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28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 11:22

 

Le sujet sur lequel je vous propose une leçon, ce soir, nous invite à réfléchir sur la relation de l’homme au temps, l’homme dans le temps, la temporalité. C’est notre point de départ, qui m’a semblé nécessaire avant de se concentrer sur la relation que l’homme entretient avec le passé et plus précisément qu’il devrait entretenir avec ce dernier puisque la notion de devoir, de devoir de mémoire, est au cœur de notre soirée.

NB : la leçon qui suit est la version longue d’un propos qui a été amplement synthétisé lors de la soirée de Sophia.

Notre itinéraire sera le suivant par conséquent :

  1. Quelques caractéristiques de l’existence de l’homme dans le temps : contingence, fragilité, caractère éphémère, succession, irréversibilité ou l’impossible retour.
  2. Première apparition du devoir de mémoire : sauver le passé du néant.
  3. Deuxième apparition du devoir de mémoire, première problématisation : Le présent, seul temps qui est nôtre, selon Pascal, ou les vertus de l’oubli.
  4. Le primat de l’avenir ou la conscience toujours en avance d’elle-même : «Le vrai caractère de l’humanité est d’avoir l’avenir en perspective», Fichte
  5. Sociétés anciennes, sociétés de mémoire. Sociétés modernes, sociétés d’arrachement à l’autorité du passé.
  6. Troisième apparition du devoir de mémoire : le problème du devoir de mémoire pour un moderne.
  7. La mémoire obligée du passé au cœur de la culture.
  8. L’impossible oubli : la mémoire du mal. Zakhor !
  9. Conclusion : la juste mémoire, entre le ressassement stérile et l’oubli négateur. Devoir de mémoire et devoir de vérité.

 

1. Quelques caractéristiques de l’existence de l’homme dans le temps : contingence, fragilité, caractère éphémère, succession, irréversibilité ou l’impossible retour.

Qu’est-ce que pour l’homme exister ? On peut définir l’homme en lui attribuant un certain nombre de caractéristiques. Par exemple, l’homme est bipède ou encore diabolique, selon le point de vue adopté. Ce faisant, nous définissons une essence en utilisant une logique prédicative du genre S est P. Cette essence peut se déterminer de façon a priori, hors de toute expérience, de même que je peux affirmer de la chaise un certain nombre de qualités dont je sais a priori qu’elle les possède (par exemple, qu’elle sera dans l’espace à trois dimensions). Par contre, je ne peux affirmer de la chaise qu’elle existe sans qu’elle soit présente effectivement. On dira qu’elle est ainsi posée dans l’existence et que seule l’expérience peut ainsi me permettre de percevoir cette existence. Cette dernière n’est pas une catégorie provenant de mon esprit qui structure a priori mon expérience. L’existence d’une réalité s’éprouve, se constate au sein d’une expérience concrète, expérience de la contingence par excellence. Comment comprendre ce point ?

L’existence que nous éprouvons est une réalité non prévisible, hors de toute possibilité de calcul, hors de toute conceptualisation. L’existence est ainsi cette dimension qui est hors de la raison, qu’on ne peut insérer dans une démonstration et qui serait la conclusion nécessaire d’un raisonnement. L’existence est de l’ordre d’un «il y a» qui est par nature contingent, contingent dans la mesure où l’on ne peut le déduire de notre pensée. Comme le dit Kant, ce n’est pas parce que j’ai l’idée de 100 thalers qu’ils existent dans ma poche : l’ordre de la pensée est fondamentalement distinct de celui de l’existence.

Cette contingence (=le contraire c’est la nécessité), la conscience en est …consciente. C’est le fond de toute réflexion sur le temps et sur le temps du passé en particulier, c’est cette contingence que je n’oublierai pas tout au long de cette leçon, contingence qui d’emblée fait signe vers une certaine fragilité de l’existence.

Bien sûr, le fait de l’existence est aussi rayonnant, il y a une puissance de l’existence, une force à laquelle il faut savoir, je crois être sensible, une puissance d’exister qui est une puissance d’expansion de soi, nous y reviendrons, mais cette force, paradoxalement, est à penser dans l’horizon de la fragilité. Cette fragilité, en réalité, c’est celle de l’éphémère.

Cette contingence, on l’éprouve plus qu’on ne la prouve, disais-je. Pour entendre cela, lisons cette pensée de Pascal, la pensée 205 extraite des Pensées (1670) : «Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis, et même que je vois, abîmé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraye et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors (alors). Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps ont-ils été destinés à moi ?».

Donc, nous existons, et cette existence est foncièrement contingente mais il y a diverses réalités qui existent : la chose par exemple, cette montagne de Ste Victoire peinte par Cézanne existe, la chose fabriquée, cette paire de chaussure peinte par Van Gogh, il y également l’animal qui existe à sa façon et puis enfin, mais le fait de le nommer à la fin de cette énumération ne signifie aucunement qu’on le met sur un piédestal, il s’agit simplement, dans cette approche qui se veut phénoménologique, d’être au plus près de ce qui est, comme c’est, enfin donc, il y a l’homme, la réalité humaine, le dasein (l’être-là) comme Heidegger l’appelle, dasein car le sujet humain a une certaine façon d’exister qui a un rapport fondamental au temps. Le dasein est un mot allemand qui désigne l’existence humaine, la réalité humaine en tant qu’elle est ouverture à l’être et accueil de cette dimension au sein d’une pensée devenue méditante, ce qu’à l’évidence, ni la chose, ni l’animal ne peuvent faire, ce pourquoi leur mode d’être est autre.

Le dasein et l’ouverture au temps, par conséquent. Or pour le dasein, s’ouvrir au monde, c’est découvrir cette contingence, cette fragilité à travers l’expérience de la temporalité, qui nous fait ressentir l’éphémère de notre existence.

Précisons.

Dans le texte de la Genèse, dans le premier récit de la création, dès lors que l’homme mais aussi les autres étants sont projetés hors de l’éternité divine par Dieu, ils sont d’emblée immergés dans la temporalité. Le temps est ce à quoi est condamné l’homme. Comment entendre l’éternité ? Pour la concevoir, on dira que l’éternité n’a de sens que si tout est simultanéité dans une sorte de pur présent. L’homme, hors de l’éternité, se trouve donc jeté dans le temps, et ce dernier se donne à lui sous la forme de la succession. Le temps, c’est l’ordre de la succession comme l’affirme Leibniz.

L’écart avec l’infinité divine est tel que l’on peut parler de finitude en ce qui concerne l’existence. Exister, c’est être dans le temps, temps que j’expérimente selon l’ordre de la succession : il y a désormais un soir et un matin, en effet. Expulsé du paradis, comme on sait, c’est être livré à la temporalité, c’est sortir d’une sorte de présent perpétuel qui est le propre de la vie paradisiaque. Evidemment, nous prenons ici l’idée de paradis comme tremplin fictif pour mieux penser notre situation. C’est ainsi que j’appréhende ma propre situation, pure contingence livrée à la temporalité qui s’éprouve comme pure succession.

Chacun l’expérimente, le réel s’offre à moi selon un avant et un après, tout est inscrit dans cette logique temporelle et sans arrêt, de façon continue, c’est la métaphore classique du fleuve qui exprime cela. Par exemple, cette leçon est dans le temps où les différents instants se sont écoulés, le proche futur se transformant en présent et s’écoulant en passé, ainsi puis-je affirmer que j’ai commencé il y a un certain temps, avant le moment présent et ainsi en continu et je peux me représenter le moment passé. C’est ainsi que j’appréhende le temps, ce qui se passe en lui, et moi-même en lui, se succède, il y a toujours un avant et un après et c’est pourquoi nous avons le sentiment de l’éphémère car sans cesse, ce qui advient se transforme en passé, un événement a succède à un événement b, ce qui signifie que lorsque l’événement a apparait, b nécessairement disparaît.

Présenter ainsi la temporalité, c’est souligner la négativité du temps. Nous sommes en effet sensibles à ce qu’il nous ôte, aux privations que nous subissons de son fait. Lorsque l’événement b apparaît, en effet, l’événement a n’est plus.

Mais allons plus loin : pour que l’événement b apparaisse, il est nécessaire que l’événement a ait disparu : nécessaire signifie ici que cette succession est irréversible.

Nous savons et sentons, en effet, et ce malgré nos désirs, que nul retour en arrière n’est possible. «Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages, Dans la nuit éternelle emportés sans retour» écrit Lamartine dans Le lac.

2. Première apparition du devoir de mémoire ; sauver le passé du néant.

L’irréversibilité, écrit Louis Lavelle dans Du temps et de l’éternité (1945), «témoigne donc d’une vie qui vaut une fois pour toutes, qui ne peut jamais être recommencée et qui est telle qu’en avançant toujours, elle rejette sans cesse hors de nous-mêmes…cela même qui n’a fait que passer et à quoi nous pensions être attaché pour toujours.»

Que faire face à «cela même qui n’a fait que passer» ?

Que faire face à ce qui est emporté sans retour ?

Nous verrons progressivement dans cette leçon que le devoir de mémoire s’inscrit comme la tentative de l’homme pour sauver le passé du néant auquel sa nature le destine, car le passé, en effet, doit passer, l’oubli de ce dernier en témoigne. Le devoir de mémoire est alors à comprendre comme l’expression de la lutte de l’homme contre la fragilité de sa condition, c’est une réponse faite, à la mesure de l’homme, à la contingence de son être, sur fond d’inquiétude de l’esprit qui en fait l’expérience. Le devoir de mémoire, ce faisant, induit un certain rapport au passé qui mérite d’être questionné.

En effet, force est de constater que la conscience, si elle fait l’expérience de nature mélancolique que ce qui est n’est plus, est aussi tournée vers ce qui n’est pas encore. Le présent certes devient du passé, mais il y a aussi ce temps qui n’est pas encore, l’avenir.

3. Deuxième apparition du devoir de mémoire, première problématisation : le présent, seul temps qui est nôtre, selon Pascal, ou les vertus de l’oubli.

