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20 janvier 2010 3 20 /01 /janvier /2010 16:34

 

 

 


Qu’est-ce que le reste ?

 

Pourquoi s’interroger sur le reste ?
La légitimation et la réponse apparaîtront progressivement, je pense. On ne peut au début dire ce qui n’est compréhensible qu’à la fin. Cependant quelques indications préalables peuvent être données.Le reste -et/ou plus précisément, ce qu’on en dit- se présente à nous sous le signe de la contradiction, de l’opposition, du paradoxe. Il est, il nous renvoie en un lieu et en son contraire. Il peut être autant disqualifié que qualifié, désapprécié qu’apprécié. Il invite à la nostalgie, il invite à l’avenir. Il est gonflé de remords, il est porteur d’espérance. Il est pauvreté, il est richesse.

En effet, le reste c’est ce qui demeure après l’événement, c’est une marque de ce qui s’est passé, il est constitué de bribes de ce qui fut, il est résidu de ce qui a été accompli, mais pas dans sa totalité, le «ce qui est encore de ce qui n’est plus». C’est une traînée d’achèvement. Il est mémoire. Il renvoie à autre chose que lui-même. Il est manque,  tout en étant débordement dans l’espace et dans le temps, dans lesquels le fait, le phénomène, l’événement devaient s’accomplir (les restes d’un festin, les restes d’une bataille, un parfum qui laisse la trace de quelqu’un, qui reste entre nostalgie et bonheur, frustration et soupçon). Un trop qui renvoie à un manque.

Le reste désigne aussi ce qui n’a pas été fait et qui en principe doit l’être : un devoir à terminer, une tâche à accomplir, il est tout tendu vers l’avenir, le «ce qui n’est pas encore de ce qui sera». Là encore il révèle une non totalité, un manque, un non-accomplissement, mais est de l’ordre de l’anticipation. De la conscience d’un achèvement qui ne l’est pas tant que cela à la conscience d’un achèvement à venir qui ne le sera peut-être pas.

Le reste peut être considéré comme étant de l’ordre de l’insignifiance, tout au moins de la moindre signifiance, du moindre être, du non-être de l’important. C’est de la babiole à côté de ce qui a été présent, vécu. Grain de surface qui n’est presque rien au regard de la plénitude de l’être. Accident et non substance, contingence et non nécessité. Mais c’est aussi ce qui peut revêtir à un moment donné la plus extrême importance, quand on s’interroge sur ce qui fait tirer encore profit, tout au moins par le récit qu’on en fait.

Le reste est regardé comme fétu de paille, coque sans fruit, simple peau desséchée, après sur la durée de l’existence dont on pourra encore jouir, ou encore quand on est tout heureux de retrouver, de récupérer ce qui a échappé à une destruction, un incendie par exemple, ou enfin quand on est satisfait de pouvoir témoigner, malgré les affres du temps, que l’on «a de beaux restes», signe d’une beauté passée, d’un talent exercé excellemment,  qui n’a de valeur que parce qu’il renvoie à autre chose que lui-même, et qui va inexorablement vers son dépérissement. Un presque rien, un inauthentique en voie d’extinction.

Mais il désigne aussi la totalité moins ce dont on parle. Quand on dit «le reste du monde», «le reste de la population», on indique la plus grande quantité par rapport à ce que l’on est en train d’examiner. «Faites cela, ne vous occupez pas du reste».

C’est pourquoi il y a pour le moins une ambiguïté quand on dit : "quant au reste…", «pour le reste…». Cela peut signifier qu’il ne vaut pas la peine de s’en préoccuper (de l’insignifiant) ou si peu (du moindre signifiant), car il n’y a rien ou peu à considérer ou à tirer parti. Ou cela peut signifier au contraire que ce serait digne d’intérêt, que cela contiendrait peut-être même l’essentiel de l’énigme, mais que c’est si complexe, si inquiétant, posant tellement de questions, qu'on ne peut ou ne veut s’y aventurer, cela pourrait entraîner le pire : difficulté qu’on n’ose pas affronter. Ce reste là risque de perdurer et non de dépérir.

Comment penser le reste, quand il se présente à nous sous ces multiples formes contradictoires ? Que signifie cette ambiguïté ?

passé / avenir

signifiance / insignifiance

presque rien / presque tout, etc.

 

Pourquoi vouloir penser le reste ? Qu’est-ce qui est en jeu dans cette interrogation ? Quel souci anime l’esprit qui s’obstine à porter regard sur lui ? Sans doute parce que le reste est omniprésent et ne cesse d’agacer, tout au moins chez celui qui a le souci de son existence, le souci de sa compréhension, de son organisation, de sa maîtrise. Qu’ai-je fait, ou pas fait ? Quelles leçons tirer de ce que j’ai fait, ou pas fait ? Que puis-je encore espérer pouvoir faire jusqu’à ma mort ?

Il y a là un désir d’ordre et de maîtrise qu’il peut être utile d’apprécier à sa juste mesure

 I°  On peut tout d’abord s’efforcer de concevoir le reste sous l’aspect d’une négativité. Ce pourquoi on répugne au reste.

J’évoquerai pour commencer -pour partir en creux en quelque sorte- le reste en tant qu’insignifiance, quasi non-être. Ce qui ne mérite pas qu’on lui prête attention, parce que cela ne contrarie ni ne favorise nos désirs, nos projets. Cela relève d’une quasi neutralité, ce pour quoi on peut à peine dire que l’on éprouve de l’indifférence, comme un degré zéro de l’existence. 

