Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
15 novembre 2013 5 15 /11 /novembre /2013 16:31

A la rencontre de Montaigne, autrement dit, à la rencontre d’un monument, les Essais, livre d’autant plus exceptionnel qu’il nous parle de la vie d’un individu qui ne se prend pas pour une exception, d’une vie, nous dit Montaigne «basse et sans lustre». Comment visiter le monument Montaigne en une heure ? L’exercice conduit nécessairement à faire des choix, eux-mêmes forcément discutables.

Il m’a semblé d’abord utile de rappeler quelques éléments biographiques. D’une part leur connaissance peut faciliter la lecture des Essais, d’autre part ils peuvent aussi aider à dissiper certaines légendes.

Ensuite, j’ai choisi de mettre en lumière le scepticisme de Montaigne, lequel n’est pas chez lui une simple attitude intellectuelle mais une véritable manière de vivre.

Enfin, afin de mieux appréhender cette manière de vivre, il m’a paru important de parler de l’écrivain Montaigne. L’écriture des Essais joue en effet chez lui un rôle fondamental. Elle est le moyen par lequel Montaigne accède à cette plénitude de la vie.

UNE VIE

Chez Montaigne, à la différence de beaucoup d’autres, pensée et œuvre sont inséparables de celui qui pense et écrit. Montaigne parle de lui. D’une part au sens où il fait de lui l’objet de son livre : «Je suis à moi-même la matière de mon livre», d’autre part au sens où c’est bien lui, homme singulier, être incarné, qui écrit. Son livre n’est pas davantage que le recueil de ses opinions et non un ensemble d’idées générales, de concepts, que n’importe quel individu doué de raison, moi ou un autre, pourrait produire. Singularité d’une œuvre et d’une vie. Voilà pourquoi il m’a semblé utile de commencer par présenter quelques éléments de la vie de Montaigne. Deux dates d’abord, celle d’une naissance 1533, d’une mort 1592. Cinquante neuf années d’une existence au cœur d’un siècle dont le contexte politique religieux, intellectuel n’est déjà plus celui de la Renaissance. Il est marqué, après la mort de François 1er, par la faiblesse du pouvoir royal, par d’incessantes guerres civiles et religieuses et par un certain pessimisme ambiant. Certains éléments de ce contexte seront précisés au fur et à mesure de la mise en lumière de telle ou telle circonstance de la vie de Montaigne.

Origines familiales, enfance, adolescence.

Les ancêtres de Montaigne sont des commerçants. Côté maternel, peut-être des juifs convertis chassés d’Espagne. Côté paternel, les Eyquem, des commerçants périgourdins qui, par leur réussite, parviennent progressivement à se constituer un domaine conséquent, entre Libourne et Périgueux. Le grand-père et le père vivent comme des nobles – ils abandonnent le négoce – sans en avoir la particule. Celle-ci commence à la génération de Montaigne qui délaisse le nom d’Eyquem et garde celui du domaine, Montaigne.

Durant les deux premières années de sa vie Montaigne est laissé en nourrice à la campagne. A cette époque l’habitude était plutôt de laisser l’enfant dans sa famille aux côtés d’une nourrice venue de l’extérieur. Coupé de ses parents, Montaigne n’entend probablement parler que le dialecte périgourdin.

Après ces deux années, retour au domaine familial. Le père, féru de l’idéal humaniste de la Renaissance puisant ses modèles dans l’Antiquité, décide que son fils parlera exclusivement le latin. Il veut que cette langue soit aussi naturelle pour son fils qu’elle pouvait l’être pour les Romains. Pour cela, il engage un précepteur allemand, interdit à quiconque de son entourage de parler français au jeune Micheau et apprend ou réapprend avec sa femme quelques rudiments de latin afin de pouvoir communiquer avec l’enfant. Ainsi jusqu’à l’âge de six ans Montaigne n’aurait-il entendu et parlé que le seul latin. Autre curiosité éducative, le père décide que son fils sera réveillé chaque matin au son d’un instrument de musique. Enfin, contrairement aux habitudes de l’époque, il est décidé que le jeune Montaigne ne subira aucun châtiment corporel.

En 1539, à six ans, Montaigne est envoyé à l’école à Bordeaux. Il y fréquente le collège de Guyenne jusqu’à l’âge de quinze ans. Il semble que Montaigne n’ait guère goûté l’éducation très formelle qu’on dispensait alors : textes latins classiques, grammaire latine, logique et métaphysique aristotéliciennes, rhétorique avec notamment exercices de joutes oratoires. Grâce à certains professeurs néanmoins il a la chance d’accéder à certains ouvrages hors-programme qui vont vite susciter son intérêt et laisser en lui une empreinte durable. Livres de poètes comme les Métamorphoses d’Ovide, l’Enéide de Virgile mais aussi diverses comédies de Plaute et de Térence. Il découvre aussi des ouvrages d’histoire comme les Histoires de Tacite, mais aussi les biographies comme celles qu’on trouve dans les Vies parallèles du grec Plutarque. Ce dernier va marquer profondément Montaigne qui le cite souvent tout au long des Essais. A propos de Plutarque, Montaigne écrit : «Il est si universel et si plein qu’à toutes occasions, et quelque sujet extravagant que vous ayez pris, il s’ingère à votre besogne.» (III 5).

De 1548 à fin 1556, on ne sait presque rien des occupations de Montaigne. Probables études de droit à Toulouse ? A Paris ? Formation au sein de quelque académie afin de parfaire tout ce que doit savoir un noble : maniement de l’épée, équitation (une activité qui plaira beaucoup à Montaigne tout au long de son existence) ?