Cet être que nous venons de dépeindre dans sa contingence, conscient de sa fragilité, conscient d’être jeté dans le temps comme dans un fleuve, conscient que tout va, conscient qu’il y a de l’éphémère, conscient que le présent se transforme en passé de façon irréversible, mais conscient qu’avec sa mémoire il peut se plonger dans le passé le plus lointain et se le représenter, cet être, disais-je, est aussi, à la différence de la chose, l’être qui existe en étant toujours en avance de lui-même : son mode d’être le conduit à être toujours en avance de lui-même, projeté depuis le présent vers le temps de l’avenir.

De ce fait, l’homme ne se tient pas au présent et c’est d’autant plus regrettable, si l’on en croit le philosophe Pascal, que le temps qui nous appartient véritablement est le présent. Lisons de Blaise Pascal cet extrait de ses Pensées (1670) :

«Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudent que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. C’est que le présent d’ordinaire nous blesse. Nous le cachons à notre vue parce qu’il nous afflige, et s’il nous est agréable nous regrettons de le voir échapper. Nous tâchons de le soutenir par l’avenir, et pensons à disposer les choses qui ne sont pas en notre puissance pour un temps où nous n’avons aucune assurance d’arriver.

Que chacun examine ses pensées. Il les trouvera toutes occupées au passé ou à l’avenir. Nous ne pensons presque point au présent, et si nous y pensons ce n’est que pour en prendre la lumière pour disposer de l’avenir. Le présent n’est jamais notre fin. Le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et nous disposant toujours à être heureux il est inévitable que nous ne le soyons jamais».

Une conscience un brin nostalgique, se tournant vers le passé, cherchant à le retenir…

Une conscience au contraire toujours en avance d’elle-même, tournée vers l’avenir…

Dans les deux cas, selon le philosophe, nous errons dans des temps qui ne sont pas nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, le temps présent.

Mais ce temps négligé, évincé par l’homme, le présent, est-il le temps de la réalité de l’homme ? Est-ce bien prendre la mesure de la façon pour l’homme d’être au monde que de privilégier ainsi le temps présent ?

C’est le sujet qui opposent les philosophes et forcément selon que l’on insiste sur telle ou telle dimension du temps, la manière de vivre n’est pas la même ni la conception philosophique de la réalité humaine qui s’ensuit. Dans tous ces cas, surtout, la relation au passé est diversement pensée.

Privilégier le temps présent, comme les sagesses traditionnelles le proposent, c’est réfléchir sur le salut de l’homme, c’est réfléchir sur les conditions de possibilité d’une vie joyeuse, d’une vie réconciliée, en harmonie avec ce qui est présentement, c’est lutter contre le regret, voire le remords, c’est lutter contre les passions tristes à l’égard du passé.

La seule vie possible humainement parlant est celle qui se déroule ici et maintenant, hic et nunc.

Le salut consiste à renoncer notamment à toute échappée vers le passé du moins s’il s’agit de ruminer ce dernier, de le ressasser, d’éprouver à son égard du regret, voire du remords, façon pour l’esprit de se laisser hanter par les fantômes du passé.

Ce rapport au passé, maladif, pathologique, il faut savoir s’en libérer. Le sage découvre alors les vertus de l’oubli, condition de la vie joyeuse, de la vie réconciliée, harmonieuse.

Le devoir de mémoire, dans ce contexte, n’a guère de sens, il serait le meilleur moyen d’engendrer chez l’homme une inquiétude peu en phase avec l’idée de la vie bonne, ce serait risquer le ressentiment, le ressassement à l’égard du passé.

Plus encore, comme nous le signalions plus haut, le fait même de se rapporter ainsi au passé exprimerait l’inquiétude d’une conscience mélancolique.

On pourra se souvenir de la leçon de ces sagesses lorsque le passé se transforme en fantôme qui hante les consciences de certains, par exemple aujourd’hui dans certains pays, on a le sentiment que leur passé ne parvient pas à passer et les hante au point de littéralement les empêcher de vivre au présent en envisageant sereinement l’avenir.

Si le devoir de mémoire devait avoir cette signification, en effet, il poserait problème. Est-ce une juste relation à son passé que de se laisser hanté par lui, d’être obsédé par lui, de le retenir à cette fin ?

La leçon des sagesses est utile dans ce cas lorsqu’elle nous enseigne à ne pas nous rapporter au passé sur le mode du ressentiment qui ne peut pas laisser au présent toute sa chance.

Derrida, réfléchissant sur l’époque contemporaine parlait «d’hanthologie»…Au Chili, les élections récentes opposent les unes et les autres sur l’époque de Pinochet, la division du pays persiste, les deux mémoires s’affrontent et ce conflit des mémoires rend difficile l’idée d’une réconciliation au présent, en Espagne, la mémoire franquiste est omniprésente…Les pays des Caraïbes lancent une campagne pour obtenir réparation des dommages provoqués par la traite négrière, l’esclavage et la colonisation. Un ministre évoque «l’horrible héritage de ces crimes contre l’humanité. Les nations européennes doivent s’associer avec nous pour les réparations».

La France n’est pas en reste si on se souvient comment Vichy a pu ressurgir à l’occasion de la parution du livre de Paxton, La France de Vichy, 1940-1944 (1973), mais aussi des découvertes sur le rôle du préfet Bousquet dans la rafle du Vel D’Hiv en juillet 42, de la position de Mitterrand sur ces questions mais aussi de ses devanciers. Le passé vichyste, un passé qui ne veut pas passer, qui est venu hanter la France à un certain moment. Est-ce terminé ?

Une autre relation au passé est-elle possible ? Le devoir de mémoire peut-il être autre chose qu’un simple moyen de ressassement du passé, ô combien stérile, aussi stérile que la mémoire du névrosé qui répète inlassablement son passé dans une compulsion de répétition maladive ? C’est la question qui est en filigrane dans notre propos.

Nous savons qu’une part de la solution, sur un strict plan psychologique, est la thérapie. Pour le patient, par un long travail d’introspection, il s’agit de s’arracher aux forces destructrices du passé, il s’agit pour lui de sortir de la prison du passé. Ce qui est ainsi proposé, c’est un travail de deuil, qui engage le patient à revenir à son passé, à l’affronter, donc à ne surtout pas l’oublier mais en le digérant, en se l’appropriant, en le mettant à distance de telle sorte qu’il n’empêche pas l’existence au quotidien. Le travail du deuil permet au patient de faire la part, en lui, de l’irréparable, et de recommencer à vivre, sans certes oublier le passé, mais, l’ayant digéré, à reconsidérer son rapport au temps, en faisant droit et au présent et à l’avenir. Une forme de sagesse conquise sur soi-même le permet qui instaure un nouveau rapport au passé qui laisse au présent et à l’avenir tous leurs droits.

Pour un pays, une nation au trop plein de mémoire, une telle voie est-elle envisageable ? Une telle sagesse dans le rapport à son passé est-elle possible, qui permettrait de penser une mémoire apaisée ?

4. Le primat de l’avenir ou la conscience toujours en avance d’elle-même : «Le vrai caractère de l’humanité est d’avoir l’avenir en perspective», Fichte

Mais le devoir de mémoire a-t-il plus de signification si on admet, avec Sartre et quelques autres, que l’homme est toujours en avance de lui-même et que par conséquent c’est le temps de l’avenir qui est sien ? En adoptant une autre manière de penser l’homme, en considérant que l’homme est toujours en avance de lui-même, le philosophe affirme que l’homme existe comme projet, et si l’homme est projet, c’est qu’il est tourné en effet vers l’avenir, vers le temps de la réalisation de soi. Le passé devient de ce fait un obstacle, et émerge l’idée qu’on pourrait en faire table rase.

Dans ce cadre, on va le voir, le devoir de mémoire est tout aussi problématique.

Expliquons ce lien entre le dasein et l’avenir en suivant les analyses du philosophe Alain Renaut dans son manuel La philosophie, Odile Jacob, 2005.

Penser l’homme comme dasein, c’est prendre en compte cette capacité qu’il possède de s’ouvrir à la temporalité. Cette ouverture se manifeste comme ouverture vers des possibles, qu’ils soient proches (mon discours actuel tend vers sa suite, vous-même vous êtes tournés vers ce que je vais dire) ou lointains (je fais des études de droit pour devenir avocat). Cette ouverture sur des possibles caractérise le dasein comme anticipation, projet. Le temps de l’avenir est ici ce à quoi un être qui n’est pas clos sur lui-même accède comme à une dimension fondamentale de sa propre réalité, le dasein s’expérimente comme un pas encore, là où l’animal comme la chose sont ce qu’ils sont. J’ai le sentiment que je peux inventer un avenir auquel je n’avais pas pensé. Le temps est ici la possibilité d’un projet de moi-même. Quand ce projet se réalise, je me sens du reste exister, la joie en témoigne. L’homme est bien cet être des lointains dont parle Heidegger, il est à proprement parler figure de l’inachevé, imperfection au sens où le parfait désigne une réalité qui est totalement réalisée, une imperfection sans doute intrinsèque à l’homme, hors de toute problématique de salut. Or je ne peux penser l’homme ainsi si je ne le pense pas immergé dans la temporalité, écrivant son existence au sein de cette dernière, toujours en avant de lui-même. La conscience dans ce cadre, se focalise moins sur la fragilité de l’existence, sur son caractère éphémère, sur son irréversibilité. Elle envisage le temps plutôt comme ce don nouveau que chaque instant nous apporte comme le dit le philosophe Lavelle et grâce auquel le sujet va pouvoir se construire, s’épanouir en persévérant dans son être.

Ces possibilités sur lesquelles s’ouvre le dasein lui permettent de devenir ce qu’il a à être, ce qui pour une chose n’a pas de sens. Disons que la chose naturelle est ce qu’elle est immédiatement, dans une sorte de présent éternel, quant à la chose fabriquée, elle est d’emblée ce que sa fonction la détermine à être (le coupe papier est réductible à sa fonction de coupe papier, pour reprendre l’exemple de Sartre). La chose est achevée, elle est ce qu’elle a à être au sein d’un présent sans négativité.

