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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 10:48

 

 

Préambule : j’ai essayé dans ce résumé de rappeler les grandes lignes de mon propos en essayant d’être aussi simple que possible, en tout cas plus simple que lors de ma leçon dont j’ai conscience qu’elle n’était pas totalement audible, telle quelle, un soir de milieu de semaine. Disons que mon résumé vient vraiment en complément de ma leçon. Merci

Le fil conducteur choisi est simple : une philosophie de la joie est-elle possible et à quelles conditions ? Est-il légitime de comprendre la joie comme le signe d’un accord entre les aspirations essentielles de l’homme et le monde à l’instar de Bergson qui déclare dans L’Energie spirituelle : «Les philosophes qui ont spéculé sur la signification de la vie et sur la destinée de l'homme n'ont pas assez remarqué que la nature a pris la peine de nous renseigner là-dessus elle-même. Elle nous avertit par un signe précis que notre destination est atteinte. Ce signe est la joie» ?
Prêter attention à la joie c’est considérer qu’elle n’a rien de futile, qu’elle est aussi profonde que l’angoisse (par exemple) pour réfléchir sur le sens de l’existence de l’homme. Ce que nous éprouvons dans la joie, il est légitime de le penser comme l’expression d’une relation harmonieuse à soi-même, aux autres et au monde, au réel en général. L’être, saisi par la joie, semble expérimenter, de façon assez miraculeuse, une forme d’accord avec lui-même, autrui et le réel (sous la forme du monde extérieur). L’homme joyeux semble dire : la vie est belle car elle s’accorde avec mes aspirations profondes et cela me réjouit infiniment et j’en ai conscience. Pensons à Gene Kelly dans la comédie musicale Singing in the rain exprimant sa joie d’être en dansant autour d’un réverbère et en sautant avec extase de flaque en flaque. Sa joie est l’expérience sensible (puisqu’elle est jouissance, réjouissance, plaisir voire extase) du sens (la conscience réalise qu’il y a accord entre ce qui est et ses aspirations essentielles et c’est cela qui l’emplit de joie). Il aime et même la pluie participe de sa joie. Au fond, l’expérience de la joie démontre que la vie peut avoir un sens.
Mais une telle interprétation est-elle pertinente ? Est-il juste d’appréhender le phénomène de la joie comme le signe d’une vie réconciliée sachant ce qu’est le monde ?
Regardons le monde en face : qu’y a-t-il en effet de réjouissant dans ce monde ? L’affection de la joie est-elle véritablement la plus appropriée quand on se représente le monde tel qu’il est ? N’est-elle pas déplacée ? Décalée ? Impropre ? N’est-il pas plus juste de la penser comme la marque plutôt de l’insouciance de l’être qui ainsi s’évade de la réalité du monde ? Joie illusoire en ce qu’elle permet d’échapper, pour un temps, au malheur de sa condition.
Freud attire notre attention dans Le malaise dans la civilisation sur les raisons d’être de cette souffrance de l’homme qui problématise l’idée d’une philosophie de la joie. Tout d’abord il y a la souffrance infligée par le réel à notre propre corps. Nous sommes incarnés, faits de chair, nous sommes des vivants et à ce titre voué à la dégradation, au néant. L’homme est un être fragile. Ensuite, il y a la souffrance engendrée par le monde extérieur et ses lois totalement indifférentes à notre sort. «Les forces invincibles et inexorables» sont celles qui provoquent les tremblements de terre, les tsunamis et leur cortège de souffrances humaines en tout genre. Enfin, il y a celle qui émane de notre relation à autrui, de notre existence sociale. La violence, la cruauté, la barbarie sont des possibles dont l’histoire montre assez la présence constante. Freud déclare que de ce fait, «la société civilisée est constamment menacée de ruine». L’horreur nous submerge lorsque nous sommes confrontés à l’existence du mal en général et du mal que l’homme peut faire à l’homme en particulier.
Comment dans ce contexte la joie, entendue philosophiquement comme la manifestation de l’accord entre les aspirations fondamentales du sujet avec le réel, comment une telle joie pourrait-elle être possible sachant l’adversité à laquelle le sujet se heurte ? Comment être joyeux, c’est-à-dire comment justifier la joie autrement que comme une illusion dans un monde qui semble d’avance réfuter toute idée de destination de l’homme, un monde indifférent à nos attentes ?
Reste cependant, pour Freud, le bonheur (heur, c’est la chance) mais qui «n’est possible que comme phénomène épisodique». Les plaisirs de l’existence sont alors des occasions d’oublier pour un temps les malheurs de l’existence et la détresse humaine. La philosophie de la joie est de ce fait vidée de son contenu par cette approche qui allie la lucidité au pessimisme.
