Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
17 juin 2015 3 17 /06 /juin /2015 13:03

 

Introduction

Comme toujours lorsqu’on entreprend de réfléchir sur un thème, il convient de s’interroger sur les raisons qui poussent ainsi à prendre ce thème pour objet de réflexion, au risque même qu’il devienne un peu l’objet d’une obsession.

Réfléchir ? il s’agit alors pour qui entend penser un sujet de le réfléchir au sens de la physique, de l’optique : les mots, le discours reflète la pensée suscité par le sujet, seule façon de transformer le sujet en objet de pensée et alors de le mettre un peu à distance. Cette mise à distance, cette objectivation implique cependant tout un travail en amont. Or ce travail pour se mettre en mouvement a besoin d’un événement déclencheur, un élément sensible qui touche au point de nous mettre un peu en arrêt sans quoi rien ne pourra être commencé parce que les habitudes empêchent ce processus de commencer. Bref, il faut un minimum d’étonnement sans quoi point de pensée, on le sait depuis Platon et Aristote.

Qu’est-ce qui alors m’a saisi, a été l’objet d’un étonnement lorsque j’ai décidé que ce thème me retiendrait cette année à Sophia ?

Tout simplement l’importance du phénomène de la plainte qui m’a fait penser qu’elle n’était pas un phénomène humain secondaire comme peut être on pourrait le croire rapidement et qu’il /elle méritait notre attention, toute notre attention.

Le fait de la plainte. La plainte comme fait.

Quelques exemples témoigneront de ce fait et de son importance, exemples empruntés à toute sorte d’écrits comme on va le voir qui disent la plainte, écrits qui pour nombre d’entre eux appartiennent au patrimoine culturel disponible pour penser. Nous laisserons de côté, par choix, l’esthétique de ces discours, nous y sommes attentifs dans la mesure où quelque que chose de la nature de la plainte y est contenu. Nous pouvons ainsi prendre la mesure de la réalité de ce phénomène telle que la littérature notamment le révèle. La tradition littéraire et poétique a souvent mis en forme la plainte. Citons le Livre de Job dans l’Ancien testament qui est un discours adressé à Dieu sous la forme d’une longue plainte de Job qui se demande ce qu’il a bien pu faire, lui excellent homme pour mériter toutes ces misères qui s’abattent sur lui et mettent rudement à l’épreuve sa foi. Dans le Livre, citons la plainte de l’Ecclésiaste sur la vanité, «Vanitas vanitatum omnia vanitas , vanité des vanités, tout est vanité, puis bien évidemment la plainte de Jérémie, le prophète qui déplore la destruction de Jérusalem par le roi Nabuchodonosor. La langue commune s’en souvient puisqu’on parle des jérémiades.

C’est la plainte d’Ariane provenant du mythe recueilli par Ovide qu’elle adresse à Thésée son amant absent qui l’a abandonnée et qu’elle maudit. Monteverdi en 1608 reprendra ce mythe dans l’opéra Arianna dont nous est resté Le Lamento d’Ariane : Ariane chantera son désespoir, sa souffrance de femme amoureuse abandonnée sur l’île de Naxos par Thésée qui lui promit le mariage en échange de son aide. Entourée par la mer immense, elle déplore la cruauté, l’ingratitude de son compagnon mais aussi sa mort prochaine, sans sépulture :

«O Thésée, ô mon Thésée Si tu savais, ô Dieu ! Si tu savais, hélas, comme souffre La pauvre Ariane, Peut-être, repentant, Tu retournerais ta proue vers le «rivage».

«Ah Thésée, ah mon Thésée, Laisseras-tu mourir, En vain pleurant, en vain criant à l'aide, La pauvre Ariane Qui se fia à toi et te donna gloire et vie?»

Dans une version du mythe, elle meurt de chagrin, version que Racine retiendra dans Phèdre, acte 1, sc. 3 :

«Ariane, ma sœur, de quel amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ?». (Phèdre que Thésée, de retour de Crète, épousera.)

Cependant sa plainte ne laissera pas insensible Dionysos qui viendra la libérer, du moins dans une des versions du mythe : il y a une efficace de la plainte.

Un autre exemple de sublime plainte, expression de la douleur provenant de la perte d’un être cher : celle d’Orphée dans Orphée et Eurydice de Gluck, 1762. La version française date de 1774 et à l’acte 3 il y a le refrain de l’aria suivant :

J'ai perdu mon Eurydice

Rien n'égale mon malheur

Sort cruel! Quelle rigueur!

Rien n'égale mon malheur

Je succombe à ma douleur

Eurydice! Eurydice!

Réponds ! Quel supplice !

Réponds-moi

Mortel silence! Vaine espérance!

Quelle souffrance!

Quel tourment déchire mon cœur

Pour entendre cet air, le lien suivant vous permettra de l’entendre, dans la version chantée par Maria Callas :

www.youtube.com/watch?v=PF5FhF_t5i4

Le genre poétique de l’élégie, d’origine romaine (elegeia, chant de mort), manifeste le sérieux de la plainte pour ceux qui veulent exprimer leur sentiment d’abandon, le malheur de la perte de l’être cher, l’impossible et nécessaire deuil, celui de l’enfant chéri. Ainsi Léopoldine, fille de Victor Hugo, morte en 1843, noyée alors que son embarcation chavire et que son mari Charles essaye de la sauver, en vain puisque lui aussi périra. Léopoldine sera au cœur de nombre de sonnets des Contemplations, 1856, («Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette…»), magnifiques et sublimes poèmes de la souffrance dite, versifiée, mise en forme poétique, sur lequel nous reviendrons plus tard. Il y aussi l’expérience de l’irréversibilité du temps qui provoque la plainte des poètes «qui fait retentir l’accent funèbre du «Jamais plus», celle de Lamartine dans Le lacO temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices, suspendez votre cours ! Laissez-nous savourer les rapides délices, des plus beaux de nos jours»)

Mais il y a aussi la plainte des citoyens qui n’est pas toujours entendue par les politiques et que les sociologues, quant à eux savent recueillir et entendre. C’est le travail de Pierre Bourdieu et de son équipe dans La misère du monde en 1993 recueillant la parole de ceux qui ne l’ont pas habituellement et qui expriment leur souffrance, celle qui n’est pas entendue des politiques, la plainte par exemple de l’agrégé enseignant dans un lycée technique de banlieue parisienne qui se sent abandonné par l’État, seul face aux misères sociales qui le dépassent totalement.

Pensons également à la plainte des travailleurs concernant leurs conditions de travail, à l’ère du management, ce thème de la souffrance au travail popularisé récemment par les suicides en entreprise et par les courriers laissés sur place, de véritable discours de la plainte, révélateur du manque voire de l’absence de reconnaissance de l’individu.

Les essayistes ne sont pas en reste, puisque depuis quelques années un discours élaboré de la plainte sous la forme de la déploration se laisse entendre, mis en forme dans des essais aux titres éloquents : Nicolas Baverez, La France qui tombe : Un constat clinique du déclin français, Perrin, 2003, plus récemment, Le suicide français de E. Zemmour, L’identité malheureuse d’Alain Finkielkraut. Le concept de déclinisme est devenu un lieu commun, sujet d’émissions en tout genre où les déclinistes s’affrontent aux progressistes, à propos de l’école notamment. Le sentiment personnel de l’essayiste Zemmour par exemple, c’est de regretter la perte de la grandeur de la nation française et son livre est une longue plainte étayée qui confine au ressassement sur l’immigration symbole d’une souveraineté menacée qui ne sait plus assimiler l’étranger.

Il convient d’évoquer également la plainte philosophique, la plainte métaphysique à l’égard de la vie elle-même, à son absurdité et Schopenhauer peut être présenté comme un philosophe paradoxalement de la plainte étayée, pensée, argumentée et donc légitime et en même temps celui qui invite à mettre en place les conditions existentielles de la fin de la plainte. Il est en effet le philosophe qui par un discours charpenté dévoile l’absurdité foncière de l’existence, de la vie traversée par une force, le vouloir-vivre ou encore le désir «qui naît du besoin, donc du manque, donc de la souffrance…», «C’est pourquoi, aussi longtemps que notre conscience est remplie par notre volonté…nous ne connaîtrons jamais ni bonheur durable ni repos», nous resterons alors enfermés dans le discours de la plainte. Il y a de quoi se plaindre en effet dès lors que l’absurdité foncière de l’existence est démontrée et en même temps il y a un moyen d’échapper à cette situation : ne plus être le sujet de ce vouloir-vivre. Le discours du philosophe sur la plainte fournit en même temps les conditions pour éteindre le feu de la plainte qui n’est autre en réalité que celui du désir, nous y reviendrons.

Plus radicaux, certains peuvent affirmer, plainte absolue adressée à la vie : «il est bien de ne pas naître, ou, «une fois né, de franchir au plus vite les portes de l’Hadès, vers du poète Théognis de Mégare cité par Épicure. La plainte manifeste le poids de l’existence, sa pesanteur, elle exprime que quelque chose m’écrase et que je suis incapable de le supporter avec mes frêles épaules. Les forces du ressentiment à l’encontre de la vie, la dépréciation de la vie devient le cœur de ce rapport malade à l’existence du sujet plaintif, philosophie que Nietzsche mettra au cœur de sa pensée.

Lorsque Lucrèce, disciple d’Épicure fait parler la nature dans De la nature, de Rerum natura, livre III, 954-985, voici ce qu’elle déclare à l’homme, sur le mode de l’admonestation, c’est-à-dire de la remontrance, comme à un enfant : «Qu’est-ce donc, ô mortel ? Pourquoi ces pleurs morbides, ce goût des lamentations ? Pourquoi geindre sur la mort ?». Il nous faudra revenir sur ce fondement métaphysique du discours de la plainte, origine de la création d’arrière-monde comme l’a pensé Nietzsche, symptôme d’une subjectivité réactive, faible, qui rumine son malheur, incapable de le surmonter, incapable d’affirmer sa puissance d’être, sa volonté de puissance ici-bas, ici et maintenant.

