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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 22:44

 



Imitant Courteline, un sceptique notoire,
Manifestant ainsi que l'on me désabuse,
J'ai des velléités d'arpenter les trottoirs
Avec cette devise écrite à mon gibus :
"Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires."

Dieu, diable, paradis, enfer et purgatoire,
Les bons récompensés et les méchants punis,
Et le corps du Seigneur dans le fond du ciboire,
Et l'huile consacrée comme le pain bénit,
"Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires."

Et la bonne aventure et l'art divinatoire,
Les cartes, les tarots, les lignes de la main,
La clé des songes, le pendule oscillatoire,
Les astres indiquant ce que sera demain,
"Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires."

Les preuves à l'appui, les preuves péremptoires,
Témoins dignes de foi, metteurs de mains au feu,
Et le respect de l'homme à l'interrogatoire,
Et les vérités vraies, les spontanés aveux,
"Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires."

Le bagne, l'échafaud entre autres exutoires,
Et l'efficacité de la peine de mort,
Le criminel saisi d'un zèle expiatoire,
Qui bat sa coulpe bourrelé par le remords,
"Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires."

Sur les tombeaux les oraisons déclamatoires,
Les : "C'était un bon fils, bon père, bon mari",
"Le meilleur d'entre nous et le plus méritoire",
"Un saint homme, un cœur d'or, un bel et noble esprit"
"Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires."

Les "Saint-Jean bouche d'or", les charmeurs d'auditoire,
Les placements de sentiments de tout repos,
Et les billevesées de tous les répertoires,
Et les morts pour que naisse un avenir plus beau,
"Je ne crois pas un mot de toutes ces histoires."

Mais j'envie les pauvres d'esprit pouvant y croire.

A l’instar de G.Brassens, je ne crois pas un mot de toutes ces histoires.

1- Définition :

Le scepticisme (tiré du grec σκηπσις : examen) est un terme signifiant étymologiquement un état d’indécision face à des déclarations, des propositions ou des logiques mutuellement contradictoires. Il est implicite par ailleurs que ce doute n'est pas simplement une étape dans la voie de la connaissance, mais plutôt la conclusion que la vérité ou la connaissance réelle est inaccessible. André Lalande (1867-1963) en donne la définition suivante :
«Doctrine d'après laquelle l'esprit humain ne peut atteindre avec certitude aucune vérité d'ordre général et spéculatif, ni même l'assurance qu'une proposition de ce genre est plus probable qu’une autre».
Par conséquent le scepticisme peut être sommairement défini comme un déni de la possibilité pour l’homme d’avoir des connaissances objectives. Il ne s’agit pas de nier que le monde soit tel que nous pensons le connaître, mais d’insister sur le fait qu’il pourrait être très différent. Il ne s’agit pas non plus d’affirmer qu’aucune des choses que nous pensons savoir n’est vraie mais de soutenir que nous n’avons pas la connaissance que nous pensons en avoir. A ce titre le scepticisme est une philosophie de l’incertitude.
Parler de l’incertitude, c’est poser le problème essentiel de la philosophie : celui de la vérité. Les hommes n’aiment pas vivre dans l’incertitude car ils ne saisissent pas le sens de leur vie. Devant ce vide ils sont fragilisés, prêts à enfourcher des chimères et se trouvent alors à la portée des capteurs de conscience car la confiance et non la méfiance est l'attitude primitive de l'esprit. Beaucoup de gens font confiance souvent de manière irréfléchie. Ce sont les cibles privilégiées des religions, des sectes, des pseudo sciences, des médias, des publicitaires et des arnaqueurs de tout poil. Car ce qui est mis devant nous, que ce soit par les sens ou par les déclarations des autres, est instinctivement accepté comme un rapport véridique, jusqu'à ce que l'expérience prouve la possibilité de l’erreur.
La certitude au contraire amène à distinguer ce qui s’offre à nous. Il paraît normal de s’appuyer sur des certitudes pour agir dans la vie pratique, morale et intellectuelle : le sentiment d’être dans le vrai est notre principal soutien pour prendre une décision, admettre une doctrine, une affirmation mais alors nous devons choisir et nous priver d’une part de vérité en éliminant une partie de la réalité d’un fait ou d’une assertion. De plus croire que l’on est dans le vrai est une attitude non satisfaisante intellectuellement car elle nous expose à l’erreur et à l’intolérance.
En résumé nous aimerions vivre dans un monde où toutes les choses auraient une explication précise mais l’incertitude reste l’espoir de tous les possibles. Et apprendre à l’affronter permet à chacun de ne pas s’enfermer dans des vérités établies par avance et par autrui, à nous méfier des certitudes : (l’histoire en est remplie qui se sont évanouies au fil des découvertes) et à chercher la vérité par soi-même en refusant le dogmatisme.

2- Fondements :

Le scepticisme se justifie par des raisons dont chacun peut faire quotidiennement l’expérience : d’abord la faillibilité de nos sens, (même en postulant qu’ils fonctionnent parfaitement) doit nous inciter à prendre en compte la sensation mais ne pas en déduire une quelconque connaissance. Ensuite l’absence de confiance que l’on peut placer dans la raison (même non altérée par une maladie mentale) peut nous mener vers des paralogismes, des syllogismes voire des sophismes. Chacune de ces formes respecte en apparence les règles de la raison mais est capable de parvenir à des résultats erronés.
Les paralogismes sont les plus fréquents, car ce sont des faux raisonnements commis de bonne foi (Kant les définit comme les illusions de la raison) : j’ai choisi mon chemin au hasard ou il est dangereux d’être treize à table car Jésus avant sa crucifixion était à table avec ses douze apôtres ou il fait beau aujourd’hui donc il va pleuvoir demain ou encore plus il y a de gruyère plus il y a de trous, plus il y a de trous moins il y a de gruyère donc plus il y a de gruyère moins il y a de gruyère.
Les syllogismes sont une forme de raisonnement déductif et logique appliqué à trois propositions : les deux prémisses doivent être supposées vraies pour que la conclusion soit formellement valide. Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme donc Socrate est mortel ou encore rien étant l’antonyme de tout : «Tout est relatif, or rien ne fait pas partie du tout, donc rien n’est pas relatif, ce qui veut dire que tout est relatif » -Einstein
Mais ils peuvent être faux par ignorance des règles (on ne peut remonter du particulier au général) ou par manque d’attention et ce sont alors des paralogismes car si les deux prémisses sont vraies la conclusion n’a en revanche aucune valeur de vérité matérielle. Eugène Ionesco a pu dire : «Tous les chats sont mortels, Socrate est mortel donc Socrate est un chat» ou "Tout ce qui est rare est cher, une voiture bon marché est rare donc elle est chère."
Les sophismes, eux sont volontairement erronés, c’est leur nature de faire prendre le faux pour le vrai puisqu’ils sont une forme de jugement qui ne se soucie pas de la vérité de ses énoncés, mais de l’efficacité de leur formulation :
Les serpents venimeux sont utiles car sans eux on ne pourrait pas fabriquer le sérum contre leur venin ou si on expulsait tous les étrangers, il n’y aurait plus de chômage ou encore toutes les opinions se valent.