Mais ces possibilités qui font de l’homme un être toujours en avant de lui-même (la conscience est anticipation affirme Bergson) ne sont pas absolues : le sujet humain trouve des limites dans sa propre situation mondaine : le dasein est dans le monde, dans un monde déjà fait, qu’il rencontre dans son existence et qui limite ces possibles. Sartre évoque un être jeté, soulignant par-là la dimension qui s’impose au dasein et qu’il n’a pas choisie (par exemple je suis un homme, une femme, de famille ouvrière, de cadre, de parents divorcés, à telle époque…ce que le philosophe appelle la facticité)

De même, cette anticipation de soi dès lors qu’elle devient projet se confronte au déjà-là et s’inscrit inévitablement dans les possibilités provenant du passé et qui déterminent ce que sera pour une part ce projet. On ne pouvait inventer la bombe atomique à l’époque de Socrate, cette invention suppose un certain nombre de choses inventées avant elle qui définissent ses conditions d’existence ou encore l’espace de son possible.

C’est ainsi que le dasein s’ouvre aux trois dimensions du temps et réalise son être qui a à être ce qu’il a projeté d’être dans les limites qui sont les siennes, celles de sa condition et de sa situation.

Mais le dasein se caractérise également par sa conscience de la mort, cette certitude incertaine comme dit Pascal. C’est aussi du reste de l’ordre de l’anticipation, preuve que l’avenir est bien le temps fondamental. Je suis un être pour la mort déclare Heidegger. Or l’anticipation de la mort nous pousse à faire l’expérience de la fin, du terme de tout possible, du moins dans une optique non religieuse comme c’est le cas dans cette leçon. Le dasein envisageant avec courage la mort expérimente un mode d’être ou je ne peux plus me concevoir comme au-delà de moi-même. La mort signifie la fin de l’idée même de possible, à condition d’adopter une pensée remémorante vers ce qui est à penser, de ne pas oublier cet horizon qui détermine l’être de l’homme comme être pour la mort. Que faire de cette idée?

Cette idée exerce une pression sur le dasein, du moins dans cette philosophie existentialiste : le dasein est contraint de se tourner vers ce qui correspond à son être, être en avant de soi-même, c’est-à-dire vers les possibilités qui sont les miennes, cette idée de la mort me pousse à choisir le possible qui correspond le plus à cet être que je suis et qui est toujours en avant de soi-même : le dasein devient ce qu’il a à devenir dès lors qu’il affronte ce destin qui le conduit à choisir son présent et à façonner, à l’intérieur des limites mentionnées, son existence de telle sorte qu’il ne devienne pas une chose, un être qui serait déterminé par sa nature. Mais la conscience du «devoir mourir» nous interdit de penser que l’existence est un puits sans fonds dans lequel je pourrais à l’infini déverser du liquide, quitte à recommencer si tel liquide ne convenait pas. Le devoir mourir nous rappelle qu’il n’y a qu’un seul réceptacle de mes projets et que c’est dans ce temps de mon existence que cela peut s’effectuer. Il n’y aura pas d’autres possibilités que celle qui seront choisies par moi-même. Le fait de la mort me rappelle que tout n’est pas possible, telle serait notre finitude ; mon existence se déploie dans un temps qui n’a qu’un temps. La contingence se retrouve ici.

Penser ainsi l’homme comme dasein c’est en réalité mettre au jour le fait de l’historicité de l’homme, le fait qu’il est le seul existant à pouvoir relier ainsi les trois temps à partir du temps de l’avenir qui est celui à partir duquel le dasein se pose dans l’existence.

La chose ainsi que l’animal ne sont pas confrontés au fait de l’historicité. Le temps de la chose comme celui de l’animal est celui du présent. Nietzsche affirme dans Considérations inactuelles que l’animal est rivé au piquet de l’instant dans une sorte de présent perpétuel qui est sans lien avec le passé, donc sans mémoire et sans lien avec l’avenir sous la forme de l’anticipation, donc sans imagination, la mémoire et l’imagination permettant de convoquer l’absent au présent, l’absent qui n’est plus et l’absent qui n’est pas encore.

Pour le dasein, au contraire, le présent ne se libère qu’à partir de l’avenir vers lequel tend la conscience sous la forme de l’anticipation d’un ne pas être encore. Le temps de l’avenir est le temps essentiel, quand bien même nous l’anticipons au présent.

Cette philosophie du dasein ouvert à la dimension de la temporalité et plus particulièrement au temps de l’avenir, au temps du possible, cette philosophie qui se réjouit de ce que le temps apporte, est fondamentalement optimiste. C’est le temps de l’action humaine, de l’affirmation de soi au sein de la temporalité à venir qui est privilégié. C’est la philosophie d’un Sartre, penseur de l’engagement, de l’action collective, politique.

Dans le cadre d’une telle philosophie du dasein immergé dans le temps et où le temps de l’avenir occupe une place centrale, le devoir de mémoire semble problématique, c’est ce que nous affirmions plus haut.

Privilégier la dimension de l’avenir à partir d’une analyse de l’expérience du dasein, c’est adopter une certaine conception moderne du sujet humain qui conduit à une critique du devoir de mémoire.

Le devoir de mémoire présuppose en effet que nous devrions avoir avec le passé une certaine relation : ne pas le laisser passer, le retenir par la mémoire en utilisant toutes les techniques que cette dernière a inventées pour retenir le passé (l’écriture, l’évocation, l’histoire, la commémoration, toujours le récit etc. Le devoir de mémoire, à savoir l’injonction à se souvenir, affirme un attachement au passé et un refus obstiné de le laisser passer. Contre l’oubli, le devoir de mémoire oblige, par un biais ou un autre, à garder vive la conscience présente des événements passés. L’impératif de se souvenir : «Souviens-toi !» présuppose en effet que le passé soit positivement représenté et qu’il porte un certain nombre de « choses » qu’on se fait un devoir de conserver, de garder en mémoire (par exemple reconnaître la portée de certains événements, chargés d’idéaux, de valeurs fondamentales…), devoir de mémoire car le passé, s’il n’est pas retenu, passe, doit passer, dans la mesure où cela ne peut être autre (le devoir, dans ce premier sens, c’est la nécessité alors que dans le second sens, c’est l’obligation). Or lorsque l’on s’impose un devoir de mémoire, c’est dans un second sens du mot devoir, ici il s’agit d’un impératif qu’une conscience ou bien une société s’impose à elle-même. Seul un effort, une volonté peut ici triompher de l’oubli, c’est en ce sens qu’on parle de devoir en se référant à la mémoire comme à une capacité humaine qui consiste à conserver et à rappeler un certain nombre de choses passées dont on pense qu’elles ont du prix, de la valeur.

Très simplement, le passé ainsi représenté témoigne, pour celui qui s’oblige à se souvenir, d’un attachement à ce que nous avons été, individuellement comme collectivement, attachement qui exprime ma fidélité et ma gratitude envers ce passé. L’homme d’un tel devoir se sent lié affectivement au passé, à un certain passé. Bien sûr il y a la mémoire individuelle mais aussi celle de mon groupe d’appartenance, de ma patrie, de ma nation ou encore de l’humanité. Se souvenir par exemple de ce qu’on fait les artistes, les romanciers, les scientifiques, bref de tout ce qui concerne le patrimoine des hommes. Ce passé ainsi honoré, auquel je me sens attaché, a du prix à mes yeux, plus encore il fait autorité et je m’incline devant lui, ce que signifient les rituels de commémoration par exemple. Pensons aux futures commémorations du début de la Grande Guerre, l’an prochain. Il s’agira par elles, d’établir un lien entre le passé et le présent en rendant aux morts un hommage, en les rendant présents. Tout le problème étant de savoir ce qu’il convient de commémorer, quel discours tenir, bref, quel contenu donner au devoir de mémoire de la grande guerre. Faut-il louer l’héroïsme ? Se souvenir des mutins du printemps 17, les réintégrer dans la mémoire collective ? Evoquer l’absurdité de cette guerre ? S’en tenir à l’évocation de vies sacrifiées? Lui donner une justification ? Beaucoup de questions. Mais, penserons certains, faut-il encore revenir sur ce passé ? N’est-il pas passé ?

En accord avec cette philosophie du dasein toujours en avance sur lui-même, tourné vers l’avenir pour y réaliser ses projets, ne faut-il pas en effet, laisser passer le passé pour s’ouvrir aux autres temps, le présent et l’avenir surtout, le temps fondamental du dasein humain ? Ne faut-il pas, non seulement laisser le passé passer mais surtout en faire table rase ? Ne faut-il pas rompre avec lui et privilégier, comme les penseurs progressistes de la philosophie de l’histoire le préconisent, l’avenir, en accord avec l’essence même du dasein humain tel que nous venons d’en faire le portrait ? En désacralisant le passé, en le laissant à son destin, qui est de devoir passer (dans le sens premier du mot), sans chercher à le retenir, ce que signifierait un devoir de mémoire (dans le second sens), les hommes ne se ménagent-ils pas une place pour l’avenir ? N’est-ce pas ainsi que nous pourrons donner tout leur rôle aux projets qui entendent améliorer le monde ? N’est-ce pas en s’arrachant au passé que l’homme, en toute liberté, pourra faire progresser sa condition et devenir cet être qu’il a à devenir ?

L’avenir est le temps de l’homme, le temps du perfectionnement, du progrès, c’est la leçon des philosophes des Lumières, Kant, Fichte surtout, penseur de la révolution, qui déclare, dans Conférences sur la destination du savant, 1794, que «le vrai caractère de l’humanité est d’avoir l’avenir en perspective». Le passé, laissons-le alors passer en laissant sa nature s’accomplir, au mieux il est ce que les agissements des hommes du passé en ont fait et qui a constitué le monde dans lequel j’existe et qui pour une part détermine le champ du possible, mais le dasein humain n’est pas déterminé pour autant par ce passé, il est au contraire cet être qui étant toujours au-delà de lui-même doit privilégier l’avenir, l’à venir, qui sera ce que les hommes en feront, en tant que sujet auteur de leur existence, auteur de leur histoire, indépendamment de toute emprise du passé. «C’est devant nous, dira Fichte, parfait représentant d’une philosophie volontariste du progrès, grand admirateur de la révolution française, que se place ce que Rousseau, sous le nom d’état de nature, et les poètes, sous le vocable d’âge d’or, ont situé derrière nous.»

