Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 09:59

 

 

 

Avant-propos. Comment peut venir l’idée d’une leçon ?


          En entendant ou en lisant ce titre, on peut évidemment penser à l’œuvre théâtrale de Tennessee Williams, Un tramway nommé désir. Cette œuvre où il est question de souffrances, de déchirements, de passions, d’amours en route, contournés, déçus, d’arrivées, de départs, etc. Ce n’est pas pour en faire une étude, ni pour comparer théâtre, littérature et philosophie, ni pour substituer purement et simplement concept à tramway. C’est l’exemple d’une simple sollicitation, d’un prétexte, d’un point de départ, d’un signifiant qui tout d’un coup excite la réflexion. Mais ce n’est sans doute pas innocent, il doit bien y avoir un rapport «quelque part». Pourquoi cette sollicitation-là et pas une autre ou plus qu’une autre ? Bien des idées, des images, des comparaisons, des analogies, des métaphores nous viennent à l’esprit, que nous laissons tomber aussitôt qu’advenues. D’autres restent ou reviennent comme si elles avaient quelque pouvoir de séduction. Alors on se laisse prendre, on s’y aventure, on cherche, on creuse et cela donne naissance à toute une réflexion, une leçon. L’image, la métaphore deviennent prétexte à tout un travail de conceptualisation.

 

    Avant tout travail de définition, d’analyse, je me suis demandé ce que m’évoquait le tramway par rapport au désir, me suis laissé aller à toute une rêverie.
 Le tramway représente un mouvement, est un moyen de déplacement, de «transport». (Les «transports» des passions, des émotions…). On va et vient, d’un lieu dans un autre. On est emporté dans l’espace et dans le temps. Ainsi le désir n’est-il pas ce qui nous emporte à travers le grouillement du monde, ce dans quoi, par quoi on se laisse aller.
Le tramway se déplace sur des rails, image d’une figure imposée. Les rails sont fixés, figés, ils imposent le roulement, le déroulement. Le tramway suit impérativement leur trajectoire. Il ne peut déroger (en temps ordinaire, normal). Ainsi semble-t-il en être du désir. C’est une sorte d’ «impératif catégorique» : on ne peut pas ne pas désirer, aspirer à ne plus désirer fait sans doute aussi partie de la catégorie du désir.
       Mais alors, le désir est-il tramway ou rails ? Qu’est-ce qui emporte, impulse, conduit ? Quand le tramway déraille, que se passe-t-il ? Il y a deux forces opposées : celle qu’imposent les rails et celle imposée par le poids, la masse, la vitesse du tramway. Celui-ci a comme la tendance permanente à dérailler, à aller droit dans le sens de sa force, mais il est retenu par les rails qui sinuent, qui changent de direction. Cependant il arrive quelquefois que la dynamique du tramway l’emporte sur l’ordre des rails. Ainsi en est-il du désir : il est à la fois ce qui nous entraîne et ce qui nous fait dérailler, sortir d’une trajectoire imposée par un ordre.
Y a-t-il un terminus, un terme pour le tramway ? «Terminus, tout le monde descend !» C’est une fin  provisoire. On recommence le lendemain, jusqu’à la «retraite», jusqu’à la mort. Ainsi y-a-t-il un terminus pour le désir ? Y a-t-il une fin, une mort du désir pourtant si attachant ? On croit s’en reposer la nuit, mais il se réveille, se montre masqué. Il y a parfois aussi, dit-on, un désir de mort. On pourrait dire : un «Dramway» nommé désir !
On prend le tramway par nécessité, tout au moins par utilité objective, pour aller sur son lieu de travail, pour rendre une visite, etc. On le prend aussi par plaisir, par superflu, pour se promener, s’évader, s’échapper des préoccupations quotidiennes, sans but précis, sans penser au terme. On rêve, en se laissant emporter, sans souci de la conduite, des dangers, de l’heure. Ce peut être un moment délicieux pour l’imaginaire : on part en croisière. Le tramway, le paquebot du pauvre ! On peut aussi faire se joindre les deux, comme l’on dit de l’utile et l’agréable. On prend le tramway pour aller au travail et pendant le trajet on rêve, on entretient le rêve de la nuit, on somnole en se laissant bercer par les cahotements. On ne va pas au bureau, à l’usine, mais à Hollywood. C’est un temps suspendu. Un tramway nommé plaisir. Ainsi le désir a bien affaire avec la nécessité et avec le plaisir. Principe de plaisir et principe de réalité.
 Rêvons sur le tramway, rêvons sur le désir, laissons-nous aller, emporter…Cependant cela ne nous dit pas ce qu’est le désir. Car telle est bien la question que nous voulons nous poser. Qu’est-ce que le désir, qu’est-ce qu’on nomme désir ? Et pourquoi se poser la question ? Parce qu’il est problématique, le désir pose problème, il y a des problèmes posés par la présence du désir, et ceci traverse toute l’histoire de la philosophie de Platon à Deleuze. Se poser la question, justement à cause du tramway et de son pouvoir évocateur qui peut provoquer une certaine séduction en même temps qu’il laisse sur sa faim l’esprit qui veut comprendre cette présence qui à la fois nous attire et nous fait peur (le voyage, le travail, la rêverie). L’image est une chose, elle fait entrevoir, mais elle ne satisfait pas l’entendement. On dit que l’image est une illustration, mais qui illustre quoi ? Il faut le savoir, sinon l’illustration ne sert à rien. On explique, on analyse, on définit et après on illustre. Ce que l’on n’a pas fait pour l’instant. Ou alors on part d’une image, comme on l’a fait –il faut bien partir de quelque chose– mais c’est pour la dépasser, cette image. Le désir me fait penser au tramway, le tramway me fait penser au désir. Mais qu’est-ce que je pense en réalité ? Disons pour faire court que la pensée philosophique trouve un de ses accomplissements dans ce qu’on appelle le concept. Celui-ci peut se résumer finalement dans ce qu’on appelle une définition. La question posée tout à l’heure est : qu’est-ce que le désir ? On répond en général à une question, à la question par : le désir c’est…et l’on produit une définition, en se confrontant aux mots et à leurs signifiés. Il faut essayer d’accéder au réel, à la chose, par les mots. Mais ceux-ci ne nous donnent pas forcément d’emblée une grande clarté, une idée claire et distincte, comme le préconisait Descartes. C’est le cas du désir notamment –comme pour d’autres notions et réalités, au demeurant. Je dirai volontiers du désir ce que Paul Valéry disait de la liberté :
 «Liberté : c’est un de ces détestables mots qui ont plus de valeur que de sens ; qui chantent plus qu’ils ne parlent ; qui demandent plus qu’ils ne répondent ; de ces mots qui ont fait tous les métiers et desquels la mémoire est barbouillée de Théologie, de Métaphysique, de Morale et de Politique ; mots très bons pour la controverse, la dialectique, l’éloquence ; aussi propres aux analyses illusoires et aux subtilités infinies qu’aux fins de phrases qui déchaînent le tonnerre». Paul Valéry, Fluctuations sur la liberté, Regards sur le monde actuel
Il est vrai que la notion de désir est passée par bien des aventures, des définitions diverses, que la réalité que l’on nomme désir est passée par bien des appréciations diverses et contradictoires. Comment à partir de là se faire une idée claire et distincte ?

Un concept nommé désir. Il s’agit de savoir si on peut faire accéder le désir au rang de concept, si on peut se faire une idée claire et distincte du désir, si on peut produire une définition satisfaisante du désir. C’est mettre à l’épreuve le désir, vouloir le tenir. C’est aussi mettre à l’épreuve le concept, car tenir le désir n’est pas chose aisée. Le désir est-il une «chose» que l’on puisse définir ? Peut-on échapper au désir, en sortir pour l’étudier, ne pas être pris par lui, mais le plier à notre examen ? C’est le «désir» du concept. Mais notre connaissance ne lui est-elle pas soumise ? Il court, il court le furet, il a passé par ici, il repassera par-là. On peut alors se demander ce qui nous pousse, nous détermine à vouloir à tout prix conceptualiser, définir le désir, savoir ce qu’il en est. Y aurait-il un désir de concept, un désir du concept ? Quelle exigence suivons-nous dans le travail de conceptualisation ? Qu’est-ce qui anime le concept ? On peut oser alors l’hypothèse suivante : le concept ne serait-il pas lui-même désir, le nom à donner au concept ne serait-il pas celui de désir ? Le nom du tramway est désir, le nom du concept serait désir. Un concept nommé désir, cela peut donc être pris en deux sens. Pour y voir plus clair, il nous faut nous arrêter sur ce qu’on appelle concept et sur ce qu’on appelle définition.