Il y a le reste comme moindre signifiance. Celui qui représente si peu par rapport à beaucoup, une petite partie par rapport à un tout. Des miettes, des riens qui ne valent pas la peine qu’on s’en préoccupe, si ce n’est qu’il va falloir les enlever pour passer à l’importance suivante. Cela provoque tout au plus un agacement de ne pas trouver place propre et de perdre du temps à faire place nette. Ainsi dans l’existence il y a l’essentiel et le reste, l’accidentel, le superflu, et on aimerait ne se consacrer qu’à l’essentiel.

Le reste peut ensuite être envisagé comme la marque de ce qui n’a pas été vraiment accompli. Les prévisions ont été mal calculées, la réalité ne s’est pas pliée à nos choix, l’inattendu est venu contrecarrer la belle ordonnance de nos projets. Nous n’avons pas fonctionné à l’économie et cela nous afflige. On peut illustrer cela par la poubelle : tous ces surplus qui sont jetés, qui manifestent notre propension au gaspillage, alors qu’il y a tant de besoins non satisfaits. Le reste qui vient réveiller notre conscience et nous encombrer de mauvaise conscience. Cela manifeste pour le moins un désordre et une non-maîtrise de notre économie. Certes tout n’est pas consommable, il y a sans doute un pourcentage incompressible de scories, de résidus, de déchets, mais tout de même, il y a de la marchandise perdue. Quelle négligence.

On peut donc répugner au reste parce qu’il témoigne, dans un passé récent ou plus ou moins lointain, d’une coupable inattention, d’un manque de maîtrise dans la conduite de l’action, d’une impuissance en quelque sorte. J’aurais pu… j’aurais dû… C’est le temps du regret, du remords, de la nostalgie. De là peut naître une interrogation sur le passé, souvent formulée ainsi : «que reste-t-il de… nos amours, de notre œuvre, de notre jeunesse, de ceux qui nous ont quittés…». Nous pouvons alors considérer le reste comme le signe d’un «ratage», d’un échec, d’une vanité (l’exemple de Faust chez Goethe, ou de Freud dans «Le visiteur» d’Eric-Emmanuel Schmitt). Nous nous demandons ce que vaut ce qui demeure : les souvenirs, les cicatrices. Vanité des apprentissages, des leçons. C’est la mise en question, dans le présent, de ce qu’a été, de ce qu’est notre existence. D’où éventuellement la naissance de la conscience de l’absurde (cf. Camus dans «Le mythe de Sisyphe»). Métro, boulot, la routine inconsciente d’elle-même et un beau jour on se réveille. A quoi a mené tout cela ? Qu’est-ce qui reste ? Quoi de substantiel ? Qu’en est-il du rapport plaisir / souffrance ? L’existence fut-elle vraiment pleine, sérieuse, ou une simple suite non contrôlée d’accidents, de relations aléatoires ? Voilà l’existence frappée du sceau de la négations dans tous les sens du mot. Le reste comme marque d’un passé considéré comme vain et que l’on voudrait vainement avoir été autre, ou ne pas avoir été du tout.

C’est alors que l’on se tourne vers l’avenir pour essayer de bien faire ce qui reste à accomplir, ou tâcher d’accomplir ce que nous aurions voulu accomplir. Tout simplement pour accomplir, c’est-à-dire achever. Achever dans le sens d’en finir avec ce passé désappointant, et achever dans le sens que le reste à parcourir se déroule le plus parfaitement possible jusqu’à son terme (Achever = tuer, achever = terminer parfaitement son œuvre. De toutes façons il y a mort à quelque chose). Cependant il demeure (il reste) au moins deux interrogations : l’une sur l’incertitude de l’avenir, dont on sait bien qu’on ne maîtrise pas toutes les clefs, qu'on risque de laisser au bord de la route des énergies, des illusions, des soustractions, des divisions aux restes eux-mêmes incertains. L’autre interrogation porte inévitablement un jour ou l’autre sur la mort, la seule certitude qui reste. Incertitude de l’avenir quant à son contenu et incertitude quant à sa durée : que me reste-t-il à vivre ? La réflexion sur le reste passe du «par derrière» au «par devant». Elle passe d’une soi-disant impuissance dans le passé à la crainte d’une impuissance dans l’avenir. Toujours cette pensée de la non-maîtrise. Le fait que ne sachions ni le jour ni l’heure de la mort, ou qu’elle soit -à tort ou à raison- objet d’angoisse, n’arrange bien souvent en rien le bon déroulement de l’existence. De là l’interrogation sur l’«à quoi bon»… pour ce qui reste à vivre ? …alors que demeure une certitude : la mort. Pourquoi ne pas anticiper ?

En un mot, vue sous ces angles, la pensée du reste serait plus encombrante qu’autre chose. Elle ferait un peu désordre, ou tout au moins dérangerait l’ordre souhaité, l’harmonie souhaitée. Une faille dans le désir d’être. Le reste serait le grain de sable qui enrayerait la machine, ou même qui l’empêcherait de se constituer. Le reste n’est pas à sa place, ne devrait pas avoir de place. Il est ce qui n’a pu être intégré, utilisé, compris, qui déborde les capacités et les moyens d’un esprit, d’une entreprise, d’un secteur de connaissances, d’activités. Tout ce qui est contraire, tout au moins dans un premier temps, aux exigences, aux convoitises de l’esprit, de l’homme, qui sont de connaître, de comprendre, de tout comprendre, de ne pas être en reste, de gagner, de maîtriser, de ne rien laisser au bord de la route, pas de manifestations, de traces d’ignorance et d’impouvoir. Etre Dieu, en quelque sorte. (Encore qu’on pourrait se demander ce qu’il reste de sa création ! Mais c’est un autre problème). Tout ce qui ne rentre pas dans le cadre, dans la loi, dans la norme, dans le système.