3- Arguments :

Quelques arguments classiques sur lesquels s’appuie le scepticisme :

a- L’argument du rêve : la plus ancienne des stratégies sceptiques présuppose que pour une grande partie des faits ordinaires de notre vie quotidienne, nous ne pouvons pas être sûrs de leur réalité tant que l’on n’est pas certain de ne pas les avoir rêvés. Et de ça on ne peut jamais être sûrs.

b- L’argument de l’erreur : la plupart de nos sources du savoir sont faillibles : les croyances basées sur la perception sont sujettes à l’erreur, et si les manières de forger nos croyances sont faillibles, toutes nos croyances basées sur ce critère sont peut-être erronées.

c- Le trilemme d’Agrippa : il repose sur la prémisse qu’il faut une raison pour accepter une proposition comme vraie. Si quelqu'un fait une affirmation, il doit la défendre par une justification. A terme, seules trois situations sont possibles :

1- la justification s'arrête à une affirmation qui n’est pas elle-même justifiée (arrêt dogmatique)

2- la justification continue à l'infini : on demande la preuve de la preuve (régression à l’infini)

3- la justification s'appuie circulairement sur l’affirmation qu'elle devait justifier. Si deux propositions sont utilisées comme des raisons l’une pour l’autre, alors on ne peut pas utiliser l’une pour établir l’autre. Pour prouver la valeur de ma raison, il faut que je raisonne, donc précisément que je me serve de cette raison dont la valeur est en question. C’est un cercle vicieux ou diallèle.

d- L’induction : aboutir à la généralité par l'accumulation de cas particuliers est inacceptable y compris sur le plan de la psychologie cognitive car la connaissance est d’abord une action de l’esprit.

e- Différence entre certitude et connaissance : réfutation de la critique du scepticisme de Georges Edouard Moore (1873-1958) pour lequel le savoir implique la certitude : c’est une erreur de répondre à quelqu’un qui dit «je ne sais pas» en affirmant qu’on sait. Car il faudrait établir qu’on est réellement en état de savoir. Dire que l’on ne doute absolument pas d’une chose et qu’on ne voit pas comment on pourrait en douter ne veut pas dire que l’on sait.

f- Le cerveau dans une cuve dont nous a parlé Sylvain Portier : expérience de pensée imaginée en 1981 par Hilary Putnam (1926 - ) dont se sont inspirés les frères Wachowski réalisateurs du film Matrix. Si nous étions tous des cerveaux dans une cuve de sérum physiologique placés là par un savant fou et recevant des stimuli envoyés par un ordinateur : tout nous semblerait identique à la réalité et rien ne nous permettrait de détecter la situation. Il y a donc une possibilité que nous ne pouvons pas exclure de façon rationnelle : celle que nous soyons tous des cerveaux dans une cuve. Et puisque les données dont nous disposons ne nous permettent pas d’exclure cette possibilité, pouvons-nous vraiment dire que nous possédons des connaissances ? C’est un problème sceptique typique qui nous conduit à nous demander si les connaissances les plus triviales que nous pensons posséder sont vraiment des connaissances.
Pour toutes ces raisons le doute pour le sceptique est le seul état légitime de l’esprit.

4- Critique des arguments :

Ces arguments semblent pertinents, mais si l’on les examine de plus près, on s’aperçoit qu’ils n’ont aucune portée décisive. En outre leur application rend la position sceptique au quotidien insoutenable : la remise en question systématique de tout n’est pas envisageable pour des raisons pratiques aussi bien que théoriques. Il ne pourrait y avoir de vie sociale ni de vie amoureuse car : «Aimer, a dit Bernanos, c’est vivre dans l’évidence du cœur de l’autre, c’est donc échapper au doute». Douter de tout conduit au négationnisme (aujourd’hui malgré des preuves matérielles indubitables, certains nient l’évidence : la Shoah, les pas de l’homme sur la lune, les attentats du 11 septembre…). Que rien ne soit certain ne prouve pas que tout est faux même s’il n’existe que peu de certitudes positives : lois physiques et mathématiques, la seule absolue étant celle de notre mort et les négatives : questions sans réponse, inconnaissance de soi et incertitude «il n’y a rien de certain que l’incertitude» a dit Pline.


5- D’un scepticisme, l’autre :

II est donc absurde de douter de tout. Le doute doit être seulement réduit à un outil intellectuel parmi d’autres, permettant de faire le tri entre les connaissances qu’on pourra considérer comme vraies, et celles qu’on devra désigner comme relevant de l’opinion, des illusions, des jugements trop fragiles. On se voit alors contraint d’abandonner le scepticisme sous sa forme radicale, et d’ouvrir la porte à un dogmatisme raisonné replongeant l’homme dans un monde cohérent où les choses sont conçues en fonction de leur apparence.

6- Le statut de la vérité :

C’est le statut même de la vérité qui est en question. Le dogmatisme en fait un type de jugement conforme à la réalité en en fournissant une description totale. Le scepticisme renonce à cette idée en la considérant comme impossible. Car nous associons trop facilement la notion de réalité et celle de phénomène. Le scepticisme scientifique par exemple étudie des phénomènes car aux yeux de la science le monde est un ensemble de phénomènes. Le phénomène, c’est le monde tel qu’il nous apparaît. Spontanément on pense qu’il s’agit de la réalité car la perception semble fonder la croyance. «Je ne crois que ce que je vois» a dit paradoxalement saint Thomas. Heureusement la science nettoie nos perceptions des illusions produites par nos sens. On apprend ainsi que, si les couleurs font bien partie de notre monde vécu, elles ne font néanmoins pas partie du monde lui-même. En d’autres termes les couleurs appartiennent aux phénomènes, pas à la réalité. Les couleurs ne sont pas les seules en cause. Les sons, la pesanteur, la densité des matériaux, toutes ces perceptions sont en fait une reconstruction par le système nerveux des stimuli fournis par nos sens limités, trompeurs et variables d’un individu à l’autre. En ce sens, on peut dire que la perception est subjective et que nous vivons dans «notre monde». Jusqu’où peut aller cette distance entre phénomènes et réalité ? Peut-on rejeter toute connaissance sensible ?

7- Histoire :

Dans l'histoire de la philosophie, l’affirmation précède la négation, le dogmatisme le scepticisme parce que les systèmes dogmatiques sont sa nourriture. En conséquence, nous constatons que la pensée sceptique n'a fait son apparition que quand une succession de théories incompatibles avec la nature du réel a suggéré la possibilité que ces théories soient fausses.

A- Les Grecs :

L'époque sophistique de la philosophie grecque a été en grande partie une réaction négative à l’affirmation pleine d’assurance des philosophies précédentes et les principaux courants de pensée sophistique étaient sceptiques au sens large du terme.
Les sophistes ont été les premiers en Grèce à dissoudre la connaissance dans l'opinion individuelle et momentanée (Protagoras 485-420 av. J.C.) ou dialectiquement à nier la possibilité de la connaissance (Gorgias 480-376 av. J.C.) en réaction aux assertions confiantes des philosophies précédentes.
Dans ces deux exemples nous voyons comment les armes forgées par les philosophes dogmatiques pour aider à l'établissement de leurs propres thèses se sont retournées contre eux. Toute tentative visant à rationaliser la nature implique un processus critique et une interprétation auxquels les données du sens sont soumises et transcendées. L’antithèse de la raison et des sens est formulée au début de l'histoire de la spéculation. L'opposition considérée comme absolue, implique la mise en accusation de la véracité des sens dans l'intérêt de la vérité rationnelle proclamée par les philosophes en question. Parmi la nature présocratique des philosophes grecs (fin du 6ème siècle av. J.C.), Héraclite, Parménide et les Eléates sont les principaux représentants de cette polémique. L'opposition diamétrale des motifs sur lesquels la véracité des sens est contestée par ces philosophes, est en soi suggestive de la réflexion sceptique. En outre, les arguments par lesquels Héraclite appuie la théorie du flux universel : «Tout se meut sans cesse, le courant de la génération et de la mort ne s’arrête jamais», sont employés aussi par Protagoras pour miner la possibilité d'une vérité objective, en dissolvant toutes les connaissances dans la sensation momentanée ou la persuasion de l'individu. L'idée d'un flux objectif ou loi du changement, qui constitue la réalité est abandonnée, et les points subjectifs des sens restent les seuls : ce qui équivaut à éliminer le réel de la connaissance humaine. Tout devient relatif : «L’homme est la mesure de toutes choses» affirme Protagoras.
Encore plus catégorique a été le nihilisme exprimé par Gorgias :

(I) rien n'existe,

(2) si quelque chose existait, il serait inconnaissable,

(3) si quelque chose existait et était connaissable, la connaissance de ce quelque chose ne pourrait être communiquée.

