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27 janvier 2010 3 27 /01 /janvier /2010 19:03

 

 

Pourquoi vous parler du dilettantisme ? D’abord parce que j’ai toujours trouvé le mot «dilettante» élégant et attirant. Ensuite parce que ce mot a piqué ma curiosité à cause d’un certain flou qui, à mes yeux, entoure son sens. Que signifie-t-il au juste ? C’est  à cette question que la première étape de ce travail essaiera de répondre.

Cette enquête sur les significations du mot m’ayant conduit à y découvrir des connotations plutôt négatives, je me suis demandé, dans une deuxième étape, ce qui nous gênait chez le dilettante et en quoi ses faiblesses pouvaient nous conduire à le mal juger, voire à le condamner.
Afin d’approfondir l’étape précédente, j’ai essayé, dans une troisième étape d’identifier quelques valeurs au nom desquelles le dilettantisme est suspecté.
Ce sont ces valeurs elles-mêmes dont je me suis efforcé, dans une dernière étape, de faire un examen critique dans l’optique avouée de réhabiliter (à tort ou à raison, c’est l’auditeur qui en jugera) le dilettantisme.

Qu’est-ce qu’un dilettante ?

Commençons par l’étymologie. Voyons quelle lumière celle-ci est susceptible de nous apporter ? Le mot vient de l’italien dilettante, littéralement : celui qui se délecte. Le mot vient en droite ligne du latin delectare qui donnera en français le verbe «se délecter». Notons immédiatement l’idée de plaisir attachée à l’origine du mot et voyons comment cette idée est présente dans le mot français «dilettante».

Dans son premier usage en français (fin 18ème s.) le mot dilettante» désigne une personne passionnée ou amateur de musique italienne. Décidément on ne quitte pas l’Italie dont la musique –souvent enjouée – semble faire les délices de certains. L’on n’abandonne pas non plus l’idée de plaisir présente dans l’amour (amateur), voire la passion.
De là, la signification du mot «dilettante» va s’étendre, selon les indications de différents dictionnaires, à toute personne «passionnée de littérature et d’art en général». De la seule musique italienne nous sommes passés à l’art en général. L’idée de plaisir est quant à elle toujours présente mais elle concerne avant tout le plaisir de l’art, soit le plaisir esthétique. Dans ce sens, qui prend plaisir à lire romans, poésie, à visiter des expositions de peinture, à assister à des concerts, peut être qualifié de dilettante.
Mais, immédiatement après cette première extension de sens, le dictionnaire propose une signification en parallèle à la précédente. «Dilettante» se dit aussi «d’une personne qui n’envisage toutes choses que du point de vue du plaisir esthétique, avec un certain scepticisme général ». Nous sommes ici passés d’une relation à l’art (l’amour des arts) à une relation à «toutes choses» (le monde, les autres, l’existence, soi-même…) avec pour seul critère d’appréciation le plaisir esthétique. Ici le dilettante rejoint en grande partie la figure de l’esthète, voire du dandy. On songe à Baudelaire (qui utilise lui-même le mot de «dilettante») mais aussi à l’écrivain Oscar Wilde et à Dorian Gray le personnage de l’un de ses livres. Nous pouvons noter dans cette nouvelle acception que cette restriction du jugement aux seules normes esthétiques est associée à « un certain scepticisme général ». Voir toutes choses sous le seul angle de l’esthétique irait ainsi de pair avec une attitude de doute à l’égard de toute autre valeur (morale, religieuse, politique…). Le bien, le juste, le vrai, etc. sont en effet pour l’esthète ou le dilettante dévalorisées au profit du seul plaisir esthétique. Il me semble apercevoir déjà dans ce sens donné au mot «dilettante» quelque chose qui fait du dilettante un personnage suspect, voire condamnable.
Toujours par extension, un autre sens du mot est apparu, sens dont l’usage reste encore actuel. Le dilettante désigne dans ce cas une personne «qui s’occupe d’une chose en amateur» ou encore «qui exerce une activité comme un passe-temps, généralement de façon fantaisiste». Le dictionnaire ajoute : LE DILETTANTISME