Pour l’homme ainsi conçu, il s’agit d’instaurer du nouveau, de l’inédit dans la perspective d’amélioration de l’homme, il s’agit pour l’homme de pouvoir commencer de nouveau, d’être à l’initiative d’une nouvelle série d’événements en s’arrachant au déterminisme du passé, en s’émancipant de l’héritage obligé du passé, auquel on a toujours voulu que l’homme se conforme mais qui est une façon de réifier l’homme. Alors du passé, en effet, faisons table rase ! Contestons l’autorité de la tradition, auquel le passé est associé, véhiculée par l’idée de devoir de mémoire qui au contraire est inclination devant l’autorité du passé ! Le geste révolutionnaire repose sur une telle philosophie de l’histoire. L’acte révolutionnaire a toujours, par définition voulu s’affranchir du passé, parfois, comme on sait, de façon violente tant le passé résistait. (Souvenons-nous des scènes iconoclastes de la révolution!) Dans cette optique, il s’agit de faire droit à l’avenir. Comme le déclare L’internationale, du passé faisons table rase !

Couplet 1 (version finale) :
Debout ! Les damnés de la terre !
Debout ! Les forçats de la faim !
La raison tonne en son cratère,
C’est l’éruption de la fin.
Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout ! Debout !
Le monde va changer de base
Nous ne sommes rien, soyons tout

Couplet 6 (version première) :
Qu'enfin le passé s’engloutisse !
Qu'un genre humain transfiguré
Sous le ciel clair de la Justice
Mûrisse avec l'épi doré !
Ne crains plus les nids de chenilles
Qui gâtaient l'arbre et ses produits
Travail, étends sur nos familles
Tes rameaux tout rouges de fruits !

5. Sociétés anciennes, sociétés de mémoire. Sociétés modernes, sociétés d’arrachement à l’autorité du passé.

Cette philosophie progressiste, anti-traditionnelle est du reste le fondement des sociétés modernes, celles que Tocqueville analyse dans La démocratie en Amérique, 1835. Ces sociétés, contrairement aux sociétés traditionnelles, ont su se libérer des traditions qui se transmettaient par principe de générations en générations et n’ont plus à l’égard du passé d’obligations.

Les sociétés anciennes, en effet, sont tournées vers le passé qu’il convient de reproduire afin de créer du commun au sein de la société. Elles ont un rapport intime avec le passé, plein d’affects. Elles sont fondées sur le devoir de mémoire et nous prenons cette expression dans son sens anthropologique, car il nous semble que les sociétés, les communautés que nous classons dans la catégorie sociétés anciennes (des tribus aux sociétés traditionnelles) reposent toutes sur ce devoir de mémoire, sans pour autant que cette expression soit utilisée comme on l’entend, notamment en France, depuis les années 90, mais la chose est bien présente. De quoi s’agit-il ?

Sur un plan anthropologique, le devoir de mémoire s’apparente au fait de la transmission. Le devoir de transmettre les traditions des ancêtres qu’on se doit de reconnaître dans la mesure où ils incarnent la vérité de la communauté, ancêtres auxquels il s’agit de rester fidèle. Le passé fait autorité et la communauté est tout entière soudée sur ces fondements reçus, hérités du passé, fondements qui définissent des savoir-faire, des savoirs mais aussi et surtout des savoirs-être. L’individu y occupe une place minime et à lui s’imposent des devoirs notamment à l’égard des traditions ancestrales qu’il doit suivre et que toute la société, globalement, suit. Les sociétés anciennes sont des sociétés contraignantes pour l’individu.

Ce sont des sociétés holistes dans lesquelles le tout de la collectivité prime sur les souhaits individuels.

L’histoire de chacun s’écrit à partir du passé, l’individu doit se conformer à la tradition de façon très respectueuse, les traditions héritées et respectées représentent le sacré. On peut considérer que ce sont des sociétés fondées pour une part essentielles sur le devoir de mémoire au sens où dans ces sociétés/communautés, le passé est survalorisé et où tout est fait, socialement parlant, pour qu’il ne passe pas. On peut par exemple citer les rituels par lesquels le groupe se régénère et se soude, s’unifie autour de la transmission des traditions, à travers l’évocation des ancêtres, des rituels religieux qui ramènent la communauté au passé sur un mode affectif, le passé en réalité, par le rituel, est littéralement présent, revécu. A l’occasion du rituel de la célébration religieuse, le groupe en effet revit l’événement passé, à Pâques, dans les synagogues au moyen-âge, l’exil est revécu.

Le devoir de mémoire est bien le propre de sociétés qui dans leur existence privilégient le passé, la reproduction du passé. L’oubli des ancêtres et de leur legs est inconcevable. Si on en doutait, il suffit d’observer l’habillement des membres de telle ou telle tribu : toujours le même, celui des ancêtres qu’on porte comme ils le portaient sans à aucun moment remettre en cause une telle tradition. L’idée de mode n’a aucun sens dans un univers traditionnel qui fait du passé un perpétuel présent.

Le passé détermine le présent comme l’avenir sera la reproduction du passé.

Le devoir de mémoire exprime l’essence de ces sociétés anciennes, traditionnelles : c’est une obligation sociale de tous de se rappeler le passé et de se conformer à son autorité en reproduisant les modes de vie, les croyances qu’il véhicule. Une société ancienne est construite sur la mémoire du passé qui détermine son existence au présent, le passé y est présent puisque ce dernier est chargé de le reproduire. Mais surtout, la communauté vit dans le passé, avec le passé de façon chaleureuse, affective.

Les sociétés modernes sont quant à elle occupées par le présent et l’avenir et c’est dans ce temps qu’elles s’inventent, s’autodéterminent librement. Le devoir de mémoire et la conception de l’homme et de la société qu’il présuppose entrent inévitablement en tension avec ces sociétés modernes, de culture démocratique, à la philosophie individualiste. Dans la représentation moderne et anti-traditionnelle, l’individu ne veut rien devoir à personne et surtout rien à ses aïeux. Du moins ces derniers n’ont-ils rien de sacré. L’individu veut se penser en dehors des traditions, en toute autonomie, dans une logique d’arrachement par lequel l’être se néantise en produisant un mode d’existence qui le fait être ce qu’il a à être en fonction de ses projets personnels et non plus en fonction de ses ancêtres. Dans une société moderne, c’est l’individu qui prime et qui est la valeur centrale, c’est lui et non plus le passé qui détermine son mode d’existence : c’est pourquoi le présent et l’avenir forment sa temporalité propre car en eux il peut déployer toute sa puissance et librement s’autodéterminer. La philosophie de la réalité humaine, du dasein dont nous avons fait le portrait au tout début est fondamentalement la philosophie de l’homme moderne. Observons l’habillement dans les sociétés modernes et notamment la mode, phénomène typiquement moderne (la mode n’existe pas ou très peu chez les anciens, la tunique romaine, le péplos grec sont restés les mêmes pendant des siècles et des siècles) : c’est l’individu, son imagination sans borne qui invente les nouveaux modes d’habillement dans une logique d’arrachement continue à la tradition et toujours tourné vers demain. Il s’agit d’innover, au sens propre, c’est-à-dire d’instaurer du nouveau et donc de se projeter sans arrêt dans un avenir à élaborer à partir de ma seule imagination. Du passé, en effet, faisons table rase s’il s’agit de se plier à ce dernier comme à une obligation. Seuls comptent mes projets librement choisis. De ce fait, le passé est mis à distance.

6. Troisième apparition du devoir de mémoire : le problème du devoir de mémoire pour un moderne.

Le devoir de mémoire devient dans cette perspective un problème. Certes, on va le voir, il ne disparaît pas, c’est même on le verra une façon pour les modernes de se lier à un passé à l’égard duquel de la distance s’est créée mais son existence perd de son évidence dans la mesure où l’idée d’un devoir, pour le sujet moderne, devient elle-même une question.

Le devoir est une contrainte tout d’abord, à travers lui la société impose ses normes et ces dernières sont problématisées par le sujet moderne. Bien sûr la contrainte ne disparait pas, (du reste comment le pourrait-elle dans une société quelle qu’elle soit ?) mais elle est questionnée, interrogée, le sujet moderne, qui se représente soi-même en terme de libre arbitre, est celui pour qui rien ne va de soi, il exige des justifications et l’autorité du passé n’est plus suffisante, elle ne peut plus faire foi. Les penseurs du contrat social ont tenté, Rousseau par exemple, de concevoir une société fondée sur la liberté et dans laquelle les règles, les lois sont acceptées par le citoyen parce qu’elles lui semblent légitimes, c’est-à-dire non pas fondées sur une quelconque tradition qui proviendrait d’un passé qui leur conférerait une légitimité, mais fondées en raison. Le devoir de mémoire ne peut que perdre de sa superbe dans ce sens. Disons que s’il peut toujours être invoqué, il devra être fondé philosophiquement sur un autre critère que la seule autorité du passé. C’est un point que nous aborderons plus tard : si devoir de mémoire il doit y avoir, sur quoi le fonder pour qu’il puisse sembler légitime à une conscience moderne, c’est-à-dire à notre conscience à tous aujourd’hui qui nécessairement a mis le passé à distance ?

Mais le devoir de mémoire, dans un contexte moderne comme celui que nous venons d’exposer, peut révéler sa face franchement problématique, pour un sujet moderne, lorsqu’il est utilisé par un pouvoir despotique et tyrannique. Il y a une face sombre du devoir de mémoire, en effet, du moins pour un moderne. Les Etats totalitaires, les Etats autoritaires ont utilisé et abusé du devoir de mémoire en imposant aux citoyens une mémoire obligée, qui était en même temps une mémoire manipulée, mémoire qui propageait une version officielle du passé que les enfants, à l’école, se devait d’apprendre par cœur, un passé glorieux, revisité par l’idéologie dominante et oublieuse des crimes commis par cette même idéologie. Pensons aux pauvres Coréens du nord, soumis à ce régime d’oubli et de mémoire obligée et manipulée depuis des dizaines d’années, condamnés à se remémorer sous peine de châtiment le passé glorieux de leur chef bien aimé, contraint d’assister à des commémorations où le peuple rassemblé se souvient du passé dans une version largement idéologique.