La question concerne donc l’impossible unité du sujet avec le monde. Réfléchissant sur l’irréversibilité du temps, par exemple, le penseur mélancolique s’émeut de tout ce que le temps ôte à l’homme, il est touché par la privation de ce qu’il pensait posséder et que chaque instant lui retire. La tristesse s’empare de lui, entraînant avec elle la diminution de sa puissance d’exister (le conatus selon Spinoza). Or une autre approche du temps est possible qui consiste à être sensible «au don nouveau que chaque instant nous apporte» comme l’écrit Louis Lavelle dans Le temps et l’éternité. La vie peut alors être célébrée à la mesure de l’augmentation de notre puissance d’exister qui à cette occasion utilise le temps pour s’actualiser dans le monde. La joie est bien dans ce cas l’expression d’une existence qui réussit à s’inscrire dans le monde de façon harmonieuse (par exemple par la réalisation d’un projet essentiel, la production d’une oeuvre) et ce malgré le tragique. Une philosophie de la joie véritable, non illusoire, ne pourrait-elle reposer sur un tel fondement ?
La joie comme la mélancolie sont en réalité enracinées dans un certain mode d’être de la conscience à l’égard de la vie en général ce qui revient à mettre l’accent sur la responsabilité du sujet. A quelles conditions une subjectivité pourrait-elle développer sa capacité de joie et chasser autant que faire se peut la mélancolie sans pour autant s’illusionner ? Quelle relation à ses désirs faut-il privilégier pour favoriser les conditions d’une vie réconciliée ? Quelle relation au monde convient-il d’affirmer ? Faut-il chercher à transformer le monde relativement à nos désirs ou bien tout simplement l’accepter, vouloir philosopher pour cultiver l’art de la joie en dissipant les craintes en tout genre. Les repas seront l’occasion de prendre du plaisir en sachant avoir cette distance sur soi que la joie consciente d’elle-même implique. La mort, la douleur, présentes dans le monde ne sont plus incompatibles avec la vie joyeuse car le sage sait comment les appréhender pour ne pas qu’elles deviennent des idées anxieuses. La joie est possible, l’existence peut s’accorder avec notre aspiration à la «tranquillité de l’âme et du corps» nous dit l’optimiste Epicure mais cela exige une révolution intérieure qui n’est pas des plus aisées. Il faudra s’exercer mais la philosophie de la joie épicurienne parie sur le triomphe de la raison, notamment en ce qui concerne la relation du sujet au temps.
Le plus essentiel, en effet, dans l’acte de la joie est l’attention au présent, condition de la joie. Le sujet doit réformer certaines de ses habitudes les plus ancrées en lui, notamment son rapport au temps qui le conduit à privilégier le passé et surtout l’avenir. C’est pourquoi les stoïciens ont été plus radicaux qu’Epicure en ce qui concerne la relation du sujet à ses désirs. Si l’on veut que le sujet s’installe dans le temps présent, le temps de la joie, il faut remettre en question la relation au réel que les désirs nous poussent à avoir. Plutôt que de désirer autre chose que ce qu’on possède, que ce qu’on est il s’agit au contraire d’accepter le réel ici et maintenant tel qu’il est «Réconcilie-toi avec le destin» écrit Sénèque. «Ne cherche pas à ce que ce qui arrive arrive comme tu le veux, mais veuille que ce qui arrive arrive comme il arrive, et tu seras heureux» déclare Epictète. C’est le thème de l’amor fati reprit par Nietzsche. Il s’agit de se réconcilier avec le réel, de l’aimer tel qu’il est, quand bien même serait-il blessant et affligeant. L’aimer en dépit du tragique, en incluant même le tragique sans s’y arrêter mais en le dépassant un peu comme la santé inclut la possibilité de la maladie tout en la maîtrisant. Vouloir ce qui est, ne plus être dans la déploration perpétuelle, aimer ce qu’on a, adopter sur ce que nous avons ce regard aimant, telle serait la relation à instaurer avec le réel pour devenir un sujet apte à la joie.
Nietzsche appelle grand style la capacité chez un sujet à hiérarchiser de façon harmonieuse et donc joyeuse les diverses forces qui sont en lui de telle sorte qu’aucune d’entre elles ne viennent mutiler les autres. «Se rendre maître du chaos intérieur, forcer son propre chaos intérieur à prendre forme» écrit-il en pensant à l’artiste.
L’émotion esthétique et la joie qu’elle engendre (l’ivresse selon Nietzsche) peut nous faire comprendre cette idée. Grâce à elle, et en effet c’est une grâce quand cela se produit, notre sensibilité, mise en mouvement par la rencontre fortuite avec la beauté du paysage se trouve affectée, et le plaisir ressenti est le signe que mon être peut être en harmonie avec le monde, la beauté de ce dernier s’accorde avec ma subjectivité, aux composantes contradictoires, comme par miracle. La joie d’être est possible, la beauté en est le signe, parce que le monde soudainement s’accorde avec nous et ne déçoit pas nos attentes. Ce qui m’emplit de joie, c’est que le monde, tel qu’il est, me réjouit et alors je ne désire pas qu’il soit autrement qu’il n’est. Expérience joyeuse et intense de pure acceptation du monde qui se distingue de la pure jouissance sensuelle qui enferme le sujet dans sa propre subjectivité individuelle.
Mais l’amor fati est-il le fin mot de notre réflexion sur la joie ? Cette attitude philosophique contre nature, exigeante, nous demande d’accueillir le réel tel qu’il est en prenant conscience que cette présence du réel (le fait qu’il y ait quelque chose) est la cause de notre joie. Mais le monde est-il toujours aimable ? N’y a-t-il pas des limites à l’acceptation du réel tel qu’il est ? Ne doit-il pas aussi être parfois transformé afin que nos aspirations les plus profondes s’y déploient et que nous nous sentions chez nous en lui ?