Il y a par ailleurs la plainte des victimes et de nombreux procès sont l’occasion pour ces victimes, autrement dit les parties civiles, de demander justice pour les torts subis.

N’oublions pas la plainte du patient qui vient la dire au médecin, au psychologue, au psychiatre, au psychanalyste, cette plainte qui dit la souffrance ressentie qui empoisonne l’existence et empêche de vivre normalement, c’est la plainte du névrosé, au cœur de l’œuvre de S. Freud.

Enfin il y a la plainte ordinaire, celle qui se dit au quotidien à l’autre, au conjoint, à la conjointe, au parent, au professeur, au voisin, celle qui espère avoir un effet sur autrui, celle qui veut être performative, qui entend toucher l’autre, toucher sa sensibilité, celle qui est empreinte de ce pathos par lequel on espère obtenir quelque chose de l’autre, en l’occurrence provoquer son empathie. Celle de celui ou celle qui fait la quête et qui a compris, en bon psychologue de l’humaine nature quel usage faire de la plainte pour obtenir ce qu’il souhaite.

Bref, la plainte dite, le discours de la plainte n’est pas un phénomène secondaire mais est bel et bien présent, voire omniprésent dans une grande diversité de formes de discours que par commodité j’ai rassemblé sous le concept de discours de la plainte. Ainsi comme on vient de le voir ce discours peut prendre diverse formes : une forme religieuse (une prière, très souvent, adressée à Dieu, au divin), mythique, poétique, sociologique, syndicale, philosophique, psychologique et cette présence sous différentes formes exige d’être interrogée, questionnée.

Cette réalité du phénomène de la plainte, comment la circonscrire précisément : Y a-t-il une certaine unité sous la diversité des discours que nous venons d’évoquer ? Un travail de conceptualisation s’impose, ce sera notre premier temps.

Mais l’étonnement provient surtout de l’ambivalence du sentiment, du jugement devant le phénomène de la plainte, ambivalence déjà évoquée en filigrane précédemment.

La question de la valeur de la plainte.

On peut en effet plaindre quelqu’un, en le disant simplement : «Elle est bien à plaindre, cette femme qui vient de perdre son mari dans des conditions épouvantables !» ou encore «il y a de quoi se plaindre», le quoi renvoyant, du moins c’est une hypothèse à une certaine objectivité fondant le jugement précédent et légitimant la plainte, le discours de la plainte. On pense au sort de ceux qui vivent dans la misère extrême, dans la maladie, dans la souffrance, à toutes ces victimes dont les médias nous offrent chaque jour des exemples. C’est ce qui inspire Phèdre dans les vers cités précédemment, elle plaint sa sœur et exprime toute son empathie à son égard. On peut non seulement se plaindre mais également plaindre autrui, dans les deux cas c’est la relation à autrui qui est questionnée et la représentation qu’on se fait du sujet.

Dans le premier cas, j’attends d’autrui qu’il se mette à ma place, qu’il fasse preuve d’empathie, de sollicitude, ce qui semble-t-il ne va pas de soi, ce qui expliquerait le recours à la plainte, ultime moyen de toucher autrui afin qu’il sorte de son enfermement en lui-même, dans l’autre cas, c’est moi qui fait preuve d’empathie, de sollicitude, de pitié, de façon spontanée, dans une démarche d’ouverture à l’autre qui fait sortir le sujet de son égoïté. Se plaindre, c’est en quelque sorte jouer sur un ressort psychologique afin que l’autre s’extirpe de son ego, de son égoïsme, de son repli sur soi ou tout simplement de son indifférence. Plaindre autrui, c’est au contraire une manifestation de la reconnaissance envers l’autre, c’est le fruit d’une sensibilité à l’autre qui est à l’opposé de l’indifférence à son égard. La modernité est traversée par ces deux signification du phénomène de la plainte : le désir de reconnaissance est un trait fondamental du sujet moderne mais par ailleurs l’individualisme prend souvent la forme de l’égoïsme et du repli sur soi. Se plaindre, c’est souvent ce qui reste au sujet lorsque l’indifférence menace de s’installer. Il faut savoir entendre ici le dit de la plainte, ce que dit ce dit.

Mais tout aussi bien nous pouvons avec virulence demander à un proche qu’il cesse de se plaindre, que sa plainte n’est pas recevable, qu’il n’a aucune raison de se plaindre. On peut demander à un enfant, c’est même un moment de toute éducation, d’arrêter de se plaindre. L’infirmière souhaiterait que tel malade se plaigne un peu moins, ce qui, pense-t-elle, faciliterait grandement sa tâche de soin. Le responsable politique souhaiterait un peu moins de plainte de la part de certains de ses concitoyens qui ne sont pas justement à plaindre selon lui. C’est la plainte des riches, ceux qui déplorent qu’il y ait trop d’impôts à payer par exemple. Au vieillard qui gémit, «pleurant sans mesure le malheur de mourir», Lucrèce, déjà cité, fait dire à la nature, dans une prosopopée qui donne à cette dernière un visage austère : «Arrête-moi ces pleurs, gouffre béant, ravale ces plaintes !». Commentant ce discours de l’anti-plainte, Lucrèce écrit : «Juste procès à mon sens, justes cris et reproches…» et pose ainsi la question de la légitimité de la plainte.

Le plaintif peut en effet agacer, irriter et même la nature, lorsque Lucrèce lui donne la parole dans la prosopopée du livre III de son chef-d’œuvre, s’agace de la plainte de l’homme, on vient de le voir. On peut trouver en effet pénible les jérémiades de certains personnages de la littérature, je pense notamment au personnage du théâtre romantique, par exemple Coelio, l’amoureux compliqué de Marianne qui se sent impuissant à déclarer sa flamme et a besoin d’intermédiaires pour cela dans Les caprices de Marianne de Musset, 1833. La sensibilité extrême du héros romantique, son hyper réactivité aux autres et au monde, ses sentiments exacerbés le font souvent se plaindre et pleurer, «larmes qui s’écoulent en une véritable «incontinence lacrymale», selon un critique. En effet, plus le sentiment est le pôle essentiel de la relation au monde, plus la sensibilité est «rendue facile à être émue, à être touchée», selon les mots de Jaucourt dans l’Encyclopédie, à l’article sensibilité. La moindre contrariété est ressentie et pointe ce que les romantiques vont appeler le spleen, sentiment d’incomplétude, expression d’un mal de vivre, appelé le mal du siècle, source de bien des plaintes prenant ici la forme de la déploration. Je cite un historien de la littérature, G. Gengembre, dans un essai sur Le romantisme de 1995, p. 22, Ellipses :

«Rêverie stérile, apathie, pulsions morbides, dégoût de la vie, sentiment du vide ou au contraire désirs désordonnés marquent une génération…traumatisés par le cours vertigineux des événements et par la perte des repères spirituels et moraux liés à un christianisme mis à mal par les Lumières».

Les jérémiades d’Alceste, antérieures aux plaintes romantiques, dans la pièce de Molière Le Misanthrope peuvent également insupporter, en tout cas elles insupportent Philinthe, son ami, qui engage la conversation avec lui :

Alceste :

Je ne me moque point,

Et je vais n’épargner personne sur ce point.

Mes yeux sont trop blessés ; et la cour, et la ville,

Ne m’offrent rien qu’objets à m’échauffer la bile :

J’entre en une humeur noire, en un chagrin profond,

Quand je vois vivre entre eux, les hommes comme ils font ;

Je ne trouve, partout, que lâche flatterie,

Qu’injustice, intérêt, trahison, fourberie ;

Ce à quoi Philinthe rétorque :

À force de sagesse on peut être blâmable,

La parfaite raison fuit toute extrémité,

Et veut que l’on soit sage avec sobriété [12].

Cette grande raideur des vertus des vieux âges,

Heurte trop notre siècle, et les communs usages,

Elle veut aux mortels, trop de perfection,

Il faut fléchir au temps, sans obstination ;

Et c’est une folie, à nulle autre, seconde,

De vouloir se mêler de corriger le monde.

J’observe, comme vous, cent choses, tous les jours,

Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours :

Mais quoi qu’à chaque pas, je puisse voir paraître,

En courroux, comme vous, on ne me voit point être ;

Je prends, tout doucement, les hommes comme ils sont,

J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font ;

Et je crois qu’à la cour, de même qu’à la ville,

Mon flegme [13] est philosophe, autant que votre bile.

La plainte dite reflète l’impuissance du sujet, sa passivité, l’amoindrissement de ses forces vitales. Au fond, Philinthe en appelle à la raison de son ami, l’invite à se reprendre et en bon philosophe suggère à l’atrabilaire Alceste de mesurer son propos. La plainte d’Alceste est à ses yeux de l’ordre de la démesure, de la passion et Alceste, en disant sa plainte ne fait en réalité que la renforcer, au point de la ruminer. La psychologie d’Alceste correspond bien à ce que plus tard nous apprendra la psychologie de Freud notamment : le plaintif décuple sa souffrance en la disant, et surtout en la ressassant. C’est la raison pour laquelle certains psychologues proposent à leur patient de mettre un terme à la plainte, à l’instar de François Roustang qui milite en ce sens dans son ouvrage, La fin de la plainte, O. Jacob. «Je cherche à mettre un terme à la plainte» répond l’auteur à un ami qui lui demandait où il courrait.

La plainte engendre donc des jugements contradictoires. Comme on vient de le voir, certains envisagent son nécessaire dépassement, voire sa sublimation, conscient qu’on ne peut s’y enfermer au risque justement de «remâcher ses difficultés» comme l’écrit le psychologue Otto Rank à propos du névrosé. La philosophie ancienne (l’épicurisme, le stoïcisme) notamment propose un discours de l’anti-plainte et considère cette dernière comme un dérèglement du rapport à soi, aux autres et au monde en général, un enfoncement dans le ressassement, la lamentation, les jérémiades comme on dit jugées proprement stériles. Un réglage existentiel s’impose donc, la sagesse est à ce prix : toujours selon Otto Rank, l’individu «normal», celui dont les forces vitales restent relativement intactes rencontrent bien sûr des difficultés dans son existence mais parvient à les «régurgiter» en évitant de s’enfermer dans la plainte stérile. Le plaintif, au contraire, les «remâche» pour employer un vocabulaire stomacal. «Arrête-moi ces pleurs, gouffre béant, ravale ces plaintes !» : c’est le jugement sévère, austère de la nature qui sermonne l’homme plaintif et l’invite à se reprendre.

