Le métier d'aviateur et la vie dans le désert impliquent des situations auxquelles répondent des actes d'un caractère souvent héroïque ou violent, mais ceux-ci ne sont occasion de connaissance que parce qu'ils obligent à une présence active aux êtres. La connaissance est en même temps une praxis : Et c'est pourquoi je crois aux actes. Car m'ont toujours semblé puérils ou aveugles ceux qui distinguent la pensée de l'action. S'en distinguent les idées qui sont pensées, changées en objets de bazar. -Citadelle. Saint-Exupéry entend d'abord favoriser une prise de conscience du rapport entre les actes et le devenir subjectif, ensuite un rapport à l'univers. Pour lui, l’Homme ne s’affirme véritablement en tant qu’Homme que lorsqu’il est capable de se jeter tout entier dans l’action, quand bien même celle-ci peut lui être fatale. Car l’action dépasse l’individu, sa valeur est supérieure à la simple somme des êtres humains qui y prennent part. Chaque fois que j'assistais à l'action d'un Homme, je ne cherchais pas à l'expliquer par les mots énoncés ou les mobiles ou les arguments d'intelligence mais par le pouvoir informulable de structures nouvelles et fertiles -Citadelle. Nous n’existons, nous ne respirons que dans la mesure où nous sommes liés à un but qui se situe en dehors de nous et nous dépasse. La civilisation, c’est, au-delà de la somme de tous les hommes dans leur diversité, ce qu’accomplit l’Homme avec un grand H.

 

B-L’action élevée au rang de spiritualité comme principe et vecteur de l’être au monde

L’action n’est pas seulement une exigence morale, un simple devoir : elle est ce qui donne la forme et le sens de l’existence, des relations, ce qui légitime la possession et l’amour même. C'est par l'action que l'intention morale s'insinue dans nos membres, fait battre notre cœur [...] pair l'action qu'elle revient à la conscience plus pleine, claire, chargée de ses conquêtes. L’action est ce qui nous lie au monde : c’est lutter pour la création et contre la mort, à l’image du jardinier qui, en bêchant sa parcelle de terrain, est «[…] lié d’amour à toutes les terres et à tous les arbres de la terre. Cette conception est l’un des enseignements centraux développés dans le petit Prince, notamment par l’image du renard apprivoisé et celle de la rose. Avoir un ami, aimer, posséder quelque chose, c’est toujours le résultat d’un investissement, d’un ensemble de petites actions quotidiennes.

Bien sûr, ma rose à moi, un passant ordinaire croirait qu’elle vous ressemble. Mais à elle seule elle est plus importante que vous toutes, puisque c’est elle que j’ai arrosée. Puisque c’est elle que j’ai mise sous globe. Puisque c’est elle que j’ai abritée par le paravent. Puisque c’est elle dont j’ai tué les chenilles. Puisque c’est elle que j’ai écoutée se plaindre, ou se vanter, ou même quelquefois se taire…

Si j'aime une chose, c’est à cause de tous les efforts et les sacrifices que j’ai consentis pour elle. Posséder quelque chose ne se justifie que si elle fait partie de notre champ d’action quotidien, si elle est le fruit de ce que l’on y investit. Le petit prince s'avère être un personnage toujours en mouvement, insaisissable parce que l'idée est sans appel : l'immobilisme est la voie de l'absurdité de la vie. Cet exemple suffit à démontrer que les distinctions entre la délibération, la décision et l’exécution n’est justifiable que du point de vue du sens de l’action et non pas du point de vue temporel. L’action est également le liant et la raison d’être de la camaraderie, thème bien présent dans les œuvres autobiographiques de Saint-Exupéry et résumé par la très célèbre phrase Aimer ce n’est point se regarder l’un l’autre, c’est regarder ensemble dans la même direction. C’est à travers ce que les hommes accomplissent ensemble qu’ils tissent leurs relations.