De là viennent l’idée et la volonté de vaincre les résistances du reste, d’en repousser les limites, voire de le résorber, tout au moins de le neutraliser, de le réduire.

II° Examinons quelques essais de réactions contre les méfaits du reste, ou contre le reste lui-même.

On peut commencer par le mythe de Faust. Au soir de sa vie, le savant docteur se demande ce qui reste de tout ce qui a constitué son existence, de tous les efforts qu’il a investis, de tous les espoirs qu’il a entretenus et qui l’ont entretenu. «Philosophie, hélas !, jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… Je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant…» (Texte de Goethe). Il veut se donner la mort, de déception et d’amertume. «A moi, Satan !». C’est le seul secours, le seul recours. Et Méphistophélès apparaît pour lui offrir ses services, lui redonner goût à la vie. Il lui propose plusieurs trésors : de l’argent, des femmes… Faust les refuse, il en veut un qui les contient tous : la jeunesse, pour recommencer, gommer les regrets, les remords, tout le poids de ce reste qui l’encombre. Un marché est conclu, un contrat est passé : Méphistophélès lui donnera tout, à condition qu’il lui vende son âme. «Ici, je suis à ton service, là-bas tu seras au mien». (dans l’opéra de Gounod). C’est l’annonce de la damnation. Après des hésitations, Faust accepte. Mais c’est la corruption suprême, il vend, il troque ce qui est invendable : son âme. (cf. Epictète et le tyran : «Torture-moi, coupe-moi la tête… tu n’auras pas mon âme»). Au bout du compte qu’aura-t-il gagné, que demeurera-t-il de ce contrat ? Damné il sera, damné il est déjà. Il est dans l’illusion du salut pour n’avoir pas pu ou voulu comprendre sa destinée d’être radicalement fini. On ne se moque pas impunément du temps. D’ailleurs Méphistophélès avait tout dit quand il se définissait : «je suis l’esprit qui nie», c’est-à-dire qu’il est reste de tout ce qu’il ne peut affirmer. Il est au mieux second. Il est par nature en reste. Comment Faust a-t-il pu faire confiance, pour abolir sa pensée pathétique devant ce qui lui restait, à ce diabolique en reste d’Etre ? Comment préférer cette corruption ontologique à ce que l’on peut considérer comme une corruption naturelle, normale : le dépérissement et la mort ? La damnation en valait-elle le prix ? Ce qui nous renvoie au problème du mal, ce que Dieu même n’a pu réduire, ou ce qui est utilisé à l’encontre de son existence. Echec de Faust.

  Il y a une autre manière de ne pas pâtir du reste, c’est de l’empêcher, voire de l’exterminer. C’est la stratégie du pouvoir lorsque celui-ci se fait totalitaire. Même sans parler de pouvoir totalitaire, il demeure dans tout pouvoir une non transparence irréductible, par exemple. Ce pouvoir ne se partage pas, ne partage pas. Il n’accepte pas l’opposition, la contradiction. Rien ne doit lui échapper, c’est la surveillance absolue, la maîtrise absolue. Pas de résidus, pas de scories, il faut tout gommer pour que ne soit que ce que veut son « bon vouloir ». Il ne faut laisser aucune trace de ce qui pourrait manifester une quelconque faiblesse, un quelconque tort. Le pouvoir a raison parce qu’il est le pouvoir, c’est pourquoi, selon sa raison, il rend raison de tout, il fait rendre raison, s’il le faut par les armes. On extermine si besoin est, on déforme les archives, on les fait brûler (cf. «1984» d’Orwell)  à tel point que des décennies après on cherche encore les cadavres, les restes accusateurs. Le travail le plus «propre» eût été que le reste fût empêché d’exister ou totalement éliminé. Mais on ne joue pas ainsi avec le reste, car on ne joue pas avec l’existence humaine. (Pas plus qu’Empédocle qui a voulu jouer avec les dieux, les croyances, le feu qui rejeta un de ses restes : une sandale). Il y a toujours du non maîtrisable : le désir de liberté est un reste malgré tout qu’on ne peut anéantir, même si on peut le contenir un certain temps. C’est une braise qui couve sous les cendres. Le totalitarisme fait beaucoup de cendres, il vit dans l’illusion d’avoir étouffé à tout jamais les braises. Mais un jour il faut peu de vent (comme on dit : « le vent de la liberté ») pour que le reste de feu enflamme de nouveau l’espace politique. L’anarchiste, l’anarque (cf. «Eumeswil» d’Ernst Jünger) sommeille en l’homme. Et il y a aussi la mémoire qui conserve les restes et les restitue un jour, même si c’est longtemps après. Ce qui restait devient alors le témoin qui restituera la vérité en son lieu. Si la crainte d’un reste bavard encombrait les bourreaux, la reconquête de ce qu’il manifeste au grand jour libère les victimes de leur tragédie un tant soit peu. Mais ce peu est beaucoup. Le reste fait de la résistance, tel le refoulé selon Freud. Vouloir le neutraliser absolument, c’est faire fi de la temporalité et de la liberté.