Résumons : une éducation un peu à part, du moins par certains aspects ; un enfant et un adolescent que les règles et les programmes scolaires n’intéressent guère ; un esprit marqué par des lectures non pas classiques mais plus fantaisistes. Une formation de gentilhomme.

L’homme engagé.

De fin 1556 à 1570, soit treize années durant, Montaigne occupe une charge de magistrat, d’abord au parlement de Périgueux, puis à celui de Bordeaux. Il travaille à la chambre des Enquêtes où il prépare, par le biais de résumés, le travail des juges confrontés à des affaires complexes. A la même époque il se voit aussi confier plusieurs missions, notamment à Paris, auprès du Parlement mais aussi à la cour. Le pouvoir royal est à cette période particulièrement faible et instable. Cette fragilité a pour effet de radicaliser les oppositions entre les ultras du catholicisme (les Ligueurs) et ceux du clan protestant. La France connaît alors une alternance de provocations, de vengeances, de compromis et de traités qui, ne satisfaisant personne, craquent à la moindre occasion. D’où le climat de violence parfois extrême de cette période. Dan son rôle de diplomate au sein d’un monde qui semble sur le point de s’écrouler, comme dans son rôle de magistrat, Montaigne accumule diverses expériences et manifeste certaines qualités de négociateur en sachant rester le plus naturel et le plus direct possible. Le contact avec le droit – très formel – l’amène, ainsi qu’on peut le lire dans certaines pages des Essais, à se faire peu d’illusions sur la justice des lois et l’impartialité des juges qu’une mauvaise digestion, rapporte-t-il, conduit à faire preuve de plus de sévérité que d’habitude.

Fin 1581, au cours d’un voyage en Italie, il reçoit une lettre des parlementaires de Bordeaux l’informant qu’ils l’avaient choisi comme maire de la ville. Il fera deux mandats, jusqu’en 1585. Les témoignages de ses contemporains sur ses capacités de maire sont positifs. On loue notamment sa modération. Au chapitre 10 du troisième livre des Essais, Montaigne précise la manière dont il remplit sa charge de premier magistrat. Il ne veut pas, à l’égal de son père qui fut également maire de Bordeaux, avoir «l’âme cruellement agitée de cette tracasserie publique». Un peu plus loin il ajoute : «toutes nos vacation sont farcesques. Il faut jouer dûment notre rôle, mais comme rôle d’un personnage emprunté.» Voilà pourquoi, écrit-il : «le Maire et Montaigne ont toujours été deux, d’une séparation bien claire». Montaigne ne se dérobe pas à sa charge mais il ne prend pas non plus son rôle au sérieux au point de s’assimiler complètement à lui.

Une fois son mandat terminé il sera amené plusieurs fois à remplir différentes missions diplomatiques, auprès d’Henri III et de Catherine de Médicis mais surtout auprès d’Henri de Navarre (le futur Henri IV) qui, à plusieurs reprises séjournera chez Montaigne. Ces missions le voient tenter des rapprochements entre factions ennemies, parfois à ses risques et périls : il est embastillé quelques heures sur ordre du duc de Guise.

Ainsi, loin de l’image souvent entretenue d’un Montaigne solitaire, enfermé dans sa « librairie », nous voyons un Montaigne impliqué très directement dans le monde de son époque, comme magistrat, comme maire, comme diplomate. Dans ces différentes fonctions il fait preuve de modération mais aussi de franchise et de sens des responsabilités sans toutefois, dirions-nous aujourd’hui, «prendre la grosse tête».

L’ami, le mari, le père.

La rencontre avec Etienne de La Boétie, de trois ans l’aîné de Montaigne et déjà conseiller au parlement de Bordeaux, date probablement de 1558. Montaigne a vingt-cinq ans. Une amitié incomparable se noue entre les deux hommes cinq années durant, jusqu’à la mort brutale de La Boétie. Faute de temps, ne sera pas développé dans cette présentation le thème, si célèbre dans les Essais, de l’amitié «seule et parfaite» sauf à en souligner au passage la rareté «Il faut tant de rencontre à la bâtir, que c’est beaucoup si la fortune y arrive une fois en trois siècles.», comme la supériorité, comparée aux autres commerces que sont les relations amoureuses, le mariage, les livres. Peut-être y-a-t-il de la part de Montaigne, après la mort de l’ami, une part d’idéalisation de cette amitié. Comme nous le verrons néanmoins dans la troisième étape de cet exposé, la perte de l’ami ne sera pas étrangère à la retraite de Montaigne et à la rédaction des Essais.

Autre expérience intense d’amitié, cette fois dans les dernières années de Montaigne, celle qui le lie à Marie de Gournay, sa «fille d’alliance», de trente-trois ans plus jeune que lui, grande admiratrice des Essais et qui en publia une édition posthume, longtemps considérée comme une référence.

Montaigne se marie à trente-deux ans avec Françoise de La Chassaigne, dont la famille comprend plusieurs notables ayant des responsabilités à Bordeaux. Ils auront ensemble six enfants, six filles dont une seule, Léonor, survivra. Montaigne parle peu de la mort de ses enfants. Il est vrai qu’à l’époque les parents ne s’attachaient guère à leurs enfants dans les premières années, du fait d’une mortalité infantile fréquente. Quand Montaigne est présent au château, lui et sa femme passent beaucoup de temps dans des parties différentes de la demeure, chacun dans sa tour, ce qui est habituel à cette époque où univers masculin et féminin sont assez nettement séparés. De plus la présence de femmes au service de l’éducation de sa seule fille l’isole un peu plus au sein de sa maison.