Il y a donc chez Saint-Exupéry une certaine mystique de l’action qui transforme le monde et qui crée les liens entre les hommes. Il revendique même l'action comme fondement de l'écriture : [...] je ne connais point de poème ni d'image dans le poème qui soit autre chose qu'une action sur toi. Il s'agit non de t'expliquer ceci ou cela, [...] mais de te faire devenir tel ou tel. Il emprunte, consciemment ou non, à plusieurs traditions philosophiques : d’une part en transposant sur l’action toute une série de réflexions sur le renoncement et l’oubli de soi se rapportant d’ordinaire à la contemplation, notamment dans les traditions platoniciennes ou bouddhistes, (les traditions bouddhistes comprennent cette idée que nous ne sommes jamais autant nous-même que lorsque nous sommes immergés dans la contemplation au point d’annihiler toutes nos passions et de nous débarrasser de ce que Schopenhauer appelait le principe d’individuation), d’autre part en se situant dans la tradition cartésienne qui définit l’homme par son libre arbitre et sa faculté d’agir avec une volonté propre. L’action, c’est d’abord ce qui conduit à s’oublier en tant qu’individu pour devenir pleinement soi-même. Cette conception, développée en particulier dans Courrier Sud, rappelle ce que Plotin appelait la charis, la grâce : le moment ou le sensible épouse l’intelligible et conduit l’auteur d’un geste à s’absorber complètement dans l’action. Le pilote, lorsqu’il prend les airs, devient lui-même en se confondant avec son avion, le paysage, l’horizon. Le vol est un rituel qui amène la paix intérieure, la résignation, même lorsqu’il s’agit de combattre la tempête et de frôler la mort. Revendiquer l'action comme moyen de se dépasser soi-même conduit donc à créer un ordre de valeurs. L'action, telle qu'elle apparaît dans l’œuvre de Saint-Exupéry, est le trait d'union entre deux aventures, l'une intérieure, l'autre qui correspond à un besoin d'émancipation, à un état d'affranchissement. La morale que Saint-Exupéry tire de sa conception de l'action a pour supports l'honneur et le sacrifice. Elle subordonne chacune de nos démarches au respect de la dignité humaine qui doit s'imposer à notre conscience comme un impératif catégorique. Elle définit l'Homme avec un admirable orgueil. Si sa morale tirée de l'action est valable pour toutes les communautés, aussi réduites soient-elles -du groupe tel que le représente la ligne de Vol de Nuit, à la patrie de Pilote de Guerre-, Saint-Exupéry ne voit la possibilité d'une seule communauté -la communauté spirituelle des hommes- que dans l'entretien constant d'une foi en l'Homme. Aucune forme d'action n'est justifiable si elle ne se réduit qu'à l'assouvissement d'une passion individuelle. L'action nous permet de nous délivrer de nous-mêmes, en nous sauvant de la mort et de toutes les faiblesses, et elle doit trouver ses mobiles dans l'organisation même de la vie collective. Agir revient à engager la communauté dont on est en s'engageant soi-même vis-à-vis d'elle. Le principe de l'action, c'est l'humilité : elle contraint l'individu à se convertir à travers le désir d'autre chose que soi, c'est-à-dire à se débarrasser de ses défaillances et de son égoïsme naturels, pour participer à une communauté dont il fonde l'origine en y découvrant la raison de son accomplissement. L'idée d'action manifeste l'unicité d'un homme mais est étroitement liée à l'idée de communauté, car paradoxalement, cette unicité se manifeste au sein de la pluralité, dans un réseau déjà constitué d'autres hommes, d'où deux conséquences très importantes : l'irréversibilité (l'acte aura forcément des conséquences dans le réseau des relations humaines déjà existantes), et l'imprévisibilité (l'acte n'atteint pas son but). L'action a ainsi une dimension de fragilité : personne ne peut prétendre maîtriser les effets de ses actes, personne n'est l'auteur de sa vie. L'éthique de Saint-Exupéry repose sur la corrélation de ces deux idées. Il ne cachait pas sa défiance à l'égard des gens de lettres qui pensent plus qu'ils n'agissent. Si Pascal soutient que la force de l'Homme est de savoir qu'il est faible, il affirme lui, que la force de l'Homme est de pouvoir surmonter sa faiblesse. L’Homme ne s’affirme véritablement en tant qu’homme que lorsqu’il est capable de se jeter tout entier dans l’action quand bien-même celle-ci peut lui être fatale. Car l’action dépasse l’individu et sa valeur est supérieure à la simple somme des êtres humains qui y prennent part. Seule une action peut combler le fossé qui nous sépare du monde, tandis que l’inaction ne fait que l’élargir.