Pourtant, par le dit de la souffrance, de la douleur se laisse entendre une voix, une parole qu’il faut savoir aussi écouter au risque de faire preuve d’une certaine inhumanité dès lors qu’on décide de lui être inaccessible, par un revers de la main irrité par ce discours, sans en saisir cependant la profonde signification. Dira-t-on assez à quel point c’est ce qui définit le barbare : être indifférent et totalement fermé au dit de la plainte ? Dira-t-on assez que l’insensible est celui qui reste aveugle à la signification du discours de la plainte qui lui est adressée ? Le plaintif n’est pas toujours un névrosé empli de ressentiment. C’est l’enfant qui exprime une réelle souffrance, le vieillard seul chez lui, le malade mais c’est aussi, dans une perspective qui n’est pas seulement psychologique mais sociale, sociologique, la souffrance du travailleur dont la plainte en dit long sur les conditions proprement inhumaines dans lesquelles il exerce son activité professionnelle. La plainte dite est souvent révélatrice au sens photographique d’une situation objective intolérable, inadmissible mais qui pourtant existe de façon scandaleuse et dans une relative indifférence. Le sujet, pour différentes raisons, n’a pas trouvé d’autre moyen pour faire entendre sa souffrance que celui de la plainte et cherche ainsi à «toucher» autrui, en affichant une vulnérabilité dérangeante. Le sujet n’est pas toujours cet être fort, puissant, résistant, cet être capable d’agir par lui-même en toute autonomie. La conception moderne du sujet est ici mise à mal par une autre conception du sujet, un sujet qui manifeste sa faiblesse et qui réclame de l’attention, du care comme on dit aujourd’hui. Le sujet maître et possesseur de la nature et de sa nature, le sujet auto-suffisant se révèle dans ce sens une belle fiction engendrée par une modernité trop sûre d’elle- même. Qu’en est-il de cette autonomie lorsque l’individu est un bébé, un handicapé physique ou mental, un malade, un vieillard, , toutes ces personnes ayant à l’évidence besoin de la sollicitude de l’autre, de toute son attention ? La plainte devient la voix de l’autre rive dont le philosophe Lévinas parlait, lui qui en appelait à un autre humanisme, un humanisme de l’autre homme.

L’ambivalence du jugement relativement à la plainte est donc source d’interrogation. Au fond que penser du phénomène de la plainte ? Quelle valeur lui accorder ? Le discours philosophique traditionnellement est assez sévère avec cette attitude humaine comme on l’a suggéré dans ce qui précède. Certains thérapeutes entendent ainsi mettre un terme à la plainte du patient et considèrent même que le recouvrement de la santé mentale passe avant tout par La fin de la plainte, titre du livre de François Roustang, mais cette sévérité des philosophes, des stoïciens par exemple est à son tour à interroger dans la mesure où ce discours critique voire hypercritique de la plainte, discours qu’on peut qualifier de virile peut manquer ce qu’il peut y avoir de légitime dans la plainte humaine, du moins à certaines conditions à établir et préciser. De toute façon, chaque plainte dite se donne pour légitime, la question de la légitimité de la plainte est donc posée et nous interroge. Ce sera notre deuxième temps.

  1. Premier temps. Définition de la plainte. Le discours de la plainte. Éléments de définition

Première observation : il n’y a de plainte que dite. Il y a un dit de la plainte. La plainte est toujours mise en forme dans un discours, même si c’est de façon minimale mais en réalité l’expérience mais aussi l’histoire littéraire indiquent que lorsque la plainte s’expose, elle peut ne pas s’arrêter, dès lors que l’occasion lui est laissée de devenir publique. Certains dénoncent même son omniprésence dans la société contemporaine démocratique qui en effet laisse la plainte s’exposer. Il y a un discours de la plainte : ce mot discours, il faut l’entendre assez simplement.

Par le discours, je mets en forme ce qui émane de mon intériorité (quoi que ce soit, jugement, impression, sentiment, émotion...) de façon à le rendre communicable à autrui, donc dans une forme correcte et de façon articulée sur le plan de la langue. Par le discours, je m’adresse à autrui et mon intention est de lui signifier quelque chose concernant ma situation, mon état d’âme, discours qui comme on l’a vu peut prendre diverses formes.

Par le discours, agencement de mots qui font sens, je peux en effet demander à l’autre un service, je peux lui déclarer mon affection, mon amour (la déclaration d’amour), je peux politiquement déclarer aux humains les droits de l’homme, exposer dans un texte les 30 droits fondamentaux qui leur appartiennent en propre. La liste pourrait être longue de tout ce qui peut être dit et qui atteste du fait que l’homme est un être d’échanges, de communication.

Parmi tous ces discours dont l’homme est capable, avec leur immense variété, il y a le discours de la plainte. La plainte devient l’objet du discours et nous avons vu précédemment la variété des possibilités pour la plainte d’être dite. Y a-t-il une unité pensable qui justifierait le rassemblement de cette variété des formes de ces discours sous l’appellation de discours de la plainte ?

Au point de départ il y a une expérience du sujet qui exprime un ressenti plus ou moins obscur, un sentiment émerge qui justement prendra progressivement forme et en viendra à se dire et à se communiquer.

Ce ressenti, ce sentiment général, cette humeur, cet affect, est avant tout une expérience du corps sensible, du corps propre comme disent les philosophes, c’est ce que le sujet éprouve relativement à son existence, relativement à sa relation à autrui, à lui-même, c’est une expérience de la chair comme le dirait Merleau-Ponty, une expérience singulière qu’il s’agit de décrire précisément avec sa tonalité particulière.

Comment penser cette expérience sensible où le corps et l’esprit sont impliqués qui témoigne d’une certaine relation au monde du sujet ?

Premier élément à mettre en valeur : cette expérience, c’est-à-dire, rappelons-le, la rencontre entre une subjectivité et la réalité, cette dernière affectant la première, cette expérience est celle de la douleur.

La première plainte, c’est celle du corps, du corps douloureux, du corps malade et le discours du plaintif le dira en le signifiant très clairement. Le «J’ai mal», c’est déjà le dit de la plainte. La souffrance physique se dit dans ce bref énoncé qui est une mise en forme à destination d’autrui, c’est ce que lance l’enfant au parent ou bien au médecin. Si la santé c’est selon le mot du médecin René Leriche, spécialiste de la douleur, et médecin chirurgien soucieux d’une médecine humaine dans tous ses gestes, «la vie dans le silence des organes», la souffrance du corps est forcément bruyante et après le cri le sujet en vient à la dire, à la déclarer et alors à se plaindre.

Que serait une souffrance, une douleur non dite ? Elle signifierait pour celui qui souffre en silence le refus de la plainte, à tort ou à raison. Le sujet affirmerait une certaine relation à sa propre souffrance s’il choisissait de ne pas se plaindre. Mais alors comment soigner une souffrance qui refuse le discours ? Le médecin a besoin du discours du patient, sa plainte est très utile, elle permettra un diagnostic et un soin efficace, surtout si la plainte dit la douleur physique. Du reste, c’est parce que le malade se plaint qu’une médecine existe. Comment soigner un enfant dont la douleur ne serait pas dite ? C’est parce qu’il y a des hommes qui se sentent malades et qui le disent et se plaignent qu’il y a une médecine.

C’est le problème du soin de certains handicapés mentaux ou de personnes dans le coma : leurs proches mais aussi le personnel médical dont c’est la fonction doivent être suffisamment à leur écoute pour sentir qu’ils souffrent et qu’ils doivent être soignés, quand bien même ne peuvent-ils le dire. On le dit pour eux, un travail d’interprétation s’impose, très délicat comme on peut le deviner, un travail d’herméneute qui exige beaucoup de tact et le pouvoir médical est ici très étendu et problématique : avec sa science et ses compétences techniques, le médecin peut affirmer l’absence de douleur du moribond là où un proche peut avoir une autre appréhension de la réalité devant les spasmes du sujet agonisant par exemple. Le mot douleur devient ici un synonyme du mot souffrance, au sens de la souffrance psychique.

C’est par exemple tout le problème de ce qu’il est convenu d’appeler «l’affaire Lambert», cet homme tétraplégique en état végétatif ou comme d’autres disent en état de conscience altérée. La mère de ce dernier, comme on sait, souhaite son maintien en vie. Elle écrit dans son livre, Pour la vie de mon fils, Plon, 2015, phrase citée dans un article du journal Le Monde vendredi 8 mai dernier : «Mon fils est comme un nourrisson adulte qui ne peut pas s’exprimer mais qui communique avec ses yeux». Elle ajoute «Vincent ne peut pas parler. C’est moi qui suit sa voix». Selon elle, sa voix est celle d’un être vulnérable dont il faut savoir entendre la plainte et avec elle la demande de soin. Des soutiens se font son porte parole en exprimant à sa place, forcément, sa grande souffrance morale et son sentiment d’abandon, sentiment qui souvent caractérise le discours de la plainte et que ces proches relaient auprès du corps médical. Mais quand bien même Vincent Lambert se plaindrait, quel contenu aurait sa plainte ? Le neveu de V. Lambert, qui souhaite quant à lui l’arrêt des traitements, déclare ainsi : «On lui fait dire quelque chose qu’il n’aurait jamais dit». La justice est saisie, comme on sait, c’est la Cour européenne des droits de l’homme qui bientôt rendra sa décision. Assurément dans cette histoire, de la plainte est dite de part et d’autre, les parties en présence s’affrontent sur la signification de ce que dirait V. Lambert, certaines ont même porté plainte mais celui qui en est le sujet ne peut ni la dire et encore moins la porter. S’il pouvait discourir, quel contenu aurait son propos ? Que dirait-il de sa situation ? Serait-il même plaintif ? C’est un problème sans solution pleinement satisfaisante.