Il ne répugne pas néanmoins à jouer avec son enfant ; il y prend du plaisir. Qu’il s’agisse de mariage, de relations avec sa fille, avec ses hôtes, ses voisins, ses connaissances, on trouve chez Montaigne une grande diversité de comportements. Parfois de la froideur, du détachement, un besoin d’indépendance – la fameuse «arrière-boutique» - d’autres fois de la convivialité, de la passion dans la conversation, une réelle séduction. Aux yeux de Montaigne, personne ne saurait être enfermé dans une qualité ou un défaut tant les comportements d’un être humain peuvent être divers et changeants au cours d’une vie, voire d’un jour à l’autre.

Une expérience d’amitié exceptionnelle et fondatrice. Une vie maritale conventionnelle. Un seul enfant, une fille, par conséquent pas d’héritier.

Le voyageur.

Montaigne a aimé les voyages, petits et grands. L’occasion de voyager lui est d’abord donnée par les différentes missions qui lui sont confiées et qui le voient à Paris (une ville qui l’attire), à Rouen (il y rencontre des indiens Tupinamba), à Blois, à Pau…

Mais c’est en 1580 et 1581 que son plaisir de voyager est satisfait au plus haut point. Au prétexte d’aller prendre les eaux – Montaigne souffre de plus en plus de calculs rénaux – il part à cheval avec un petit groupe d’amis et de domestiques et gagne, par le Champagne et le Lorraine, la Suisse, l’Allemagne, l’Autriche puis l’Italie. Il semble que si on l’eût écouté il aurait poussé jusqu’en Pologne, voire en Grèce. Seules l’impatience et la fatigue de ses compagnons de route semblent avoir freiné ses envies d’escapade. Ce périple fait l’objet d’un journal de voyage, écrit en italien de l’entrée à la sortie de ce pays. Avec ce périple on découvre que pour Montaigne le but (aller prendre les eaux) se révèle n’être qu’un prétexte à la divagation.

Montaigne, infatigable cavalier – il peut tenir en selle un jour entier – est aussi animé par une curiosité sans fin à l’égard de tout ce qui sort de son ordinaire et de l’ordinaire en général. Dans ses périples comme dans ses lectures on retrouve ce goût prononcé pour les curiosités, les anecdotes. Ce qui peut en revanche nous étonner c’est que, contrairement à un touriste d’aujourd’hui, Montaigne manifeste un intérêt plus que modéré pour les palais vénitiens, les ruines romaines (à son époque pas encore dégagées et mises en valeur), voire les œuvres des artistes de la Renaissance. Son intérêt va plutôt aux personnes, à leurs habitudes, aux mœurs, aux coutumes.

A Rome il est reçu par le pape, Grégoire XIII, le même qui quelques années plutôt avait applaudi au massacre de la Saint Barthélémy et fait frapper des médailles à ce sujet. A Rome toujours, l’Inquisition lui confisque pour examen un exemplaire des Essais et le lui rend quelques semaines plus tard avec quelques remarques. On s’étonne d’y trouver si souvent le mot de «fortune» et si peu celui de «Providence». Il semble que l’affaire se soit arrêtée là.

A son grand regret Montaigne est contraint d’interrompre son périple. Une lettre l’appelle expressément à Bordeaux où il vient d’être désigné maire.

Le plaisir pris par Montaigne à voyager n’est pas étranger à la conception qu’il a d’un monde soumis à la loi du temps donc un monde changeant et, par ce fait, riche d’une infinie diversité. Par le voyage, il intensifie l’expérience même de la vie qui est mouvement. En se déplaçant dans l’espace il découvre l’extrême diversité d’un monde bariolé et susceptible d’une exploration sans fin de la même façon qu’en se déplaçant en lui-même Montaigne découvre et explore interminablement un monde pluriel.

Les autres éléments de la biographie de Montaigne et, plus précisément, ceux relatifs aux années de rédaction des Essais, seront développés plus loin.

LE SCEPTIQUE

Les références aux grandes écoles de l’Antiquité, stoïcisme, épicurisme, scepticisme… sont légion dans les Essais. Cela fait-il pour autant de Montaigne un stoïcien, un épicurien, un sceptique, soit un disciple de l’une ou l’autre de ces «sectes» comme il les appelle ? Certains commentateurs l’ont cru mais c’est mal connaître Montaigne, ennemi de tout dogmatisme.

D’une part le Montaigne lecteur est un dilettante : «Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues.». Il nous dit aussi : «Les difficultés, si j’en rencontre en lisant, je n’en ronge pas mes ongles : je les laisse là […]. Je ne fais rien sans gaieté.» (II 10). Deux principes semblent ainsi conduire sa relation aux livres : la curiosité, le plaisir. N’allons donc pas imaginer un Montaigne studieux, cherchant à s’assimiler le système stoïcien ou l’épicurien. Montaigne préfère de loin picorer ici et là des idées qui ont pour lui quelque intérêt à un moment donné.

D’autre part, à l’égal des Grecs et des Romains de l’Antiquité, mais aussi des hommes cultivés de son temps, Montaigne ne réduit pas ces écoles à des courants intellectuels. Il les voit avant tout comme des manières de vivre. Ce qui fait à ses yeux la valeur du stoïcisme, de l’épicurisme, etc. ce sont moins leurs discours théoriques que la possibilité, pour ceux qui s’en réclament, de vivre conformément à ce qu’ils disent, de réaliser leur philosophie dans leur vie-même. D’où le goût prononcé de Montaigne pour les anecdotes, les détails relatifs à tel ou tel philosophe, Epicure, Caton, Sénèque… C’est en effet pour lui à la vie réelle du philosophe qu’on peut juger sa philosophie. Ainsi Montaigne emprunte-t-il à ces philosophes quelques «recettes» pour mieux vivre.