1- Le concept et la définition.

       Le concept est une représentation intellectuelle –ce qui s’oppose à l’image qui est une représentation sensible–, une idée générale abstraite, si possible claire et distincte qui permet de produire un savoir de l’objet qu’elle produit en représentation. Il est le fruit de tout un travail d’analyse, de synthèse, de réflexion dans un domaine déterminé. Hegel écrivait :
    «Le concept est la totalité des déterminations rassemblées en leur unité».
Le concept une fois déterminé est susceptible d’entrer en relation cohérente et architecturée avec d’autres concepts pour constituer une intelligibilité à l’intérieur d’un champ de préoccupations données. On doit pouvoir ainsi mieux connaître, comprendre, organiser, maîtriser intellectuellement le réel, tout au moins ce dont on parle. (Par exemple la construction des trois concepts de liberté, d’égalité, de justice).

    Il s’agit de savoir si on peut arriver à donner au désir un tel statut. Et de savoir quel désir peut animer pour tenir à un tel statut. Il y a une volonté de penser le désir, d’en faire un objet de pensée particulier. Pourquoi cela ? Quel est l’objet du désir de concept ? Quel désir pousse à conceptualiser le désir ? Est-ce possible, est-ce légitime, fondé en raison ? Quelles peuvent en être les conséquences ?

    Le concept a des fonctions incontestables. Il rassemble après analyse tout un faisceau de connaissances, il en est comme un résumé, un concentré. Il suffit alors de l’injecter dans un raisonnement sans avoir à reprendre toute l’analyse. Il a une fonction de clarification, quand il est bien déterminé, défini. Il a une fonction de classification, d’ordonnancement des connaissances. C’est une activité on ne peut plus légitime si on veut voir clair en soi-même et en ce monde afin de s’y conduire au mieux. Compte tenu de l’importance du désir chez l’homme, comme chacun le sait bien et comme on le verra, il peut apparaître légitime de vouloir le faire accéder au rang de concept, pour répondre à la question : qu’est-ce que le désir ? Où l’on retrouve sans doute la question : qu’est-ce que l’homme ?
    Il faut tout de même faire remarquer que des critiques ont été formulées à l’encontre du concept, notamment par Bergson et Nietzsche qui, lui, privilégiait la pensée métaphorique. Ce qui est pointé, entre autres, c’est la fonction possiblement réductrice du concept. Il y a là éventuellement un prix à payer. Le risque est de simplifier outre mesure, de figer, de scléroser, la réalité vivante, mouvante –cf. Bergson– débordante. Il y a le danger de fermer la pensée quand elle éprouve de la résistance à sa volonté de saisir le réel, d’exclure du réel qui ne pourrait être saisi, d’enfermer, comme on le voit dans l’esprit de système dont Nietzsche disait qu’il avait quelque chose de pathologique.
    Qu’en est-il du concept face désir ? Cela dépend sans doute de ce que l’on veut, de ce que l’on fait du concept, de cette représentation et au fond de ses rapports avec la réalité. Le concept n’a-t-il qu’un statut de représentation –descriptive, analytique, épistémologique, dépositaire d’un savoir– ou a-t-il prétention à un statut d’identification ou de quasi-identification à la réalité ( un peu comme les Idées selon Platon : l’Idée de justice ne serait pas qu’une simple représentation, mais la Justice elle-même en elle-même) ? Dire le concept serait dire le réel. En épuisant le concept, on épuiserait le réel. Ou le concept ne serait-il qu’un indicateur, un régulateur, une sorte d’idéal, d’horizon, de ligne de fuite nécessaire mais toujours en deçà du réel ? (cf. Kant). Un “signe” sur une piste (l’indic policier).
     D’une part, pour engager une réflexion, il faut bien à un moment donné définir ce dont on parle, les termes importants utilisés. D’autre part, on a dit que le concept pouvait se résumer, se concentrer, dans une définition. Qu’est-ce alors qu’une définition, qu’est-ce que définir ?

    Définir, c’est délimiter, donner des bornes, marquer des contours, cerner, à terme peut-être vouloir «en finir avec». Définir une idée, c’est certes trouver des liens de parenté avec d’autres, mais c’est aussi marquer ce qui la singularise, trouver les caractères qui ne conviennent qu’à ce qui est défini, mais qui conviennent à tout ce qui est défini.

    «Définir, c’est dresser un mur de mots sur le terrain de la pensée», écrivait Samuel Butler.

    Définir, c’est dire la nature, l’essence de ce dont on parle et pouvoir en extraire les fonctions, les effets, les usages. L’essentiel serait présent dans la définition, on pourrait tout en extraire (le résumé, le condensé, encore une fois). La tâche n’est pas aisée. La définition ne doit pas être trop restrictive, elle n’en dirait pas assez. Elle ne doit pas être trop générale, elle en dirait trop, elle serait un fourre-tout, vague, lâche, flou.
    (Ex : le désir affect parmi d’autres (Descartes) ou affect dont dériveraient tous les autres (Spinoza).

    Mais peut-on vraiment commencer par définir ? Si la définition est donnée au début, pourquoi aller plus loin ? Ou est-ce bien suffisant ? Spinoza donne une définition, puis démontre, comme en mathématique. Mais le désir est-il mathématisable ? A propos de la définition, Bergson a attiré mon attention dans le texte suivant :

    En conséquence, ce n’est qu’à la fin de l’exposé que définition serait donnée au «concept nommé désir». Encore qu’il soit probable qu’on n’en a pas fini avec.

2.  La difficile conceptualisation. Le concept mis à l’épreuve.

A- Du côté de l’expérience commune.