En dehors de ces cas extrêmes, le soin de l’autre ne peut donc être effectué si ce dernier ne dit pas sa douleur/souffrance. Le soin commence lorsque la douleur est communiquée au thérapeute, d’autant plus que cette douleur est une souffrance psychique. C’est le principe de la psychanalyse : le sujet est invité à dire sa souffrance, à discourir sur elle au sein d’un dispositif original où cette parole est censée renvoyer le sujet à lui-même via ce que Freud appelle le transfert. Ce qui vient à se manifester par la parole (la «talking cure» évoquée par Freud) c’est une plainte : plus que d’être un patient, le sujet de la cure vient en Analyse en tant que plaignant plaintif. Il vient en portant sa plainte dans l’espérance d’en alléger le poids. Ce qu’écoute l’Analyste, c’est justement cette plainte dite par le patient. On sait que la psychanalyse, au 19ième siècle, participe d’un mouvement général par lequel le sujet souffrant est entendu, pris au sérieux, écouté. Sa plainte est l’objet d’une attention, d’une reconnaissance parce que le dit de la plainte manifeste une souffrance à prendre au sérieux. Les hystériques ne sont pas des comédiens qui font semblant, il faut les écouter, de même faut-il désormais écouter le discours du fou. C’est un immense progrès pour une médecine qui se veut humaniste et qui dans le passé était sourde à la souffrance psychologique. Progrès dans la mesure où l’on reconnaît la vulnérabilité de l’homme, quand bien même s’agit-il de mener le patient au-delà de sa plainte, voire d’y mettre un terme.

Douleur physique, celle d’un organe qui fait mal, souffrance psychologique ou comme on dit en psychiatrie souffrance psychique, celle d’un sujet qui va mal, dans ces deux cas, le sujet dit qu’il y a un quelque chose qui ne tourne pas rond. L’harmonie tant corporelle qu’existentielle est rompue de façon plus ou moins importante et retentissante pour l’individu. Ainsi dit-on d’un instrument qu’il est désaccordé, ce qui n’est pas l’état dans lequel il doit être si l’on veut en faire un usage normal. Le son émis n’est pas du même ordre selon qu’on joue avec un instrument accordé ou non. Il arrive à l’homme d’être ainsi désaccordé dans la relation qu’il a avec lui-même ou bien avec les autres ou tout simplement avec l’existence en général. C’est ce que dit la plainte du malade qui a mal : la douleur est un peu à penser comme un son qui révèle à quel point le corps est désaccordé. L’intervention du médecin est à penser comme celle qui permettra au patient qui a mal de jouir de nouveau de son corps en «état de marche», en passant d’un organe bruyant à un organe silencieux, fonctionnant normalement. Le médecin dans ce cas est un raccordeur.

Cela dit, il y a plusieurs façons pour un sujet d’exprimer cette dissonance, ce désaccord. Nous disposons d’un certain nombre de possibilités pour exprimer ce fait du désaccord, de la discordance, de la dissonance de l’homme dans sa relation à lui-même, aux autres et au réel. Différents termes de la langue, des verbes notamment, sont à notre disposition pour dire que ça ne va pas. Citons-en quelques uns, ceux en particulier que j’ai utilisés dans le titre de cette leçon mais la liste n’est pas exhaustive.

On peut grommeler, maugréer, ronchonner, grogner, bougonner, on peut enfin râler. Quelques uns de ces verbes sont dans le titre de cette leçon. Dois-je ajouter se plaindre ? Ces verbes parlent-ils une même langue ? Appartiennent-ils au discours de la plainte comme mon titre le suggère ?

Plusieurs de ces verbes appartiennent à la langue qui permet de dire le mécontentement, dont l’origine est diverse et variée.

Grommeler ? C’est exprimer à demi-mot, sous la forme d’un murmure, celui qu’on produit entre ses dents, son relatif mécontentement et même sa fâcherie concernant ce qui présentement advient.

Maugréer ? C’est ce qu’on fait lorsque nous sommes de mauvaise humeur et qu’on le manifeste par un simple grognement par exemple.

Ronchonner ? Il s’agit également de mauvaise humeur, qu’on fait sentir à l’autre en grognant ou en bougonnant.

Toutes ces réactions humaines sont réactives, expression d’une humeur (humeur chagrine de celui qui maugrée (maugré en ancien français, le chagrin), manifestation d’un épiderme sensible, irrité, agacé, pour ne pas dire les choses autrement, comme le peintre Turner dans le récent film de Mike Leigh (2015) qui ne cesse ainsi de bougonner tout au long du film en faisant sentir à l’autre, en l’occurrence sa servante qui est aussi à l’occasion son défouloir sexuel, son désaccord avec ce qui se passe présentement, désaccord qui est en réalité un mécontentement, réaction un peu caractérielle d’un artiste pourtant capable d’avoir des échanges intellectuels de haute volée. On pense également au personnage incarné par Clint Eastwood dans Gran Torino, 2008, qui grogne sans arrêt lorsqu’il voit ses voisins asiatiques en leur signifiant ainsi à quel point leur présence l’insupporte, lui vétéran de la guerre de Corée qui ne comprend pas pourquoi ceux contre qui il a fait la guerre se retrouvent dans son quartier et dans son pays.

Ce sont des réactions animales, des passions auraient-on dit au XVIIième siècle, des passions qui reflètent tout une physiologie corporelle. Le corps, le visage avec les possibilités offertes par le jeu des sourcils montrent le mécontentement de l’être, nous sommes dans la gestuelle physique démonstrative et immédiatement compréhensible par autrui.

On peut considérer que tous ces verbes d’action constituent la palette de l’être mécontent grâce à laquelle il fait savoir à autrui son humeur courroucée. Trop c’est trop ! Vient un moment où on veut signifier notre désaccord, mais un désaccord non intellectualisé, c’est-à-dire qui ne passe pas par la médiation de la parole, du logos : la coupe est pleine et un grognement est bien pratique quoique humainement un peu brutal socialement parlant. L’animal en nous parle qui manifeste que les choses ne vont pas comme il faudrait et que l’impatience guette et finit par se dire.

Le personnage du capitaine Haddock incarne à la perfection l’homme toujours mécontent et qui ne peut s’empêcher de l’exprimer. La liste est longue des termes qui permettent au capitaine de maugréer, grommeler, bougonner ou encore ronchonner : Tonnerre, Mille sabords ne cesse-t-il de pester. L’extrait suivant est emprunté à l’album d’Hergé, L’affaire Tournesol de 1956 et montre notre héros au prise avec un morceau de sparadrap.

 

 

 

Le réel en effet est bien ce qui souvent colle aux doigts et dont on n’arrive pas à se débarrasser. Le bougon Haddock le dit dans son langage fleuri, nous ne sommes pas toujours adaptés au monde et ce dernier nous le rend bien. Mille sabords sûrement car il y de quoi être mécontent face à l’adversité mondaine : le monde est plein d’obstacles en tout genre qui nous mettent fatalement à l’épreuve. On peut même affirmer que c’est toute l’histoire humaine.

Qu’en est-il du râleur ? Ce dernier a conscience de cette situation et il le fait savoir. Il râle car en effet il pleut, ou il neige, en effet le sable est chaud l’été quand la canicule s’est installée depuis plusieurs jours et qu’on se rend sur la plage à midi. En effet il y a du bruit à la piscine, très fréquentée à certains moments. Oui, il est vrai que le professeur a des copies, qu’il a des élèves et que ces derniers parfois sont dissipés.

Le râleur est en fait un mécontent chronique et cette humeur est presqu’un ethos, une habitude, elle s’est inscrite dans sa façon d’être, il l’a incorporée. On pense au cliché sur le français, présenté comme un râleur. «ça râle!». Une réforme s’annonce, quelle qu’elle soit, et voici le corps enseignant qui se met à râler pour signifier son désaccord, sa contrariété. Le râleur c’est le perpétuel contrarié. C’est le citadin qui chaque jour, au même endroit où un bouchon sur la route empêche d’avancer ne peut s’interdire de râler. Râle qui au demeurant peut prendre la forme du gros mot, du cri, de l’insulte dans les cas où le râleur se radicalise.

Je pense depuis le début de cette analyse à Jean Yanne, le prototype du râleur que M. Pialat a su mettre en scène dans le remarquable Nous ne vieillirons pas ensemble, 1972, film sur le couple et les difficultés à vivre en couple. Le héros, dont on sait qu’il s’agit du double du cinéaste, est un râleur odieux, méchant, violent à l’égard de son épouse qui l’insupporte, qu’il maltraite même mais dont il ne peut se passer. On notera que l’animal râle, le tigre par exemple qui pousse un cri. Dans le film, le héros déclare justement que lui, il a le sens de la nature…

Référence sur You tube pour visionner un extrait du film: https://www.youtube.com/watch?v=HNj5EZw93lc

Une approche éthologique nous apprendrait, mais c’est une hypothèse, comment tous ces moyens que nous utilisons régulièrement pour signifier notre mécontentement, notre ras-le-bol sont des comportements qui s’inscrivent dans une évolution naturelle et qu’ils sont apparentés à un état du corps, à une physiologie particulière, à un certain fonctionnement cérébral que la nature à trouvé avantageux de développer, ne serait-ce qu’en permettant au corps l’évacuation du fiel accumulé, reflet de notre impatience, elle-même miroir d’une existence qui n’est pas d’emblée accordée au réel concret. Par toutes ces réactions, nous démontrons que vivre, exister au quotidien c’est être pris dans le prosaïque, le concret du hic et nunc et que la matérialité de l’existence exige de nombreux efforts pour que l’homme puisse s’y adapter. Il y a un côté animal dans la râlerie, nous venons d’y faire allusion mais en réalité l’animal est beaucoup plus adapté que nous ne le sommes à son monde et grogner, ronchonner pour l’homme, c’est signifier cette situation originale qui est la sienne en tant que vivant humain. Après tout, nul animal sauvage «ne se plaint» de devoir marcher dans la boue. Les souliers crottés involontairement, au contraire, déclenchent bien des râleries chez tout un chacun. Bref, il y a de la résistance, de l’opposition et c’est ce qu’on appelle le réel, le sparadrap de Haddock.