Ces arguments sont tirés de la dialectique que les Eléates avait dirigée contre l'existence du monde phénoménal : le non-être monde sensible et illusoire, le monde réel étant l’être uniquement accessible par la raison. Mais ils ne sont plus utilisés par la plupart des sophistes. La prééminence est accordée à la rhétorique, à l’utilisation de la persuasion pour convaincre. Cette attitude d’indifférence à la connaissance du réel est passée dans la jeune génération dans un scepticisme moral corrompu qui ne reconnaît rien de bon autre que le plaisir et pas de règles autres que le possible.

L'impulsion scientifique communiquée par Socrate (470-399 av. J.C.) et Platon (427-347 av. J.C.) a été suffisante pour conduire le scepticisme à l’arrière plan durant la grande époque de la philosophie grecque (à savoir les cent années qui ont précédé la mort d'Aristote (322 av. J.C.). L’école de Mégare (405 av. J.C.) a été considérée avoir former un lien de connexion avec le scepticisme, tout comme le cynisme (rejet des conventions sociales) et le cyrénaïsme (la sagesse vient de la recherche du plaisir des sens) peuvent être tenus comme les préludes imparfaits du stoïcisme (la vertu est la seule source du bonheur et non le plaisir) et de l’épicurisme (doctrine de ceux au contraire qui recherchent avant tout le plaisir). Le nominalisme extrême (les concepts ne sont que des mots désignant des choses particulières réelles) de certains cyniques, qui nient la possibilité de jugements généraux, et renoncent à la connaissance du monde pour s’en tenir aux phénomènes doit aussi être considéré comme un dissolvant de la connaissance. Mais à part ces exceptions, après la vague de scepticisme marqué par les sophistes, celui-ci ne réapparaît qu'après l'épuisement de l'impulsion socratique.

Comme école distincte il commence avec Pyrrhon d’Elis (365-275 av. J. C.) qui n’a laissé aucun écrit mais dont la vie et la doctrine sont relatées d’abord par ses condisciples. Nous savons ainsi par Timon de Phlionte que Pyrrhon accompagna son maître Anaxarque en Asie lors de l’expédition d’Alexandre et que durant cette fabuleuse odyssée, il entra en contact avec des maîtres indiens et bouddhistes, et fut semble-t-il, très impressionné par la sagesse austère de ces peuples. Pyrrhon a donc été largement influencé par la philosophie orientale marquée par :

1° : une théorie du détachement ou de l’indifférence

2° : une mise en pratique de cette théorie.

Trois siècles plus tard Sextus Empiricus fera la synthèse de la pensée pyrrhonienne dans Esquisses pyrrhoniennes ainsi que Diogène Laërce dans : Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres dont le témoignage est précieux en ce qui concerne la vie et la doctrine de Pyrrhon.

Pyrrhon affirmait que nous ne savons jamais assez pour être sûrs qu’une manière d’agir est plus sage qu’une autre. Il soutenait que la connaissance des choses est impossible (acatalepsie) et que nous devons toujours assumer une attitude de réserve et même une indifférence à leur égard (adiaphorie). Le pyrrhonisme est un non-savoir qui se sait comme tel et une interrogation sur l’être par rapport à son apparence, sa manifestation, tout cela en vue d’une vie bienheureuse. Ce bonheur n’a pourtant rien de positif, c’est juste l’absence de troubles : l’ataraxie. Il s’agit là d’une attitude de l’homme face à la souffrance de ce monde. Par le doute de nos propres opinions qui sont tout autant illusions que n’importe quel objet et qui donc n’ont aucune valeur par essence, nous pouvons atténuer les maux qui nous frappent : «Les choses, sont également in-différentes, im-mesurables, in-décidables. C’est pourquoi ni nos sensations, ni nos jugements, ne peuvent, ni dire vrai, ni se tromper».
Le pyrrhonisme peut être résumé par une série de concepts ayant entre eux un lien de causalité : isosthénie, épochè, aphasie enfin ataraxie. L’isosthénie est l’indifférence des valeurs, l’égale force des discours conséquente à l’égale valeur de toutes choses, la négation du principe de non contradiction qui entraîne la destruction de la question de l’être et du discours sur l’être. Elle affirme que les contraires peuvent être vrais en même temps (principe réfuté par Aristote). Les objets ne forment qu’Un car il n’y a pas de différences entre les choses ou pour le dire plus justement les choses sont non-différentes entre elles. C’est le ou mâllon (pas plus ceci que cela), le refus de l’alternative, du choix. Il ne reste que l’apparence des choses sensibles qu’on ne peut affirmer ou nier et qui n’est qu’un phénomène qui renvoie à une essence cachée derrière le manifesté.

Si le scepticisme est une doctrine digne d’intérêt, il faut néanmoins reconnaître lorsqu’il est aussi radical, son inadaptation à la vie humaine telle qu’elle est censée s’insérer dans un monde objectif. Ainsi Pyrrhon ne prenait garde à rien, tombait dans des trous qu’il ne prenait pas en considération, se faisait renverser par des animaux, des chars, et se faisait mordre par des chiens qu’il décidait d’ignorer. Apercevant un jour son maître de philosophie Anaxarque accidentellement tombé dans un fossé, Pyrrhon ne fit aucun geste pour le secourir, considérant qu’il n’y avait pas de raison suffisante de penser qu’il ferait une bonne action en retirant le vieillard du fossé. D’autres moins sceptiques le sauvèrent et reprochèrent à Pyrrhon sa cruauté. Mais Anaxarque fidèle à ses principes le loua pour sa logique.
Les pyrrhoniens dont Timon et Philon d’Athènes étaient suffisamment cohérents pour étendre leur doute même à leur propre principe du doute. Ils ont ainsi tenté de rendre leur scepticisme universel et d’échapper au reproche de le fonder sur un nouveau dogmatisme. L’ataraxie on l’a vu, était le résultat à atteindre, en cultivant la suspension du jugement (époché), l’absence de passion (apathie), et le non-discours (aphasie). En effet, toute parole sur l’apparence est aussi vide que l’objet apparent. En tentant de dire l’être, le discours ne dit que le vide donc il vaut mieux s’en tenir à l’ironie, une sorte de théologie négative, qui est un renversement du discours. En disant le contraire de ce qui est ou de ce qu’on pense, on peut espérer approcher l’essence de ce qui est dit ou pensé. Alors le sage peut atteindre le bonheur dans l’absence de troubles. L’ataraxie est en fait un retour aux sensations pures, distinctes de toute opinion, de tout jugement sur les sensations ressenties. Il s’agit de se détacher des objets réifiés pour ne voir que l’apparence et ne prendre en compte que cette vacuité-la pour ce qu’elle est : c’est-à-dire rien. Le pyrrhonisme détruit donc la recherche elle-même car de la non-différence des choses résulte une non-recherche qui seule permet l’état de calme intérieur. Le bonheur ou la satisfaction de l'individu est le but qui a dominé ce scepticisme radical ainsi que les systèmes contemporains : stoïcisme et épicurisme. L’opinion des hommes et leurs jugements injustifiés sur les choses trahissent leur désir et nécessitent un effort douloureux et souvent de la déception. De tout ceci est délivré l’homme qui s'abstient de juger qu’une opinion est préférable à une autre. De plus rien ne se fait par nécessité, mais comme l'inaction complète aurait été synonyme de mort, il semble avoir été admis que le sceptique, tout en gardant sa conscience de l'incertitude la plus complète pouvait suivre la coutume dans les affaires ordinaires de la vie. Ne faisant pas que se conformer aux usages mais en déterminant de quelle façon il fallait les suivre. Car alors seulement la vraie liberté peut se déployer dans une action détachée de toute justification, de toute raison angoissante. Il n’y a pas de valeur hors de ce type d’action, car il n’y a pas de fin (télos) aux actions ou aux décisions humaines.