Partons d’une définition commune. «Le désir est un mouvement qui, au-delà du besoin en tant que tel, nous porte vers une réalité que l’on se représente comme une source possible de satisfaction». (On y trouve tous les ingrédients : la réalité physique –il y est question de besoin– ; l’insatisfaction, puisqu’il faut aller au-delà ; la réalité psychique, il y a la représentation ; la pulsion indiquée par l’idée de mouvement ; le temps avec l’idée de possible qui renvoie aussi à l’incertitude ; le plaisir présent dans la satisfaction ; l’imaginaire, puisqu’il ne s’agit pas de la réalité, mais de la réalité que l’on se représente. Cela fait beaucoup et est déjà un indice de difficulté). L’expérience première que l’on en fait est à la fois simple et confuse.
    Simple, parce que l’on sent bien qu’il y a un manque que l’on craint peut-être parfois d’être définitif, et que l’on sent la présence d’un mouvement par lequel on va vers quelque chose qui est supposé, par la représentation qu’on en a, pouvoir le combler. On espère la satisfaction. C’est une tension que l’on veut résorber, comme une douleur à laquelle on pense pouvoir apporter guérison ou un plaisir qui ne demande qu’à éclore ou éclater. Ou c’est le souvenir  (présence de l’imagination ) d’un plaisir passé que l’on pense pouvoir reproduire. On pense pouvoir passer d’un moins à un plus, d’un négatif à un positif. On désire ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas ou ce qu’on n’a pas assez ou ce qu’on n’est pas assez, pour avoir, être assez : ce que dit le mot satisfaction. Le désir s’inscrit dans le temps ou même constitue, structure le temps, la temporalité, la manière dont on vit le temps : le temps du manque, le temps du mouvement, le temps de la mise en œuvre, le temps de l’affirmation de la puissance, le temps de la satisfaction, celui-ci ne durant pas, s’installe de nouveau de l’insatisfaction. Chacun connaît cette expérience banale.
    Confuse aussi.Tout d’abord à travers les notions, les mots que l’on utilise plus ou moins les uns pour les autres, qui se rapprochent tout en étant différents, comme si les limites, les frontières n’étaient pas clairement déterminées ou dont les déterminations n’étaient pas aisées à situer parce qu’imbriquées : tendance, inclination, besoin, envie, demande, pulsion, passion, amour, appétit, éros…Parenté et différence comme on le voit dans ce commencement de phrase de Jacques Lacan : «Le désir s’ébauche dans la marge où la demande se déchire du besoin…». Il y a un risque de confusion. Le désir apparaît comme un mélange, un mixte, un im-pur. Ensuite parce qu’il y a ambivalence : du bon et du mauvais (sans forcément de connotation morale). Du bon parce qu’il renvoie au plaisir antérieur éprouvé, parce qu’il attend de nouveau du plaisir. De la satisfaction doit être au bout. C’est bon de désirer et d’éprouver de la satisfaction. Il est bon (agréable ) d’imaginer la source possible de satisfaction. Le plaisir de l’attente. Rousseau y voyait même une clef du bonheur plus que dans la satisfaction elle-même. Joyeux imaginaire, triste réalité ! Du mauvais parce que le désir peut faire mal dans la souffrance du manque et dans l’inquiétude de savoir s’il y aura satisfaction, si on trouvera l’objet susceptible de combler, si même il y a un tel objet. Mal du désir, non pas que le désir soit le mal ou une maladie, mais que le désir peut faire mal (mal-être), il tourmente. Ou alors ce serait un mal «ontologique» : non pas une morsure, un pincement, une meurtrissure, mais une fissure, une béance qui traverserait tout l’être. Sans parler de toutes les appréciations, les condamnations morales, tous les procès faits aux désirs, à certains désirs voire «au» désir, au cours de plusieurs traditions : les désirs objet de satire, de dérision, voués aux gémonies ou au contraire exaltés, célébrés, objet de culte. Enfin à propos du «assez». On n’en a jamais «assez», on n’est jamais «assez». (On peut ici voir la différence avec le besoin). On atteint l’objet, on est content, mais la satisfaction est de courte durée. Il manque toujours quelque chose. C’est «Le Phœnix qui renaît de ses cendres». On le sait vite par expérience, mais on recommence quand même, comme si on recherchait autant l’insatisfaction que la satisfaction. C’est l’expérience de la multiplicité et de la reconduction incessante.
     On éprouve le désir comme manque, tension, effort, excès, débordement, puissance de création, satisfaction, frustration. On trouve à son sujet condamnation, éloge, méfiance. Quel concept clair et simple peut-on produire à partir de tout cela ? Quelle est cette nature? Quelle définition donner dans laquelle on puisse trouver, comme on dit, le tout et son contraire ? (La toupie, à la fois immobile en son axe et en mouvement autour de cet axe). Alors, tu veux ou tu ne veux pas ? Je veux, mais…En même temps je veux et je ne veux pas. Comment enfermer dans la même définition le cercle et le triangle, même dans des géométries à axiomes différents ? C’est sans doute un peu excessif, mais…
    Difficulté donc (si ce n’est épreuve et échec) devant la multiplicité, le mixte de clair et de confus, la contradiction, l’illimitation, le sans cesse, le sans fin. De ce «Multiple» peut-on faire de l’ «Un» ? Laplanche et Pontalis écrivaient dans leur Vocabulaire  de Psychanalyse :
    «Il y a, dans toute conception de l’homme, des notions trop fondamentales pour pouvoir être cernées ; incontestablement, c’est le cas du désir dans la doctrine freudienne».

        B. Du côté de l’histoire de la philosophie.
 

        a.   On peut présenter le Banquet de Platon comme une des scènes inaugurales de la philosophie occidentale. La question à l’ordre du jour est : qu’est-ce qu’ Eros ? Autre mot dans ce contexte pour : qu’est-ce que l’amour, qu’est-ce que le désir ? Qu’est-ce qui fait vivre le monde des hommes ? Question d’importance. C’est le thème de la rencontre, autour d’une table, d’intellectuels plus ou moins amants et plus ou moins ivres. Il y a Agathon, Phèdre, Pausanias, Erixymaque, Aristophane, Socrate et Alcibiade. Une belle brochette. Question d’importance, et pourtant elle semble traitée d’une manière ludique. Comme s’il y avait une sorte de pudeur philosophique, une crainte à la traiter sur le mode uniquement sérieux, d’une manière purement académique, dissertationnelle (bien qu’il y ait aussi cet aspect-là). Pusillanimité devant un tel objet, un tel souci ? Crainte d’affronter de front une telle question ? Manière humoristique, ironique, comique. Autrement dit manière indirecte, oblique. On n’ose regarder en face le roc à escalader. On se raconte de bonnes histoires avant d’aborder le combat. Il y faut un peu d’alcool, d’ivresse, ce qui donne de l’entrain, du courage, mais aussi une excuse, un alibi si on n’a pas bien réussi. Une farce en quelque sorte, en espérant qu’on y décèlera le fond de sérieux. Serait-ce à craindre que le sérieux du concept ne puisse venir à bout d’une telle question ? Le représentant de la philosophie lui-même, Socrate, mêlera recherche conceptuelle et récits mythiques qu’il tient d’une femme (qui dans notre imaginaire a beaucoup à voir avec le désir). Désir, tramway dans lequel on se laisse emmener sur les rails de l’ivresse qui déraille parfois. Il n’y a pas à argumenter, on est emporté.

    Il y a dans l’œuvre une multiplicité, une divergence des discours, des récits, des mythes. Il y a Eros qui relève de l’Aphrodite vulgaire, Eros qui relève de l’Aphrodite céleste… Il y a  l’Eros qui constitue le tissu de tout ce qui tient dans l’univers…On pourrait dire Eros mis à toutes les sauces, Eros dans tous ses états. Autrement dit du multiple qui met le concept dans tous ses états. Socrate essaie de faire l’unité, mais par un mythe encore. Celui de la «conception» d’Eros, le jour de la naissance d’Aphrodite.

    Récit de la conception d’Eros…(page 142).
    C’est un mythe originaire, c’est enchantant, c’est beau, peut-être trop beau pour être vrai. Mais un mythe (fable, mensonge) n’est pas un concept. Cela relève de l’image, de la métaphore. Ou on en reste là, ou alors il faut conceptualiser à partir de ce mythe, en conceptualiser la vérité. Serait-ce l’écueil de Platon ? L’impuissance du concept devant la nature du désir ? Socrate conceptualise tout de même.

      b.  Socrate, dans ce mythe et dans le discours qui s’en suit, développe les questions relatives à Eros pour en arriver à situer «le moment où, pour l’être humain, la vie vaut d’être vécue». Autrement dit, ce qui est en question, c’est la sagesse. Et justement, dès l’origine il y a conflit entre sagesse et désir. On pourrait dire que c’est aussi une autre scène inaugurale de la philosophie occidentale, déjà plus conceptuelle celle-là. La sagesse se veut –tout au moins passe pour– art de vivre calme, serein, sans débordement (excès, ubris), fait de maîtrise de soi et de contemplation de soi et du monde. Elle rencontre sur son chemin et l’inquiétude et les éventuels excès et contradictions des multiples désirs et multiples appréciations à leur endroit. Ceci n’est pas une découverte des Grecs. Ce qui est plus grec, c’est la «philosophie», le «philosophe». Celui-ci n’est pas un «sophos», un sage, il est «philo», il est désirant et désireux de la sagesse. Il n’est pas un sage ou alors sa sagesse réside dans le désir de la sagesse. Le désir est donc au cœur même de la philosophie. L’art de vivre (ou sagesse) du philosophe n’est pas dans la «sophia», le philosophe n’est pas un «sophos», mais dans la «philo-sophia», c’est un «philo-sophos». On assiste alors à une rencontre voire à un conflit de désirs : désirer un état, une manière d’être qui doit régler leur compte à d’autres désirs. Un passage du «Phèdre» de Platon montre cette opposition en distinguant deux aspirations, (deux désirs) hétérogènes chez l’homme : l’une vers le plaisir, la satisfaction égoïste des appétits ( qui peuvent être innés, démesurés ), l’autre vers, la tempérance, le bien, la satisfaction universelle de la raison, fruit d’une longue acquisition. Comment expliquer cette différence, cette opposition, ce conflit –comme on dira plus tard un sujet «fendu»- si à l’origine il y a du même, du désir, le désir ? On a un concept tiraillé, divisé. Ou alors il faudrait deux concepts. Quelle unité donner au désir ? Est-ce autre chose que le désir qui fera l’unité des désirs opposés voire contradictoires ? Y aurait-il un désir d’exception ? En tout cas il est bien vrai que la multiplicité fait problème.