Mais il y a aussi cette adversité qui vient de l’autre. Ronchonner, râler ce peut-être un moyen de défense envers l’intrusion de l’autre dans notre espace privé, dans notre désir de poursuivre notre chemin sans obstacle d’aucune sorte, librement, en toute indépendance, sans avoir de compte à rendre… Grommeler, maugréer, ronchonner, grogner, bougonner, râler serait alors une façon de le signifier, au sens propre, c’est-à-dire d’envoyer un signal à l’autre qui lui rappelle mon fort attachement à cette liberté un peu sauvage, à ce goût prononcé pour mon d’indépendance. Kant, réfléchissant sur l’homme et sur son désir de vivre avec l’autre parle notamment de son insociabilité première. Difficile liberté, difficile vie en commun…

Qu’en est-il alors de la plainte ?

Si les verbes précédemment utilisés font signe vers une forme d’insociabilité de l’homme au contraire la plainte n’a de sens, lorsqu’elle est dite, que relativement à une sociabilité désirée, voulue (la plainte est une adresse à autrui) et évidemment déçue, la plainte devenant l’expression alors d’une sorte de désarroi, d’impuissance. Thésée est désemparée, seule sur son île, tel un navire empêché de manœuvrer à cause d’avaries.

La plainte en effet exige d’être dite, d’être mise en mots, or ronchonner, maugréer, ce sont des actes qui se passent de mots, de discours, du moins ce dernier ne leur est pas indispensable comme on l’a vu.

La plainte exige le logos, le discours articulé, comme la râlerie du reste et dans le film de Pialat, la râlerie constante et féroce de Jean Yanne est à interpréter comme le symptôme d’un être qui en réalité est plus que mécontent, plus qu’en colère. Le héros est en fait malheureux et tout ce qu’il dit peut être compris comme une longue plainte, une longue déploration, quand bien même l’exprime-t-il en râlant.

La nécessité du logos s’observe lorsque la plainte devient un objet de justice. On porte plainte, la râlerie cesse forcément, elle n’est plus suffisante, la plainte doit être étayée et entrer dans une rationalité qui la met en forme, celle qu’exige la rationalité juridique. Il faut par exemple écrire au procureur de la république, il faut préciser les faits qui nous conduisent à porter plainte qui attestent que nous sommes victime d’une infraction. Il faut tenir compte des délais, au-delà de trois ans par exemple, les délits pour coups et blessures sont prescrits. L’humeur n’est plus suffisante, le mécontentement persiste et n’empêche pas la râlerie ou le grognement mais ces réactions sont insuffisantes dès lors qu’on souhaite faire quelque chose de notre mécontentement et qu’on entre par exemple dans une logique de réparation.

Mais s’il y a la plainte du plaignant, il y a aussi celle du plaintif, qu’il convient de distinguer de la première. Celle-ci est tournée vers l’action, l’action juridique en l’occurrence, celle de la victime qui veut être reconnue comme telle. La victime souhaite se constituer en tant que partie civile, et c’est à ce titre qu’elle porte plainte, volontairement, avec acharnement parfois, l’enjeu étant d’être reconnu socialement comme victime. Une fois justice rendue, et ce peut-être long, la plainte s’éteint juridiquement. Ce qui bien sûr n’empêche pas le plaignant qui a obtenu satisfaction de rester plaintif bien que la doxa contemporaine dans ce domaine considère que le plaignant, en acceptant de passer par la logique de la justice en rendant publique son état de victime, parviendra à faire comme on dit son deuil. C’est l’espérance d’aujourd’hui dans le domaine judiciaire : entendre la plainte des victimes dans le cadre d’un procès qui reconnaît au plaignant cet état de victime et permettre au plaignant de pouvoir dépasser sa plainte en faisant son deuil, ce pourquoi il a du reste décidé de porter plainte. On peut cependant se demander si c’est le rôle de la justice d’avoir pour fin d’entendre non plus les parties civiles mais les victimes afin qu’elle trouvent par ce biais une forme d’apaisement. A titre d’information, rappelons que les parties civiles constituées à la suite de l’attentat de la rue des Rosiers du 09 août 1982 n’ont jamais été entendues par le magistrat en charge du dossier, J. L. Bruguière, seul leur avocat obtint d’être reçu par le magistrat. «Rien d’anormal pour l'époque» comme l’écrit la journaliste Elise Vincent du Monde dans une enquête datée du 21 mai 2015.

Mais le plaignant a décidé de faire quelque chose de sa souffrance. L’énergie de la plainte est orientée vers l’action. Ce n’est pas forcément le cas du plaintif qui se contente de dire sa plainte au risque parfois de s’y enfermer, ce que le discours savant sur la plainte, le discours psychologique, nous apprend, nous l’avons déjà évoqué.

La plainte dite du plaintif est en réalité l’expression d’une souffrance ressentie. Elle n’est pas seulement l’expression du mécontentement d’un sujet, plus profondément elle manifeste un certain rapport à l’existence que le sujet vit sur le mode de l’insatisfaction profonde. Le héros grognon, mécontent, du film de M. Pialat en réalité ne cesse de dire sa souffrance, une souffrance qui est celle de la profonde insatisfaction qu’il éprouve à l’égard de sa compagne et plus généralement à l’égard de l’existence en couple. Derrière ses râleries, on entrevoit la plainte et la relation que le sujet entretient avec sa souffrance.

C’est à nos yeux le point déterminant : le sujet de la plainte dit sa souffrance et en la disant révèle le rapport qu’il a avec sa souffrance, souffrance qui est le pendant de sa situation mondaine. La plainte dite est l’expression d’une certaine subjectivité, une subjectivité passive, une subjectivité qui pâtit, qui subit, à l’instar de Job, de Jérémie, d’Ariane, de Victor Hugo, le dit de la plainte renvoie au réel qui écrase le sujet, c’est le destin, le fatum qui se manifeste, ce pourquoi la plainte s’enracine dans la situation de l’homme au sein de la vie, du cosmos disaient les Anciens. La mort du proche, la mort comme fait, le vieillissement, le temps qui passe, la perte, l’abandon sous toutes ses formes, la solitude, la fin de l’amour sont des motifs récurrents qui nourrissent le discours de la plainte.

Pour approfondir notre analyse, on peut faire le détour par la pensée de philosophes qui ont été attentifs à la subjectivité particulière du sujet plaintif et qui pour nombre d’entre eux adoptent une attitude critique à son égard.

Second temps. Le discours critique de la plainte.

Disons-le d’emblée, il y a en effet dans l’histoire de la philosophie une critique constante de la plainte et du sujet qui se lamente, qui gémit. Epicure est sévère à son égard, les stoïciens, avec Épictète dans ses Entretiens par exemple le sont aussi. Si en effet tu n’acceptes pas le destin, le réel hic et nunc, ce qui du reste est le cas pour la plupart d’entre nous qui n’accordons pas notre volonté avec les événements dans la mesure où nous n’avons pas appris à replacer chaque événement dans la perspective de la nature et de la raison universelle, «tu te lamenteras, tu gémiras…».

Ce qui est visé par ces philosophes, c’est le positionnement existentiel du sujet plaintif. Dans un sens, le discours philosophique s’adresse à lui dans le but de l’inviter à se reprendre et à modifier son rapport au réel. Le discours de l’anti-plainte, c’est le discours philosophique entendu comme un discours qui invite son lecteur à se réformer en profondeur. Pour cela il lui faut un maître qui lui apprendra à mieux penser et ainsi à mieux vivre, c’est tout un pour les Anciens. La sagesse est le but, avec comme conséquence la fin de la plainte.

La philosophie est conçue alors comme une médecine de l’âme à l’adresse du sujet insatisfait, du sujet souffrant, du sujet déchiré, tiraillé et au final malheureux.

Qu’est-ce qui caractérise le dit du sujet plaintif ? Ce dit de la déploration est en réalité travaillé profondément par du désir, par le désir. Pour ces philosophies, c’est le désir et sa logique qu’il faut analyser.

C’est un lieu commun de la philosophie, le désir est souvent l’objet d’une critique. Mais qu’y a-t-il dans le désir de si problématique ? N’est-il pas une dimension fondamentale de l’humaine nature ? Faut-il alors le concevoir comme dans une perspective religieuse comme la part «fautive» de l’homme ? Les libertins ne nous ont-ils pas délivrés de ce discours culpabilisant sur l’homme ? Faut-il condamner le désir ?

Le désir, c’est cet élan de l’homme qui le pousse, car le désir c’est de l’énergie, c’est une force qui pousse vers un objet X, quel qu’il soit, que le sujet désirant se représente comme ce qui devrait sûrement le satisfaire, ce pourquoi il va chercher à se l’approprier. Don Juan est ici le modèle du sujet désirant.

Il y a une logique du désir qui porte le sujet vers un au-delà et qui l’inscrit dans une temporalité où l’avenir, le futur détermine le présent du sujet. Ce qui est présentement, le ici et maintenant, le hic et nunc est délaissé, négligé, écarté au profit de ce qui n’est pas encore mais dont on espère qu’il sera bientôt en ma possession. De ce point de vue, le désir est manque comme déjà Platon dans Le Banquet l’avait affirmé.

Le sujet désirant est donc structurellement insatisfait, au sens propre : satis en latin c’est assez. Quand le bien que je convoitais me suffit, j’en ai assez, je suis alors satisfait. Mais lorsque je convoite ce bien cela signifie qu’il me manque et qu’il s’agit de s’efforcer de le rechercher afin de le posséder et ainsi d’être satisfait, du moins telle est mon espérance.