L’écrivain Mark Behr, Afrikaner, témoigne de ce qu’il a vécu dans les années 80 dans l’Afrique du sud de l’apartheid. «Les livres d’histoire, écrit-il dans un article publié dans Le monde récemment, proposaient une histoire par omission, au service du pouvoir et de la nécessité de promouvoir une lecture unique des événements pour maintenir le statu quo. «Le nom de Mandela n’apparaissait dans aucun de nos manuels d’histoire au lycée. La plupart des traditions de dissidence et d’opposition au colonialisme européen étaient soigneusement omises de l’enseignement».

Le devoir de mémoire se transforme dans ce contexte en devoir de se remémorer un passé revisité par le discours officiel qui est pur travestissement de la réalité. Le souviens-toi auquel est soumis le citoyen d’une dictature, cette sommation à se rappeler lui est infligé par les pancartes, les affiches, les discours officiels et les commémorations qui ne lui laisse aucun répit. Le devoir de mémoire révèle sa face sombre lorsqu’il est un moyen pour une idéologie de s’imposer, c’est ce que montre les différents totalitarismes qui tous, que ce soit le totalitarisme communiste, fasciste ou nazi, ont su manipuler leur passé à des fins de propagandes.

Le devoir de mémoire est donc à interroger et ne peut être invoqué comme une injonction qu’il faudrait suivre aveuglément, surtout dans une société libérale. La mémoire est une construction. L’individu se rapporte à son passé avec sa subjectivité et sa mémoire est donc subjective. Les choses se sont-elles passées comme j’en fais le récit ? Ma mémoire ne m’abuse-t-elle pas ? Ce dont je me souviens ne s’effectue-t-il pas sur fond d’oubli ? Ma mémoire n’est-elle pas approximative ? Sélective ? Ce qui est vrai de l’individu, l’est tout autant de la collectivité. Que signifie dans ce cadre l’injonction à se souvenir ? Ne va-t-elle pas à l’encontre par exemple du souci du vrai, de l’exigence de vérité ? Au devoir de mémoire, certains préfèrent de ce fait le devoir d’histoire.

Le premier relève de la valeur de fidélité, le second quant à lui relève de la valeur de vérité…La valeur de fidélité peut aisément s’accommoder avec de l’aveuglement volontaire, avec des parti pris évidents. La fidélité conduit à se centrer sur son affectivité et éloigne de l’idée d’autocritique. (Chacun peut en faire l’expérience. Par exemple on peut évoquer la mémoire des pieds noirs et lire en parallèle celle des algériens de la période de la colonisation : de nombreux récits témoignent de cette époque et ce qui frappe, d’un côté comme de l’autre, c’est que la plupart sont des plaidoyers pro domo (plaider sa propre cause). Peu d’autocritique globalement, c’est ce que déclare l’historien B. Stora, grand connaisseur de cette histoire).

La valeur de vérité au contraire, celle qui en principe guide les travaux d’historiens, impose la recherche lucide des faits, le souci de l’interprétation raisonnée, en quête de justification rationnelle, enquête soumise à discussion, à critique. Elle intègre en son sein l’idée d’autocritique, de doute ce pourquoi les vérités en histoire sont régulièrement révisées.

Enfin, le sujet moderne, face au pesant passé, réclame l’oubli. Vivre, c’est affirmer sa puissance d’exister, au présent et au futur. Pourquoi ne pas alors laisser les forces vives de l’individu s’épanouir ? Le détour par le passé, ne risque-t-il pas de conduire à une paralysie de l’être ? La mémoire n’empêche-t-elle pas de se tourner vers l’avenir, de se projeter vers l’avenir ? Se délester du passé est nécessaire dans ce sens.

Faut-il alors renoncer au devoir de mémoire ?

Sans doute pas, car s’il y a en effet une pesanteur du devoir de mémoire, ce dernier cependant est légitime. La critique du devoir de mémoire ne peut être sans reste. En réalité, pour découvrir sa face plus lumineuse, il faut questionner la conscience moderne et ses présupposés.

7. La mémoire obligée du passé au cœur de la culture.

Il s’agit alors d’objecter à la conscience moderne : le sujet humain n’est pas constitué uniquement par la considération de l’avenir, le penser ce serait amputer ce dernier d’une part essentielle de son être. Il y a l’avenir, il y a aussi le passé, et, ajouterons-nous, il y a le présent. Finalement, il s’agit de faire droit à chaque dimension du temps.

Le progrès consiste-il à faire ainsi table rase de tout le passé ? Peut-on simplement affirmer, n’en parlons plus, tournons la page, allons de l’avant ?

Tout d’abord, à ceux qui réclame l’oubli, répondons que parfois le refoulé revient et avec lui des effets autrement plus douloureux que le souvenir qu’on voulait empêcher.

Par ailleurs, tout ce qui a été accumulé, tout ce que nous désignons par le mot de culture et qui relève de l’héritage, tout ce qui est ainsi inscrit au présent dans la mémoire des hommes et qu’ils ont toujours cherché à transmettre, ne faut-il pas le préserver comme on préserve un trésor ? Ne faut-il pas le rappeler pour ne pas qu’il passe ? L’humanité n’est-elle définie que par la perspective de l’avenir, selon une logique constructiviste par laquelle l’individu écrit sa propre histoire au présent, en inventant ses propres normes sans souci de la tradition mais en ne se souciant que de sa liberté ? Etre attaché au passé, par la mémoire, s’imposer un devoir de mémoire, que ce soit sur un plan personnel comme sur un plan politique en visitant les pans de la culture sous tous ses aspects, la littérature, l’art, l’histoire, la philosophie, les sciences etc., bref en visitant le patrimoine de l’humanité, ne pas laisser passer cette dimension du passé, n’est-ce pas un des aspects de notre humanité ? N’est-ce pas ce capital «d’humanités» qu’il faut transmettre, notamment aux plus jeunes, à l’école, le transmettre pour le digérer et permettre d’augmenter notre puissance d’exister en élaborant notre identité sous la forme d’une identité narrative qui s’impose le détour par le passé ? Bref, le passé ne doit-il pas avoir une place y compris pour le sujet moderne épris de liberté ? Ce dernier ne doit-il pas savoir laisser une place au passé pour se forger une identité complexe car nourrie d’apports divers, une identité qui ne soit pas simplement préoccupée par les questions d’avenir mais une identité qui se soucie aussi du passé dans la mesure où ce dernier regorge de richesses disponibles ?

La mémoire du passé, «la mémoire de nos pères et mères», le refus de l’oublier et de laisser le néant tout engloutir, la conscience de ne pas ajouter de la fragilité à la fragilité de notre condition de mortel, n’est-ce pas le geste respectueux de celui qui se sait non autosuffisant et qui s’incline devant ses ancêtres et qui reconnait en eux des porteurs de valeurs qu’il se doit alors de transmettre comme des marqueurs de son identité ? Le devoir de mémoire, n’est-ce pas ce souci de comprendre aujourd’hui à la lumière d’hier, ce qui ne serait pas possible sans le souvenir du passé et l’organisation de ce dernier en récit ? Le détour par le passé, l’injonction qui nous est faite par cette expression de devoir de mémoire de nous y reporter de façon impérative, n’est-ce pas nous rappeler que nous sommes des héritiers, tout modernes que nous soyons et que faire résonner le souviens-toi, n’est-ce pas entendre cette petite voix qui fait irruption et qui nous pousse à questionner cette philosophie de la rupture avec le passé induite par la conscience moderne, qui se veut indépendante, individualiste ?

Le devoir de mémoire, par conséquent, c’est-à-dire la fidélité mais à quoi ? De quelle mémoire ? La mémoire de quel passé ?

Qu’est-ce que le devoir de mémoire dans cette perspective ?

Il faut revenir à la situation du dasein, immergé dans le temps, expérimentant la contingence de son être. Il y a l’anticipation, avions-nous dit, c’est-à-dire l’imagination qui permet d’aller vers ce qui n’est pas encore et ainsi construire librement une existence mais il y a aussi la mémoire qui permet à ce qui est passé et qui est absent d’être toujours présent potentiellement. La mémoire rend le passé présent sous la forme d’une représentation au sens propre : re-présenter ce qui est absent, le rendre présent, le convoquer alors qu’autrement il passerait. La mémoire est une puissance mais la question est de savoir s’il faut la cultiver, s’il faut chercher à garder le passé présent comme nous y invite «le devoir de mémoire» ?

Certes, il y a la mémoire naturelle, celle qui nous permet d’agir comme vivant. C’est la mémoire habitude, la manière d’être devenue habitude qui libère l’individu justement de la mémoire, celle de l’apprentissage. Heureusement que lorsque je conduis, je ne me sers pas de ma mémoire, mais que mes automatismes garantissent l’effectuation de la tâche.

Cette mémoire habitude n’est pas en question dans cette leçon. Elle pose problème lorsqu’il y a des dysfonctionnements qui l’empêchent d’opérer, cf. les maladies qui perturbent la mémoire et rende difficile l’adaptation au monde du sujet. Il s’agit de la mémoire empêchée. L’oubli devient une monstruosité qui fait obstacle à la vie du vivant humain. Mais à l’opposé, une mémoire qui serait sans oubli serait tout aussi monstrueuse, comme le récit de Borges dans Fictions, Funès ou la mémoire le montre qui met en scène ce personnage, Funès, qui à la suite d’une chute de cheval se retrouve être atteint d’hypermnésie. C’est proprement l’enfer pour lui, chaque détail est retenu, Borges nous dit même qu’il ne peut plus penser, car pour penser il faut abstraire et par conséquent éliminer les détails pour utiliser les concepts. Bergson affirme que la conscience pour agir au sein du monde est mémoire et anticipation, mémoire du passé immédiat et anticipation sur le futur proche : c’est ainsi que le vivant s’adapte à son milieu.