On peut aussi voir dans l’activité de la connaissance, dans l’activité de la connaissance scientifique en particulier et dans un positivisme dogmatique – et non pas méthodologique -une volonté d’éliminer le reste, l’obscur, l’ignoré. Cf. Freud : «La vérité ne peut pas être tolérante, elle ne doit admettre ni compromis, ni restrictions» («Nouvelles conférences…»). Connaître c’est ramener l’inconnu au connu, le particulier au général, le différent à l’identique, le fait à la loi. C’est repousser les limites du reste du savoir, ou lui accorder une place tout à fait secondaire, à la limite du non-lieu, comme un déchet incontournable dans tout production et consommation. L’activité scientifique a pour but d’élaborer des lois, c’est-à-dire d’énoncer des rapports constants et nécessaires entre les phénomènes. «Tout corps plongé dans un liquide…», un grain de sable, une savonnette, un paquebot, peu importe la singularité. Elle travaille sur des quantités (ce qui est mesurable), sur des séquences répétitives, répétables, sur ce qu’on pourrait appeler du semblable, sur ce qui est objectivable. Les scientifiques oeuvrent dans des laboratoires, qui sont des lieux artificiels où on reconstruit, reproduit artificiellement les phénomènes dans leurs relations. Tout cela est indispensable pour prendre connaissance de l’univers dans lequel nous sommes et duquel nous sommes. Et nous avons par là d’irremplaçables moyens d’action voire de maîtrise. Il est inutile d’insister là-dessus.

Mais il y a des «résidus», ce qui est en reste de la production scientifique, non pas simplement en raison de ses limites momentanées, mais en raison de sa nature même. Il y a ce qui relève du qualitatif -les qualités que les philosophes opposent aux quantités-, ce que l’on éprouve, ressent d’une manière proprement singulière, subjective. (Par exemple : ce que peut signifier une science des sensations, des passions : un discours extérieur, applicable à tous, mais propre à aucun). Il y a tout ce qui relève de l’unique, de l’événementiel, ce qu’un discours abstrait, général ne peut que laisser de côté. On comprend par là la difficulté d’une science de l’histoire. La médecine suppose un savoir théorique général, mais la clinique est plus un art. On apprend la médecine, les maladies, mais les médecins disent souvent : «il n’y a pas de maladies, il n’y a que des malades». C’est ce qu’on appelle l’irréductible, ce que l’on ne peut ramener à autre chose qu’à soi, irréductible au général, au système, à l’impersonnel.

 

L’activité scientifique construit aussi des théories qui sont des représentations, des interprétations approchées, provisoires, relatives, au fond hypothétiques, de la réalité phénoménale. L’autorité conjuguée de la raison et de l’expérience ne permet pas de dire plus qu’elle ne peut. Le reste est sans doute plus important qu’on ne le croit. En atteste ce que disent les scientifiques ou épistémologues eux-mêmes.

                 - Niels Bohr : «Il est faux de penser que le rôle de la physique soit de découvrir ce qu’est la Nature. La physique ne se soucie que de ce qu’on peut dire sur la Nature».

              - François Jacob : «Les scientifiques savent maintenant devoir se contenter du partiel et du provisoire, et que leur démarche ne peut qu’entraîner un émiettement de la représentation du monde».

 

               - Karl Popper : les théories comme filets, la pêche à la réalité. «Les théories scientifiques peuvent être comparées à des filets destinés à retenir la réalité, une réalité sans doute tellement complexe que les plus petits poissons parviendront toujours à passer au travers».

 

                - Einstein : la comparaison avec la montre. «Dans l’effort que nous faisons pour comprendre le monde, nous ressemblons quelque peu à l’homme qui essaie de comprendre le mécanisme d’une montre fermée. Il voit le cadran et les aiguilles en mouvement, il entend le tic-tac, mais il n’a aucun moyen d’ouvrir la boîte. S’il est ingénieux, il pourra se former quelque image du mécanisme, qu’il rendra responsable de tout ce qu’il observe, mais il ne sera jamais sûr que son image soit la seule capable d’expliquer ses observations. Il ne sera jamais en état de comparer son image avec le mécanisme réel, et il ne peut même pas se représenter la possibilité ou la signification d’une telle comparaison».

 

En un mot, il n’y a de science que du probable. Sans compter ce qu’on appelle les indécidables, les indémontables, les axiomes, les postulats qu’il resterait à démontrer. Il y a l’en-deçà de la science : la perception colorée et diverse, un au-delà : la substance,  la totalité, l’absolu. La science ne peut tout réduire, elle ne réduit que du relatif et du partiel.

 

Quant au positivisme dogmatique («hors de la science, des sciences positives, point de salut»…), il a vécu du fait même du développement quantitatif et qualitatif des sciences. (Cf. Freud, dans «Le visiteur» : le monde comme énigme, toujours déchiffrable. Non, dit l’autre, comme mystère, toujours indéchiffrable).

 

Ce que les sciences n’ont pu, ne peuvent appréhender, la métaphysique a eu la prétention de le faire, pour qu’il ne reste rien d’inintelligible. Bien qu’historiquement bien antérieure aux sciences positives modernes, la métaphysique, dans notre démarche, peut être située après. Ce que dit d’ailleurs le mot lui-même, méta-physique. Ce qui montrerait qu’au fond, même historiquement, on peut parler d’On pourrait définir la métaphysique comme étant une science des «Idées» -tout au moins un essai d’une constitution d’une telle science-. Aristote : «Science de l’Etre en tant qu’être… nous devons appréhender les causes premières de l’Etre en tant qu’être» (Métaphysique). Les sciences positives s’intéressent au comment, les métaphysiques au pourquoi ; les unes au commencement, les autres à l’origine ; celles-ci au tout et à la substance, celles-là aux parties et aux accidents. Science des Idées, c’est-à-dire de la réalité en soi, absolue, en elle-même, indépendamment de toute connaissance qu’on pourrait en avoir (ce qui est paradoxal). C’est ainsi que dans la philosophie de Platon l’Idée (le Beau, le Vrai, le Bien, le Juste…) est infinie, immuable, éternelle, modèle parfait, ne connaît ni génération ni corruption. Elle règne dans le monde intelligible, lieu de l’Etre. Tout ce qui est dans ce monde, sensible, n’est que par participation à cet autre monde. Il ne tient son être que de l’Etre. Il n’a pas d’existence en soi, d’où son imperfection, sa finitude ontologique radicale. S’il y a éternité, immuabilité, perfection, il ne peut y avoir de reste réel. Tout est là, il n’y a rien en dehors de là. C’est la sphère parménidienne.