Mais, concernant le scepticisme, peut-on en dire autant ? Le scepticisme n’est-il pas un courant de pensée dont l’objectif vise avant tout la connaissance, ou plutôt l’impossibilité de la connaissance, soit un objectif théorique ? Dans sa version pyrrhonienne, le scepticisme peut-il être vécu ?

Pour Montaigne la réponse est oui. Certes il ne va pas jusqu’aux outrances d’un Pyrrhon, mais il invente sa manière à lui de vivre sceptiquement. Le doute, la fameuse suspension de jugement sont pour lui les conditions d’une vie bonne. Contrairement à ceux qui voient dans le doute une faiblesse, une source de désespoir, Montaigne va montrer que le doute permet de bien vivre.

La loi du temps.

Ce qui conduit Montaigne au scepticisme c’est une conception du temps d’inspiration héraclitéenne - on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve – soit d’un temps qui est le maître de tout et interdit tout espoir de permanence, de stabilité. D’où pour Montaigne, l’impuissance de l’homme à accéder à la vérité, laquelle va de pair avec la constance et l’unicité.

Ainsi le temps est-il changement. Il affecte tout, aussi bien l’humain que le non-humain. Parlant du temps, Montaigne cite Lucrèce : «aucune chose ne demeure semblable à elle-même». Ce que le temps remet en cause c’est l’idée même d’un être stable qui demeurerait sous les changements apparents, une substance, une essence. Ainsi, de nous-mêmes, Montaigne se demande-t-il de quel droit «prenons-nous titre d’être, de cet instant qui n’est qu’une éloise [un éclair] dans le cours infini d’une nuit éternelle» (II 12). Il dit aussi ailleurs : «Je ne peins pas l’être, je peins le passage.». Ne pas peindre l’être ne relève pas ici d’un je ne sais quel choix ou parti-pris mais bien de l’impossibilité pour Montaigne de saisir l’être ou l’essence des choses puisqu’un tel être n’est que passage ou changement.

Le temps, disions-nous, affecte tout. Il affecte le monde qui, écrit Montaigne : «n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse : la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte, et du branle public et du leur. La constance même n’est autre qu’un branle plus languissant. Je ne puis saisir mon objet, il va trouble et chancelant, d’une ivresse naturelle.» (III 2)

Dans la nature, tout est soumis à un double mouvement. D’une part un mouvement d’oscillation entre différentes positions. Montaigne prend l’exemple des rivières : «il leur prend des changements, tantôt elles s’épandent d’un côté, tantôt d’un autre.». D’autre part un mouvement irréversible : le lit de la rivière se creuse inexorablement.

Mais ce ne sont pas seulement les grands corps (fleuves, montagnes, îles…) qui sont affectés par ce double mouvement. Celui-ci touche également les corps humains lesquels connaissent d’une part croissance, décroissance, vieillissement, mort mais aussi oscillations entre états de bien-être et affections momentanées et, au-delà, changements d’humeurs, de goûts, alternance de douleurs et de plaisirs, toutes choses qui, pour Montaigne, affectent plus ou moins directement notre vie intellectuelle, l’exercice de notre jugement.

Concernant les jugements, Montaigne se plait à mettre en lumière leurs flottements et leurs incertitudes : «Je ne fais qu’aller et venir, mon jugement ne va pas toujours en mieux, il va flottant et roulant.». Ce qui vaut pour les opinions individuelles vaut aussi pour les opinions collectives, lesquelles ont, écrit Montaigne : «leur révolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux.» (II 12). A ce propos Montaigne parle également d’un jugement «qui prend en l’espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions, d’une inconstance et légèreté incroyable.» (I 49).

Même discours concernant l’histoire humaine. Pour Montaigne elle ne connaît ni décadence ni progrès indéfinis, mais des allers et retours, des hauts et des bas. Pas de linéarité du temps historique. L’image du cercle conviendrait mieux. «Nous roulons» écrit Montaigne, c’est-à-dire que nous passons alternativement par des hauts et des bas. Cela ne signifie pas pour autant qu’on ait affaire à un éternel retour. Car ce mouvement de balancement entre positions extrêmes, s’agissant de l’histoire comme de toutes autres choses, n’empêche pas le temps de faire son œuvre, les choses ne passant jamais exactement deux fois par le même état. Le devenir connaît des oscillations mais on ne revient jamais au même point.

Ainsi, être dans le temps c’est être voué à changer, à ne plus être, soit à mourir. Le temps c’est le néant, mais c’est du même coup l’ignorance.

Le temps et l’ignorance.

La vérité de ce que sont les choses en elles-mêmes échappe à l’homme. Par ses seules forces naturelles, soumises au temps, il ne peut y accéder. La vérité implique en effet la constance – ce qui est vrai reste vrai – mais également l’universalité – la vérité est la même pour tous -. Or aucune opinion ne fait l’objet d’un accord universel entre les hommes, même entre «les savants les mieux nés, les plus suffisants.». Montaigne insiste : «il ne se voit aucune proposition qui ne soit débattue et controversée entre nous…» (II 12).