Le scepticisme de l’Académie Moyenne (Arcésilas 315-241 av. J.C.) et de la Nouvelle Académie (Carnéade 219-128 av. J.C.) différait peu de celle des pyrrhoniens. L’attitude des Académiciens a été principalement le fait d'une critique négative de l'opinion d'autrui, en particulier du dogmatisme quelque peu impérieux des stoïciens. Ils ont également, en l'absence de certitude, permis à la probabilité d’être un motif d'agir, et ont défendu leur doctrine sur ce point avec beaucoup d’application et d'habileté, mais ils étaient moins que les pyrrhoniens subjugués par la question pratique de leurs doutes, leur intérêt étant purement intellectuel.

La Nouvelle Académie ferme en 86 avant J.C. mais le courant sceptique va continuer avec le scepticisme dialectique d’Aenésidème (80-130) qui le conceptualisa en dix tropes (arguments pour démontrer l’impossibilité d’atteindre une vérité certaine et pour conclure en conséquence à la suspension du jugement), celui d’Agrippa (63 av. J. C.-12 après)  qui les ramena à cinq dont on a vu le trilemme et surtout celui de Sextus Empiricus (160-210) qui développa une doctrine sceptique contre le dogmatisme lui donnant à peu près une forme définitive cinq siècles après Pyrrhon.

B- Le Moyen Age :

Au Moyen Age une forme de scepticisme peut être revendiquée comme une expansion exclusivement moderne, à savoir le scepticisme philosophique dans l'intérêt de la foi théologique. Ses adeptes étaient essentiellement les Apologistes chrétiens (Tertullien, Tatien, Clément d’Alexandrie : 2ème siècle ) Leur scepticisme était un moyen de défendre les dogmes du christianisme. Ils ont constaté en effet que ces dogmes étaient souvent attaqués au nom de la raison, et que certaines des objections s’étaient révélées difficiles à réfuter. En conséquence dans un accès de piété, ils se sont retournés sur la raison pour la combattre et se sont efforcés de montrer qu’elle est en contradiction avec elle-même, même sur des questions non théologiques. Ainsi la stupidité de la raison devint leur garantie pour la réception d’une conviction -la foi- sur laquelle la raison avait soulevé des objections.
Mais comme le christianisme s'est solidement établi, les écrivains chrétiens sont devenus plus tolérants de la spéculation et ont travaillé pour ramener les doctrines de l'Eglise à un système rationnel. Ce fut la tâche de la scolastique (enseignement de la théologie et de la philosophie dans les universités) et, quoique les grands scolastiques des 12ème et 13ème siècles comme Abélard et Thomas d’Aquin se soient abstenus de tenter de rationaliser les doctrines comme la Trinité et l'Incarnation, ils étaient loin de les considérer comme étant opposées à la raison.
Ce ne fut que vers la fin du Moyen Age que le sentiment d'un conflit raison et révélation est redevenu la vérité largement répandue et a pris forme dans la théorie essentiellement sceptique de la double nature de la vérité. Vérité philosophique tel qu'il ressort de l'enseignement d'Aristote, en contradiction directe avec l'enseignement de l'Eglise qui détermine la vérité dans la théologie.
La chute de la scolastique et le conflit des théories philosophiques et religieuses qui en ont découlé ont redonné une impulsion au 16ème siècle à la réflexion sceptique. Un des premiers exemples de cet esprit nous est fourni par le livre d’Agrippa de Nettesheim (1487-1535) De l’incertitude et de la vanité des sciences. Cette manière de penser ne se limite pas, toutefois, aux penseurs chrétiens, elle apparaît également dans la philosophie de l'Orient. Al Ghazali (1058-1111) dans L'effondrement des Philosophes se fait l'avocat du scepticisme philosophique dans l'intérêt de l'islamisme orthodoxe - une orthodoxie qui est devenue cependant, dans son propre cas une espèce de mysticisme. Il fit méticuleusement son travail de destruction si bien que la philosophie arabe ne lui a pas survécu.

C- La Renaissance :

Le scepticisme de la Renaissance joua un rôle essentiel dans la formation de la philosophie moderne : l’homme n’est plus au centre du monde, il n’y a plus ni ordre, ni règle. L’ Europe est déchirée et commence à douter de ses dogmes et de ses certitudes : guerres de religion, remise en cause des lois de la physique.

1- Montaigne (1533-1592)

Réflexion sceptique plutôt que scepticisme systématique est ce qui nous unit à Michel de Montaigne. Son scepticisme n’est pas le doute de l’existence du monde extérieur mais il pense qu’il est vain de tenter de découvrir son fonctionnement. Si la présentation élaborée des arguments sceptiques et relativistes dans Apologie de Raimond Sebond -Les Essais- et l’emblème qu’il recommande –une balance avec la légende «Que sais-je ?»- mettent en évidence un adoucissement du pyrrhonisme radical, quand il parle des «témoignages de notre imbécillité», il suit dans l'ensemble la ligne des anciens, et résume les deux grands arguments dont la pensée sceptique de tout âge se réclame : l’impossibilité de vérifier nos facultés et la relativité de toutes nos impressions. Dans les dernières lignes de cet essai, Montaigne semble se tourner vers la foi chrétienne comme seul secours de l'homme à son état originel d’abandon et d'incertitude.

2- Bayle (1647-1706)

Le plus célèbre sceptique de cette époque a été Pierre Bayle dont le scepticisme était dans sa vive critique négative de tous les systèmes et les doctrines qui l’ont précédé. Bayle fait étalage de l'opposition entre la raison et la révélation, mais l'argument dans ses mains est à double tranchant et quand il exalte les mérites de la foi dans son Dictionnaire historique et critique sa sincérité est pour le moins incertaine.

3- Descartes (1596-1650)

Peut-on classer René Descartes parmi les philosophes sceptiques ?
En effet la pratique cartésienne du doute est tellement connue que le terme de scepticisme en est venu à évoquer la démarche cartésienne ; pourtant cette pratique n’est en rien sceptique. Elle se propose au contraire, par delà certaines attitudes sceptiques, de répondre fermement et définitivement au doute que Descartes a rencontré avant d’écrire les Méditations comme un obstacle sur le chemin de la vérité. Si Descartes parle du scepticisme avec mépris c’est bien parce qu’il souhaite dissiper toute confusion entre, d’une part le doute qu’il utilise méthodiquement selon l’ordre des raisons pour renverser le scepticisme, et d’autre part le doute extravagant des sceptiques qui suscite son indignation, parce qu’il donne le mauvais exemple d’un usage possible de la raison. Cela autorise Descartes à stigmatiser le doute sceptique comme un scandale à divers titres : méthodologique, intellectuel, théologique. Enfin considéré sur un plan éthique, le doute sceptique selon Descartes fait également faire le mauvais pas. En persuadant l’homme du caractère irrémédiable de son incertitude, il le conduit à se méprendre, sur ce qu’il doit se résoudre fermement à tendre, vers ce qu’une volonté éclairée nous recommande de poursuivre. Nous sommes une conscience percevant le monde mais rien ne garantit que ce monde a une existence objective. L’argument du démon proposé par Descartes est un développement de l’argument du rêve. Il met en doute l’existence même du monde extérieur en arguant que nous ne pouvons exclure la possibilité d’une tromperie d’un génie malin englobant la totalité de notre expérience. On se demande alors comment Descartes garantit le monde, comment il passe de la certitude du «cogito» à la certitude du monde qui nous entoure. La réponse tient en un mot : Dieu. Le lien entre la conscience et le monde, c’est Dieu, dont Descartes établit l’existence, et qui dans sa bonté ne peut nous tromper au point de créer l’illusion d’un monde qui n’existerait pas.