 
On comprend alors que si on pouvait avoir véritablement une science de ces Idées, de cette réalité, il n’y aurait plus de reste. On aurait une science des substances et non plus simplement des relations, une science des choses en soi (noumènes) et non plus simplement des phénomènes ; de la totalité et non plus simplement de parties éparses. Le reste, attribut accordé au passé ou à l’avenir, n’a pas de place, de statut ontologique propre dans l’éternité. Le reste, attribué au contingent, ce qui aurait pu ne pas être ou être autrement, selon des aléas, des probabilités, n’a pas de place autonome dans une conception nécessitariste de la réalité. Dans un système bien conçu - je dirais parfait- tout est rigoureusement à sa place, chaque partie dépend organiquement du tout et de toutes les autres parties, il n’y a rien d’inutile, de superflu, d’inattendu, rien en reste. Rien à soustraire, rien à ajouter. Certes, c’est un peu simplifié, mais il y a tout de même cette intention, cette prétention dans une certaine métaphysique. Le reste n’a pas de réalité, ou trouve sa réalité dans l’Etre.

 

On trouve cette sorte d’«orgueil» chez Spinoza, «le philosophe ivre de Dieu», comme le qualifiait N. Bayle. Ce philosophe pour qui il n’y avait que Dieu ou la Nature, pour qui il fallait s’efforcer de tout connaître sous la figure de l’éternité. La méthode ou le modèle -les mathématiques- qui ont fasciné ces penseurs ne peuvent que confirmer cette idée.

 

Cependant une telle science est-elle possible ? Il y a d’abord le fait que bien des métaphysiques se sont succédées sans se mettre d’accord dans la satisfaction de leur prétention. Il ne reste qu‘«un  champ de batailles idéologiques», comme l’écrit Kant. Ou bien la connaissance de l’absolu n’a pas été atteinte, ou bien il existe plusieurs absolus, ce qui est inconcevable car contradictoire. («A chaque métaphysicien, à chacun son absolu», alors -ce qui est bien le relativiser et lui dénier sa qualité d’absolu-). Il y a surtout que la métaphysique dépasse l’expérience sensible et tout ce qui est expérimentation scientifique. La connaissance s’effectuait sous l’autorité conjuguée de la raison et de l’expérience. Or en métaphysique il n’y a plus cette expérience là. Seule demeure l’autorité de la raison. Prise du désir vertigineux de tout connaître, elle va se laisser piéger par l’illusion (ce que Kant appelle l’illusion transcendantale) de croire qu’elle en a la possibilité. La raison spéculative s’en va ainsi dans des chemins aléatoires, des antinomies, où elle prétend démontrer ceci et son contraire, que Dieu existe ou qu’il n’existe pas, que le temps, l’espace ont ou n’ont pas de commencement, l’expérience n’étant plus là pour la tirer d’affaire. La raison se fait dialectique, rhétorique, illusoire et vaine par rapport à ses prétentions. On ne peut connaître l’absolu, l’en soi. La raison spéculative seule ne peut en décider. Toute connaissance est relative aux catégories de l’entendement. L’impuissance de la raison à connaître l’inconditionné.

 
  Mais ce n’est pas pour autant qu’il faille renoncer à la métaphysique et à l’autorité de la raison, pour Kant. Il existe une autre expérience qui va redonner à la raison sa plénière autorité. N’ayant pas les « lois de la nature » pour asseoir ses connaissances, les conforter, les confirmer, les vérifier…elle a au moins les lois qu’elle se donne à elle-même et notamment en l’occurrence la loi morale. On a alors l’autorité conjuguée de la raison et de l’expérience morale, expérience de la bonne volonté présente en droit en tout homme de bien, de devoir, qui est une expérience de la raison elle-même, il s’agit de la raison devenue autonome puisqu’elle puise en elle-même sa propre loi, celle de l’universalité. Il n’y a là aucune soumission, puisque c’est la raison seule qui légifère. C’est le règne de la liberté, de l’autonomie. Il ne reste que la liberté. Quoi, qui peut obliger la raison à obéir à la loi morale ? L’expérience scientifique contraint la raison. Dans l’expérience morale, la raison s’oblige elle-même. Tout homme, même s’il n’est pas savant, même s’il n’est pas philosophe, porte en lui cet étalon et participe à la législation universelle, pourvu qu’il soit de «volonté bonne», c’est-à-dire conforme au devoir. «Chaque homme trouve en sa raison l’Idée du devoir et tremble lorsqu’il entend sa voix d’airain pour peu que s’éveillent en lui des penchants qui lui donnent la tentation de l’enfreindre. Il est convaincu que lors même que tous les penchants ensemble se coaliseraient contre elle, la majesté de la loi que lui prescrit sa propre raison n’en doit pas moins l’emporter sur tous sans conteste, et par conséquent que sa volonté en est également capable. De tout cela l’homme peut et doit avoir une représentation sinon scientifique, du moins claire, afin qu’il soit assuré aussi bien de l’autorité de sa raison, en tant qu’elle lui commande, que de ses commandements-mêmes» (Kant, « D’un ton grand seigneur adopté naguère en philosophie »). Si la raison spéculative, théorique, ne peut tout connaître, la raison pratique doit pouvoir tout vouloir conformément à ses lois. C’est ainsi que Kant énonce ses formules (dans la «Critique de la Raison pratique») :     

                        «Agis toujours de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle».