Pour que la raison puisse accéder à la vérité il lui faudrait bénéficier du secours extraordinaire de la grâce divine. Privée de celle-ci, livrée à ses propres forces «elle s’embarrasse et s’entrave, tournoyant et flottant dans cette mer vaste, trouble et ondoyante des opinions humaines.» (II 12). Le scepticisme de Montaigne se double d’un fidéisme. Les vérités religieuses relèvent de la seule foi ; la raison ne saurait les éclairer. Ce qui concerne le domaine divin reste ainsi hors de portée de la connaissance humaine. Cette façon de voir entre dans les vues de l’Eglise du XVI è. siècle. Un siècle plus tard, elle sera violemment combattue par la même Eglise qui y voit une manière pour certains de cacher leur athéisme. D’où la mise à l’Index des Essais en 1676.

Cette faiblesse de la raison explique aussi la méfiance de Montaigne à l’égard des opinions nouvelles. A ce sujet il fait référence à ces lignes de Lucrèce : «C’est ainsi que la révolution des temps change le sort des choses. Ce que l’on jugeait précieux finit par perdre tout honneur ; un autre objet prend sa place et sort de l’ombre et du mépris». Une opinion est en vogue aujourd’hui ; demain elle sera renversée par sa contraire. Comment se fier à une raison aussi peu fiable. Je ne puis la considérer comme ce point fixe, stable, à partir duquel je pourrais saisir ce que sont les choses car, comme elles, elle reste soumise au temps.

Mais l’évidence ne pourrait-elle pas être un critère de vérité ? Pour Montaigne, le sentiment d’évidence est lié à la conscience du moment, laquelle, soumise au changement, ne ressentira plus cette force de conviction à un autre moment. «Ce que je tiens aujourd’hui et ce que je crois, je le tiens et je le crois de toute ma croyance ; tous mes outils et tous mes ressorts empoignent cette opinion et m’en répondent sur tout ce qu’ils peuvent. Je ne saurais embrasser aucune vérité ni conserver avec plus de force que je fais celle-ci. J’y suis tout entier, j’y suis vraiment ; mais ne m’est-il pas advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d’avoir embrassé quelque autre chose à tous ces mêmes instruments, en cette même condition, que depuis j’ai jugé fausse ?» (II 12). Fragilité de l’évidence.

Montaigne insiste : «Nous n’avons aucune communication à l’être». Autrement dit nous ne pouvons jamais saisir l’être ou l’essence des choses. Les choses ne nous apparaissent que partiellement, sous tel ou tel «aspect» ou «biais» ou «visage».

Chaque chose présente de nombreux aspects dont chacun peut être décomposé en différentes parties et chaque partie en de multiples autres. «D’un sujet nous en faisons mille et retombons, en multipliant et subdivisant, à l’infinité des atomes d’Epicure». Ainsi la définition de l’homme comme animal raisonnable est-elle condamnée à une régression à l’infini. Il faudrait être Dieu pour pouvoir embrasser d’un coup la totalité des aspects d’une chose. N’étant pas Dieu, «Je ne vois le tout de rien : Ne font pas, ceux qui nous promettent de nous le faire voir» (I 50).

De plus notre esprit est ce miroir déformant par lequel, non seulement nous n’appréhendons que partiellement les choses, mais nous les appréhendons sous l’influence du langage, de nos coutumes, de notre humeur du moment, de l’état actuel de notre corps, de notre âge, de nos passions, etc. Aussi notre manière de voir diffère-t-elle de celle d’un autre homme mais aussi de celle de tel ou tel animal qui a sa manière à lui de percevoir tel aspect des choses, voire d’appréhender des aspects qui échappent à l’homme. En bon sceptique Montaigne aime à renverser les perspectives, se plaisant à imaginer ce que pourrait être le point de vue d’un animal afin de mieux relativiser le jugement humain. «Quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d’elle […] Nous nous entretenons de singeries réciproques. Si j’ai mon heure de commencer ou de refuser, aussi a-t-elle la sienne.» (II 12).

Ainsi les jugements humains se réduisent-ils à une multitude de perspectives ou de points de vue. Dans ce cas l’homme n’est-il pas condamné à la contradiction ? Montaigne écrit à ce propos : «Je me contredis bien à l’aventure, mais la vérité je ne la contredis point.» (III 3). La contradiction n’est plus à prendre ici au sens où l’entend la logique. S’il arrive à Montaigne de dire des choses contraires c’est que le monde et lui-même ont changé. Le temps rend en effet possible la manifestation d’aspects jusque là inconnus ou l’apparition d’autres points de vue.

En somme si tout change, aussi bien celui qui juge que ce qui est jugé, alors l’homme ne saurait prétendre à une connaissance absolument fondée. Faut-il en être désespéré ou convient-il de s’en réjouir ?

La méthode sceptique pour bien vivre.

Cette méthode est d’abord au cœur du titre de l’œuvre, les Essais. Essayer c’est mettre à l’épreuve, à l’examen, à la question. L’objet de cette mise à l’épreuve, nos jugements. Remarquons le pluriel : les Essais. A la différence d’un Descartes qui décidera, une fois dans sa vie, de tout remettre en question, Montaigne s’emploie à faire de cette mise en question le carburant de sa vie intellectuelle et bien plus encore. Pas question pour lui de mettre un terme à la suspension de jugement. C’est continuellement qu’elle doit être mise en œuvre. Nos jugements ont en effet cette tendance naturelle à absolutiser ce qui n’est qu’un point de vue partiel, à poser comme vrai ce qui n’est que l’effet du langage, le fruit de la coutume, l’influence de l’époque, la marque de son tempérament, etc. Les Essais sont pour Montaigne une thérapie à l’égard de notre présomption «notre maladie naturelle et originelle.».

