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yin et yang

 


La majeure partie des concepts dont se sert la pensée fonctionne dans la dualité des contraires : le vrai et le faux, l’abstrait et le concret, le bien et le mal, le ciel et l’enfer, la mort initiatique et la renaissance. Nous vivons en permanence dans des contradictions duelles : j’aime, je n’aime pas, je veux, je ne veux pas. Tout est relatif et aucun concept ne peut subsister sans son contraire. Ces dualités ne sont pas toutes des constructions de la pensée et existent dans la nature : la matière et l’esprit, l’homme et la femme, la vie et la mort, la guerre et la paix, le haut et le bas, la droite et la gauche, le beau et le laid, le noir et le blanc, l’ombre et la lumière. Tout ce qui existe a son contraire. La dualité est donc universelle : l’un ne peut exister sans l’autre. Le paradigme de la dualité des contraires est le jour et la nuit mais leur opposition est en dehors de la logique des contradictions car le jour sans la nuit n’est pas un jour et une nuit sans le jour n’est pas une nuit. Comme le côté pile et le côté face d’une pièce jour et nuit existent comme deux contraires indissociables qui se complètent et ne font qu’un en même temps qu’ils se combattent. Ne dit-on pas : "c’est le jour et la nuit" pour qualifier une opposition dans la complémentarité?
La dualité était déjà la clé essentielle du système de pensée des Egyptiens : la vie et la mort étaient comparables au jour et à la nuit dans la parfaite alternance rappelant comment les dieux gouvernent l’univers : Rê, le dieu du soleil et Osiris celui de la nuit. Rê renaît chaque matin, vieillit à mesure que la journée passe et se cache chaque soir pour rejoindre Osiris, disparaissant dans les ténèbres qui sont à la fois la nuit et le royaume de la mort. A l’aube il réapparaît et cette renaissance quotidienne conforte l’idée qu’à chaque mort succède une vie. Les Esséniens divisaient le monde en deux camps dans un dualisme strict : celui de la lumière, du bien et de la vérité et celui des ténèbres, du mal et du mensonge. Pythagore et ses disciples ont enseigné que tout est composé de contraires. Les manichéens divisent aussi le monde en deux entités distinctes et antagonistes : les Ténèbres gouvernées par Satan et la Lumière régie par Dieu. Pour les taoïstes le Yin et le Yang sont deux principes opposés et pourtant complémentaires, distincts mais indissolublement unis : le Yin associé à la lune est le symbole de la féminité, du froid, de la passivité féconde, de l’obscur, de la nuit, et le Yang, son opposé masculin, lumineux et toujours en mouvement, représente l énergie solaire, la chaleur, le jour.
Dieu dit : «Que la lumière soit !» et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne et il sépara la lumière d’avec les ténèbres. Dieu appela la lumière : jour et les ténèbres : nuit. Ainsi il y eut un soir et un matin. Ce fut le premier jour.
On peut se demander d’ailleurs comment Dieu a créé la lumière sans le soleil qu’il ne créa que le quatrième jour, mais quand la science met à mal leurs dogmes, les Eglises ont réponses à tout souvent au prix de douloureuses contorsions sémantiques : «Dieu lui-même est lumière». Donc pas de problème !
Mais mon propos n’est pas de dénoncer les incohérences de la Bible. Ce premier jour de la genèse n’est pas le jour calendaire de 24 heures qui comprend deux phases cycliques qui s’alternent : la nuit laissant place au jour et le jour cédant sa place à la nuit mais l’intervalle de temps qui sépare deux nuits et qui va du lever au coucher du soleil dont la durée est variable en fonction des latitudes et des saisons. Ainsi au solstice d’hiver, le jour est le plus court de l’année et dure environ huit heures contrairement au solstice d'été où il est le plus long environ 16 heures. Jour est la traduction du mot latin dies dont on retrouve la  racine dei qui exprime la clarté dans Di-eu et dans la terminaison de cinq jours de la semaine et même dans mi-di. On décompose le jour en plusieurs phases en fonction de l’intensité de la lumière : l’aube, lueur diffuse croissante à l’est qui précède le lever du soleil, l’aurore : lueur brillante qui lui succède avec les premiers rayons du soleil tangentiels à l’horizon, c’est le petit jour, le matin, progressivement le soleil s’élève,  entame son déplacement vers le sud et la lumière augmente pour atteindre son maximum d’intensité au midi plein quand le soleil passe à notre méridien et au sommet de son ascension, au zénith, moment de la journée le plus clairement défini, c’est le passage du matin à l’après midi ; puis le soleil décline, continuant sa course vers l’ouest, la lumière diminue, c’est la fin du jour, le soir ; enfin le soleil disparaît à l’horizon, c’est le crépuscule : lueur décroissante et rougeâtre laissant place à la nuit. Ces différentes phases ont longtemps structuré la vie de l’homme, ses activités quotidiennes étant réglées en fonction des heures du jour. L’opposition jour nuit définissait une frontière entre l’activité et l’immobilité. Ainsi avant l’électricité, on se levait au chant du coq et on se couchait avec les poules. Le cycle éveil, sommeil, chez tous les êtres vivants dépend en effet