           c.  Le désir apparaît bien en effet comme multiforme. Platon dans La République parle de «l’hydre aux mille têtes», d’une «bête multiforme et polycéphale». Quelle définition, quel concept parviendrait à coiffer cette tête ? On pourrait parler ici de la multiplicité et des contradictions dans la problématique du bonheur, du contentement. La valse des objets, le fait de désirer tout et son contraire, comme on dit. Il y a aussi l’image du tonneau des Danaïdes, l’ « éternelle » insatisfaction. Quel fond faudrait-il ? Quel concept « fondamental » pour en rendre compte ? On veut en même temps avoir, puisqu’on remplit, et ne pas avoir, puisqu’on ne veut pas de fond et qu’on laisse filer ? Qu’elle est l’unité de cette course effrénée dont on pressent qu’elle n’a pas de fin, de fond? A moins que ce soit la course elle-même qui soit son propre objet. Le désir serait trop éclaté en désirs pour en trouver ou en faire une unité, «en toutes  ses déterminations» (Hegel). Comment définir ce qui n’a pas de fin, de fond ? Comment limiter ce qui ne semble ne pas avoir de limite ? «Jean qui pleure et Jean qui rit» est-il le même Jean ? Qu’est-ce qui en fait le même ? Multiplicité contradictoire présente encore dans tous les noms donnés au désir : manque, excès ( excès de manque, manque d’excès ), production, création puissance etc.


    d. On constate aussi la difficulté dans le «grand écart» des philosophes, l’écartèlement des philosophies et des doctrines à propos du désir, de sa définition, de sa nature, de son origine, de ses objets, de l’appréciation portée à son endroit Il y a beaucoup de «nominations » très diverses. (Beaucoup de tramways).
- Alain, dans Les aventures du cœur  et dans Les passions et la sagesse, en fait "un très petit personnage. Il n’y a rien de plus commun que de désirer être un grand peintre, ou un évêque, ou un général. Ou bien l’on désire être aimé d’une belle fille. Ce n’est que rêverie et sans aucun développement ; les désirs ne font rien".
- Spinoza voit dans le désir «l’essence même de l’homme». Ce n’est plus un «petit personnage». Ou alors c’est l’homme qui en prend pour son grade. «L’appétit n’est rien d’autre que l’essence même de l’homme…il n’y a nulle différence entre l’Appétit et le Désir, sinon que le Désir se rapporte généralement aux hommes en tant qu’ils ont conscience de leurs appétits et peut, pour cette raison, être défini ainsi : "le Désir est l’Appétit avec conscience de lui-même". Ethique 3. Essence de l’homme, le désir est un «grand personnage», l’unique. On y reviendra.
- Descartes nomme désir l’une des six passions fondamentales. Ce n’est ni un «petit personnage», ni l’unique personnage. C’est un affect parmi d’autres, même si c’est parmi les plus importants, et non pas l’affect fondamental comme chez Spinoza ou Freud, si on veut parler ainsi.
- Pour Freud, justement, la loi du désir est celle de l’inconscient qui est «le fond de toute vie psychique», qui, dans une sorte d’unité contradictoire, se manifeste aussi bien en pulsion de vie qu’en pulsion de mort.
-Le philosophe stoïcien qui souhaite ne pas souffrir de l’agitation et de l’inquiétude du désir. Kierkegaard qui s’écrie : «Mon désir est une impatience éternelle…Que de jouissance à être secoué sur une eau agitée…».
- Dans certaines pensées orientales, on voit même le désir ( les appétits, le moi et ses illusions ) prendre une telle place encombrante qu’il faut passer toute sa vie à pratiquer l’art de s’en débarrasser pour atteindre la quiétude, autre forme de bonheur, de sagesse. Supprimer le désir qui serait la source essentielle de la souffrance, du mal-heur de l’homme. Désirer ne plus désirer. Mais n’est-ce pas encore un désir de trop ? Il faudrait même se débarrasser de ce désir, arriver à ne même plus éprouver ce désir. Serait-ce la vraie vie ou la mort ou les deux confondues ? Là encore, mais tout autrement que pour la psychanalyse, pulsion de vie et pulsion de mort se rejoindraient ?
    Ce qui fait qu’on en arrive au plus «grand écart» possible, à la contradiction, au paradoxe au sein du désir : désirer désirer (vie) et désirer ne plus désirer (mort). Les deux tragédies selon Oscar Wilde : éprouver des désirs, ne plus éprouver de désirs. Désirer, c’est chercher satisfaction, mais s’il y a satisfaction il n’y a plus désir. Le désir peut-il désirer la satisfaction si celle-ci est sa limite ? Et pourtant on aime bien désirer. Le désir désirerait sa propre mort, mais à ce moment-là il se nierait en tant que désir. S’il est mort, il ne peut plus désirer. Contradiction : il dirait deux contraires : il dirait vouloir vivre, il dirait vouloir mourir. Quelle apothéose ou «catastrophe» (dans le sens musical et poétique : l’accord final, la strophe dernière) peut réaliser cela ? «Etre ou ne pas être ?». Si l’être du désir est d’avoir satisfaction, d’en «avoir assez», c’est peut-être effectivement un «petit personnage», comme le dit le philosophe Alain, qui n’ose pas se risquer, s’assumer jusqu’au bout. Est-il fidèle alors à son être, à son essence ? Serait-il méconnaissance ou illusion de soi ? Qu’est-il donc ? Ou alors est-ce bien la satisfaction que recherche le désir? Ou nous illusionnons-nous à son sujet ? Nous illusionnons-nous sur nous-mêmes ?

           e.  Pour se «masquer» cette difficile problématique, on peut alors en venir à une «gestion», à une sorte de «cuisine» des désirs. Le vertige sera calmé en aménageant des parapets sur la pente rude et escarpée. On fera un tri : qu’est-ce qui peut être bon ou mauvais dans ce que produit le désir, dans les objets qu’il rencontre pour sa satisfaction ? On laisse de côté le désir et on s’intéresse aux désirs. Il y en a des bons et des mauvais, c’est l’affaire de la morale, on s’en remet à une morale instituée. Mais comment le même peut-il produire du différent : du bon et du mauvais ? Il y a les naturels et les nécessaires… et les autres…C’est le tri épicurien. On aménage la maison sans se soucier des fondations. Mais au nom de quoi ? Qu’est-ce qui va faire autorité, quel nom lui donner? Quelle valeur désirable pour se soumettre les autres ? D’où l’on retrouve encore du désir.


        Mille noms, mille objets (soixante dix sept fois sept fois), mille tourments, mille bonheurs, plaisirs, jouissances. Le désir dans tous ses états, qui mettrait le concept dans tous ses états, concept qui voudrait réduire, rendre compte. Impossibilité de réduire, maîtriser, ramener à, faire disparaître : on revient toujours à lui, on semble ne pouvoir en sortir ? Alors, restons-y ? Le désir comme concept vague auquel on renverrait sans plus de souci tous les désirs, sans autre forme de procès. Du multiple à l’un. Des désirs au désir.

3.  La suffisance du désir.

    Nous avons vu la difficulté de la possibilité de ramener toutes les figures, les productions du désir, toutes ses caractéristiques, cette diversité, cette multiplicité, ces avatars, ces contradictions, à une unité qui soit claire et distincte et non vague ou trop générale qui recouvre tout et son contraire –telles les notions de «force vitale», d’ «élan vital», de «volonté de puissance». Le désir, c’est ce que l’on triture dans tous les sens, ce qui triture dans tous les sens, on n’en finit jamais avec. Comment définir dans un concept ce avec quoi on n’en finit pas ? Dire que c’est l’illimitation, est-ce une définition ? Ce serait une sorte de définition anti-définition : définir comme ne pouvant être défini, définissable comme non définissable. Est-ce satisfaisant ? Hegel écrivait : «Le concept est la totalité des déterminations, rassemblées en leur unité». Peut-être le désir serait-il l’unité de toutes les déterminations ? Si le désir n’est pas en notre pouvoir, c’est qu’il est notre pouvoir. Il ne s’agirait pas de régler nos désirs, c’est le désir qui règle. (La question du fondement).

a. Faisons une hypothèse : s’il y a une telle difficulté à le réduire, à le ramener à autre chose que lui-même, c’est peut-être que la piste n’est pas pertinente, n’est pas la bonne. (Des désirs au désir, le désir à lui-même, fondation de tout l’édifice ).