C’est sur la base d’une telle analyse de la logique du désir que les Anciens ont été amenés à critiquer le désir (Platon parle ainsi de la tyrannie du désir avec sa logique du toujours plus, le sujet désirant ressemble à un tonneau percé qu’on cherche à remplir tout le temps) et à réfléchir sur ce qui pourrait venir contenter le sujet, le satisfaire. C’est toute la question du bonheur qui est posée. Si le sujet est insatisfait, or à l’évidence il l’est, l’homme n’est pas d’emblée heureux, le bonheur est un problème et la question qui traverse toute la philosophie ancienne et au-delà, c’est celle du bonheur qui est défini en terme de contentement, de satisfaction, de quiétude, de sérénité. Ce sont les termes anciens, par exemple celui d’ataraxie ou encore d’aponie, qu’on peut traduire par tranquillité, celle tant de l’esprit que du corps.

Or un corps et un esprit tranquilles, si l’on entre dans la philosophie d’Épicure par exemple, qui réfléchit sur les conditions à mettre en place pour parvenir à cette sagesse qui définit le bonheur, c’est un corps et un esprit sans inquiétude, sans crainte d’aucune sorte.

Par conséquent, si l’on veut conquérir cette tranquillité, il faudra revenir à soi et bien régler nos désirs qui par nature nous portent toujours vers autre chose que ce qui est présentement. Le désir ainsi nous transporte vers hier pour en regretter la disparition (première source de plainte, qui prend la forme de la nostalgie, du regret et donc de la déploration) ou bien vers demain, ce qui est source d’inquiétude car comment être sûr que demain nous apportera ce que nous souhaitons ? Le désir est par nature inquiétude, non quiétude.

Il y a en effet l’expérience de la déception : nous n’avons pas toujours ce que nous désirons, c’est le moins qu’on puisse dire. La frustration s’ensuit, comme on sait, source à son tour de plainte.

Où l’on voit que l’homme, suivant son désir, est en décalage perpétuel avec le réel qui ne lui apporte pas la satisfaction escomptée du moins la plupart du temps.

La plainte est bien le dit de l’être insatisfait, empli de regret, qui déplore la fuite du temps et la transformation sans fin du présent en passé, insatisfait par ce que le présent lui offre, sans réelle conformité avec ses espérances, ses attentes.

Que faire alors ? Comment mettre un terme à la déploration ?

Ce que propose la philosophie des Anciens, c’est un contre discours au discours de la plainte afin de mettre en place les conditions du bonheur comme sagesse.

Bien sûr, la voie aurait pu être de modifier l’ordre des choses afin de le rendre conforme globalement à nos attentes et ainsi rendre sinon impossible du moins difficile la plainte. En effet, si le monde correspondait à mes attentes, la plainte n’aurait plus lieu d’être, elle perdrait toute légitimité. Pour un grec, une telle voie, si elle était empruntée, serait folie, ce serait la manifestation de l’hybris, de cette démesure qui procède d’un imaginaire incontrôlé qui pousse, c’est le cas de le dire, à prendre ses désirs pour la réalité, bonne façon de se rendre malheureux et profondément insatisfait. C’est le cas selon Épicure quand on aspire à l’immortalité et qu’on se lamente du sort mortel réservé à l’homme.

La voie grecque est tout autre, il s’agit pour le sujet de travailler sur lui et de produire une nouvelle subjectivité qui s’inscrit dans le réel, dans le réel tel qu’il est en lui-même et tel que notre raison le comprend. Or il y a la mort, nous avons une durée limitée d’existence, en effet, l’amour n’est pas éternel, c’est un fait, il y a la maladie etc... Tel est le réel, incontournable pour qui veut penser les yeux ouverts, un réel plus fait d’impermanence que de réalité stable, éternelle.

Autrement dit, le travail sur soi consiste à développer un nouveau rapport au réel fondé sur l’idée d’acceptation des choses telles qu’elles sont. Il s’agit de prendre l’habitude, presque contre nature pour celui qui est habitué à suivre ses désirs sans retenue, de consentir à l’ordre des choses après avoir renoncer à suivre la voie du désir, c’est-à-dire la voie de l’imaginaire. Faire avec et être heureux avec ce qui est comme c’est. Je peux ainsi selon Épicure être heureux avec peu car ce peu peut satisfaire un sujet qui a compris ce qui procure la paix intérieure.

«Mais à toujours vouloir ce que tu n’as pas, à mépriser ce que tu as, la vie s’est écoulée, incomplète et sans joie…» comme l’écrit Lucrèce dans dans le livre III de De la nature des choses.

La philosophie grecque est une philosophie du consentement, en effet. Plus encore, dans sa version stoïcienne, il s’agit d’aimer ce qui est, c’est le thème de l’amor fati, aimer ce qui est, aimer le destin, aimer le réel tel qu’il est et non pas tel que je désirerais qu’il soit, meilleure façon de produire de l’insatisfaction et de la plainte.

Le sujet philosophe, qui est en quête de sagesse, travaille sur lui pour s’accorder avec le présent, avec l’ici et le maintenant, il est réconcilié avec ce présent et avec le réel tel qu’il est, le sable est chaud, c’est un fait et au lieu de m’en plaindre, je fais avec, tout simplement, je saisis le moment présent sans vouloir forcément qu’il soit comme mon désir l’imaginerait. Du point de vue du cosmos auquel le stoïcisme nous invite à nous placer, où tout est nécessaire, le sable est chaud car sous le soleil le sable chauffe inévitablement. Me reste à y consentir ce qui implique de renoncer à désirer l’irréel, un sable frais en plein soleil.

Nous sommes mortels, notre existence a une durée limitée, telle est notre sort et c’est dans ce cadre temporel que nous pouvons mettre en place les conditions d’une existence heureuse, cela est en notre pouvoir, simplement il faut y travailler, il faut s’y exercer, et nous savons depuis les travaux de P. Hadot à quel point les philosophes proposaient des exercices spirituels pour apprendre à se dépouiller de nos divers attachements, fruit de notre imaginaire, tout en nous situant dans l’ordre du monde.

«Le premier et principal exercice, écrit Épictète dans ses Entretiens, III, 84, …c’est, lorsqu’une chose nous attache, de considérer qu’elle n’est pas de celles qu’on ne peut nous enlever, qu’elle est du même genre qu’une marmite ou une coupe de cristal, dont on ne se trouble pas lorsqu’elle se brise, parce qu’on se rappelle ce qu’elle est».

De nouvelles habitudes mentales sont donc indispensables pour échapper à la plainte, discours de déploration à l’égard de ce qui est, discours un peu vain qui ne fait qu’augmenter le trouble de l’esprit.

Le sujet doit apprendre à relativiser sa situation en considérant que les accidents de la vie, ceux que déplorent le sujet plaintif (à savoir la mort, la maladie, l’abandon etc…), appartiennent au cosmos auquel j’ai appris à consentir, un cosmos pour les stoïciens qui est parfait, harmonieux, figure du destin où tout est totalement déterminé, c’est-à-dire où tout événement a une cause qui l’entraîne nécessairement.

L’attitude stoïcienne présuppose donc tout une conception du monde qui est un instrument de relativisation pour le sujet de sa propre situation. Il faut apprendre ainsi à se considérer comme une partie d’une totalité, un membre d’un corps global auquel appartient l’individu.

Nous avons conservé cette image du philosophe sage, raisonnable qui sait relativiser et qui de ce fait ne se plaint pas. Le sage qui sait penser son existence en l’insérant dans une totalité à laquelle il sait appartenir, il sait donc que tout événement a sa nécessité. Il se pense tel un chien attaché à la carriole qui le tire et qui s’est fait une raison : plutôt que de se révolter contre une réalité qui de toute façon le tirera si jamais il n’y consent pas, il choisit d’accepter sa situation d’être attaché, il fait avec, il y consent, en travaillant sur lui il peut même aimer cette situation et modifier intérieurement son rapport au réel.

Le sujet plaintif rencontre avec la sagesse grecque une possibilité de sortir de la plainte : non pas chercher à modifier l’ordre des choses, mais modifier son rapport au réel, modifier ses représentations pour mieux s’accorder avec le réel tel qu’il est.

La psychanalyse finalement ne propose pas autre chose au patient névrosé qui vient dire sa plainte. Par la compréhension précise des mécanismes inconscients à l’œuvre dans son esprit, par la prise de conscience des désirs inconscients dont il est le jouet et qui déterminent son état névrotique, l’Analysé, si on en croit ce qu’en disent les psychanalystes, parviendra à être un peu moins déchiré et souffrant en reconnaissant cette vérité des forces inconscientes qui le traversent et la poussent à se plaindre. Ce dont il est le théâtre a sa propre nécessité, agit en lui malgré lui et son travail thérapeutique aboutira, du moins tel est son sens, à cette intelligence de la nécessité dont parlait Spinoza. Le discours de la plainte du patient perd alors un peu de son objet, la souffrance dite et comprise devient ordinaire et au final acceptée. Comme l’écrit Freud, «la cure n’est pas la promesse du bonheur mais la transformation de la souffrance névrotique en malheur ordinaire».

Leçon de sagesse qui retrouve des vérités dites en d’autres temps : notre désir, dans ce cas notre désir inconscient, est bien au cœur du dit de la plainte et si l’on veut y mettre un terme, c’est bien ce désir qu’il faut travailler, comme en cuisine on travaille une pâte pour la transformer, littéralement, c’est-à-dire lui donner une autre forme.

Élisabeth, jeune fille de 29 ans que Freud suit depuis 1892, est dans la plainte, en effet. Elle envisage avec découragement son avenir « en pensant qu’il lui faudrait, vieille fille solitaire, renoncer à profiter de l’existence et à réaliser quelque chose dans la vie ».

Exposant à Freud les circonstances de l’apparition de ses douleurs dont elle se plaint, très rapidement elle en vient à associer certains de ses souvenirs à son beau-frère. «Cette jeune fille avait éprouvé pour son beau-frère une tendre inclination» écrit Freud dans le livre qu’il écrivit avec son collègue Breuer, Études sur l’hystérie, 1895, PUF, p. 163. Dans le contexte de l’époque, la Vienne de l’empire austro-hongrois où la morale austère règne en maître, il faut comprendre que ces affects ont été refoulés, d’autant plus que sa sœur est malade et décédera soudainement : «Toute sa personne morale révoltée avait refusé de prendre conscience de ce sentiment». Les douleurs, bien pratiques de ce point de vue, agissant comme une ruse de l’inconscient, lui avait permis de convertir «cette excitation psychique en symptômes somatiques». Élisabeth, nous dit Freud, fit preuve de résistance. «Elle poussa les hauts cris, lorsqu’en termes précis, je lui exposai les faits en lui montrant que depuis longtemps, elle était amoureuse de son beau-frère». Élisabeth répliqua : «Ce n’était pas vrai, c’était moi (Freud) qui le lui avait suggéré, c’était impossible, elle n’était pas capable de tant de vilenie, ce serait impardonnable».