Mais notre question concerne la mémoire volontaire, la mémoire culturelle, celle qui s’impose à une conscience contre l’oubli et qui est choisie par les hommes, par un groupe d’hommes. Pourquoi invoquer un devoir ? Un devoir n’a de sens que si un certain processus naturel risque de triompher et qu’on cherche à le contrer. Un devoir s’impose à une conscience qui sait que la pente naturelle de cette dernière doit être contrariée. Je dois dire la vérité car mon intérêt immédiat est bien souvent de mentir, je dois dire la vérité, du moins si j’estime que c’est essentiel. Le devoir prend la forme d’un impératif, d’un commandement à la conscience, un tu dois qui rappelle le sujet à ses obligations qu’il peut oublier assez facilement.

Dans ce sens, le devoir de mémoire est au cœur de toutes les activités humaines qui cherchent à soutenir le devenir humain et à faire en sorte qu’il perdure. L’homme est un être de culture, d’acquis et sans soutien, sans la volonté de maintenir une certaine définition de l’humain, celle qui est au cœur de sa civilisation, ces acquis sont voués à disparaître. C’est ce que les ethnologues nous ont appris, c’est ce que le cas du petit Victor, recueilli par le savant Jean Itard au tout début du 19ième siècle démontre parfaitement. Ce jeune garçon d’environ 12 ans, à qui on a très peu transmis et qui a été abandonné vraisemblablement, a su survivre en s’adaptant tel un petit animal à ses conditions d’homme sauvage, c’est-à-dire d’homme vivant dans une forêt, celle de l’Aveyron à Millau. Le fait frappant et qui nous intéresse, c’est qu’il a très peu de ces acquis qui nous font êtres humains capables de faire société : il ne sait pas véritablement marcher, il est nu, ne parle pas, ne sait pas vivre en société, bref il n’a pas la mémoire de tout ce qui nous humanise et qu’habituellement nous recevons de notre éducation et qu’on incorpore au point que cela se transforme, du moins en principe, en habitude. Faute d’éducation, donc de transmission de connaissances, de savoir-faire et de savoir-être, faute de cette mémoire que nous nous approprions au fil de notre apprentissage de petit d’homme, point d’humanité, point de civilisation. Mais chacun sait que cette mémoire, il faut la cultiver, au sens propre et agricole du terme.

Il n’y a pas de culture sans ce devoir de mémoire, c’est-à-dire sans la volonté, organisée socialement, de déjouer l’éphémère comme l’écrit Régis Debray dans Transmettre, Odile Jacob, 1997, en opérant un lien entre le passé, le présent et l’avenir. Bref, le devoir de mémoire est au cœur de la transmission. Et sans lui, c’est la mort qui triomphe, sous la forme de l’oubli. Sans un tel devoir, c’est le point important, la mort triompherait et il n’y aurait pas de société. Nous transmettons pour que ce que nous vivons, ce que nous croyons et ce que nous pensons ne meure pas avec nous. La culture obéit à une telle injonction qui irrigue la société. Souviens-toi ! déclare Moïse à son peuple avant de mourir, c’est-à-dire rappelle-toi qui tu es, d’où tu viens sans quoi Israël ne peut exister. Rappelle-toi que tu fus esclave en Egypte, commémore ta libération, ne l’oublie pas, c’est toi, c’est ton identité !

C’est dans le livre de Job, VII, 8 que résonne le Zakhor, souviens-toi ! (concept qui revient 169 fois dans la Bible juive) : «Car demande à la génération précédente, et sois attentif à l’expérience de leurs pères puisque nous sommes d’hier et ne savons pas, puisque nos jours sur terre sont une ombre, n’est-ce pas eux qui t’instruiront, qui te parlerons, et qui de leur cœur extrairont des mots ?»

La civilisation repose sur ce devoir de mémoire car les hommes savent que la réalité humaine et ses productions sont fragiles et ont besoin d’être soutenues pour s’inscrire dans une certaine durée. La civilisation se maintient dans l’existence en faisant passer d’hier à aujourd’hui les connaissances, les valeurs, les savoir-faire qui forgent l’identité d’une communauté et qui la garantit ainsi contre sa potentielle disparition.

C’est d’ailleurs l’origine du concept de culture, initié par Cicéron dans les Tusculanes (dans la villa de Cicéron, Tusculum) qui arrache ce mot à son sens agricole en lui donnant une plus grande extension. Ainsi écrit-il : «Un champ, si fertile soit-il, ne peut être productif sans culture…et c’est la même chose pour l’âme sans enseignement», et par conséquent sans tout ce qui va avec cet enseignement qui s’appuie sur une mémoire entretenue avec détermination.

C’est ce que rappelait Paul Valéry dans une fameuse conférence, La crise de l’esprit, éditée en 1919 dans la N. R. F et qui commence ainsi : «Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles». «Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie.» La Pléïade, T. 1, p 988. Conférence impressionnante par son caractère lucide, inquiet sur le devenir de la civilisation moderne, P. Valéry dit d’ailleurs, «nous, modernes». Il rappelle les «mondes disparus tout entiers», «d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins», «descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois». «Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres» «Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde».

A cette fin, les civilisations ont inventé des moyens pour que leur passé perdure et avec lui l’esprit qu’il véhicule. Le monument matérialise le sens qui ne doit pas passer selon la collectivité mais le moindre voyage nous fait prendre conscience que les hommes ont inventé toutes sortes de façons pour le passé de ne pas passer (des musées, des écoles, des œuvres d’art, des églises, temples, mosquées et autres synagogues, des livres etc. autant de traces d’un passé qui reste présent au présent). Qu’est-ce que Venise ou Rome, sinon la matérialisation de cette lutte pour que le passé ne passe pas y compris aujourd’hui tant ces deux villes se battent pour que le passé reste présent, et de fait, le sentiment du voyageur c’est que leur passé est présent, voire omniprésent, ce qui du reste n’est pas sans poser problème ?)

Le genre historique, le récit rationnel du passé, né avec Hérodote (-484/-420) avec Histoires, n’a pas d’autre signification. Voici ce qu’on peut lire dans le préambule : «Voici l’exposé des recherches menées par Hérodote, afin que les événements humains ne disparaissent pas avec le temps et que les grandes et merveilleuses actions accomplies par les grecs et les barbares ne perdent pas leur renommée, concernant en particulier les raisons pour lesquelles ils se livrèrent combat.»

Les grecs connaissaient, comme nous tous lorsqu’on y songe, le caractère éphémère de l’existence, qui nous renvoie à notre condition temporelle, contingente, soumise au temps et à sa logique «engloutissante» et néantisante, comme nous l’avons précisé au tout début de la leçon. La mort guette toute réalité, l’oubli est une menace perpétuelle, surtout pour les réalités humaines et leurs productions culturelles, dont les traces peuvent à leur tour disparaître.

C’est H. Arendt qui observe que les phénomènes naturels, du fait qu’ils sont cycliques, donc répétitifs, ne se font pas oublier. Le monde naturel accède par ce biais à une forme relative d’immortalité : le printemps, en effet, revient de lui-même et c’est cela qui assure une certaine stabilité à l’être même des réalités naturelles, identique à lui-même.

Il en va tout autrement pour le dasein, mais un dasein qui n’est pas uniquement tourné vers l’avenir et ses possibilités : ouvert au monde, ce qui n’est pas le cas de la chose naturelle, il sait aussi, quand il médite, que tout est périssable, il sait que tout change, rien ne demeure, qu’il y a au cœur du réel de l’impermanence, ce que les descriptions phénoménologiques du dasein vue plus haut ne soulignaient pas assez.

Le dasein, considérant son rapport au passé sait que par la mémoire le passé reste présent (du moins le passé retenu) mais il sait aussi et au même moment que le temps vu de la sorte introduit dans nos existences le négatif contre lequel il s’agit de lutter. Le temps est ici non pas ce qui peut libérer le champ du possible mais ce qui prive mon être de possessions dont il se persuadait illusoirement qu’elles étaient pérennes. Bref, le temps passe et avec lui tout passe, cette appréhension de la temporalité, en tension avec l’idée de l’avenir comme temps humain par excellence, est aussi, au même moment et de façon certes contradictoire, une dimension propre au temps. Le sujet humain se révèle avec une telle appréhension du temps un sujet moins libre, mois actif, plus passif. C’est le temps qui révèle que l’homme, loin d’être seulement le sujet de son existence à travers ses libres projets comme le pensent les modernes, est aussi un sujet assujetti dans l’existence, marqué par une forte impuissance. Le temps se révèle ici de l’ordre du tragique.

L’Ecclésiaste le dit très bien :

1. Paroles de l'Ecclésiaste, fils de David, roi de Jérusalem.
2. Vanité des vanités, dit l'Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.
3. Quel avantage revient-il à l'homme de toute la peine qu'il se donne sous le soleil ?
4. Une génération s'en va, une autre vient, et la terre subsiste toujours.
9. Ce qui a été, c'est ce qui sera, et ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
10. S'il est une chose dont on dise : Vois ceci, c'est nouveau ! Cette chose existait déjà dans les siècles qui nous ont précédés.
11. On ne se souvient pas de ce qui est ancien ; et ce qui arrivera dans la suite ne laissera pas de souvenir chez ceux qui vivront plus tard

 

 

 

Le devoir de mémoire : le passé ne doit-il pas passer ? par Pierre Breton

Quelle signification revêt le devoir de mémoire dans cette perspective ?

C’est la posture de l’être qui veut lutter contre ce devenir néant de tout, qui veut lutter contre le destin qui fait tout disparaître comme l’écrit le stoïcien Sénèque. C’est une injonction dans la mesure où la tendance naturelle c’est que le passé passe. Or, le devoir de mémoire repose sur l’idée qu’il faut se souvenir. Le devoir de mémoire exprime en réalité l’inquiétude d’une conscience qui se sait contingente mais qui décide que le sujet peut lutter à son humble niveau contre cette contingence. Mais comme nul ne peut se souvenir de tout, un choix doit s’effectuer. Souviens-toi, certes, devoir de mémoire certes, mais remémoration de quoi ? De qui ?

On a pu dire que le devoir de mémoire, expression consacrée désormais, (on fait son devoir de mémoire comme on fait sa journée du citoyen) était la réponse des modernes à l’égard d’un passé vis à vis duquel nous prenons de plus en plus de distance, un passé avec lequel nous avons de moins en moins de lien immédiat.