        -Ou bien nous parlons en vérité toujours d’autre chose (comme à propos de l’âge, du temps, de la mort, «parlons d’autre chose» -Kundera-) parce qu’il n’y a rien, parce que cela fait peur, parce que «nous tournons autour du pot», mais quel pot ? (Pot de fleurs, pot de chambre, pot de confiture, pot à vin, pot de vin, pot aux roses…). Il y aurait un mélange de fascination et de divertissement. Il y aurait un supposé essentiel inabordable, indéterminable. Encore faudrait-il essayer de comprendre pourquoi on continue de «tourner autour du pot».
        -Ou bien parce qu’on peut en faire un ou le concept-clef, la clef de voûte, le concept-racine, le concept fond ( das Grund : origine, fond, selon Heidegger ). On aurait un concept explicatif général, universel, total, totalisant. Il suffirait du désir pour tout expliquer, comprendre l’essence de l’homme, puisqu’on en ferait «l’essence de l’homme». Tout serait ramené, réduit à lui-même. Le désir ne serait pas une «chose» susceptible de déterminations extrinsèques, mais il serait le déterminant premier et ultime des mailles de tous les réseaux. Le désir n’aurait affaire qu’avec lui-même en fin de compte, à travers tous les objets, les contradictions, les conflits. Désirs du corps contre désirs de l’âme : encore du désir. Mes désirs avec/contre les désirs des autres : encore du désir. Distinguer des désirs comme le fait Epicure, encore du désir, celui de la sérénité. Mesurer ses désirs à l’aune de la nature et de son pouvoir, comme le préconisent les Stoïciens, encore du désir. L’amour, la haine, le bonheur encore et toujours du désir, etc. Les désirs ne renvoient qu’au désir et celui-ci à lui-même. C’est le serpent qui se mord la queue. Même quand cela peut apparaître dans un premier temps comme contraire au désir et à sa logique : la satisfaction. Ce qui permet de comprendre qu’on peut désirer ceci et son contraire, vouloir en même temps deux opposés. Le désir ne se ramène à rien, tout se ramène à lui. Le désir autant totalitaire que libertaire.

    C’est ce que peut nous enseigner l’histoire d’Ulysse et du chant des Sirènes, dans L’Odyssée d’Homère. Le sage et prudent –il y a déjà du désir là-dedans– Ulysse demande à ses compagnons de navigation ( un navire et non un tramway), de l’attacher au mât du navire, alors qu’il va passer au large où chantent radieusement les sirènes. On peut voir ici deux mouvements contradictoires, ceci à partir de l’idée qu’il sait ce qu’il peut encourir.

    -Ulysse ne peut résister au désir lancinant, incoercible d’entendre les sirènes, c’est si merveilleux, envoûtant.
    -Il désire ne pas y céder, ne pas être emporté, cela signifierait sa perdition. Ce qu’il désire, ce n’est pas céder à l’appel des sirènes –il veut survivre, rentrer chez lui– mais répéter à l’infini, toujours et encore, le charme de l’appel même. Il désire non la satisfaction du désir –achèvement qui mène à sa perte– mais son renouvellement, son jaillissement comme puisé à la source de l’éternité. Mais il faut remarquer qu’Ulysse ne s’estime pas assez fort pour résister de lui-même à ce charme. Il demande à d’autres de l’attacher et un support matériel : non pas les liens de sa volonté propre, mes des liens matériels, une corde. Ses compagnons ont les oreilles bouchées pour ne pas être à l’écoute du désir. Il frustre les autres. Ulysse veut écouter les sirènes sans se perdre. Néanmoins il veut se perdre en leur chant, jouir de son désir, jouir du danger lié à la possibilité de la perdition absolue dans le désir. Son désir n’a pas d’autre objet que lui-même : c’est de son propre désir qu’il veut jouir, de cette douleur mêlée de plaisir. La fin du désir ne résiderait qu’en elle-même, sans terme assignable.
    Ulysse désire donc jouir du chant des sirènes, dont la logique serait la perdition, mais en même temps il désire ne pas succomber à cette logique, parce qu’il désire jouir de la vie, parce qu’il désire pouvoir désirer toujours, éternellement en quelque sorte. C’est parce qu’il se sait mortel que le désir désire, qu’Ulysse se fait attacher pour échapper à la mort. L’illimité du désir est le revers de la limitation de la finitude de l’homme. S’il est de l’essence de l’homme d’être mortel, il est de son essence de désirer. Et le désir est bien le «Grund» de sa réalité, ce qui le fait vivre. «On peut mourir d’être immortel», écrivait Nietzsche. C’est un paradoxe. (Etre immortel est mortel, mieux vaut être mortel et jouir, profiter du désir). Quel appétit de vie peut avoir celui qui sait qu’il ne mourra pas, même s’il ne fait rien, même s’il ne se nourrit pas, même s’il se tue ! C’est mortel, dirions-nous. Le juif errant, qui est condamné à ne pas mourir, ne semble pas le plus heureux des hommes. Et pourtant nous ne courons pas forcément volontiers vers la mort. Le désir est bien alors ce qui rend compte de la réalité humaine. L’illimité du désir rend compte autant de la limitation ( la finitude ) de l’homme que cette limitation dont il a conscience rend compte de l’illimité du désir qui lui permet de supporter cette limitation.
    -cf. Platon : Eros, le mortel et l’immortel. L’aspiration à l’Etre, dont l’accès suppose le passage par la mort. C’est sur ce fond que se vivent et peuvent se comprendre toutes les luttes intestines de tous les désirs. S’il n’y avait pas ce désir fondamental, il n’y aurait pas tout le reste. Il y va bien de l’essence de l’homme.

  b.   C’est ainsi que l’on peut revenir à Spinoza. Il n’y a que la Nature, l’homme n’est qu’une partie de la Nature. Tout être de la Nature tend à «persévérer dans son être», à accomplir, achever ses capacités. Tout être a un droit de nature à faire tout ce que sa nature lui permet. C’est l’Appétit qui est ainsi l’essence de l’homme, et le Désir l’Appétit avec conscience. «J’entends donc par le mot Désir tous les efforts, impulsions, appétits et volitions de l’homme, lesquels varient suivant la disposition variable d’un même homme et s’opposent si bien les uns les autres que l’homme est traîné en divers sens et ne sait où se tourner». (Ethique. Définition des Affections.   Explication).  Et pourtant il y a la raison, il y a la Cité, qui ne vont pas apparemment, forcément, nécessairement dans le même sens que nos appétits. On sait bien qu’une vie en Cité ne peut être une addition, une juxtaposition d’égoïsmes, de plaisirs individuels immédiats. Ce serait vite une société de violence(s), de la barbarie, autrement dit une non-société. Il faut vivre sous une loi commune. Et pourtant c’est bien la «tendance à persévérer dans son être» dans les meilleures conditions, dans la «joie» qui fait que pour vivre en paix, en liberté, en justice, on fait appel à la raison et à la loi. Il y a un désir de raison et de loi(s) si on veut un bonheur durable dans une relative sécurité. Si la raison semble parfois contraire à certains désirs, c’est encore au nom du désir de persévérer, d’accomplir son être. Si on désire la loi, ce n’est pas parce qu’elle est bonne, elle est bonne parce qu’on la désire. «La raison est une véritable faculté supérieure de désirer». Kant.

  c.   On peut aussi s’en référer à la psychologie et à la psychanalyse. Celle-ci pouvant être présentée comme une sorte de «science» des désirs, du désir même : savoir ce qu’il en est, comment «ça» fonctionne pour savoir-faire avec. Il lui faut une véritable connaissance et reconnaissance. Les désirs objectifs et leurs multiples avatars et aventures sont le fruit du désir inconscient, de l’inconscient du désir. Les objets ne le satisfont pas parce qu’ils ne sont pas ce qu’ils recherchent réellement. Le désir n’est pas commandé par l’objet, mais renvoie au champ des fantasmes inconscients et aux investissements antérieurs de la libido et traduit le combat incessant entre principe de plaisir et principe de réalité, qui se présente de façon déformée dans la conscience comme un conflit entre désir et volonté. Nous éprouvons des manques, c’est l’indice du désir : on désire ce qu’on n’a pas, ce qu’on n’est pas. Nous connaissons des excès, des démesures, des passions : c’est la marque du désir. Manque, puissance, excès=désir.