                        «Agis de façon telle que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme fin, jamais simplement comme moyen».


«Toujours», «universel», il n’y a pas de place en droit pour des résidus, du reste. L’éducation à la moralité doit pouvoir permettre d’accéder à ce règne du vouloir raisonnable. Ce qui permettra à Kant de pouvoir affirmer l’existence de ce que la science ne pouvait connaître : l’âme immortelle, Dieu, notamment, dont il fait des postulats, objet d’un croire.

 

Pourtant Kant lui-même a convenu qu’il n’y avait peut-être jamais eu au monde un seul acte vraiment et purement moral. Obéir à l’impératif catégorique (c’est-à-dire sans condition), tu dois parce que tu dois, oui, mais n’agissons-nous pas aussi en obéissant à des impératifs hypothétiques (sous conditions) ? L’exemple du commerçant «honnête» qui s’en tient au juste prix par intérêt et non par devoir. La part de nos inclinations sensibles dans nos délibérations et nos choix. On voit donc les limites de cette morale universelle et formelle, mais aussi des dangers quand il y a des conflits de devoirs (entre vérité, justice, respect de l’autre, le mensonge…). L’expérience éthique se doit de tenir compte de la variété, de la complexité des situations humaines. La liberté, oui, sans condition, mais «en situation», comme l’explique J.P. Sartre. Il reste qu’une telle morale dans sa pureté risque d’être inapplicable. A vouloir garder les mains pures , on risque de ne plus avoir de mains -c’est l’angélisme-, ou bien au nom de principes raides et universels on peut en venir aux pires atrocités (cf. Eichman et Kant). Il faut savoir démêler le juste concret dans la mêlée des confrontations, avec prudence  -bien analysée par Aristote-, reprise par A. Comte-Sponville -vertu reine des stratégies-. En un mot il faut faire descendre la morale du ciel sur la terre. L’éthique est l’art du choix. Choisir c’est toujours laisser de côté. Dans un choix, il y a toujours un reste. On ne peut tout avoir, tout prendre. Même si on pouvait tout vouloir, on ne pourrait tout faire. Dans un choix moral aussi : il reste une conscience inquiète, car elle se refuse aux solutions toutes faites et aux autorités étrangères, il reste le risque à prendre, le choix à assumer, car on ne peut pré-juger avec certitude de ce qu’il en adviendra. La conscience morale peut-elle être jamais pleinement heureuse ? Toute conscience n’est-elle pas malheureuse ?

 

Après l’échec de Faust et des pouvoirs, le désenchantement occasionné par les sciences et la métaphysique spéculative, la présence de la pensée du reste demeure au cœur même de l’activité humaine par excellence : l’éthique. Les tentatives pour l’éliminer ou simplement la (la pensée du reste) neutraliser se sont avérées vaines, ce qui ne veut pas dire sans enseignement, si tant est que la désillusion est un pas dans la lucidité et la lucidité la condition première de la conduite appropriée.

Alors, que faire, que reste-t-il ? 

III° On est passé d’un reste que l’on voulait fuir, tout au moins réduire, à du reste irréductible, sauf à vouloir s’aveugler, que l’on peut se réapproprier parce qu’il est nous.

Le reste nous est apparu comme la marque ou le signe qui renvoie à autre chose que lui-même (un passé, un avenir…), mais dont la présence - de cette marque, de ce signe - révélait un être en proie à une réalité, tout du moins une dimension de sa réalité, le temps, sa réalité d’être en devenir. La conscience de soi nécessite d’ailleurs cette appréhension, cette compréhension. Je ne puis prendre conscience de moi qu’en prenant conscience du reste qui n’est pas moi. Je ne prends conscience de moi, de mon identité durable et permanente que par la mémoire et l’anticipation. (cf. Bergson). Je ne prends conscience de la valeur, du prix de ce que je vis que par la précarité, l’«en-danger» possible de ce que je vis, du risque que j’encours à ne plus être ce que j’étais à n’être pas encore ce que je serai -le risque de perdre-.

 

Le reste nous est apparu comme ce qui résistait ou qui échappait, selon une disposition ontologique à une emprise extérieure, à une sorte de destin, d’inéluctable dans lesquels nous serions enfermés sans pouvoir disposer de quoi que ce soit. Enfermement dans un pouvoir, dans un système, dans des concepts. Cette résistance est le lieu premier de la liberté. Il faut d’abord dire non. Après on construira.

 

 Le reste nous est apparu comme le lieu et le moment où une conscience lucide et éclairée était capable de s’affirmer selon les principes qu’elle s’était donnés, en même temps éventuellement qu’à l’encontre de ses principes. Le moment crucial de la crise, où voulant la vérité on la tait, où voulant la vie on tue, où voulant la paix on adhère à une guerre.

 
Il reste le temps, parce qu’on ne peut l’éliminer, sauf à se nier. Et il est la condition de notre réalisation.

 
Il reste la liberté, parce qu’on la veut, sauf à se dénaturer.

 

Il reste la conscience éclairée, parce qu’elle est nécessaire si on veut assumer ce qui précède.