Les générations il y a encore peu, en effet, avait un lien assez direct avec le passé, je pense par exemple aux célébrations dans les communes touchées par la guerre 14/18. L’école évoquait naturellement ce passé, ce dernier touchait les enfants par le fait que dans les familles, le grand-père ancien combattant pouvait transmettre sa mémoire des faits passés. Bref, il y avait de l’affectif et une présence du passé intériorisée.

C’est moins vrai pour les générations récentes, ce passé devient moins présent, et ce phénomène va s’approfondir avec les nouvelles générations et leur lien avec la grande guerre par exemple.

Par ailleurs, la culture démocratique, individualiste tend a moins sacraliser le passé, l’autorité de ce dernier est moins prégnante, comme on l’a vu plus haut, le 11 novembre n’est pas toujours un jour de commémoration pour tous, c’est un jour de congé, où chacun peut librement se consacrer à ses loisirs…

Pierre Nora propose cette hypothèse : le devoir de mémoire, c’est ce qui est proposé pour tenter de renouer avec un passé qui peut passer plus vite qu’il ne devrait, tant la tendance de l’individu moderne/contemporain, voire postmoderne est de tourner la page, à l’instar des événements qui font l’actualité et qui disparaissent au profit d’autres événements, dans une logique un peu folle de mouvement sans fin.

Mais certains événements, à la résonance particulière, exige, on va le voir, de faire l’objet d’une attention particulière. On appelle aujourd’hui cette attention particulière : devoir de mémoire, et le devoir de mémoire résonne aux consciences contemporaines comme la forme moderne d’une sacralisation du passé

8. L’impossible oubli : la mémoire du mal. Zakhor !

L’expression devoir de mémoire s’est imposée notamment à la société française, dans un sens particulier et essentiellement moral, et ce depuis les années 90. L’injonction dont il s’agit concerne « ces innombrables morts, ces massacrés, ces torturés, ces piétinés, ces offensés » évoqués par Jankélévitch dans son livre L’Imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, 1971. «Et ainsi quelque chose nous incombe». «Qui en parlerait si nous n’en parlions pas ? Qui même y penserait ?».

Pour le philosophe, l’alternative est simple : soit triomphe l’oubli, sur fond d’amnistie morale accordée aux assassins, soit nous devons parler de ces morts pour ne pas qu’ils meurent une seconde fois. L’oubli ou la fidélité, le devenir néant ou la gratitude, l’oubli scandaleux, irresponsable, frivole, insultant ou la mémoire obligée, mais au sens moral de l’obligation parce que respectueuse de la dignité «de ceux qui sont morts dans les camps». Le devoir est à entendre comme ce qui s’impose à une conscience, malgré elle, et ce qui ainsi s’impose à elle c’est la loi morale qui oblige au respect de l’autre, qui oblige à ne pas considérer autrui comme une chose disponible.

Evidemment, devoir parce que sans cet effort sur soi, sans ce souci manifesté, c’est l’oubli qui naturellement l’emporterait, oubli dans la mesure où la vie quotidienne, avec ses exigences, impose l’oubli, le refoulement et au final la disparition de tout et même des traces du passé, au nom des exigences du présent et de l’avenir.

Injonction morale dans le sens ou l’autre que moi est concerné et cet autre que moi est faible et a besoin d’être secouru. Faible car silencieux, tellement silencieux qu’on peut aisément l’oublier. La mémoire volontaire s’impose donc à la conscience de l’homme moderne qui, à travers l’injonction à se souvenir, trouve une limitation à son individualisme et à son relativisme.

Souviens-toi ! C’est-à-dire, arrête-toi ! , arrête tes farcesques vacations ! Ton mouvement perpétuel qui te conduit vers demain et la poursuite de ton intérêt. Pense à ces morts, fais preuve de scrupule, de responsabilité, il t’incombe de ne pas oublier pour que l’œuvre d’extermination des nazis ne triomphe pas à travers ton oubli !

Le philosophe Jankélévitch affirme la gravité de la Shoah, refuse qu’on fasse de cet événement un événement banal, comme ceux que l’histoire raconte et qui ont mille ans («une guerre comme toutes les autres, gagnées par l’un, perdue par l’autre, et accompagnée par les malheurs inévitables de la guerre»).

Il va même jusqu’à penser qu’une journée de la déportation n’est pas suffisante, qu’on ne peut ainsi être quitte. Tout détour, toute fuite, toute recherche de soulagement lui semble scandaleux. «Et puisqu’on ne peut cracher sur les touristes, ni leur jeter des pierres, il reste une seule ressource : se souvenir, se recueillir.» Bref, ressentir écrit-il, ressentir l’horreur, façon à ses yeux d’entretenir la flamme sacrée de l’inquiétude…». La sagesse faisant l’éloge de l’oubli, dont nous parlions plus haut, trouve sans doute avec cet événement imprescriptible, sa limite selon le philosophe. L’oubli «serait ici une grave insulte».

Le devoir de mémoire, ainsi entendu, oblige l’individu mais aussi l’Etat à maintenir présente la réalité des actes de barbarie dont ces morts furent les victimes. A cette fin, plusieurs voies existent.

C’est à cette injonction que répond Primo Lévi lorsqu’il écrit Si c’est un homme, en 1947. Impératif catégorique, sans condition aucune, l’obligation morale de se souvenir s’impose. En tant que rescapé, il se veut «le témoin du témoin» qui n’est plus là. La mémoire obligée et non contrainte, est celle de la mémoire concernant l’anéantissement programmé des juifs par la machine nazie. La mémoire obligée de l’individu écrivain affirme dès l’après-guerre qu’il y a de l’imprescriptible, terme qui signe l’impossibilité de l’oubli, mais qu’on ne peut réduire à son sens juridique.

Une mémoire obligée non contrainte mais profondément morale, reconnaissant en soi-même un impératif catégorique qui arrête le souci habituel de la conscience pour les activités quotidiennes, pour le souci de soi qui est pour une part essentielle la préoccupation de la conscience moderne, contemporaine.

Dans cette filiation, on évoquera l’œuvre de Claude Lanzman, Shoah, 1985, dans laquelle le cinéaste tente avec l’aide de témoins qui font le récit de leur présence dans un camp d’extermination de rendre littéralement présent cette réalité passée, il tente de la rendre sensible au spectateur. Les mots, les gestes des rescapés suffisent, nulle archive n’est montrée. Le spectateur est seul face à l’horreur sur laquelle le cinéaste adopte un regard frontal. C’est sans doute la forme que le devoir de mémoire peut prendre, le devoir de mémoire du cinéaste, qui par son travail exprime son refus que ce passé passe, le devoir de mémoire du spectateur qui a choisi d’affronter à son tour l’horreur dite qui se présente, littéralement, à lui.

Citons également l’œuvre de Elie Wiesel qui a peine sorti du camp de Buchenwald, à 16 ans, le 11 avril 1945 fait ce serment : «Jamais je n'oublierai cette nuit, la première nuit de camp, qui a fait de ma vie une nuit longue et sept fois verrouillée. Jamais je n'oublierai cette fumée. Jamais je n'oublierai les petits visages des enfants dont j'avais vu les corps se transformer en volutes sous un azur muet [...] Jamais je n'oublierai cela, même si j'étais condamné à vivre aussi longtemps que Dieu lui-même. Jamais.». Il écrit un manuscrit 10 ans plus tard, en 1955, en yiddish, et l’intitule Et le monde se taisait. En français, La nuit.

On peut également citer Rithy Panh et son travail sur le génocide cambodgien, dans S-21, la machine de mort khmère rouge, 2004, (S-21, c’est le nom du centre de détention où périrent plus de 12 000 personnes, entre 1975 et 1979, à Phnom Penh). Son dernier documentaire, intitulé L’image manquante, 2013, fait le récit de son retour dans sa ville natale. Habité par un devoir de mémoire de ses pères, il cherche les moindres traces de ceux qui ne sont plus et à qui il s’oblige à rendre un hommage en tentant de les représenter. L’oubli ne triomphe pas, l’oubli ne doit pas triompher affirme-t-il, et l’homme d’image cherche à tout prix, par l’image justement, quitte à inventer des figurines en glaise lorsque justement les images manquent, à représenter ceux qui ont failli être engloutis par le génocide pour toujours.

Par sa recherche, il élève un tombeau aux disparus et plus particulièrement à ses disparus puisque l’auteur a perdu une part importante des siens dans le génocide cambodgien. En parallèle il fait le récit de son histoire, écrit avec Christophe Bataille, dans L’élimination, Grasset, 2012. Le devoir de mémoire, expression vague, se mue en devoir à l’égard des siens, un devoir de mémoire à l’égard de leur destin, broyés qu’ils furent par la machine totalitaire dont l’intention explicite était de les éliminer.

Dans toutes ces entreprises, l’individu artiste se dresse fièrement face au destin en mettant son art au service du non-effacement de ce passé.

9. Conclusion : la juste mémoire, entre le ressassement stérile et l’oubli négateur. Devoir de mémoire et devoir de vérité.

On notera cependant que la mémoire du mal, lorsqu’il s’agit de la perpétuation d’un génocide, est parfois rendue difficile à défaut d’être impossible : que reste-t-il de la mémoire tzigane ? Que reste-t-il de la mémoire du Goulag ? Ces mémoires ne se trouvent-elles pas menacées de néantisation ? Cette possible néantisation, comment la comprendre ?

La mémoire se révèle sélective, en réalité, c’est ce que certains reprochent au devoir de mémoire qui concerne essentiellement le génocide des juifs, du moins à l’origine. Qu’en est-il de ces millions de personnes qui ont péri du fait du communisme ? Des victimes de la traite des esclaves ?

L’époque récente a vu en effet l’émergence sur la scène publique de mémoires qui revendiquent d’être reconnues comme l’est la mémoire de la Shoah. Certains ont pu, de façon parfois nauséeuse, dénoncer le trop plein de mémoire en ce qui concerne le génocide des juifs et le trop peu de mémoire en ce qui concerne par exemple la mémoire de l’esclavage dans les anciennes colonies.