Freud conclut son texte en affirmant que sa patiente finit par accepter ce qui désormais était conscient. Il la consola, ce sont ses termes, en lui déclarant : «L’on n’est pas responsable de ses sentiments».

Au fond, ce que nous disent ces discours de l’anti-plainte, c’est qu’il s’agit de faire quelque chose de sa plainte, il s’agit de la dépasser, de la sublimer dirait Freud. Spinoza affirmerait qu’il s’agit de passer intérieurement de la passion à l’action. Plus que de modifier le réel, ces penseurs mettent l’action sur les forces du sujet à s’auto-transformer en apprenant à se mettre à distance de soi, à se décentrer de soi pour en retour accepter un peu plus ce qui me semblait inacceptable et m’enfermait en moi-même, dans le ressassement de mon malheur.

Du sujet passif au devenir actif du sujet : c’est le chemin que propose Spinoza dans l’éthique, où il nous invite à déconstruire les fausses conceptions qui nous poussent à nous concevoir comme un empire dans un empire pour comprendre qu’il n’y a qu’une seule substance, Dieu ou la nature, l’homme n’en étant qu’un mode. Nous sommes tel les rameaux d’un arbre auquel nous sommes rattachés nécessairement. Par contre, plus j’exprime ma puissance d’exister, sous toutes ses formes, plus mes conditions d’existence permettent à notre conatus de se manifester, plus nous sommes joyeux. Spinoza rejette toutes les conceptions, dominantes à son époque, qui valorisent les larmes, qui interdisent de prendre du plaisir, qui prônent l’austérité l’ascétisme, qui déprécient l’existence, comme si la plainte était le bon rapport à cette dernière.

Ainsi, Spinoza définit un programme d’une vie sage qui ne correspond pas à l’image du sage qui devrait valoriser le renoncement ascétique. Dans Éthique, 1677, IV, il propose une série de propositions qui pourraient aisément constituer les conditions d’une vie joyeuse, d’une vie active, c’est-à-dire d’une vie d’affirmation de sa puissance d’être, de son conatus, le contraire d’une vie étriquée, passive, triste, plaintive, qui ne cesse de déplorer : «Il est d’un homme sage d’user des choses et d’y prendre plaisir autant qu’on le peut…» écrit-il. Il s’agit de «faire servir à sa réfection et à la réparation de ses forces des aliments et des boissons agréables pris en quantités modérées, comme aussi les parfums, l’agrément des plantes verdoyantes, la parure, la musique, les jeux exerçant le Corps, les spectacles et d’autres choses de même sorte dont chacun peut user sans aucun dommage pour autrui».

Cette optique spinoziste permet d’opérer un certain progrès relativement à l’optique stoïcienne. Cette dernière ne laisse que peu de place à l’idée d’une transformation du réel, nous l’avons vu, il s’agit avant tout de se transformer soi-même. Le réel, c’est le cosmos, le monde organisé parfaitement, le monde rationnel, pénétré de logos, dans lequel «toutes choses s’enchaînent réciproquement...aucune chose n’est étrangère à une autre ; tout est coordonné…et tout contribue à l’ordre d’un même monde ; un seul monde résulte de tout, un seul dieu est à travers tout…» comme l’écrit Marc Aurèle dans Pensées, VII, 9. Plus loin dans ce texte, il ajoute «Quoi qu’il arrive, cela était préparé d’avance pour toi de toute éternité et l’entrelacement des causes a, depuis toujours, filé ensemble ta substance et la rencontre de cet événement».

Le sage sait s’insérer dans ce monde ordonné où tout est nécessaire, il sait renoncer aux désirs qui par nature le troublent, il sait que seul la volonté de ce qui est, l’acceptation du réel tel qu’il est chassera de son esprit toute forme de gémissement ou de plaintes. «Si tu veux autre chose, tu te lamenteras, tu gémiras...» écrit Épictète dans Entretiens, II, XVI. Par exemple, le sage sait «que des obstacles peuvent toujours contrecarrer ses projets dit Sénèque dans De la tranquillité de l’âme, XIII, 3, et quand ces derniers surviennent, il ne se plaint pas car «toutes choses lui adviennent, non pas selon ses désirs, mais selon ses prévisions».

S’agit-il d’une sagesse de la résignation comme on le pense souvent ? Insister sur le sujet et sa nécessaire transformation, n’est-ce pas méconnaître la possibilité de la transformation du réel ? C’est tout le problème de ces sagesses et de leur conception du réel.

En réalité, il ne s’agit pas d’être stoïcien, adepte de cette philosophie. Le sujet stoïcien n’est pas encore né, comme du reste les stoïciens le reconnaissaient eux-mêmes. Faire avec la mort, la solitude, la fin de l’amour, la maladie, ce n’est pas donné à tous. Être capable, comme le dit Épictète dans Entretiens, III, 84-89, de déclarer : «Quel mal y a-t-il à murmurer entre ses dents, tout en embrassant son enfant : «Demain il mourra ?», ce n’est pas une attitude d’emblée acceptable, en tout cas elle heurte de plein fouet notre sensibilité.

Cette volonté de fer que cherche à développer la philosophie stoïcienne prône une forme d’indifférence à l’égard des événements de la vie qui peut paraître discutable, notamment pour les modernes que nous sommes.

La vertu de détachement est précieuse en effet quand il s’agit pour le sujet d’être un peu ferme dans l’existence devant les coups du sort. Il n’est pas inutile de retenir cette leçon du stoïcisme, quand bien même nul ne songe à être stoïcien. Après tout il y a des malades qui font preuve de courage malgré le destin qui s’acharne contre eux et qui vivent heureux malgré la maladie et on pourrait dire avec leur maladie. La mort du proche, révoltante, scandaleuse peut finalement être acceptée, comme le montre avec grandeur Victor Hugo confronté à la mort de sa fille Léopoldine. Enfin, face aux plaintes quotidiennes contre tout, un peu de stoïcisme ne peut faire de mal : le réel ne peut pas être comme on désirerait qu’il soit à chaque instant de l’existence, ce serait folie de le croire, par conséquent un certaine acceptation de ce dernier n’est pas scandaleuse. Faire avec, dit-on.

Cela dit, cette vertu du renoncement suivie de celle de l’acceptation a ses limites. Le sujet moderne est un sujet agissant qui ne se résigne pas, qui cherche à être comme «maître et possesseur de la nature» comme dit Descartes. Le monde tel que nous nous le représentons n’est plus le monde des grecs. Le sujet moderne n’accepte pas d’emblée le monde tel qu’il est, il cherche à le transformer en suivant certains de ses désirs les plus puissants, par exemple le désir de santé que ce même Descartes considérait comme essentiel pour l’homme. Les progrès de la médecine en sont la preuve : certains des maux qu’on pouvaient autrefois attribuer au destin implacable avec lequel il fallait faire sont aujourd’hui combattus par la science. Nous sommes les contemporains du triomphe de la médecine. Le sujet moderne a décidé de ne pas faire avec, au contraire, de ne pas seulement se réformer lui-même mais de chercher à améliorer son existence. Il a bien fallu prendre en compte la souffrance humaine, il a bien fallu entendre cette dernière pour cela. Le dit de la plainte trouve ici toute sa légitimité dans la mesure où à partir d’elle, à partir de la souffrance qu’elle exprime, les conditions de sa disparition ont été mises en place. Rappelons-le : la médecine existe parce qu’il y a un dit de la souffrance.

Il en va de même dans le domaine politique. Les injustices en tout genre que la société engendre sont une source constante de plaintes. La plainte révèle dans ce cas ce qu’il peut y avoir d’inadmissible dans le réel social et il est légitime d’engager des actions de transformations des conditions d’existence de l’homme pour faire cesser les injustices criantes. N’est-ce pas du reste depuis deux siècles en occident la prise en compte des plaintes provenant du monde ouvrier qui ont poussé à inventer la deuxième génération de droits de l’homme, après les droits libertés, les droits sociaux, économiques et culturels ? N’est-ce pas sur la base d’une plainte de nature politique que des protections sociales ont été mises en place ?

Il est vrai cependant que la modernité, en se construisant sur un désir de justice ouvrant la porte aux droits n’a pas toujours su limiter cette demande légitime et certains aujourd’hui considèrent que la coupe est pleine et que le sujet de droit n’a pas droit à tout, la moindre contrariété provoquant son cortège de plaintes en tout genre. Un désir contrarié, motif classique de plainte, n’est pas nécessairement un déni de droit. Le sujet capricieux pointe son nez et tend à confondre la légitime revendication et celle qui s’apparente à l’expression de son désir individuel, strictement individuel. Le stoïcisme retrouve ici sa légitimité et nous rappelle que nous ne pouvons pas vivre sans un minimum d’acceptation de l’ordre des choses. Imagine-t-on une existence consacrée à chaque instant à l’indignation contre tout ce qui ne trouve pas grâce au sujet ? Telle serait la caricature de l’homme de la plainte.

Tout est affaire de mesure : la question est de savoir où mettre le curseur. A l’évidence, un minimum de stoïcisme est parfois utile : un minimum d’acceptation de ce qu’est le réel, une autocritique de ses désirs est sans doute une condition d’une relation relativement apaisée à la vie. Peut-on être tout le temps dans l’indignation ? Dans la déploration ? Dans la plainte ? Faire preuve d’un peu de stoïcisme dans l’exercice de sa profession, dans la relation à l’autre, c’est mettre en place les conditions, du moins celle qui dépendent de nous, d’une vie réussie, sans quoi nous risquons bien des déconvenues, qui ne manqueront pas de devenir des plaintes.