En effet, pour essayer d’avoir sur la joie un discours aussi juste que possible, il convient certes d’insister sur la part qui revient au sujet, cette part qui consiste à se réformer soi-même en réformant son rapport au réel et à soi-même, mais il convient tout autant d’insister sur la nécessité pour le sujet de transformer le monde afin d’y engendrer les conditions matérielles de la joie qui lui permettent de véritablement habiter le monde.
La philosophie des Anciens, comme toute philosophie, est conditionnée par l’état du monde dans lequel elle a vu le jour. Or ce monde n’est plus le nôtre. L’homme grec et romain jouissait d’une faible emprise sur le réel, leur médecine l’atteste. Dès lors, comme l’affirment les stoïciens, seule la modification de ses représentations est en son pouvoir. L’homme moderne est celui qui au contraire intervient sur le monde en fonction de ses désirs et qui cherche à soulager la souffrance humaine en développant une médecine, une technique (la techno-science). L’homme, écrit Descartes, est devenu «comme le maître et possesseur de la nature». Certes tout n’est pas possible, mais le domaine du possible, justement, ne cesse de changer, ce qui était autrefois impossible ne l’est plus, (l’invention de la greffe permet à certains de recouvrer les conditions physiques d’une vie joyeuse ce qui auparavant était inenvisageable). Pensons également à la politique comme l’art de transformer la société. La ligne de séparation entre  l’aimer et s’en réjouir tel qu’il est, ici et maintenant en visant au contraire l’extinction de nos désirs ?

Pour nombre de penseurs, ce sont en effet les désirs de l’homme qui sont à l’origine de son insatisfaction. Pourtant on pourrait penser que chercher à satisfaire ses désirs est la voie à suivre pour être joyeux. N’y a-t-il pas une joie de l’avoir ? De la possession ? Mais c’est une illusion de le croire affirment ces philosophes. En effet, le désir est manque et source d’inquiétude chez le sujet. Le désir c’est Don Juan, l’éternel insatisfait qui toujours désire autre chose que ce qu’il possède, se condamnant à être malheureux. Le désir incline vers l’ailleurs et le demain, il est espérance. «Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre» écrit Pascal et la joie devient de ce fait impossible.
Que faire alors des désirs ? Si la voie de la satisfaction à tout prix est une impasse, celle de la privation, du renoncement est-elle préférable ? En réalité chacune de ces réponses définit une aspiration jugée fondamentale de l’homme (chez les Anciens, c’est la tranquillité de l’âme, source de joie intérieure chez le sage), chaque philosophe propose le chemin qui lui paraît le plus approprié pour y parvenir. La joie est le signe que la fin voulue est atteinte et que le sujet est parvenu à sa destination. Ces traditions s’offrent à nous comme autant de réponses possibles. Il y en a pour tous les goûts. Il suffit de faire son choix relativement à la question des fins ultimes et de penser par soi-même pour savoir quelles conditions mettre en place pour rendre possible une vie réconciliée, sachant que cela est en notre pouvoir.
Le sujet épicurien, par exemple, fait le choix de la raison grâce à laquelle il apprend à bien juger. Ainsi tente-t-il de tracer une voie entre la recherche de la satisfaction à tout prix et celle du renoncement et de la privation, entre la jouissance sans limite et la privation austère. Il s’agit ainsi de parvenir à cet état où «la tempête de l’âme s’apaise» parce qu’elle s’est rationnellement libérée des sources d’inquiétude (ses croyances illusoires sur les dieux, sur la mort…) et où la quête vers le bien qui manque n’est plus de mise, le sujet ayant les objets qui lui conviennent et s’en contentent. Le sujet joyeux vit alors une forme d’accord avec la nature, avec la vie, où le pur plaisir d’exister parvient à la conscience du sage qui s’en trouve joyeux parce qu’il réalise en son for intérieur que ses aspirations fondamentales sont satisfaites.