L’injonction de mémoire, non régulée, se fait alors haineuse et risque d’être comprise comme une mémoire du ressentiment qui ne peut que déboucher sur des querelles de mémoires, une guerre des mémoires. N’ai-je pas autant souffert que les juifs ? N’ai-je pas droit à autant de reconnaissance ?

En réalité, la mémoire des uns ne doit pas être comprise contre celle des autres. Il ne doit pas y avoir de concurrence des mémoires. La douleur des uns n’abolit pas celle des autres, elles s’ajoutent et constituent la mémoire du mal.

De ce point de vue, le devoir de mémoire n’est légitime que s’il vise le juste et le juste en effet c’est que chaque mémoire se sente reconnue et le soit effectivement. La mémoire des pieds-noirs, des anciens d’Algérie, des rapatriés, douloureuse, n’abolit en aucun cas la douleur de la mémoire algérienne, celle d’un peuple qui fut historiquement colonisé. Il y a des mémoires, légitime chacune dans leur demande de reconnaissance, mais contestable dès lors qu’elles abusent en niant la légitimité de la mémoire douloureuse de l’autre et en entretenant ainsi le conflit, risquant de renouer avec le cycle de la violence. Il y a une utilisation abusive, on le voit, du passé.

On rappellera également que la mémoire de la Shoah, si elle concerne les juifs de l’est européen, concerne l’humanité en tant que telle. Ce sont des humains que les nazis ont anéantis. C’est de cette réalité, celle du mal, dont il s’agit de se souvenir et dont il faut se souvenir, et c’est ainsi que le devoir de mémoire trouve sa pleine justification.

Dans tous ces cas, et bien d’autres, les artistes obéissent au sens propre à un devoir de mémoire, mais une mémoire de l’horrible, une mémoire du mal, de l’anéantissement dont ils refusent avec les moyens qui sont les leurs qu’elles puissent disparaître car leur disparition signifierait que l’anéantissement a triomphé.

Pour le lecteur ou bien le spectateur, le simple fait d’être attentif à ces œuvres qui ne sont pas des œuvres de divertissement entre à mes yeux dans une effectuation du devoir de mémoire. C’est la signification du devoir de mémoire pour un individu moderne et contemporain.

Ce devoir qui incombe à certains et qui les conduit à la production d’une œuvre, d’un témoignage, d’une déposition comme dit Wiesel devient chez le lecteur une façon de partager ce devoir. Une conscience moderne se construit de la sorte et s’oblige à certaine lecture. Shoah, c’est plus de 9 heures, c’est donc un effort à fournir et au bout de cet effort, la sidération guette le spectateur : ils ont osé ! Mais au même moment, après le visionnage, nous pouvons avoir, curieusement, le sentiment du devoir accompli. Le passé n’est pas totalement passé et nous sommes convaincus que grâce à ces œuvres, il ne passera pas car il ne doit pas passer.

Mais cette finalité morale se double d’une finalité pratique : il s’agit aussi d’empêcher que de tels faits se reproduisent. C’est devenu le rôle de l’Etat dans une démocratie libérale de prendre en charge cette mémoire et de faire en sorte que les citoyens incorporent les significations du passé pour empêcher la répétition de l’inhumain.

Concrètement, aujourd’hui, dans un pays comme le nôtre, l’Etat se manifeste à l’occasion de cérémonies, de célébrations, de commémorations qui donnent lieu à des discours dans lesquels le président invoque le devoir de mémoire. Par exemple, le 4 septembre 2013, le président F. Hollande s’est rendu en Haute-Vienne, à Oradour-sur Glane, avec le président Allemand, Joachim Gauck. Rassemblement, caractère officiel, invitation de personnalité, l’idée est de figurer la nation et de parler en son nom en faisant la promotion des valeurs de la République, les droits de l’homme, contre la barbarie.

Mais quelle légitimité détient l’Etat pour décréter ce que nous devons oublier et ce dont nous devons garder le souvenir ? C’est tout le problème.

En ce qui concerne la France, nous savons comment une culture de l’oubli volontaire fut cultivée officiellement. La mémoire collective devait être contrôlée afin de rendre possible la réconciliation, c’est ainsi qu’on légitimait l’oubli. Oublier, parce que cela est nécessaire, c’est l’argument classique de ceux qui acceptent le devoir de mémoire à condition qu’il serve ce qu’ils se représentent comme l’intérêt supérieur du pays.

Une anecdote est révélatrice. Chacun se souvient que la télévision française a interdit la projection du film Le chagrin et la pitié (1969) de Marcel Ophüls, sorti finalement en 1971 dans les salles. Le Général De Gaulle, consulté par le directeur de l’ORTF en 1969 qui lui demandait ce qu’il fallait faire à l’égard de ce film qui contenait des vérités désagréables, aurait dit : «La France n’a pas besoin de vérités. Elle a besoin d’espoir».

Face au devoir de mémoire, l’Etat a défendu le droit à l’oubli au nom de valeurs supérieures, celle de l’unité nationale. Déjà, au 16ième siècle, le droit à l’oubli, transformé en devoir d’oubli est convoqué au nom du bien vivre ensemble dans l’Edit de Nantes : «que la mémoire de toutes choses passées d’une part et d’autre demeurera éteinte et assoupie comme des choses non advenues». Mais cet oubli qui jette le voile, cet oubli-occultation comme on l’a appelé, qui s’accompagne d’un déni de la réalité est-il légitime ?

Construit-on un pays, une nation, en effet, son unité sur une amnésie ? C’est le choix des politiques en France, en ce qui concerne les heures sombres de notre histoire récente, jusqu’à Jacques Chirac et son discours du 16 juillet 1995, prononcé lors des cérémonies commémoratives de la grande rafle du Vel d’Hiv des 16 et 17 juillet 42. «Oui, la folie criminelle de l’occupant a été secondée par des Français, par l’Etat français.» «Nous conservons à leur égard une dette imprescriptible». Ce texte, écrit par Christine Albanel, sa conseillère à l’époque, expression du devoir de mémoire, est cependant avant tout fondé sur un devoir de vérité.

L’injonction de se souvenir trouve son entière légitimité dès lors qu’elle est orientée par le souci de la vérité. Devoir de mémoire et devoir de vérité se conjuguent pour penser l’avenir. «Pour que le sang de l’holocauste devienne, selon le mot de Simon Pisar, «le sang de l’espoir».

Il s’agit alors, je cite le discours de l’ancien président : «de garder vivante la mémoire de ce mal… notre meilleure protection contre son retour».

Le devoir de mémoire est alors censé nous rendre vigilant, c’est une sorte d’acte préventif, un vaccin contre le retour du refoulé.

De ce fait, ce qui légitime le devoir de mémoire c’est d’un côté le rapport à la vérité qui doit le sous-tendre et l’usage qui en est fait, individuellement comme collectivement.

Conjugué au devoir de vérité, il permet au passé d’être présenté, autant que faire se peut, conformément à la réalité telle du moins que les historiens sont capables de l’établir avec leurs méthodes. Oui, Vichy a existé, la France a collaboré, c’est un fait avéré. S’en souvenir est légitime. Mais il s’agit de s’en rappeler pour gagner en vigilance aujourd’hui et construire une société juste, sur des principes d’équité et de tolérance. C’est exactement le sens du discours du président allemand à Oradour récemment.

Plus généralement, c’est l’attitude adoptée progressivement par l’Allemagne à l’égard de son passé qui peut servir d’exemple. Le président du Bundestag allemand, pour justifier l’installation au centre de Berlin d’un monument consacré à la mémoire des victimes juives du régime nazi, a déclaré : «Nous ne construisons pas ce mémorial pour les juifs ou pour les autres victimes. Nous le construisons pour nous-mêmes.». Notons que ce fut après dix ans de controverses que le projet de l’architecte américain Peter Eisenman fut accepté, le 25 juin 1999 : 2000 piliers de différentes tailles formant une forêt rappelait aux visiteurs la politique d’extermination nazie. On pourrait également mentionner le centre consacré à une topographie de la Terreur, né en 1987. La ville de Berlin sait regarder son passé en face, à l’évidence, en s’obligeant à ce que les allemands appellent «la culture du souvenir» (je remercie un adhérent germaniste de Sophia de m’avoir éclairé sur les termes allemands définissant le devoir de mémoire) dans le but de le surmonter non par refoulement mais par un travail d’appropriation.

Est-il possible en France d’avoir un tel rapport à son passé ? Existe-t-il un centre de la mémoire de la collaboration ? Un musée de la colonisation ? Un musée de la traite négrière?

Finalement, un juste devoir de mémoire est pensable à condition d’éviter le peu fructueux ressassement du passé comme son occultation maladive. Chaque groupe devrait s’habituer à adopter ce rapport subtile à son passé et l’assumer dans toutes ses dimensions, y compris et surtout lorsque ce passé est difficile. La tâche est assurément peu aisée, comme l’exemple de la Turquie le montre avec la question du génocide arménien, mais pas impossible, quand on se rappelle comment l’Afrique du Sud, avec le projet Vérité et réconciliation en 1995 a su intégrer la mémoire de l’apartheid pour bâtir sur de nouvelles bases son avenir.

Le devoir de mémoire est donc au cœur de toute culture mais cependant les modernes ont un rapport au passé qui est différent de celui des sociétés traditionnelles. Ces dernières vivent en entretenant un lien affectif avec leur passé, en réalité perpétuellement présent grâce aux rituels alors que les modernes ont mis de la distance avec le leur. Le devoir de mémoire invoqué explicitement et en toute conscience revêt donc un sens particulier dans ce contexte. Il s’agit pour les modernes de réinjecter un peu d’affectivité dans la relation au passé qui est mis à distance par la culture des modernes. Mais cette mémoire obligée a besoin d’être ancrée dans un désir de vérité pour ne pas errer par exemple en refoulant ce qui contrarie une certaine représentation idéalisée de soi. Le moment critique dans le rapport au passé est donc tout aussi déterminant. On peut alors espérer que par ce biais la quête d’une mémoire plus apaisée soit possible.

Pierre Breton décembre 2013

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Published by sophia - dans leçons
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