D- L’époque moderne :

Georg Hegel et un historien Edouard Zeller et remarquent la différence entre le calme du scepticisme antique et l'état d'esprit perturbé de nombreux sceptiques modernes. On a vu que le doute universel a été l'instrument que les sceptiques de l'antiquité recommandaient pour la réalisation de la paix de l’esprit. Pour la plupart des modernes le scepticisme représente un état de malaise et de désir douloureux. La différence de scepticisme pourrait facilement être interprétée comme un signe de faiblesse sentimentale de la part des modernes ou comme une preuve de la limitation des sceptiques anciens qui les rendait facilement satisfaits en l'absence de vérité. Cela semble prouver que les sceptiques antiques étaient plus convaincus que leurs successeurs modernes du caractère raisonnable de leur propre attitude. Il est donc douteux que le scepticisme philosophique de l'antiquité ait un parallèle exact dans les temps modernes.

1- Pascal (1623-1662)

Les caractéristiques typiques et de loin le plus grand exemple de scepticisme chrétien est Blaise Pascal. La forme de ses «Pensées» pourtant interdit la tentative de tirer, à partir de leurs expressions isolées, un système cohérent : «il n’est pas certain que tout soit incertain» mais il déclare aussi : «le pyrrhonisme est le vrai», «se moquer de la philosophie, c'est vraiment philosopher» ou encore «humiliez-vous raison impuissante, taisez-vous imbécile nature», d'autres passages pourraient être cités à contrario dans lesquels il assume la validité de la raison. Ce qu'il nie partout emphatiquement, c’est la possibilité d'atteindre par la raison seule, une théorie satisfaisante des choses. L'homme est une énigme sans espoir pour lui, jusqu'à ce qu'il se considère à la lumière de la révélation comme une créature déchue. La chute explique à elle seule à la fois la noblesse et la bassesse de l'humanité. Dieu est la seule solution sur laquelle la raison perplexe peut se reposer. Il y a aussi deux points sur lesquels Pascal a réfléchi tour à tour : on ne peut être en mesure de porter un jugement sur les mystères de la foi et la raison est incapable de résoudre ses propres contradictions sans l’aide d'une source plus élevée.

2- Hume (1711-1776)

Philosophe résolument spéculatif, David Hume s’oppose aussi bien au rationalisme cartésien qu’au scepticisme antique radical. Son scepticisme est placé dans sa méfiance à l'égard de notre capacité et de notre droit à passer au-delà de la sphère empirique. L’essentiel de sa position est que la raison soit détrônée dans l'expérience ainsi qu’au-delà. Son traité est un raisonnement par l'absurde des principes du lockianisme (toutes nos idées dérivent de l’expérience) dans la mesure où ces principes, lorsqu’ils sont constamment appliqués, quittent la structure de l'expérience, la laissent entièrement détachée (selon la propre expression de Hume) et sont agrégés seulement par la seule force irrationnelle de la coutume. Le scepticisme de Hume émane donc de son empirisme absolu. En commençant par des perceptions particulières laissées par les sens, il n’avance jamais au-delà de ces existences distinctes. Chacune de celles-ci existe pour son propre compte, elle est ce qu'elle est et ne contient aucune référence à quelque chose au-delà d’elle-même. La notion même d'objectivité et de vérité disparaît donc.
L'analyse de Hume sur les conceptions d'un monde et d’un moi permanents nous ramène au dramatique relativisme de Protagoras. Il met expressément en avant cette conclusion à laquelle la raison nous conduit, en opposition directe au témoignage apparent des sens qui est une nouvelle justification du scepticisme philosophique. Le scepticisme à l'égard des sens est pris en compte dans son ouvrage «Enquête sur l’entendement humain» et est justifié par le fait que les sens nous conduisent à penser un univers extérieur qui ne dépend pas de notre perception. Le scepticisme à l'égard de la raison, repose sur l’idée du caractère irrationnel de la relation que nous employons de préférence : à savoir celle de cause à effet. Nous avons pris l’habitude de lier ensemble les phénomènes en concevant entre eux ces rapports que nous désignons comme déterminés. Hume met en question le fait que la causalité doive intellectuellement précéder la connaissance même des phénomènes. Cette caractéristique cependant ne suffit pas à constituer le scepticisme, au sens antique du terme. Le scepticisme pour être complet, doit affirmer que, même dans l'expérience, nous ne pouvons conclure rationnellement mais que nous sommes irrationnellement induits à croire. «Dans tous les incidents de la vie», comme Hume le dit, «nous devons toujours conserver notre scepticisme. Si nous croyons que le feu réchauffe ou que l'eau rafraîchit, c'est seulement parce que nous avons trop de mal à penser autrement». Pour Hume, c’est l’expérience qui produit la relation de cause à effet. Si ce n’est pas le cas, on court le risque de tomber dans l’erreur. Définissant ainsi l’empirisme, il utilise le doute mais le limite : c’est l’usage de la raison quand elle produit des pensées dépassant le cadre de l’expérience qui doit faire l’objet d’un doute tellement radical qu’il pourrait remettre en question les fondements même de la science. Ce n’est pas une relation réelle entre les objets, mais plutôt une habitude mentale de croyance engendrée par la répétition ou la coutume. Les progrès de la pensée montrent que le doute est relatif lorsque le scepticisme est démontré être un empirisme minutieux. Tout rapport réel ou relation, et avec eux toute possibilité d'un système objectif disparaît. Il est en effet exclu par Hume pour l'esprit, de ne percevoir jamais aucune connexion réelle entre des existences distinctes. La croyance cependant, justement parce qu’elle repose sur la coutume et l'influence de l'imagination, survit à de telles manifestations. Le vrai philosophe, par conséquent n'est pas le pyrrhonien, qui essaye toujours de suspendre son jugement, mais l’intellectuel se conformant aux impressions et aux maximes qui ont le plus d’influence sur lui. Pour Hume, le doute ne peut pas être universel, puisque s’il l’était, c’est toute entreprise de connaissance du monde qui serait anéantie. Dans divers passages, il parle de lui-même recouvrant la gaieté et le tonus mental que par l'oubli de ses propres arguments. Il décrit son état de doute universel comme une «maladie, une mélancolie et un délire philosophique». C’est une version modérée du doute que propose l’empirisme, laissant à la sensation et à l’expérience, le bénéfice du doute.

3- Kant (1724-1804)