Qu’est-ce qui nous meut, nous met en mouvement ? D’une part la gratification, quand le désir est flatté, satisfait, ce qui pousse à vouloir reproduire, recommencer, réitérer sans fin. La représentation de satisfactions antérieures, dont l’imagination s’empare, est une dynamique importante. On pourrait parler le l’ambiguïté de la nostalgie. D’autre part la frustration qui fait que le désir est d’autant plus excité et va s’évertuer par tous les moyens à trouver d’autres voies de satisfaction. Le désir est donc bien aussi production, création. (cf. Deleuze et Guattari dans L’Anti-Œdipe. La clef du «mimétisme» dans l’œuvre de René Girard ).
    Qu’est-ce qui fait courir les humains ? Même une psychologie élémentaire et le sens commun nous disent : l’égoïsme, le sexe, le pouvoir. Ce sont trois maîtres omniprésents et rusés car ils se masquent, ont mille figures. Tout le reste n’est que déguisements, chemins détournés pour arriver à leurs fins. Y compris l’altruisme, la charité, le «aime ton prochain comme toi-même». La Roche Foucault notamment l’avait nommé, bien avant Freud…On en revient à «moi», à son désir d’être, de s’affirmer, d’être reconnu. La sociabilité comme aveu d’impuissance (cf.Nietzsche, la bête de proie, le solitaire), pour «sauver les meubles». Il y a le désir de l’autre, le désir de se passer de l’autre, le désir du désir de l’autre. (Ce sur quoi Lacan rejoint Hegel). «L’insociable sociabilité», dont parle Kant. Nous vivons sous le régime de la loi du désir que l’on trouve jusque dans le désir de la loi ( le nécessaire interdit).

 

      d. Le désir aurait réponse à tout. Ce serait le «joker» et on ne ferait que jouer avec ce «joker». Ce serait le concept bon à tout faire pour expliquer la liberté et ses conflits, la guerre et l’appel à la paix, la violence et la tolérance, la vengeance et la justice, goût de vie et goût de mort, autrement dit tout ce qui constitue l’existence humaine. Il s’agirait bien de suffisance du désir. Le désir nécessaire mais aussi suffisant. A partir de là, on pourrait dire que le désir fait, joue les suffisants. Il nargue, comme Sisyphe narguait les dieux. La «superbe» du désir.                                                
          On pourrait faire du désir et de son concept une sorte d ‘ «impératif catégorique». «Tu dois jouir», même dans la souffrance. C’est peut-être une des leçons du Marquis de Sade. Egalement un «impératif épistémologique» : il faut le savoir, le connaître pour un «impératif pratique», mieux en jouir. Ce n’est pas un impératif extrinsèque ou transcendant auquel il y aurait à se soumettre, auquel par quelque ruse on pourrait à la rigueur tenter de se soustraire. Non, c’est un impératif immanent : c’est plus un «il y a» qu’un «tu dois». Est-ce alors vraiment un impératif ? On suit la Nature parce qu’on ne peut pas faire autrement. La prescription des Stoïciens : «sequere naturam» -suivre la nature- est vaine et inutile, comme l’expliquait Nietzsche, puisqu’il n’y a pas à faire autrement sinon par paresse ou par faiblesse quoique là encore…Ou alors on dira : «suivre la Nature» «à reculons», comme malgré soi ou au contraire en l’empoignant à pleines mains, en l’aimant telle qu’elle est. «L’amor fati» -Nietzsche encore. Aimer la vie, comme on dit tout simplement.
    Suffisance –ce désir de ne s’en tenir qu’au désir– qui peut sembler acceptable, parce qu’elle semble flatteuse. «Un tramway nommé désir» est plus aguichant qu’un «tramway nommé raison», dont on dit quelquefois qu’elle est froide, sèche, stérile, stérilisante, qu’elle ne ferait rien de grand sans la passion. Ah ! la passion. Ah ! Calliclès qui fut la proie des désirs et du désir de la nature.

    e. Tout ceci est bien beau et peut-être vrai. Tout au moins n’est pas sans vérité. Comment le nier ? Comment ne pas tenir compte de cet universel qu’est le désir ? Même le Bouddhisme à sa manière en est une preuve, pour qui toute une vie peut ne pas suffire à triompher de son épreuve. Mais c’est un peu le serpent qui se mord la queue. La métaphore peut certes être interprétée en plusieurs sens. C’est lui-même qu’il poursuit, qu’il mord, ce qui de lui est toujours à la traîne. Peut-il se nourrir ainsi longtemps sans illusion ? Il est comme l’enfant qui se contenterait de sucer son pouce. Cela ne va qu’un moment. Le serpent ne peut s’en sortir qu’à quatre conditions (en réalité trois) :
    -ou il continue ainsi à tourner en rond sur lui-même, autour de lui-même, en poursuivant poursuivi (passion inutile, disait Sartre, de cette course effrénée du «pour-soi» vers «l’en-soi-pour-soi-cause-de-soi»), jusqu’à épuisement : la mort.
    -ou il s’envenime en se mordant et se donne la mort.
    -ou le venin le fait vivre.
    -ou il va voir ailleurs.

    Si on se laisse aller au prestige et au vertige d’un totalisant d’exception, il peut devenir totalitaire et l’on risque de s’y perdre. Si tout est dans tout et si en plus on est dedans, comment peut-on le penser véritablement ? Si on est dedans, il y a toujours quelque chose qui échappera à une détermination claire et distincte, ce que recherche le concept. Le concept peut-il s’en remettre à ce qui lui échappe ? Ce serait la suffisance du désir face à l’insuffisance du concept, le désir à terme inconceptualisable ou conceptualisé en concept tellement général qu’il risque d’être inopérant. Michel Foucault interrogeait : «Le désir n’est-il pas ce qui demeure impensé au cœur même de la pensée ?» Oui, peut-être, sans doute. Mais il faut prendre garde à ne pas faire de cet impensé une porte ouverte à n’importe quelle justification, n’importe quel délire. Comme on dit quelquefois trivialement, en guise d’excuse, d’alibi : c’est ma nature, mon inconscient, c’est mon enfance, etc. On peut aussi faire du désir un «point aveugle», la condition de possibilité de la vision, mais qui ne se voit pas. Si la vision souffre, on peut s’efforcer d’en connaître le mécanisme, y compris du point aveugle, pour y porter remède. Ce que peut permettre justement un travail conceptuel, qui mettra en place une connaissance et par-là, quand c’est nécessaire, une thérapie. Il peut en être ainsi du désir. Connaissons, comprenons au mieux cet impensé et nous pourrons mieux en user. Quelque savoir en plus pour une maîtrise en sus. Pour cela on ne peut en rester purement et simplement au tout désir ou alors il faut introduire des distinctions, des catégories.

    Quand on a dit désir, d’une certaine manière on a tout dit, puisque c’est la loi, puisque c’est «l’essence de l’homme». Mais d’une autre manière beaucoup reste à dire, si l’on veut plus de clarté et de distinction. D’où le retour au concept. Si ce n’est un concept/substance, ce peut être au moins un concept opératoire. Si on ne peut dire tout ce qui se passe, on peut essayer de dire comment  tout se passe comme si. Si la nature du désir nous échappe dans son fond, ou est abandonnée à la métaphysique idéaliste, au mythe, à la métaphore, à l’insondable de l’inconscient, il demeure –le désir– une «hypothèse nécessaire et légitime», comme le dit Freud de l’inconscient justement, dans «Métapsychologie». Mais pourquoi cette pulsion, ce désir de savoir le désir ? 
                                                                                                                                                                                                                                                                                                                  4.   Concept de désir, désir de concept.