Le scepticisme est ainsi ce moyen de déminer nos prétentions à la vérité dont les pires conséquences sont de nous dresser les uns contre les autres en nous enfermant dans des positions dont le bien-fondé se révèle, à l’examen, toujours fragile et discutable. Durant les années où il écrit, Montaigne est malheureusement aux premières loges pour constater à quel degré d’intolérance et de violence peut conduire la confrontation entre deux opinions, celle des ultras du catholicisme et celle des ultras du protestantisme. Chaque camp est sûr du bien-fondé de sa croyance et est prêt à exterminer qui s’y oppose. Par la mise à l’épreuve de nos jugements nous en découvrons la fragilité et apprenons à nous en méfier, à ne pas nous y fixer. Le scepticisme mis en œuvre par Montaigne culmine dans cette question que le lecteur des Essais doit sous entendre à chaque page : Que sais-je ? L’inscience de Montaigne se distingue de celle de Socrate (La seule chose que je sais c’est que je ne sais pas) et du scepticisme pyrrhonien (Je ne puis rien savoir). La forme interrogative laisse ouverte la possibilité qu’il se trompe.

La méthode sceptique est alors ce qui conduit à plus de tranquillité, de détente, à une sorte de lâcher prise. Notre esprit cesse d’être violemment agité par cette passion du vrai se manifestant trop souvent comme volonté de défendre à tout prix nos idées en présumant de leur vérité. Mettre en œuvre la méthode sceptique est un gage d’ouverture à l’infini diversité des jugements. Cette diversité, dans cette perspective, se substitue à la traditionnelle opposition du vrai et du faux et la connaissance devient alors activité de découverte de cette diversité. Mettre en œuvre la méthode sceptique peut aussi être gage d’humour en nous aidant à découvrir, derrière notre zèle ou passion à défendre telle ou telle opinion, un simple mouvement d’humeur, l’habitude de jouer un rôle, une digestion difficile, etc.

La méthode sceptique permet enfin de réorienter notre jugement. A lieu d’être l’instrument de la seule connaissance il devient le moyen de régler notre existence, ici et maintenant, au gré des occurrences se présentant à chaque instant, ce que Montaigne vise par cette belle formule : «Vivre à propos» et d’ajouter que cela est «notre grand et glorieux chef d’œuvre.» (III 13). S’étant dépris de l’illusion des absolus – ils sont hors de portée – Montaigne se tourne résolument vers les apparences, autrement dit la vie vécue au jour le jour. Celle-ci est certes un voyage sans retour, mais elle est aussi l’occasion, pour qui sait y prêter assez d’attention, de jouir au mieux de la diversité changeante des apparences, tant dans le spectacle du monde qu’en soi-même. Vivre à propos n’est pas pour autant, estime Montaigne, chose aisée. S’il s’agit comme il le dit de notre chef-d’œuvre, c’est que cela requiert de notre part une volonté, une activité. Cette activité est inséparable d’une passivité par laquelle nous nous laissons couler dans le flux des apparences. Vivre à propos est un art de l’équilibre de «l’assiette» entre ces deux mouvements. J’emprunte ici cette idée à Jean Starobinsky et à son bel essai, Montaigne en mouvement.

Reste à regarder comment ce vivre à propos passe, pour Montaigne, par l’écriture.

L’ECRIVAIN

Le paradoxe de Montaigne est d’avoir de sa vie tout à fait ordinaire un livre extraordinaire, les Essais, selon lui «le seul livre au monde de son espèce». Quelles circonstances conduisent Montaigne à écrire ? Comment l’écriture peut-elle traduire l’instabilité de toutes choses ? En quoi écrire est-il une façon de valoriser la vie ?

Ecrivain contre son gré.

Rien ne semblait prédisposer Montaigne à devenir écrivain. L’addition de plusieurs circonstances de son existence va l’amener néanmoins à écrire les Essais. A plusieurs reprises Montaigne nous fait part de sa détestation des écrivains de métier. Il les considère comme des pédants, des doctes. Il dit de lui-même être «moins faiseur de livres, que de nulle autre besogne». Préjugé aristocratique ? Montaigne ne peut s’imaginer vivant de ses écrits.

Il fait ses premiers pas d’auteur à l’occasion d’une demande que lui fait son père : traduire en français la Theologia naturalis de Raymond Sebond, théologien espagnol du XV è. siècle. Ce travail lui prend plusieurs années. Il aboutit à une édition en 1569, soit un an après la mort de son père. Cette traduction, comme le dit J. Starobinsky manifeste «la volonté continuée et réalisée de celui qui disparaît». Au-delà de cette dette à l’égard du père, les Essais peuvent être vus en partie comme un acte de fidélité à la mémoire du père. Faute de poursuivre l’œuvre paternelle d’agrandissement du domaine – Montaigne éprouve peu de goût pour cela et, de plus, n’a pas d’héritier mâle – il la transpose dans son livre. Ce qu’il ne bâtit pas à l’extérieur, il le fait dans sa vie et dans son livre.