du cycle nycthéméral (jour, nuit) qui agit comme donneur de temps sur une horloge biologique interne réglée sur le rythme circadien (circadiem : journée en latin) de 24 heures en fonction duquel fonctionnent les rythmes biologiques. L’énergie lumineuse entraîne la photosynthèse chez les végétaux et l’activité des animaux diurnes. L’horloge du sommeil, les repas, ainsi que l’activité intellectuelle chez l’homme qui augmente le jour parallèlement à la température du corps, dépendent de ce rythme : normalement on travaille le jour et on dort la nuit mais pour l’homme moderne, le contraste jour nuit n’est plus rien. Un bouton, un geste, et la lumière électrique remplace la lumière solaire. L’homme est devenu maître du jour et de la nuit, sa vie n’est plus rythmée par la succession des ténèbres et de la lumière, du bruit et du silence. C’est une particularité des sociétés fortement urbanisées que l’industrialisation a poussé à la conquête des territoires préservés par les rythmes naturels : l’éclairage des villes, l’extension de l’activité a repoussé la nuit et nous vivons maintenant autant dans la lumière solaire qu’artificielle.
La lumière en tant que telle est insaisissable comme l’espace ou le vide. Ce que nous percevons, au moins ce qui ont la chance de n’être pas non voyants, ce sont des formes et des couleurs mais jamais de la lumière pure. Nous ne distinguons un objet que s’il est éclairé ou s’il émet lui-même de la lumière et la majorité des choses existantes est perçue grâce à la source qui les illumine. La lumière source de vie, de chaleur, principe d’expansion créatrice manifeste  ainsi le monde
Le mot jour est courant dans beaucoup d’expression qui ont un rapport avec la lumière ; il fait jour : la lumière éclaire les objets,  en plein jour : en pleine lumière, c’est un faux jour ou à contre jour : la lumière éclaire mal les objets,  au grand jour : au vu et au su de tout le monde, donner le jour : mettre au monde,  voir le jour : naître etc. On retrouve la lumière opposée aux ténèbres ou à l’obscurité associée au soleil ou au feu dans la philosophie, la métaphysique et la théologie car elle nous renvoie symboliquement à un monde spirituel. On peut dire en effet que l’homme n’est pas éclairé seulement par une lumière extérieure mais par une lumière intérieure identifiée à la conscience ou la raison et qu’il s’illumine lui-même tant en morale qu’en science. La lumière, dans la philosophie moderne, caractérise l’exigence de l’autonomie de la raison à l’égard de toutes autres sources qu’elle soit extérieure (révélée) ou intérieure (suprasensible). C’est l’assurance dans le pouvoir de la raison humaine qui est caractérisé dans la philosophie des Lumières. Mais si la lumière peut éclairer elle peut aussi aveugler et on peut alors s’interroger sur les limites de la raison.
La dualité des contraires, l’opposition lumière : connaissance, et ténèbres : ignorance, est un symbole universel que l’on trouve dans le blanc et le noir qui représentent entre autres le jour et la nuit, le bien et le mal, la vie et la mort, l’esprit et la raison. Mais nous devons dépasser cette interprétation simpliste et prendre conscience que, malgré les contradictions apparentes, il existe une complémentarité, des lieux intermédiaires entre les choses, que les opposés peuvent s’unir comme l’homme et la femme le font pour donner naissance à l’enfant. Il est évident qu’il y a un aspect néfaste dans ce manichéisme formel par exemple du Bien contre le Mal, et de considérer ces deux principes irréductibles et inconciliables, comme le font la plupart des religions, qui conditionnent l’Homme à percevoir l’existence en un dualisme stérile manifestant ainsi son incapacité à faire évoluer la conscience humaine. Nous voyons bien que le monde est divisé à cause de ce dualisme qui engendre les conflits : si on pense que l’autre a tort, peut-on pour autant affirmer que l’on a soi-même raison ? Georges Bush revêtant ses habits de shérif texan par exemple est parti en croisade contre le Mal mais ses adversaires désignent depuis longtemps les Etats-Unis comme le grand Satan, leur lutte étant aussi celle du Bien contre le Mal : vérité ici, autre vérité là-bas. Les uns et les autres ne sont pourtant ni tout le Bien, ni tout le Mal. Si notre véritable nature est duelle : animalité et raison, d’autres diront corps et esprit, il n’y a pas de dualité irréductible : rien n’est tout blanc, rien n’est tout noir, tout est gris donc humain, employons-nous à réaliser l’équilibre dans l’union des contraires : l’harmonie et même à rechercher l’unité dans une conceptualisation englobant les deux pôles identifiés.
Ainsi nous pourrons, comme le soleil qui au milieu de la nuit prépare l’aurore du jour à venir, au plus bas de notre involution dans la matière, trouver en nous la lumière spirituelle qui fera se lever sur l’Homme et sur le monde, l’aurore d’un nouveau jour. Je terminerai en paraphrasant Victor Hugo : «Je suis blanc et tu es noire mais le jour a besoin de s’unir à la nuit pour enfanter l’aurore et le couchant qui sont plus beaux qu’eux».
                                                                            

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