         Que le désir, éclaté en objets multiples, manifesté en des positions contradictoires, caractérisé en négativité et en positivité, mette la pensée conceptuelle à l’épreuve, jusqu’à le déterminer comme étant l’indéterminé, l’impensé de la pensée, ou qu’on en fasse le concept-clef d’exception explicatif et compréhensif de la nature ou réalité humaine, à condition de l’analyser en catégories diverses, il apparaît clairement une confrontation entre les deux, une attirance, comme s’ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre, comme s’ils avaient un lien, une parenté, une amitié, comme entre «philo» et «sophia». On sait que l’on ne peut accéder à «sophia » si on ne l’a d’abord «philein». A défaut d’être «sophos», de posséder la «sophia», au moins vivre dans la plus grande proximité, le regard toujours tourné vers le modèle. Il ne peut y avoir de «sophia» s’il n’y a d’abord de «philein». Le «philein», s’il ne veut tourner à vide, ne peut que tendre vers quelque chose comme de la «sophia ». Le «philein» habité de «sophia», la «sophia» habitée de «philein».
    Peut-être peut-on confronter ainsi désir et concept. Qu’est-ce que le désir ? Pensons le désir, conceptualisons le désir. Mais pourquoi cette volonté, cet acharnement, cette passion, disons ce désir de s’intéresser au désir, de le définir, sa nature, son origine, ses avatars, etc. ? Ne serait-ce pas parce qu’il y a du désir dans le concept ? Il y aurait un désir de concept présent dans le désir de connaître, de savoir et par là de maîtriser quelque chose. Le concept lui-même serait désir. Le nom du concept serait désir. C’est l’autre sens de l’énoncé : un concept nommé désir.

        1. Du désir est présent dans l’activité de la connaissance dont on voit une des fines expressions et productions dans le concept. Pour Hegel, celui-ci n’est point comme une simple forme de la pensée, un simple produit abstrait de l’entendement, mais comme l’esprit vivant de la réalité. Cet esprit représente l’élément de rigueur qui permet de construire un savoir universel. La philosophie est conceptuelle ou n’est pas. Et la philosophie, on le sait, on l’a dit et redit, est désir, éros. Aristote écrivait : «Tous les hommes ont par nature le désir de connaître. Et Platon insistait sur «cette puissance de notre âme qui est née pour désirer le vrai et tout faire en vue de lui». Le désir de savoir, le désir d’être sage. (La raison… Kant)
    Par ailleurs, si l’on examine le mot concept, on peut y trouver quelque chose de sexuel. Le concept est le résultat d’une conception qui est l’acte par lequel on fait advenir à la vie, à la réalité. On utilise le même mot –pour ne pas dire le même concept– concevoir, pour signifier une activité physique et une activité intellectuelle : concevoir un enfant, concevoir une théorie. La sexualité existe et se manifeste sur fond de finitude, de manque. (cf. les mythes de l’androgyne et de la naissance d’Eros). Le désir d’enfant, le désir de l’autre sont inséparables du désir de l’être à persévérer dans son être. Le désir de savoir est aussi lié à la conscience de la finitude, d’un manque. L’enfantement des corps, suscité par la rencontre d’un beau corps, prépare, anticipe, en quelque sorte, l’enfantement des idées quand deux esprits se rencontrent et dialoguent. Le désir est désir de génération dans l’enfantement plus que manque. Celui-ci est second, quand la puissance n’est pas satisfaite. C’est un des moments du «Banquet» de Platon. Il y a une même dynamique, une même aspiration, qui agite l’être humain et qui, de la conscience douloureuse d’un manque –négativité– fait une activité créatrice –positivité. Enfant et concept sont le fruit du désir dialectiquement développé. Dans les deux cas de figure, quand l’action est accomplie et réussie, un immense contentement est à l’arrivée. S’il n’y avait une parenté, aurait-on utilisé le même mot ? Peut-être dira-t-on que d’un côté il y a une réalité naturelle et de l’autre une sublimation culturelle. Mais l’on sait bien que la sublimation a à voir avec la sexualité.

    Il y a comme du «voyeurisme» ou une sublimation du voyeurisme dans l’activité de la connaissance. On veut «percer les mystères» de la nature ou de la réalité humaine. On veut «dévoiler les secrets», comme on dévoile un corps. On veut voir ce qui se cache derrière le voile des apparences, «mettre à nu» en quelque sorte. Il y a une curiosité analogue qui pousse à voir et à savoir pour peut-être posséder et maîtriser. Celui qui sait et qui a vu peut avoir «barre sur», sur ce qu’il sait et voit et sur celui qui ne sait pas ou n’a pas vu, car ainsi on peut le dominer et le tourmenter. On pourrait parler du «complexe d’Actéon», qui contemplait Artémis nue au bain. (Ou les vieillards et Suzanne, dans la Bible). On peut évoquer aussi la chasse de Pan, à la puissance sexuelle jamais rassasiée, qui poursuivait les Nymphes. Il y a une chasse de Pan de la connaissance, une poursuite jamais rassasiée de la connaissance, une jouissance de la connaissance et par-là éventuellement de la possession. Bien sûr le voir et le savoir ne relèvent pas de la même problématique, mais ils relèvent tous les deux du désir, d’un manque à combler, d’une pulsion d’expression, de création. Le désir peut être contemplatif et prédateur : Actéon et Pan. Il en est de même du concept quand son travail est achevé : on le contemple comme un objet bien fabriqué et à travers lui le réel rendu intelligible. Mais auparavant il a fallu chasser, prendre, saisir, enfermer en quelque sorte à coup de définitions jusqu’à prétendre tout enclore dans un système. (Le plaisir de la représentation, de l’imagination).

        2. Il y a une tentation totalitaire dans le désir surtout quand il se manifeste dans la passion qui se veut le triomphe de l’ego, de la singularité. Il y a une tentation analogue dans la raison, dans le désir de la raison et de la raison conceptualisante. Pourquoi «la raison à tout prix», interrogeait Nietzsche dans «Le crépuscule des idoles» ? Pourquoi la volonté de système de certains philosophes ? Ces philosophes dont Robert Musil disait – propos mis dans la bouche de son héros Ulrich, dans «L’homme sans qualité»- qu’ils «sont des violents qui, faute d’armée à leur disposition, se soumettent le monde en l’enfermant dans un système». On peut parler d’une passion de la raison qui se voudrait le triomphe non pas de la singularité, mais de l’universalité. Vouloir tout savoir et ne pas donner droit de cité, voix au chapitre à tout ce qui ne relèverait pas d’elle. Cela peut aller jusqu’à une forme d’intolérance, ce qui aussi anime le désir. Freud ira jusqu’à écrire dans Les nouvelle conférences sur la psychanalyse : «La vérité ne peut être tolérante, elle ne doit admettre ni compromis, ni restrictions». Il s’agissait bien sûr d’une certaine idée de la vérité scientifique, de la raison scientifique, de la raison positiviste. Hors de la connaissance, hors du concept, point de salut ! Désir sublimé une fois encore, mais désir tout de même. Et notons que dans «sublimé» il y a «sublime». Ce qui veut dire que ce n’est pas un petit désir, que ce n’est pas le moindre des désirs, que c’est un désir d’importance, un désir sublime, par conséquent digne d’être mis au-dessus de tous les autres. Le désir de la raison, le désir qui anime la raison, le désir de savoir, de comprendre, de conceptualiser, de définir est bien réel.

          3. A propos du désir, de l’amour, de la passion et de leurs succédanés, on cite souvent Tristan et Iseult, Don Juan, Roméo et Juliette. On pense moins souvent immédiatement à Faust. Bien sûr, il y a son rapport à Marguerite –O Merveille– chante-t-il. Mais il y a d’abord son rapport au savoir, à la science. Son désir, sa passion était de tout savoir, de tout comprendre, faisant appel aux sciences, à la philosophie, à la théologie. Il était aussi tourmenté, torturé par ce désir que d’autres par la passion amoureuse d’un corps, d’une femme ou d’autres encore par la passion de l’ambition du pouvoir. Sa déception fut aussi dramatique que celle d’un autre abandonné par sa maîtresse, il était même sur le point de se donner la mort. Le désir embrase l’esprit tout autant que le corps. Une fois encore, c’est bien le désir qui anime le travail de la raison à la recherche de l’intelligibilité dont on voit une manifestation extrême dans le concept. Le désir sublimé nous mènerait au sublime du désir, un achèvement dans les deux sens du terme : le désir accompli dans sa perfection, la fin du désir. C’est en arrivant au savoir absolu, à l’absolu du savoir que l’on accéderait à la félicité et à la fin de l’histoire. C’est ce qui est présent dans toute une tradition philosophique : Platon, Spinoza, Hegel. Spinoza derechef : «Le désir est l’essence même de l’homme». Celui-ci aspire à la liberté, au bonheur, à la félicité. Il ne peut trouver satisfaction qu’à condition de s’attacher à ce qui dure, à l’éternel, en tâchant de tout appréhender «sub spaecie éternitatis», sous le regard de l’éternité, du point de vue de l’éternité. Et ceci n’est possible que par la connaissance, que par un effort insensé de définition, de démonstration, de conceptualisation. La liberté, le bonheur (tant objet de/du désir) par la connaissance tant désireuse de participer à la satisfaction de ce désir.