Pourquoi vous parler du dilettantisme ? D’abord parce que j’ai toujours trouvé le mot «dilettante» élégant et attirant. Ensuite parce que ce mot a piqué ma curiosité à cause d’un certain flou qui, à mes yeux, entoure son sens. Que signifie-t-il au juste ? C’est  à cette question que la première étape de ce travail essaiera de répondre.
Cette enquête sur les significations du mot m’ayant conduit à y découvrir des connotations plutôt négatives, je me suis demandé, dans une deuxième étape, ce qui nous gênait chez le dilettante et en quoi ses faiblesses pouvaient nous conduire à le mal juger, voire à le condamner.
Afin d’approfondir l’étape précédente, j’ai essayé, dans une troisième étape d’identifier quelques valeurs au nom desquelles le dilettantisme est suspecté.
Ce sont ces valeurs elles-mêmes dont je me suis efforcé, dans une dernière étape, de faire un examen critique dans l’optique avouée de réhabiliter (à tort ou à raison, c’est l’auditeur qui en jugera) le dilettantisme.

Qu’est-ce qu’un dilettante ?

Commençons par l’étymologie. Voyons quelle lumière celle-ci est susceptible de nous apporter ? Le mot vient de l’italien dilettante, littéralement : celui qui se délecte. Le mot vient en droite ligne du latin delectare qui donnera en français le verbe «se délecter». Notons immédiatement l’idée de plaisir attachée à l’origine du mot et voyons comment cette idée est présente dans le mot français «dilettante».
Dans son premier usage en français (fin 18ème s.) le mot «dilettante» désigne une personne passionnée ou amateur de musique italienne. Décidément on ne quitte pas l’Italie dont la musique –souvent enjouée – semble faire les délices de certains. L’on n’abandonne pas non plus l’idée de plaisir présente dans l’amour (amateur), voire la passion.
De là, la signification du mot «dilettante» va s’étendre, selon les indications de différents dictionnaires, à toute personne «passionnée de littérature et d’art en général». De la seule musique italienne nous sommes passés à l’art en général. L’idée de plaisir est quant à elle toujours présente mais elle concerne avant tout le plaisir de l’art, soit le plaisir esthétique. Dans ce sens, qui prend plaisir à lire romans, poésie, à visiter des expositions de peinture, à assister à des concerts, peut être qualifié de dilettante.
Mais, immédiatement après cette première extension de sens, le dictionnaire propose une signification en parallèle à la précédente. «Dilettante» se dit aussi «d’une personne qui n’envisage toutes choses que du point de vue du plaisir esthétique, avec un certain scepticisme général». Nous sommes ici passés d’une relation à l’art (l’amour des arts) à une relation à «toutes choses» (le monde, les autres, l’existence, soi-même…) avec pour seul critère d’appréciation le plaisir esthétique. Ici le dilettante rejoint en grande partie la figure de l’esthète, voire du dandy. On songe à Baudelaire (qui utilise lui-même le mot de «dilettante») mais aussi à l’écrivain Oscar Wilde et à Dorian Gray le personnage de l’un de ses livres. Nous pouvons noter dans cette nouvelle acception que cette restriction du jugement aux seules normes esthétiques est associée à «un certain scepticisme général». Voir toutes choses sous le seul angle de l’esthétique irait ainsi de pair avec une attitude de doute à l’égard de toute autre valeur (morale, religieuse, politique…). Le bien, le juste, le vrai, etc. sont en effet pour l’esthète ou le dilettante dévalorisées au profit du seul plaisir esthétique. Il me semble apercevoir déjà dans ce sens donné au mot « dilettante » quelque chose qui fait du dilettante un personnage suspect, voire condamnable.
Toujours par extension, un autre sens du mot est apparu, sens dont l’usage reste encore actuel. Le dilettante désigne dans ce cas une personne «qui s’occupe d’une chose en amateur» ou encore «qui exerce une activité comme un passe-temps, généralement de façon fantaisiste». Le dictionnaire ajoute : «Il s’oppose en cela au professionnel, à l’homme de métier». C’est ainsi qu’en sport on distingue les professionnels des amateurs, lesquels pratiquent leur sport favori en dilettante. Rappelons au passage que le nom de notre association, SOPHIA, est un sigle désignant une Société de PHIlosophie Amateur, suggérant par là qu’une distinction pourrait être faite entre des philosophes professionnels et de simples philosophes dilettantes (distinction qui peut par ailleurs faire débat !).
Le terme même d’«amateur» appelle un bref commentaire. Il renvie d’un côté à l’idée d’un amour qu’on porterait par exemple à la pratique d’un sport, d’un art, de la philosophie, etc., amour ou plaisir ressenti à cultiver cette pratique (l’idée de plaisir présente dés l’origine dans le mot «dilettante» est toujours là). D’un autre côté ce terme d'«amateur » ou de «dilettante», dans son opposition à l’homme de métier, a une connotation un peu dévalorisante ; le dilettante, en ce sens, ne saurait prétendre parvenir au même niveau que le professionnel. Cela est d’autant plus vrai si l’on se réfère à la manière «fantaisiste» dont le dilettante exercerait telle ou telle activité.
Ce qui nous conduit directement à une dernière signification, considérée explicitement comme péjorative. Ici le dilettante désignerait une personne «qui ne témoigne que de peu d’engagement et de motivation dans les tâches qu’elle exécute». Il semble que le «scepticisme général» dont il a été question plus haut et l’ «amateurisme» dont nous venons de parler, portaient déjà en eux cette dévalorisation. En effet si, pour une personne, tout devient objet de doute et si, en plus, sa pratique de telle ou telle activité ne se hissera jamais au niveau de celle d’un professionnel, c’est, dira-t-on, qu’une telle personne manque d’un véritable engagement dans ce qu’elle fait – on ne peut s’engager pleinement dans quelque chose dont on doute - , ou d’une réelle motivation. En ce sens le dilettante n’est guère éloigné du négligent, voire du paresseux.