C-L’héritage philosophique de Saint-Exupéry

La vie est à considérer comme une vaste entreprise spirituellement conduite, aiguisée par une conscience sans cesse en éveil, poussée par une volonté d'agir. On peut se demander si Saint-Exupéry n’a pas préfiguré l’existentialisme sartrien, en associant l’action et la responsabilité : Chacun est seul responsable de tous écrit-il dans Pilote de Guerre. Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé, dit encore le renard dans Le Petit Prince. Chez Saint-Exupéry, le concept de responsabilité fait son chemin de livre en livre jusqu’à devenir l’aboutissement de sa philosophie de l’action : c’est la clé de sa morale et sans doute sa réponse au nihilisme qui guette les temps modernes. Par sa vision de l’Homme et de la civilisation, de l’action comme incarnation de la volonté, dans son humanisme et sa conception du progrès, Saint-Exupéry se situe comme héritier du cartésianisme : l’homme est capable de vaincre ses passions au moyen de l’action, ce qui le différencie des animaux. Mais croire en ce faisant qu'il exerce son libre arbitre, comme il le pense, est une idée que je ne partage pas. Le libre arbitre n'est pour moi qu'une illusion due à l'ignorance des causes qui nous font agir et pose en premier lieu que les actions humaines sont contingentes et que l'homme choisit entre deux actions contraires par nécessité. On retrouve pourtant cette conception de l’action comme émanation de la volonté des hommes chez le philosophe Alain, cette fois-ci comme vecteur du bonheur alors que pour moi il n'y a pas d'autonomie absolue de la volonté. Kléber Haedens, dans son Histoire de la littérature française, exprime le plus brutalement cette ligne de pensée : Drieu La Rochelle, Montherlant, Malraux sont des théoriciens ou des romantiques de l'action. A côté d'eux, Antoine de Saint-Exupéry, capable d'écrire des pages étincelantes d'étoiles arrachées au ciel nocturne qu'il fréquente, achève ce que l'on pourrait nommer, dans la littérature de cette époque, le quadrilatère des héros.

De Saint-Exupéry, je retiens en particulier ceci : le goût qu'il a pour les actions effectuées par simple obéissance à une consigne, pour reprendre le mot qu'il utilise à propos de l'allumeur de réverbères dans Le Petit Prince. Ce que prône Saint-Exupéry, c'est une manière de conduire sa vie en fonction d'un parti pris arbitraire qui peut paraître sans justification et même contraire au bon sens. Quand il dit qu'il est prêt à donner sa vie et la vie d'un équipage entier d'aviateurs pour sauver le courrier (puisque c'est la consigne), je ne pense pas qu'il attache un quelconque intérêt vital à ce courrier fait de lettres de commerce, de banalités familiales ou amoureuses. Il n'y a là rien qui puisse justifier un quelconque sacrifice. Mais être prêt à donner sa vie pour ce courrier, c'est une manière de concevoir la vie comme un don à accomplir et d'accepter que ce don soit effectué pour rien. L'idéal qui se crée ainsi échappe aux limites du concept par son caractère essentiellement mouvant et non défini. L'Homme se comprend, non dans l'abstrait mais par sa situation concrète. C'est à dire que le dépassement de l'individu ne s'effectue qu'à travers des actes situés et qu'il ne se donne un sens qu'à mesure qu'il les effectue. Le procédé par lequel s'accomplit le dépassement au moyen des actes concrets et situés se nomme, dans Citadelle, l'échange. L'échange est une relation à trois termes : l'individu, la situation et l'Homme et exige un type particulier de prise de conscience, qui ne se distingue pas de la praxis mais s'effectue à travers elle. L'individu, i.e l'être qui est existant tel qu'il est, se fait par ses actes dans une situation concrète ; il se situe au monde dans un rapport actif et ainsi se transforme en transformant le monde. Par ses actes, il devient autre et cet autre donne sens et valeur à ses actes. L'Homme n'est pas le point Oméga qui commande les actes mais une réalité qui ne s'accomplit qu'à travers les actes. La subjectivité agissante ne saisit le rapport entre les actes et le devenir qu'en étant présente à elle-même dans ses actes. Si l'on définit l'Homme, comme l'a fait le rationalisme, les actes ne se situent plus dans un ordre de valeurs actives mais dans un réseau d'explications causales : l'acte concret est expliqué par l'essence humaine et il est jugé selon sa conformité à des normes définies à l'avance. Saint-Exupéry ne propose pas de se référer à l'humanisme chrétien qui n'est pour lui qu'un modèle du rapport transcendant dans lequel doivent s'inscrire les actes mais de fonder un humanisme dont la structure serait analogue. Disons que l'Homme joue, dans l'humanisme actif qu'il propose, un rôle semblable à celui de Dieu dans la pensée chrétienne : les actes fondent leur sens sur leur rapport à l'Homme plutôt qu'à l'individu. La valeur, le sens des actes, réside donc, ultimement, dans un ordre qui les transcende, celui de 1'être qui a à être, et qui leur est aussi immanent, puisque cet être ne s'accomplit et n'existe que dans et par les actes concrets qu'il pose. Je combattrai pour l'Homme, dit la conclusion du credo de Pilote de Guerre, contre ses ennemis, mais aussi contre moi-même .

Jean-François BOYER                                                              février 2017

Éléments bibliographiques :

  • Antoine de Saint-Exupéry, Œuvres complètes, La Pléiade, 1994,1999

  • Josette Smetana, La philosophie de l’action chez Saint-Exupéry et Hemingway, La Marjolaine, 1965.

  • Laurence Vanin, L’énigme de la rose, Éditions Ovadia, 2013.

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Published by sophia - dans leçons
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