Faire avec, cela signifie qu’il y a du tragique dans l’existence et que cela est une part essentielle du réel tel que nous le connaissons. La difficulté c’est que la puissance de la raison techno-scientifique moderne est parvenue à transformer le réel comme aucun des stoïciens de l’époque romaine ne l’auraient imaginé et le consentement à l’ordre des choses ne peut avoir la même signification aujourd’hui ou le domaine des choses qui dépendent de nous s’est accru considérablement. On soigne des maladies aujourd’hui qui relevaient pour les stoïciens de la figure du destin, maladie auxquelles il fallait consentir comme une part de la nature inévitable alors qu’aujourd’hui nous vivons des temps où nous pouvons lutter contre les maladies et désirer leur disparition.

Cependant, si le sage est aussi un homme d’action, il le fait avec un certain esprit, un esprit lucide. Il sait que l’ordre de ses désirs et celui du réel ne se confondent pas. Il y a ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, mais il sait que la frontière entre les deux ordres est mouvante désormais et toujours à repenser, à l’aune des progrès de la techno-science notamment. Le sage n’est pas inactif et seulement contemplatif, contrairement à une certaine idée convenue, même s’il est vrai que l’épicurisme est une philosophie du retrait. Mais il n’y a pas d’incompatibilité entre la sagesse et l’action dans le monde. Marc Aurèle fut un empereur, rappelons-le. Le sujet stoïcien est un peu comme le pratiquant d’un art martial qui sait que les coups peuvent survenir à chaque instant du combat et qui ne se plaint pas si jamais il reçoit un coup de son adversaire. Il a appris, après moults exercices, «à accorder sa volonté avec les événements de telle manière que nul événement n’arrive contre son gré (= il n’a pas la folie de croire que le réel lui veut du mal, est contre lui) et qu’il y ait non plus nul événement qui n’arrive lorsque nous le voulons (= il n’a pas la folie de croire que ce qu’il désire correspondra à ce qui arrive)» selon Épictète dans Entretiens, II, XVI, 7-8.

Bref, le sage sait se rapporter à cette souffrance dont nous avons vu qu’elle était au cœur du dit de la plainte. Le sage souffre comme tout un chacun face aux vicissitudes de l’existence mais il tente de ne pas subir outre mesure cette dimension de l’existence. En refusant la plainte, dans une volonté un peu héroïque, il faut bien le dire, il entend faire quelque chose de cette souffrance en mettant en place les conditions du dépassement de la plainte, dont nous avons vu qu’elle est l’expression d’un mauvais rapport au réel. C’est à ce prix que la sérénité est rendue possible, sérénité qui définit le sens de l’existence pour le sage ancien.

Conclusion.

Finalement, au terme de ce parcours, l’essentiel bien sûr n’est pas le fait de la souffrance, ni la plainte qui l’exprime, mais ce que le sujet entend faire de cette souffrance.

Il a le choix, comme nous l’avons vu précédemment, entre plusieurs voies, dont certaines sont incompatibles entre elles, mais pas forcément. La première, c’est de s’enfermer dans le discours de la plainte. Il risque alors de ruminer et d’entretenir cette souffrance dont il se plaint en ressassant sa souffrance. Voie sûrement stérile qui condamne le plaintif à une forme d’impuissance que Nietzsche a bien mise en valeur. Mais un peu de sollicitude de la part d’autrui peut aider le plaintif à sortir de sa plainte. Les psychologues peuvent être utiles, surtout s’il propose comme thérapie de choc, à l’instar de F. Roustang, la fin de la plainte.

L’autre voie, c’est de faire quelque chose de cette souffrance au cœur du dit de la plainte. La voie philosophique, un peu austère cependant, s’offre à celui qui sera sensible à ce travail sur soi-même qui lui sera demandé. L’énergie de la plainte est alors réorientée vers l’affirmation de soi et d’une certaine maîtrise de son existence. Nietzsche, de nouveau, peut être invoqué.

A partir d’une perspective vitaliste, le sujet plaintif voit ses forces vitales diminuées et empêchées de s'affirmer, c'est un sujet passif qui subit et qui par conséquent n'a pas la force qui lui permettrait de contribuer à l'expansion de sa volonté de puissance, c’est-à-dire cette volonté qui le pousserait vers plus de vitalité, vers l’expansion de soi, une volonté qui veut de l’intensité, de la fécondité, et qui pour cela s’affirme positivement, activement. La plainte est la parfaite expression d’une vie non féconde, celle d’un sujet épuisé qui n’est pas parvenu à mettre en place les conditions concrètes d’une existence joyeuse, dans laquelle la volonté de puissance s’épanouit, croît en toute affirmation de soi.

Le plaintif ressemble à ces arbres inhibés qui poussent difficilement sous la canopée.

Mais il n’y a aucune fatalité, ces arbres plaintifs peuvent cependant se dépasser et trouver la trouée de lumières qui leur permettra de parvenir à la canopée, l’étage supérieur des forêts tropicales. Grâce au rayonnement solaire qu’ils captent aisément, les arbres en question poussent haut et de belle façon. Leur volonté de puissance s’épanouit et leur permet d’atteindre une pleine croissance. La canopée est ainsi constituée d’arbres forts, en bonne santé. A travers eux, la vie s’auto-affirme, c’est le vouloir-vivre, le conatus évoqué par Spinoza, ce désir de persévérer dans l’être qui a trouvé les moyens de s’affirmer. La biologie végétale nous apprend même que ces arbres de la canopée fourmillent de vie, de faune en tout genre Comment ces arbres de la canopée pourraient-ils se plaindre ? Comment pourraient-ils désirer qu’on les plaigne ?

Le plaintif, le souffreteux d’hier s’est renforcé, a su, confronté au destin, se ressaisir, par exemple en saisissant l’occasion d’une modification de soi lorsqu’un chablis lui donne l’occasion de se dépasser. Plutôt que de ruminer son malheur, il s’en saisit et le transforme en tremplin pour exprimer sa puissance propre. Ainsi est-il parvenu à intensifier son existence en intégrant cette souffrance qu’il a su transformer en force.

Le plaintif peut aussi choisir la voie religieuse qui offre au croyant une consolation, autrement dit une parole de secours. La plainte du sujet souffrant est prise en compte, c’est même pour le christianisme par exemple une figure centrale qui le rend attentif à ce thème. Le symbole du serviteur souffrant structure en effet la croyance chrétienne et ce serviteur qui souffre accepte ce statut de victime, c’est une victime consentante qui n’est pas non plus un bouc émissaire. Il accepte de souffrir par amour, il accepte d’être exclue. La souffrance prend tout son sens et à partir d’elle toute une culture de la pitié ou plutôt de la compassion se développe. «Heureux ceux qui pleurent, ils seront consolés» comme il est écrit dans les Béatitudes.

Mais le plaintif peut aussi choisir la voie de l’art et alors transfigurer sa souffrance en ferment d’œuvre d’art. La littérature est souvent construite avec la souffrance et le discours de la déploration est une tradition littéraire, comme les quelques exemples précédents l’ont montré.

Ainsi certains poètes nous montrent comment dépasser la plainte. Alfred de Vigny, dans La mort du loup nous propose une leçon de stoïcisme. Je vous lis la fin de son poème :

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d'Hommes,

Que j'ai honte de nous, débiles que nous sommes !

Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,

C'est vous qui le savez, sublimes animaux !

A voir ce que l'on fut sur terre et ce qu'on laisse

Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

- Ah ! je t'ai bien compris, sauvage voyageur,

Et ton dernier regard m'est allé jusqu'au cœur !

Il disait : " Si tu peux, fais que ton âme arrive,

A force de rester studieuse et pensive,

Jusqu'à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j'ai tout d'abord monté.

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t'appeler,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. "

Le plus bel exemple de dépassement de la plainte, je l’ai trouvé dans Les contemplations de V. Hugo, 1856. Que faire de sa souffrance extrême, que faire confronté à la mort du proche, ici de sa fille Léopoldine, noyée ? Que peut faire un père dans le malheur ?

Dire sa souffrance, l’adresser à Dieu, et tenter non pas de la supprimer, c’est impossible, mais de la penser pour la surmonter, au sens de Hegel, où le dépassement implique l’intégration. C’est ainsi que le poète parvient à se consoler en donnant une forme poétique à son malheur qui se trouve de la sorte sublimé ou encore, selon le mot de Nietzsche, spiritualisé. Une forme de paix intérieure voit le jour.

Quelques vers, pour finir :

Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure

Je sors, pâle et vainqueur,

Et que je sens la paix de la grande nature

Qui m’entre dans le cœur ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre

De pouvoir désormais

Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre

Elle dort pour jamais ;

Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,

Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,

Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,

Je reprends ma raison devant l’immensité ;

Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,

Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;

Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste

Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !

Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive

Par votre volonté.

L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,

Roule à l’éternité

Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.

Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,

Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :

C’est ici ma maison, mon champ et mes amours !

Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;

Il vieillit sans soutiens.

Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;

J’en conviens, j’en conviens !

Je sais que vous avez bien autre chose à faire

Que de nous plaindre tous,

Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,

Ne vous fait rien, à vous !

Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue,

Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;

Que la création est une grande roue

Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;

Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie

Vous appesantiriez votre bras triomphant,

Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie,

Vous me reprendriez si vite mon enfant !

Considérez qu’on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,

Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,

Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,

Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,

Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre

Dans les afflictions,

Ait présente à l’esprit la sérénité sombre

Des constellations !

Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,

Puisque vous avez fait les hommes pour cela !

Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre

Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,

Le soir, quand tout se tait,

Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,

Cet ange m’écoutait !

Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,

Puisque vous avez fait les hommes pour cela !

Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre

Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?

Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,

Le soir, quand tout se tait,

Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,

Cet ange m’écoutait !

Villequier, 4 septembre 1847

Pierre Breton juin 2015

PS. Cette leçon sera suivie, en principe, en novembre 2015, d’une autre leçon qui prendra pour objet de réflexion la pensée de Nietzsche sur l’homme plaintif.

Partager cet article

Repost 0
Published by sophia - dans leçons
commenter cet article