Le système d’Emmanuel Kant ou plutôt la partie de son système exposée dans La Critique de la raison pure, (cependant formellement distinguée du scepticisme par son auteur), a été incluse par de nombreux écrivains dans leur aperçu des théories sceptiques. La différence de Kant avec beaucoup des penseurs que nous avons passés en revue est évidente car sa limitation de la raison à la sphère de l'expérience montre en elle-même l’attitude d’un agnostique ou d’un positiviste plutôt que celle d'un sceptique. Pourtant Kant utilise souvent le terme de scepticisme et on constate que l’agnosticisme kantien est essentiellement sceptique dans ses fondements et dans ses résultats. La «Critique» montre, non seulement la limite de nos connaissances à une certaine sphère, mais nie que nos connaissances dans ce domaine soient réelles : nous ne savons jamais comment les choses sont en soi (noumènes) mais seulement comment elles nous apparaissent (phénomènes). Avec lui, posons-nous la question : que percevons-nous ? Ou plutôt, dans quelles conditions percevons-nous ?
La forme même de notre perception du monde, c’est le temps et l’espace. A elles deux ces dimensions constituent le cadre de notre expérience. Nous pouvons en déduire que le temps et l’espace ont une existence objective. L’une comme l’autre de ces formes constituent la structure qui nous permet de percevoir et concevoir le monde. Il faut donc nous faire à l’idée que la réalité n’est ni temporelle ni spatiale. C’est notre entendement qui plaque sur la réalité le cadre spatio-temporel pour que nous puissions l’appréhender. On doit en déduire que la connaissance ne peut se déployer que dans ce cadre. Mais ce n’est qu’une connaissance phénoménale, pas une connaissance des choses pour ce qu’elles sont indépendamment de l’expérience qu’on en a. L’objectivité de la connaissance n’est plus possible. En d’autres termes, toute certitude est relative aux limites de notre entendement, ce qui signifie que tout est, au-delà des phénomènes, douteux. Cette doctrine de la relativité implique en réalité une condamnation de toute connaissance parce qu'elle ne parvient pas à réaliser un idéal impossible et contradictoire. L'homme qui met en doute les facultés cognitives du fait de la relation qu’elles ont, ne peut pas appréhender les choses distinctes car elles font partie d’un tout : l’absolu qui les embrasse toutes. Si ce rêve ou ce préjugé est détruit, une proportion importante de la pensée sceptique perd sa raison d'être. Le préjugé toutefois, que nous rencontrons chez Kant, est sous une forme quelque peu différente, le même préjugé que l’on trouve parmi ceux des tropes de l'antiquité -ce que Lotze appelle le rapport inadmissible du monde des idées au scepticisme du monde des objets-. Car comme il le souligne à juste titre, si nous supposons que l’idéalisme ou le réalisme sont vrais, en aucun cas les choses elles-mêmes passent par notre connaissance. Aucun point de vue n’est possible à partir duquel on pourrait comparer le monde de la connaissance à un monde indépendant des choses afin de juger de la conformité de l'un à l'autre. Mais le doute abstrait, si toutes les choses ne peuvent pas être tout à fait autres en elles-mêmes que ce que notre pensée nous les fait apparaître est un scepticisme qui, certes irréfutable, est certainement sans fondement. Aucun argument ne peut lui être opposé, parce que le scepticisme ne repose sur rien de plus que la possibilité de douter. Le véritable objectif à laquelle nos pensées doivent montrer une cohérence n'est pas un monde de choses en soi, mais le système des choses tel qu’il existe. Le scepticisme est privé de son argument persistant si on voit que, alors que nos expériences individuelles sont jugées en conformité avec le contexte de l'expérience en général, l’expérience dans son ensemble ne permet pas d'être jugée en référence à autre chose qu’elle-même. A l'attaque sur la possibilité de démonstration, dans la mesure où toutes les preuves exigent elles-mêmes une nouvelle preuve, il peut très justement être rétorqué que la contradiction réside réellement dans cette demande.
Pour la preuve de l'évidence en soi, de laquelle toute preuve doit finalement dépendre, il est toujours possible que dans un cas particulier nous puissions nous tromper, en supposant que ce que nous considérons comme vrai n’est pas la réalité. Mais de telles erreurs accidentelles se corrigent elles-mêmes par les conséquences dans lesquelles elles nous impliquent et n'ont pas le pouvoir d'ébranler notre confiance dans la validité générale de la raison.
D’un scepticisme qui professe de douter de la validité de tout processus de raisonnement, il est bien entendu impossible d'offrir toute réfutation. En tout cas un tel scepticisme a été en tout temps suffisamment réfuté par la confiance justifiable de la raison. La fonction réelle du scepticisme dans l'histoire de la philosophie est relative au dogmatisme qu'elle critique. On a vu que de nombreux sceptiques étaient critiques des systèmes décadents qu’ils ont trouvé occuper le terrain de ceux qui doutent réellement de la possibilité de la connaissance en général. Même quand un penseur met en avant son doute comme absolu, il ne s'ensuit pas que ses successeurs soient nécessairement tenus de le considérer avec ce même regard. Le penseur sérieux répète toujours les mots de Kant : «Le scepticisme n’est pas un lieu de repos éternel pour la raison humaine. Sa justification est relative et sa fonction est transitoire»

4- Russell (1872-1970)

On ne peut parler du scepticisme sans évoquer Bertrand Russell.

Ses nombreuses préoccupations : mathématiques, philosophie, sociologie, histoire, politique justifient le qualificatif «sceptique» qu'on lui attribue ordinairement. Nous pouvons distinguer deux sortes de scepticisme si nous considérons les deux facteurs en présence : la conscience et le monde. Le premier type de scepticisme paralyse la conscience qui s'interroge, alors que le deuxième s'en prend à l'absolutisme de la réponse. D’une part, le scepticisme s'adresse à la conscience elle-même en lui niant toute possibilité de questionner valablement le monde : l'interrogation n'offre alors aucune valeur et la réponse ne correspond à rien. D'autre part, la réponse seule est mise en question et l'interrogation reconquiert toute sa valeur. Il est ainsi permis de comparer cette forme de scepticisme au doute méthodique de Descartes. En effet la réponse est soumise à la critique minutieuse du doute, mais celui-ci ne conduira jamais à la découverte d'une vérité. Le scepticisme attribué à Russel ne trouve son sens que dans la deuxième catégorie. Russell, n’est pas un sceptique du type qui tue toute pensée, mais de celui qui nourrit la conscience d'un dynamisme continu. Voilà la raison pour laquelle un de ses biographes l'a surnommé «le sceptique passionné ».

5- Cioran (1911-1995)