Seconde circonstance, et non des moindres, l’ayant conduit à écrire, la mort brutale et prématurée, à trente-deux ans, de l’ami, Etienne de La Boétie. Cette mort, Montaigne dit ne pas parvenir à s’en consoler : «Depuis le jour que je le perdis je ne fais que traîner languissant» (I 18). Cette mort, à laquelle il assiste, fait l’objet d’une lettre adressée à son père et publiée dans l’édition des œuvres de La Boétie après que celui-ci lui eut confié, outre les livres de sa bibliothèque, différents manuscrits. Présence indirecte de l’ami disparu par le biais des livres hérités. Présence prolongée dans la dédicace écrite par Montaigne à l’édition des œuvres posthumes de l’ami : «Il se loge encore chez moi, si entier et si vif, que je ne puis le croire ni si lourdement enterré, ni si entièrement éloigné de notre commerce.». Montaigne va ainsi vivre sous le regard de l’ami perdu et ce regard va présider à un changement de vie et à l’écriture des Essais.

Autre perte qui va également marquer Montaigne, celle de son jeune frère Arnaud, victime d’un accident en jouant au jeu de paume. A côté de ces deuils il y a aussi cet ennui que ressent Montaigne dans sa charge de magistrat notamment en raison de difficultés à obtenir une promotion. D’où la décision de vendre sa charge, de se retirer dans son domaine, un domaine dont il est devenu, depuis la mort du père, l’héritier et le gestionnaire. C’est aussi à cette époque qu’il fait aménager dans l’une des tours de son château une «librairie» et d’autres pièces de vie, en bref d’un espace à lui, éloigné des agitations, une «arrière-boutique» où il va pouvoir se retrouver notamment pour écrire.

Autre circonstance ayant pu influencer sa décision d’écrire, la chute de cheval. Elle se situe fin 1569 ou début 1570. Au cours d’une promenade à cheval, non loin de son château, il est bousculé par inadvertance par la monture d’un domestique. Jeté à terre, il perd connaissance. Ses serviteurs le ramènent chez lui. En cours de route il reprend connaissance, vomit du sang avec cette impression de glisser doucement vers la mort : «Il me semblait que ma vie ne tenait plus qu’au bout des lèvres : je fermais les yeux pour aider (ce me semblait) à la pousser dehors, et prenait plaisir à m’alanguir et à me laisser aller.» (II 6). Ce voisinage avec la mort se poursuivit plusieurs heures durant alors que son corps, au dire des témoins, était secoué de violentes convulsions. Cette expérience eut un écho important et fut décisive pour Montaigne. A l’idée de mort qui l’avait obsédé depuis des années, il substitua l’attention à la vie. Plutôt que d’apprendre à mourir, selon la formule stoïcienne, il convenait surtout de «ne pas se soucier de la mort» et de tourner toute son attention vers le vivre. Plusieurs années après cet accident, Montaigne en aura un souvenir encore vif et commencera à le relater par écrit.

La mort de plusieurs proches, l’abandon de la charge de magistrat, la mort « essayée » suite à la chute de cheval, autant de circonstances, d’expériences qui correspondent chez Montaigne à une période de crise, laquelle va trouver sa résolution dans la rédaction des Essais.

Comment peindre le passage.

Dégagé de ses obligations de magistrat, négligeant un peu, faute d’intérêt, la gestion du domaine, Montaigne peut vivre davantage pour lui-même en se retirant dans sa librairie d’où il peut contempler d’un coup d’œil tous ses livres et, par la fenêtre, le paysage champêtre de ses terres. L’inactivité aidant, mais aussi un épisode de mélancolie vont faire que son esprit se trouve encombré, dit-il «de chimères et monstres fantastiques les uns sur les autres, sans ordre et sans propos» (I 8). Cherchant la paix, il découvre paradoxalement en lui cette étrangeté, une sorte de chaos psychologique. Afin de mieux examiner ces curieuses rêvasseries, il décide de les coucher par écrit. Il y a aussi toutes ces histoires glanées au cours de ses lectures de Sénèque, de Plutarque et de bien d’autres, sans oublier ces curiosités vues au cours de ses déplacements. S’ajoutent à cela les souvenirs relatifs aux treize années de magistrature, les histoires racontées par les amis ; les menus faits de la vie quotidienne, les émotions ressenties au présent mais aussi autrefois (cf. la chute de cheval). En bref la nouvelle activité de Montaigne à partir de 1572 va consister à prêter attention à tout ce qu’il a lu, vécu et qu’il vit chaque jour et à tenter d’en rendre compte par écrit. «Chacun regarde devant soi, moi je regarde dedans moi : je n’ai affaire qu’à moi, je me considère sans cesse, je me contrôle, je me goûte, […] je me roule en moi-même.».

Mais cette attention portée à sa vie par le biais de l’écriture est pour Montaigne une « épineuse entreprise » car l’esprit, comme le reste de la nature, est soumis au temps. Il ne cesse de couler et d’échapper à lui-même. Ce que j’ai vu de moi et du monde tout à l’heure je ne le vois plus maintenant exactement pareil. La «branloire pérenne» affecte, on l’a vu, la conscience sans cesse débordée par le flux des émotions, des images, des souvenirs, des idées… Comment suivre par l’écrit ce flot incessant de représentations ?

Pour cela Montaigne invente un style. Celui-ci concerne d’une part la composition des ses textes. Il s’agit de suivre au mieux les méandres de la pensée, ses brusques changements de direction, à quoi s’ajoute souvent le fait que se mélangent des sentiments, des impressions ressentis à plusieurs âges de la vie. D’où le caractère «par sauts et par gambades» de nombreux chapitres des Essais. Les titres donnés aux chapitres ne sont pas par ailleurs nécessairement explicites quant au contenu qu’ils sont censés annoncer. L’ordre suivi n’obéit donc pas à cette logique déductive que nous sommes habitués à rencontrer dans un livre de philosophie. Mais, avec les Essais, avons-nous vraiment affaire à de la philosophie ? Le lecteur de Montaigne a souvent l’impression d’une accumulation d’exemples entrecoupés de citations – latines pour la plupart -, d’anecdotes, de formules plus générales, l’essentiel se logeant parfois dans une brève remarque.