La vie joyeuse ainsi pensée exige de la part du sujet qu’il apprenne à faire avec le peu qui s’offre à lui, qu’il sache aussi quand l’occasion se présente jouir de l’abondance sans toutefois en dépendre, qu’il prenne le temps de jouir de ce qu’il a sans être obsédé par la quantité et l’idée du manque, qu’il sache goûter la vie, qu’il sache l’apprécier au point d’éprouver la joie d’être, celle du pur plaisir d’exister. Evidemment c’est tout un art que de parvenir à cette joie qui est le signe d’une existence en harmonie avec soi, le monde et autrui (l’amitié est essentielle chez Epicure). Comme la vie publique peut nous troubler par son agitation, on lui préférera la petite communauté d’amis avec lesquels on pourra s’adonner à ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous n’est plus du même ordre. Les conditions de la vie joyeuse sont donc à repenser.
La grande question, à mes yeux, est de savoir quels sont les désirs qui doivent être satisfaits concernant la modification du réel et qui pourraient créer les conditions d’une véritable vie joyeuse, c’est-à-dire d’une vie dans laquelle le sujet trouverait ce minimum d’accord entre ses désirs et le réel sans lequel point de joie. Evidemment le problème du désir se retrouve posé dans la mesure où la course après toute sorte de possibilité nous reconduirait dans les impasses soulignées plus haut. La logique de la techno-science mène souvent à de telles impasses, par exemple lorsqu’il est question de rendre possible la procréation chez des grands-mères voulant un enfant à tout prix. Le renoncement n’est pas dans ce cas illégitime sans quoi on risque de confondre aspirations légitimes de l’homme et caprices.
Quels désirs alors sont fondamentaux pour la possibilité de la joie?
Bien sûr, opérer un tri entre les désirs est toujours délicat car cela suppose de savoir identifier les désirs fondamentaux de l’homme, ce qui ne peut se faire sans quelque a priori philosophique qu’il faut alors assumer.
L’exemple de la révolte/révolution des tunisiens me semble exemplaire. Indéniablement cette révolte a un lien avec le désir et ce qui est remarquable c’est la joie éprouvée par ces manifestants, la joie que de façon assez miraculeuse le monde (ici sous la forme de leur société) puisse suivre un cours qui corresponde aux aspirations fondamentales de l’esprit, à savoir dans ce cas l’aspiration à la justice. Que cette dernière puisse effectivement faire son nid dans le monde est une source de joie.
Pour les spectateurs que nous sommes, cette joie est communicative et on peut légitimement la penser comme le signe que les aspirations morales de l’homme ne sont pas sans effet sur le devenir historique. Enfin la dictature cède du terrain, c’est possible, le cours de la société peut prendre une direction satisfaisante qui s’accorde avec les attentes qui sont ici celles en droit de tout homme ! La joie d’obtenir satisfaction se décuple en joie d’être, cette joie de vivre un moment historique que personne n’espérait plus. Joie qui cependant n’empêche pas la lucidité quant au devenir de ce moment révolutionnaire dont nul ne peut prévoir le cours. Simplement la joie ressentie indique que l’orientation prise par le réel historique est conforme à notre destination.
Philosophiquement, la joie se laisse donc penser comme la manifestation sensible du sens. Elle est le sentiment qu’éprouvent les hommes lorsque le réel (celui qui s’impose à eux comme celui dont ils sont à l’origine) et leurs aspirations les plus fondamentales se rencontrent et s’harmonisent. Les diverses déclarations des droits de l’homme sont la formulation moderne de certaines de ces aspirations, celles concernant le type de société qui soit digne de l’homme. Mais cette rencontre est toujours un miracle qu’aucun ordre du réel ne garantit. Nulle nécessité ne vient fonder cette rencontre heureuse entre l’homme et le réel. L’expérience de la joie ne s’éloigne jamais, finalement, de la conscience du tragique, conscience qui lui donne même sa gravité qui la détourne du risque tant de l’insouciance que de l’auto-illusion. Mais quand le monde s’accorde avec nos désirs devenus volonté, la joie n’en n’est que plus profonde et se transforme en joie d’être et ce en dépit du tragique.

Pierre Breton                                                                mars 2011

 

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Published by sophia - dans leçons
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