Philosophe catalogué sceptique car le pyrrhonisme est très présent dans toutes ses pages. Mais adhère-t-il réellement à cette doctrine ?
Le scepticisme antique est l’une des pensées qui nourrit sa réflexion. Les deux concepts qu’il utilise les plus fréquemment sont ceux du doute qui permet la lucidité sur la non-valeur des choses et l’indifférence. Mais ces concepts sont beaucoup plus espérés que vécus par le philosophe.
Tout d’abord son scepticisme est présent surtout par la figure idolâtrée de Pyrrhon qui lui seul aurait réussi à s’appliquer sa propre doctrine : «Quand Pyrrhon s’entretenait avec quelqu’un, si son interlocuteur s’en allait, il continuait de parler comme si de rien n’était. Cette force d’indifférence, cette discipline du mépris, j’en rêve avec une impatience de détraqué».
Dans La Chute dans le Temps, (deux chapitres sont consacrés au scepticisme : le «scepticisme et le barbare» et «le démon est-il sceptique ?») Cioran analyse chronologiquement les différentes étapes du doute sceptique en les comparant à la négation. L’auteur met en avant ces pensées mais il est difficile de savoir quelle est son attitude intime face à elles ? Car comme il l’affirme dans un entretien de 1984 avec Gerd Bergfleth : «Je ne sais pas très bien où j’en suis par rapport au scepticisme, bien qu’il soit au centre de tout ce que j’ai pensé.»
Le doute est ce qui fascine Cioran, cette hésitation qui selon lui est innée : on naît sceptique, on ne le devient pas : «jamais le véritable doute ne sera volontaire». En outre les sceptiques ne naissent qu’à des époques précises de l’histoire, «dans ces rares moments où la civilisation change de dieu». Seule une civilisation sur le déclin peut pratiquer le doute, au moment où ses certitudes sont usées par l’histoire. Et Cioran de remarquer qu’il n’est pas évident que le doute peut surgir dans un monde soumis à la puissance des dogmes.
La capacité de doute est à la fois un privilège et un fléau car elle marginalise ceux qui l’utilisent ; il y a une prédestination au doute qui devient, pour celui qui la subit, une calamité car elle fait d’eux des parias de la société qui ne peut exister que par ses certitudes et ses vérités. En cela, le scepticisme de Cioran peut être vu comme une posture teintée de fatalisme qui met le penseur par provocation au bord de la route, le scepticisme l’encourageant à se refondre dans le conformisme social.
Qu’est-ce que le doute ? C’est contester la validité de sa propre raison quand on sait qu’il n’existe au-dessus d’elle aucune autre instance qui pourrait la fonder et dont elle pourrait s’affranchir. Le doute est une «guerre que la raison se déclare à elle-même» et donc engendre une stérilité de la pensée que le douteur doit accepter en totalité. Il s’agit d’avoir toujours conscience d’user de sa raison quand on pense, alors même que «quiconque se laisse entraîner par ses raisonnements oublie qu’il fait usage de la raison, et cet oubli est la condition d’une pensée féconde, voire de la pensée tout court». Le doute est une réflexion sur sa propre pensée et ce geste est un geste agressif qui veut maîtriser ce moi qui juge peut être à tort et à travers.
Le doute a donc à voir avec l’être dans une relation équivoque entre affirmation et négation. Le thème de la négation revient très régulièrement dans la pensée de Cioran comme un contre-pied au scepticisme. Le doute n’est pas la négation de laquelle procède l’être, car «le non a présidé au morcellement de l’unité primitive». Dans la négation, comme plus tard dans le doute, il y a «une volonté de se singulariser et comme un élément antinaturel». Mais la tare de la négation est qu’elle affirme le moi : «je ne prends conscience de moi-même, je ne suis que lorsque je nie ; dès que j’affirme je deviens interchangeable et me comporte en objet».
Le doute c’est la vitalité de l’incertain car seule la quête incessante et epoché, c’est-à-dire  la suspension du jugement. Cet état d’esprit n’est possible que par la méditation de la devise sceptique : «Pourquoi ceci plutôt que cela ?».
Le fait de douter quant à la réalité ou à l’existence de telle chose ou idée la rend immédiatement moins tangible, lui donne moins de valeur car elle devient identique en terme qualitatif à toute autre idée ou chose, fut-elle le contraire de la première. Il est alors futile de choisir entre ces objets sans valeur en soi et sans valeur les uns par rapport aux autres. Le danger de cette pensée tourmentée fait vivre le sceptique. Cioran aspire donc à une pensée évanescente difficilement applicable mais consciente de sa singularité. Comme Nietzsche qui proposait d’affirmer la vie, Cioran s’oppose à la négation de la volonté en remettant au premier plan cette philosophie sceptique qui demeure, sauf peut être pour Pyrrhon, une aporie : «la négation n’est pas vacuité, elle est plénitude, une plénitude inquiète et agressive» et nier c’est toujours avoir un objectif. Au contraire, le doute est «un principe autodestructeur d’essence conceptuelle» : il s’attaque à ce qui le fonde lui-même, il sape ses propres bases qui sont l’être rationnel de la pensée conceptuelle, qui enferment les objets dans des catégories et qui fige le monde dans une identité. Le doute peut être poussé très loin, «jusqu’au moment où il n’y a plus de matière au doute» donc où pourrait apparaître «un simulacre de certitude», cette intuition étonnée de la «carence de l’inanimé et du vivant», cette lucidité quasi meurtrière sur le monde et les hommes.
Après le doute salvateur, Cioran décrit la deuxième étape du scepticisme : l’épochè et le ou mâllon. Le doute doit être capable de douter de lui-même, sans quoi il serait frappé de nullité car il entrerait dans le dogmatisme. Le sceptique doit donc, à un moment, aboutir "à l’abandon de toute recherche" est «l’inaction absolue» que Cioran qualifie tout de suite d’«extrémité concevable en pensée, inaccessible en fait». «Le dernier pas vers l’indifférence est la destruction de l’idée même d’indifférence».
L’ataraxie hautement désirée est-elle accessible ? Peut-elle être autre chose qu’une attitude trop proche du cynisme, un vrai mode de vie quand elle est contraire même à la vie car :
«Se prétendre plus détaché, plus étranger à tout que n’importe qui, et n’être qu’un forcené de l’indifférence.»
Le paradoxe du scepticisme est là : de ce mouvement de balancier irrésolu, de cette volonté fanatique de ne rien figer surgit l’immobilité la plus terrible pour l’homme, le non-agir. Pour Cioran, seul Pyrrhon «en a approché vraiment». La gageure du sceptique est de devenir un moi «réduit à un point de conscience». Cet état est celui d’un scepticisme rigoureux, ascétique dont la mise en pratique quotidienne est rêvée mais impossible. Car «vivre équivaut à l’impossibilité de s’abstenir» et «le doute se révélant incompatible avec la vie», le sceptique radical devient un «mort vivant».
L’homme doit «se modeler sur le vulgaire», c’est-à-dire accepter, pour le conformisme social, les apparences pour ce qu’elles sont et vivre avec elles. Il faut agir dans le monde et chaque action est un combat intime contre son propre doute. Seule une certaine forme d’ironie pourra adoucir ce cauchemar d’une «délivrance sans salut». Le sceptique fait bien l’expérience de la vacuité mais au lieu de le conduire à la béatitude elle ne provoque que le doute de soi et l’incuriosité devient un dépouillement total qui n’est même pas accompagné de joie. Ce sceptique connaît le repos primordial dans «le Tout, indiscernable du Rien» mais c’est un repos «stérile et prostré».
En réalité, à côté de ce scepticisme radical «il en existe un autre, hérétique, capricieux» qui se manifeste par crises, comme des sautes d’humeur qui feraient passer le douteur «de l’engourdissement à l’exultation». Ce scepticisme est le fait d’esprits religieux qui s’ancrent dans l’Absolu pour échapper aux crises de doute. Ce sont des sceptiques qui balancent entre un appétit du réel et une envie d’irréalité, entre «Extase et Ennui». Entre ces deux extrêmes de vie, on ne peut trouver que des «évidences extra rationnelles», c’est-à-dire des états religieux voire mystiques.
Dans le Diable est-il sceptique ? : l’auteur compare la position du douteur avec celle du diable. Le sceptique envie le démon car ce dernier sait ce qu’il veut et agit car «détruire, c’est agir». Le sceptique est celui qui sait remettre à leur juste place ses jugements et ses sensations, qui met de l’ordre dans les plaisirs et les douleurs. Il manque cruellement de foi -ce qui n’est pas le cas de ceux qui affirment ou qui nient- car la piété perçoit de la valeur partout et fixe les choses. Le sceptique cherche l’insécurité, pas la vérité : «L’hésitation, qui est sa passion, son aventure, son martyre escompté, dominera toutes ses pensées et toutes ses entreprises». Mais cette passion peut être fanatique car le sceptique ne peut plus sortir de son obsession ni de lui-même : le doute construit un monde clos autour de lui et il devient un handicapé qui ne cherche surtout pas à guérir.
La pratique quotidienne du sceptique est celle de l’indifférent «et le doute n’a-t-il pas à ses yeux le prestige de l’Inconditionné ?» Le douteur voudrait une foi dont il ne cesse de douter : «Le scepticisme est la foi des ondoyants».

Pour Cioran, il achoppe sur un point central : il crée l’orgueil, cette «ivresse de l’impasse» qui chuchote : «vous ne croyez pas que vous soyez plus doué que les autres, vous vous croyez seulement moins naïf qu’eux». L’orgueil est la tare qui empêche le salut car il empêche de rompre les derniers liens, ceux d’avec le moi. Cet orgueil naît de la connaissance, de la vision juste du monde, de cette lucidité qui place le douteur aux marges de l’humanité et lui fait regarder les autres avec compassion mais aussi mépris : «Plus nous avons le sentiment de notre insignifiance, plus nous méprisons les autres». Ce mépris «qui suppose une complicité avec la certitude» car il est un choix, «le sceptique devrait se l’interdire». La lucidité est alors son pire ennemi car elle le fixe à l’irréalité. Le scepticisme ne peut apporter une solution à la vie car sa méthode ne permet pas de s’en défaire totalement. Le paradoxe du doute est que, par la fascination qu’il exerce, il devient un dogme et ce qui refusait de figer l’être et proposait un mouvement entre les contraires ne fait au final qu’enfoncer le sceptique dans l’indifférence que l’on peut tenter d’appliquer dans la vie quotidienne couplée à une absence de marque de valeur des choses, des idées, des opinions. Ce qui est visé par ces pensées, comme par toutes les philosophies, c’est la tranquillité de l’âme, le bonheur, la sagesse : tous ces mots désignant le même objet. Le second concept, moins fréquent en philosophie est la non-fixité entre les choses et surtout entre les opposés : l’être ne doit pas être figé. De plus, la connaissance est avant tout celle des relations qui existent entre les objets et les sujets qui par la pensée ou les émotions ont tendance à figer les premiers dans des définitions ou des étiquettes difficiles ensuite à décoller. Cioran aurait voulu être un sceptique orthodoxe, comme Pyrrhon qu’il admire pour son indifférence réalisée ; mais sa trop grande lucidité lui fait comprendre que cette voie, comme les autres, n’est pas réellement réalisable dans ce monde : «Se lever, faire sa toilette et puis attendre quelque variété imprévue de cafard ou d’effroi. Je donnerais l’univers entier et tout Shakespeare, pour un brin d’ataraxie».
Entre scepticisme viscéral et désir de repos dans une conviction absolue, Cioran oscille, dessinant dans son inapaisement, une métaphysique propre à la modernité :
«Le sceptique est le désespoir du diable. C'est que le sceptique, n'étant l'allié de personne, ne pourra aider ni au bien ni surtout au mal. Il ne coopère avec rien, même pas avec soi»