        4. On peut aussi s’interroger sur une dualité fréquemment présente dans des manuels, des anthologies, des cours de philosophie : désir et raison ou raison et désir. On incite à penser l’un par rapport à l’autre, l’un contre l’autre, l’un avec l’autre. Le plus souvent on les oppose. Ainsi en est-il de nombreux couples de notions. Comment peuvent-ils s’opposer s’ils n’ont pas une complicité, une parenté, un territoire commun sur lequel ils luttent. Si le champ du désir et le champ de la raison étaient totalement étrangers, comment pourraient-ils se rencontrer ? On ne bataille qu’avec ce qui est quelque peu semblable, avec ce qui partage quelque prétention commune voire ce qui a une origine commune. Ce que l’on peut voir dans les luttes pour le pouvoir, en politique, en famille par exemple. On utilise deux moyens : la force de la violence et la force de la séduction, notamment par le verbe. Par le verbe on peut aussi polémiquer. Dans «polémiquer», il y a «polemos», guerre. On veut convaincre et dans convaincre il y a vaincre. Le désir de vaincre se transmue, se transforme, se sublime en désir de convaincre, de vaincre avec l’autre et non pas en le soumettant ou en l’anéantissant, par la force de la raison. Le sublime de la victoire serait là : plutôt « succomber » en fin de compte au désir de la raison ou au désir se faisant rationalité qu’à toute autre forme du désir. Mieux vaut satisfaire au désir du concept, qui est exigence d’universalité, qu’au désir des sens, des passions, qui est exigence de singularité et de particularité. C’est la problématique vécue par Socrate, telle qu’elle est exposée par Platon dans L’Apologie de Socrate (la voie/voix du sujet, la voie/voix de la Cité, la voie/voix du dieu). Désir et raison ne s’opposent que parce qu’ils se posent ensemble, prétendant à la quête du bonheur. C’est toute la quête du sujet humain.

          5. On sait que la raison humaine n’est pas une machine fonctionnant à froid, une entité abstraite fonctionnant fermée sur elle-même, c’est l’homme en tant que…à côté de l’homme en tant que…L’homme raisonne parce qu’il est aussi motivé par autre chose que la raison : les besoins, les émotions, les passions. «Rien de grand…». L’homme n’est pas  «unidimensionnel», comme le disait Marcuse dans un autre contexte, il est «pluri-multidimensionnel». Et tout doit être pris en compte, même si ce n’est pas pour mettre tout au même niveau. Par ailleurs, le désir nous apparaît tel qu’il est aujourd’hui grâce à un long travail de connaissance, de conceptualisation menés par les philosophes, les psychologues, les anthropologues etc. On sait toutes les stratégies rationnelles mises en œuvre pour satisfaire les désirs. Le désir a besoin de la raison et de ses concepts. Les marchants de tout poil savent bien que pour vendre il faut bien cibler les désirs, les susciter, les orchestrer et pour cela il faut commencer par trouver le bon concept, même si c’est dans un autre sens du mot. Quête désirante du concept qui servira les désirs.


    Si le concept n’a pas la prétention de dire, d’enfermer la réalité dans son essence (conception métaphysique), mais est simplement un signe, une marque, un indice, un structurant du réel tel qu’il nous apparaît d’abord, un structurant du possible, alors il est bien essentiel au désir, à sa connaissance, à son usage. Ce serait plutôt une conception instrumentale du concept. Un concept à architecturer, à mettre en relation avec d’autres pour explorer le champ de la condition humaine.

Conclusion.

    Que peut-on dire au terme de ce parcours ?  Quelle unité peut-on trouver ? Les désirs dans leur multiplicité, dans leur diversité, dans leurs contradictions nous ont constamment renvoyés au désir. Mais il s’est avéré difficile d’en dire l’essence dans une formule simple, une définition. Qu’est-ce que ce désir à l’origine de tous les désirs ? Il était sans doute prétentieux de vouloir en produire un concept ou d’en faire un concept, d’autant que dans la recherche de ce concept nous avons rencontré le désir lui-même. Serait-ce encore «le serpent qui se mord la queue» ? Pourtant il nous faut risquer une définition à partir de laquelle nous pourrons situer tous les protagonistes, en esquissant la synthèse de tous les indices rencontrés.
        «Le désir, c’est le sujet humain en tant qu’il se veut dans sa plénitude». Sujet à la fois «assujetti» et «auteur» de cette expression et expansion d’une puissance d’affirmation et de création de soi dans tout un ensemble de réseaux de réel, d’imaginaire individuel et collectif, qui s’éprouve comme manque dès lors qu’il rencontre des obstacles, qu’il n’éprouve pas satisfaction, mais qui ne s’en tient pas à cette problématique limitative. La plénitude ne veut donc pas dire «être plein à ras bord», mais exercer à plein son aspiration à l’ «enfantement», comme dit Socrate dans le «Banquet ». Ce qui ne veut pas dire qu’il y réussisse, en tout cas il s’y efforce en prenant beaucoup de tramways, d’itinéraires détournés. Ce sujet est corps, âme, sens, esprit, raison, passion, s’aimant lui-même, aimant les autres, «insociable sociabilité», craignant la mort, risquant sa vie, finitude aspirant à l’éternité, redoutant l’éternité parce que préférant la jouissance de l’éphémère, et d’autres choses encore sans doute. Le désir est présent dans tout cela certes, il suffit pour dire tout cela, c’est la suffisance du désir. Cette suffisance du désir en écho à la suffisance de l’androgyne qui «entreprit l’escalade du ciel dans l’intention de s’en prendre aux dieux».  (Aristophane, dans le Banquet) Mais nous ne sommes pas ou plus des androgynes. Nous vivons cependant avec cette marque, avec cette blessure imaginaire indélébile de la séparation ontologique qui a fait naître le désir, la quête imaginaire de l’unité perdue ou à venir. Ce qu’on peut appeler la recherche du bonheur. Recherche parce qu’il y a puissance et manque. Pour ce faire nous, humains, avons inventé, mis en place mille stratégies qui sont peut-être l’hydre à mille têtes dont parle Platon. Et pour ce faire le travail conceptuel a sa part de choix. On sait peut-être mieux ce qu’est le désir, on sait certainement mieux quoi en faire, même si on n’a pas toujours la sagesse du bon choix, sagesse qui est aussi désir, désir désirant et désir désiré. En tout cas c’est le désir du concept d’y voir un peu plus clair et de nous aider à tracer le plus juste chemin.
    «Le sujet qui se veut dans sa plénitude», c’est le tramway et les rails. Pour voyager, il faut les deux indissociablement. Il nous arrive de dérailler, cela ne veut pas forcément dire que c’était l’expression de notre désir le plus profond. Lequel par ailleurs n’est pas forcément de filer tout droit sur des rails déjà installés par d’autres avant nous ou par nous d’ailleurs. Se vouloir dans sa plénitude ne peut se faire sans désirs, sans raisons et sans la raison. Le concept apporte quelque satisfaction au désir car il sait ce qu’il en est du désir, il en est lui-même, comme on dit : j’en suis, j’en fais partie, j’y étais. Si l’Appétit est l’essence de l’homme, si le Désir est l’Appétit qui a conscience de lui-même, le Concept serait le Désir qui prendrait au mieux conscience de lui-même, qui ferait accéder le Désir et tous ses avatars à la conscience de soi. A défaut de tout savoir du désir, de pouvoir satisfaire tous nos désirs, profitons, jouissons du sublime désir –de savoir et de comprendre tout ce qui est en notre pouvoir.


 Gilles Troger
       

Partager cet article

Repost 0
Published by sophia - dans leçons
commenter cet article

commentaires