Le style de Montaigne c’est aussi la mise en œuvre d’une langue qui fait toute sa place aux images, aux métaphores plutôt qu’aux concepts. Il s’agit d’une langue charnelle, sensuelle, qui parle à notre imagination et à notre corps et qui, par ce biais, est susceptible de nous faire entrer dans le vif d’une pensée, celle de Montaigne, toujours prise dans la vie d’un corps. En lieu et place des concepts qui figent et pèchent par excès d’abstraction, Montaigne développe une langue épousant le mouvement et restant au plus près des sens.

Notons enfin le caractère ouvert des Essais. Pendant près de vingt-ans Montaigne n’aura de cesse, moins de corriger, que d’enrichir ses écrits par ses «allongeails». Ici, une phrase reprécisée, notamment par une nouvelle citation, là une autre rallongée voire prolongée par un nouveau développement.

Remarquons pour finir la profonde originalité du style de Montaigne qui choisit de se mettre en marge des codes de la littérature de son époque pour mieux saisir son objet, lui-même.

Ecrire pour intensifier la vie.

Par l’écriture Montaigne veut explorer la manière dont le monde et la vie se reflètent en lui. Il découvre en même temps la difficulté qu’il y a à se saisir d’une identité introuvable parce que faite en grande partie de vide et d’insuffisance. Or c’est paradoxalement dans cette saisie d’un moi plein de vide et d’insuffisance que le plaisir de vivre connaît le plus de plénitude. Si vivre commande en effet de laisser aller le flux des sensations, impressions, gestes, etc. vers leur inéluctable dispersion, vivre pleinement c’est en revanche tenter de ralentir ou de retarder un peu cette dispersion en essayant, par l’écrit notamment, de saisir cela-même qui s’écoule. Reprenant ici l’analyse faite par Jean Starobinsky, nous pouvons parler d’une dialectique de la passivité et de l’activité. Passivité de qui consent au temps, au mouvement, mais aussi activité (celle de l’écrivain) par laquelle on peut prendre de la distance à l’égard de ce qui nous échappe et, faisant cela, on peut donner une forme à ce qui est sans cesse menacé par l’informe.
Pour Montaigne en somme il ne suffit pas de vivre en laissant la vie couler en nous, mais il faut encore, pour véritablement jouir de la vie, se savoir vivre. «Quand je danse, je danse» écrit-il. Pour être pleinement présent à l’instant et au plaisir de danser, il faut aussi qu’existe ce minimum de distance par laquelle je me sais danser. «Quand je dors, je dors» ajoute-t-il juste après. Paradoxe ? Dormir c’est précisément perdre conscience. Comment jouir du sommeil ne sachant pas que je dors ? Il est arrivé à Montaigne de demander à ses domestiques de le réveiller en pleine nuit pour qu’il s’essaye à mieux jouir de son sommeil !

Cette plénitude de la conscience par laquelle Montaigne intensifie le vivre trouve dans la « mise en rolle », soit dans l’écriture, un support car l’écriture, plus que la parole vive, introduit une distance entre celui qui écrit et l’objet sur lequel il écrit. Conscience et écriture se prêtent ainsi la main pour rendre compte et se rendre compte de l’écoulement conjugué du monde et de soi-même mais aussi pour le mettre en œuvre. L’œuvre est ici double : il s’agit en même temps de cette vie à laquelle je tente de donner quelque forme en en prenant conscience, mais aussi du livre, les Essais, prenant à témoin les lecteurs de cette vie. D’où chez Montaigne l’affirmation renouvelée du caractère indissociable de Montaigne et des Essais, de l’auteur et de son livre. «Je n’ai pas plus fait mon livre que mon livre m’a fait, livre consubstantiel à son auteur, d’une occupation propre, membre de ma vie ; non d’une occupation et fin tierce et étrangère comme tous les autres livres.» (II 18).

Il est temps de conclure. Mon propos était de vous faire aller à la rencontre de Montaigne. Y suis-je parvenu ? Pour mieux rencontrer Montaigne le mieux ne reste-t-il pas de le lire ?

Du vivant même de Montaigne, les Essais ont connu le succès. Ils faisaient partie des lectures favorites de la noblesse de l’époque. Au 17è.s. on continue à le lire. L’œuvre plaît aux Libertins. En revanche des lecteurs comme Descartes, Pascal, Malebranche seront sévères à l’égard de Montaigne ; Pascal notamment, fasciné et en même temps horrifié. C’est en 1676 que les Essais seront mis à l’Index. Ils en ressortiront seulement au milieu du 19è.s. Rousseau sera un grand lecteur de Montaigne et s’en inspirera. Un peu plus tard les Romantiques verront dans Montaigne le premier écrivain à mettre son moi au centre de son œuvre. Leur admiration sera toutefois un peu refroidie par l’éloge que Montaigne fait de la modération et d’une existence ordinaire. Des générations de lecteurs de Montaigne, célèbres ou anonymes, se sont succédé jusqu’à aujourd’hui. Qu’est-ce qui fait que Montaigne est encore lu, quatre cent trente trois ans après la première édition des Essais ? Peut-être parce que, parlant de lui, Montaigne parle aussi de nous et de notre «humaine condition».

Jean-Michel LOGEAIS Cholet le 14 novembre 2013

Partager cet article

Repost 0
Published by sophia - dans leçons
commenter cet article