 

En un mot, il reste l’existence humaine (ex-istence, se tenir hors de, à partir de), qui a besoin des concepts et des systèmes pour être pensée et vécue, mais qui file aussi entre les concepts, comme l’eau entre les doigts et le vent entre les cheveux. C’est Kierkegaard contre Hegel. Les chaumières contre les palais. La subjectivité contre l’objectivité. L’existence contre l’essence. La philosophie de l’existence contre la philosophie systématique des concepts, de l’essence. 

 
Descartes, à la recherche de la vérité, d’un point qui fut stable, assuré, indubitable, a tout mis en doute. Il a feint que rien ne pût être vrai, ou même ne pût exister. Que resta-t-il ? Le «cogito», le «je pense, je suis» -certitude d’exister en tant que substance singulière pensante– certitude substantielle et essentielle à partir de quoi il put légitimement tout reconstruire. Le reste devint fondement indispensable. On ne peut douter à l’infini sans au moins une certitude, c’est qu’il faut être pour douter et en être conscient. Et quel être ? Un être pensant qui décide, que rien ni personne n’a obligé à effectuer ce parcours. Un être libre qui cherche la clairvoyance. Une sorte d’autoaffirmation. «Ce cavalier seul qui partit d’un si bon pas», comme l’écrivait Péguy de Descartes.

 

Que reste-t-il à Sisyphe, condamné à pousser son rocher jusqu'au sommet de la montagne, avant qu’il ne roule inexorablement vers le bas, et qu’il ne recommence…? Il reste son rocher, son œuvre, qui sont la sanction de ce qu’il a accompli en toute liberté ; son courage à braver ainsi les dieux qui pensaient bien en avoir fini avec lui ; sa poésie, lorsqu’il redescend à la tombée du jour, dans la fraîcheur du couchant, au fond de la vallée où l’attend sa tâche qui lui prouve qu’on peut narguer les dieux.

 

Que reste-t-il à Roquentin, le «héros» de «La Nausée» de J.P. Sartre, au bout de sa nausée justement, si ce n’est la conscience de l’existence, de cette «existence qui précède l’essence», comme l’écrira le philosophe après le romancier ? C’est-à-dire être là, jeté dans l’aventure humaine, ex-ister, n’être rien d’abord et devenir ce que l’on décidera d’être, héros, lâche ou salaud, ou modeste. Le reste c’est tout ce qu’il y a à faire, c’est l’ensemble de ses actes, c’est son œuvre.

 
Le reste n’est plus simplement un résidu regrettable ou ce qui est rebelle à toute tentative d’enfermement conceptuel, politique, militaire -même si cela d’une manière contingente peut arriver- il est ce par quoi tout est possible, dans les limites de la condition humaine. L’inconditionné, une forme d’absolu, à partir de quoi tout prend sens. L’existence n’est plus ce qui d’abord échappe à l’essence, c’est ce qui la précède, la rend possible, la constitue. L’existence humaine n’est pas ce qui malencontreusement échapperait au destin, à l’«anankè» -la nécessité grecque- voulue par les dieux ou même au-dessus des dieux, mais ce qui s’affirme et se veut. Le reste ce n’est pas ce qui échappera par imprévisibilité à l’assurance tous risques, c’est ce par quoi et ce pour quoi il faut y aller, il faut risquer, car il n’y a pas en vérité d’assurance tous risques. C’est l’autoaffirmation joyeuse de Nietzsche -condition première de toute signifiance-. Comme on dit : l’existence, la vie n’a pas de prix, parce qu’elle est au-dessus de tout prix. Après avoir essayé les mythes, les mythologies, les sciences, les religions, les idéologies, l’homme conscient se trouve ou se retrouve face à lui-même. Qu’en serait-il de ces constructions s’il ne les avait pas produites ? Qu’en est-il des dieux ou de Dieu s’il n’y consent pas ? Qu’en est-il des idéologies s’il n’en est pas complice ? Il n’y a de temps que pour un esprit qui le compte, que pour une conscience qui en distribue les «extases» : le temps du passé, la mémoire ; le temps du présent, l’action ; le temps du futur, l’anticipation ; et tout se joue dans l’instant où les trois «moments», «extases», se tiennent et où s’expose le «je veux» dont parle Nietzsche.

 

Ce reste là n’est pas insignifiant. Il n’est pas seulement très signifiant, il est la condition première de toute signifiance.  Comme on dit : l’existence, la vie n’a pas de prix, parce qu’elle est au-dessus de tout prix. Après avoir essayé les mythes, les mythologies, les sciences, les religions, les idéologies, l’homme conscient se trouve ou se retrouve face à lui-même. Qu’en serait-il de ces constructions s’il ne les avait pas produites ? Qu’en est-il des dieux ou de Dieu s’il n’y consent pas ? Qu’en est-il des idéologies s’il n’en est pas complice ? Il n’y a de temps que pour un esprit qui le compte, que pour une conscience qui en distribue les «extases» : le temps du passé, la mémoire ; le temps du présent, l’action ; le temps du futur, l’anticipation ; et tout se joue dans l’instant où les trois «moments», «extases», se tiennent et où s’expose le «je veux» dont parle Nietzsche.

     

Il reste le « sujet » face à son existence, l’homme et sa liberté. Tout au moins ces moments où il est seul à décider en dernier, en son âme et conscience. Et ce reste là est essentiel, dans l’acte, c’est-à-dire à la fois dans l’actualité, dans le présent, et dans l’actualisation, l’effectuation, la réalisation. Le reste n’est plus alors un désenchantement, il est une passion, dans tous les sens du mot. Passion utile ou inutile ? (cf. J.P. Sartre dans «L’Etre et le Néant» : «L’homme est une passion inutile…»). A nous d’en décider, sans autre garantie que l’œuvre qui en résultera, qui en restera. «L’homme est l’ensemble de ses actes», son œuvre. Ce qui est peu ? Ce qui n’est pas rien, et qui est le tout de l’homme.