6- Conche (1922- )

L’apport fondamental du scepticisme antique au scepticisme moderne est le questionnement de l’être, de la substance en soi. Les sceptiques modernes parlent d’apparences. Nous percevons les choses telles qu'elles nous apparaissent, et nous ne pouvons connaître la source de ces apparences si tant est qu'il y en ait une. Par conséquent, s'il y a connaissance sensorielle, elle est toujours personnelle, immédiate et changeante. Toute déduction faite à partir des apparences est sujette à erreurs et nous ne possédons aucune méthode pour déterminer si nos conclusions ou jugements sont exacts.
Selon Marcel Conche, il n’existe pas d’être de l’étant, de nature des choses, de chose en soi : ces notions ne sont que le produit de la réification illusoire qui caractérise la conscience commune. Pourtant, ce néant de l’étant n’est pas un non-être car il y a l’apparence. L’idée d’une chose en soi est dogmatique donc le scepticisme ne saurait en rendre compte. Pour le sceptique, «l’Etre, l’étant, la nature, le monde, les dieux ne sont que des leurres ou, si l’on veut, des mots». C’est par la fragilité du langage que l’on peut sentir l’illusion du monde car l’isosthénie des discours (grâce au ou mâllon) entre deux thèses fait apparaître une égalité, une indifférence des choses dites, qui ne sont pas plus qu’elles ne sont pas : «Le miel n’est pas plus que non-miel» alors on nie la notion même de substance et apparaît un rien universel qui est l’apparence et non pas un néant : le tout ne fait que sembler. L’apparence sceptique se trouve donc du côté de l’objet ; bien que pris universellement le ou mâllon permette d’annihiler l’antique opposition objet/sujet : l’apparence pyrrhonienne est absolue en ce sens qu’elle n’est ni «apparence-de» (d’un objet) ni «apparence-pour» (pour un sujet). Le scepticisme est, selon Marcel Conche, «une certaine vue des choses dans leur ensemble» à laquelle on doit se convertir. C’est une vue qui perce l’illusion du monde des étants et ne voit que «le rien universel de l’apparence». On peut se demander alors si cet état n’est pas simplement celui d’un relativisme total et aporétique ? Si rien n’est pas plus que rien n’est pas, alors tout est relatif. Dans la vacuité universelle les objets se reflètent les uns les autres et apparaissent en relation. Ils ont donc deux faces, un être et un non-être, un côté stable et un instable, un côté figé et un en relation. Les individus seuls reflètent les apparences pour en faire des étants connaissables. Si le scepticisme est l’horizon actuel de la philosophie, comme le pense Conche, il ne prêche en rien en faveur du relativisme ou du nihilisme mais, pétri de lucidité et de courage il exige plutôt, selon la belle formule d’André Comte-Sponville, de penser l’universel, singulièrement.

E- Aujourd’hui :

C’est avec le développement de la science consécutif au Siècle des Lumières et à la révolution industrielle que le scepticisme scientifique est devenu une philosophie à la mode, corollaire des autres courants de pensées du 19ème siècle tels que scientisme, rationalisme, positivisme ou matérialisme. Car la science nous livre-t-elle aujourd’hui le réel tel qu’il est et nous permet-elle d’en avoir une approche totalement objective ? Son ambition est d’expliquer les effets par les causes, mais on ne peut connaître les causes que quand les effets nous sont connus. On peut donc douter de la science, on l’a vu, car les relations et les lois qu’elle étudie se rapportent non pas aux choses en soi mais aux phénomènes, aux données de l’expérience, aux systèmes observés. De plus le savoir scientifique n’est pas toujours fiable et il y a d’autres vérités que la vérité scientifique. Il part souvent d’hypothèses pour aboutir à une conclusion grâce à une démonstration. Si les mathématiques reposent sur des abstractions indubitables car affirmées par l’expérience, les autres sciences s’appuient sur l’expérimentation créée de toutes pièces pour prouver une hypothèse de départ. Peut-on dans ces conditions dire que la science a le pouvoir incontestable d’accéder à la vérité ?

Aujourd’hui le terme sceptique a pris en France une connotation péjorative. Dans l’esprit du plus grand nombre, le scepticisme a fini par s’apparenter à tort à un refus d’admettre l’idée considérée, même face à l’évidence. Le scepticisme radical est redevenu à la mode dans les années 1960 avec les penseurs postmodernes relativistes qui sont sceptiques vis à vis de la vérité absolue ou des prétentions à des vérités universelles et impliquent de l’être autant à la possibilité d’avoir raison qu’à celle d’avoir tort. A partir des années 1980 un physicien de l’université de Nice Henri Broch, eut l’idée de remplacer le terme scepticisme par celui de zététique. Ce dernier vient du verbe grec zêtein, «chercher». Selon la définition d'Henri Broch la zététique est «l'art du doute». Le zététicien, à l’instar de David Hume, cherche l'origine des croyances et leurs faiblesses épistémologiques et propose des explications raisonnables basées sur le scepticisme philosophique et la méthode scientifique aux phénomènes paranormaux et aux pseudosciences : l’astrologie, la parapsychologie, les médecines parallèles, la radiesthésie : en fait à l’irrationnel.

F- Conclusion :

Pour un scepticisme raisonnable :
Le socle des certitudes est aujourd’hui fissuré et nous sommes désormais dans l’hypothèse des possibles sans pouvoir envisager autre chose que le probable.
Mais entre crédulité naïve et scepticisme radical il y a une juste place. Tout croire ou douter de tout sont deux solutions commodes qui nous dispensent de réfléchir.
Agir en sceptique modéré, examiner sans cesse ses opinions pour les réviser, les relativiser en fonction des circonstances est un art de vivre, une aptitude à vivre pleinement la recherche d'un bonheur possible sans craintes irraisonnées.

Me défiant moi-même des idées toutes faites, des certitudes, des dogmes et des idéologies, je conclurai par cette citation de Bertrand Russell : «Le scepticisme dont je suis partisan se ramène à ceci seulement :

1- que lorsque les spécialistes sont d'accord, l'avis opposé ne peut être considéré comme certain
2- que lorsqu'ils ne sont pas d'accord, aucun avis ne peut être considéré comme certain par le non-spécialiste et
3- que lorsqu'ils estiment tous qu'il n'y a aucune raison suffisante pour un avis certain l'homme ordinaire ferait bien de suspendre son jugement».


J.F. Boyer                                                                                           octobre 2010                                                                                           
Bibliographie :

Les sceptiques grecs Victor Brochard.
Pyrrhon ou l’apparence Marcel Conche,
La philosophie des grecs Edouard Zeller,
La relation du scepticisme avec la philosophie Hegel,
Apologie de Raymond Sebond Montaigne,
Les méditations Descartes,
Les pensées Pascal,
Traité de la nature humaine et enquête sur l’entendement humain David Hume,
Critique de la raison pure Emmanuel Kant,
Le tour du monde d’un sceptique Aldous Huxley,
Histoire du scepticisme d’Erasme à Spinoza Richard Popkin,
Essais sceptiques Bertrand Russel,
De l’inconvénient d’être né, les Cahiers, la Chute dans le temps Emil Cioran.




 

 

 


 

   




 



   

 

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Published by sophia - dans leçons
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