 

A partir de là on pourrait concevoir tout un «art d’aménager les restes», comme on le dit et le fait dans la pratique culinaire. Il s’agit de ne pas gaspiller, de sauver ce qui peut être sauvé et de pouvoir continuer de se nourrir et par là de vivre. Ainsi en est-il du bon usage de la mémoire et du temps. La mémoire qui se doit d’être une prudente culture du souvenir et de l’oubli. Juste ce qu’il faut d’oubli pour que le passé ne soit pas un poids -savoir laisser des restes juste ce qu’il faut de souvenir pour assurer une convenable trajectoire de l’existence- aménager les restes à venir. De même que l’inquiétude de l’avenir soit ce qui nous tient en éveil et non ce qui nous empêche de dormir. Le veilleur est moins celui qui ne dort pas que celui qui assure un sommeil paisible aux autres. Il y a les bons souvenirs. Pourquoi s’en priver ? Il y a les mauvais souvenirs. Pourquoi s’y complaire ? Pourquoi honorer les restes d’un mort, si ce n’est -outre les contingences des convenances et des cérémonies officielles- pour maintenir une forme de présence et par là assurer un deuil indispensable à la continuité de la vie ? Honorer des reliques d’un saint : ou superstition, ou ce qui relie (religion) les hommes horizontalement (maintien de la tradition dans le temps) et verticalement (lien des hommes à Dieu). Dans tout intérêt porté au passé -nettoyage et entretien des monuments du passé, des œuvres d’art, par exemple- c’est du présent qu’il s’agit essentiellement. On ne peut se respecter soi-même si on ne respecte pas les autres. Ainsi la perte de (du) temps ne réside pas essentiellement dans l’amusement alors qu’il faudrait travailler, ou dans le non respect d’un calendrier, d’un emploi du temps. Elle réside dans la perte , l’oubli, la distraction du véritable sens de la temporalité, du devenir et de la finitude de la condition humaine. Il faut laisser toujours pour faire autre chose, et ceci découle de notre responsabilité. Le temps est ce qui doit être nécessairement perdu. Perdre pour retrouver, et on ne trouve la véritable valeur des choses et des êtres qu’en retrouvant (cf. les «retrouvailles»). La «recherche du temps perdu» ne fut pas pour Marcel Proust du temps perdu, mais son salut. Temps perdu, temps retrouvé, il reste toujours le temps. A l’homme d’en faire bon usage, ce qui est faire bon usage de soi. Perdre son temps serait se perdre soi-même.

 

Il y a une formule bien connue : «La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié». On peut tourner par là la culture en dérision, en faire une vanité. A quoi bon… ? si c’est pour oublier. On peut y voir aussi quelque chose d’essentiel. Il y a ce que l’on apprend, ce que l’on digère, ce que l’on incorpore, et c’est ce qui nous constitue nous-même. C’est ce qui est à notre disposition immédiatement, pour répondre aux exigences de l’existence, sans que l’on ait besoin d’aller chercher. Ce reste, qui est le résultat de toute notre culture oubliée, est un gain de temps en vérité. Plus on a accumulé, plus on pourra oublier et plus on aura à disposition, plus on sera disponible au présent et libéré pour l’avenir. L’oubli est le plus important quantitativement, le reste est le plus important.

Le reste est un irréductible, il est ce qui demeure soit comme objet, soit comme pensée ; soit comme réel, soit comme illusoire. On ne peut le contourner, on ne peut l’éradiquer. Il peut être cause de tristesse ou cause de joie. Il est toujours, dans le fond, passion. C’est pourquoi la raison a tant de mal avec lui. Refoulé, il revient toujours.

 
On peut dire qu’il y a deux irréductibles, deux «uniques» : l’absolu et la singularité, Dieu et chaque «sujet», moi. L’absolu qui est l’Etre, la totalité, que l’on peut penser, que l’on peut postuler mais qu’on ne peut connaître. Cet absolu reste toujours en quelque sorte en dehors, ou bien on est «perdu» dedans, à moins que quelque singularité veuille bien lui donner sens dans la précarité et le risque de son choix. Il reste donc la singularité, cet autre unique, que chaque sujet conscient est et devient à l’intérieur d’une condition humaine partagée dans ses situations majeures que sont notamment la relation à l’autre, le travail, l’histoire, la mort. Si chaque singularité veut bien se conduire en être de raison, qui est « la chose du monde la mieux partagée », veut bien en faire sa passion d’exister, alors un avenir reste ouvert à l’humain.

A condition de le vouloir, s’il reste la volonté faite de passion et de raison. Epictète écrivait : «Qu’est-ce qui est à moi ? Qu’est-ce qui n’est pas à moi ? Qu’est-ce qui m’a été donné ? Qu’est-ce qui est en mon pouvoir ?» («Entretiens»).

Je terminerai en laissant la parole, ou plutôt l’écrit, à J.P. Sartre qui conclut ainsi «Les Mots», une œuvre autobiographique : «Si je range l’impossible Salut au magasin des accessoires, que reste-t’il ?Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui».

Gilles Troger                                                                                mars 1998

 

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Published by sophia - dans leçons
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commentaires

Jean-François Boyer 23/01/2010 18:56


En toutes choses il faut aller vers l'essentiel, le reste est accessoire.