Que pouvons-nous retenir de cette brève traversée de l’histoire du mot «dilettante» ? D’abord cette première impression ; celle d’un mot dont le sens,  malgré une relative unité apparente, semble être tiraillé entre des expériences et des valeurs différentes, et même pour certaines, opposées.
D’un côté le dilettante semble se rapprocher de l’épicurien et plus encore de l’esthète pour autant que le plaisir, et singulièrement le plaisir esthétique, sont  pour lui l’objet prioritaire de recherche. Le dilettantisme se manifeste ici comme attitude globale face à l’existence ou encore comme «style de vie», le tout marqué par la recherche du beau dans tous les domaines : habillement, manière de parler, de penser, relations, etc. Ainsi le dilettante préférera-t-il de loin un bon mot, une formule brillante, fussent-ils méchants, injustes, à un discours fade, convenu et pourtant généreux. Dans son Portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde fait dire à l’un de ses personnages : «Quand nous sommes heureux nous sommes toujours bons, mais quand nous sommes bons, nous ne sommes pas toujours heureux – Eh ! qu’entendez-vous par être bon ! » lui demande un interlocuteur. «Être bon, c’est vivre en harmonie avec soi-même». Pour l’esthète, le plaisir est la priorité et le critère suprême.

D’un autre côté, à défaut de faire du dilettantisme une manière de vivre, le dilettante désigne aussi tout un chacun, au moins à certains moments de son existence. On exerce, ou on a exercé, une activité professionnelle mais, à côté, on consacre du temps en dilettante ou en amateur à la pratique d’un art, d’un sport, d’un hobby, peut-être seulement pour soi-même, ou dans le cadre d’un club, d’une association. La différence entre ces activités de dilettante et l’activité professionnelle est que les premières ne connaissent pas toutes les contraintes (liées au temps, à la société, etc.) qui accompagnent la seconde. Ce gain de liberté n’est pas pour rien dans le plaisir éprouvé à pratiquer une activité en dilettante. Il est possible aussi que cette satisfaction vienne du fait que nous exprimons, dans cette pratique, quelque chose de nous-mêmes que ne reconnaît pas notre activité professionnelle. L’amateur se fait sans doute plaisir bien davantage que s’il exerçait cette activité en professionnel. On peut penser à ce vieux sketch du fantaisiste Bernard Haller où celui-ci mettait en scène ce qui se passe dans la tête du concertiste en train d’exécuter pour la nième fois la Sonate au clair de lune de Beethoven. Il s’ennuie, se demande quand cela va finir, ce qu’il va manger après le concert, etc. Bref, la routine a pris ici le pas sur le plaisir. Le pro ne s’amuse pas nécessairement. Le dilettante, lui, veut bien jouir des avantages liés à l’occupation choisie mais sans avoir à supporter les inconvénients qui ne manqueraient pas de se manifester s’il faisait de cette occupation occasionnelle un métier. Avantage de laisser ou de reprendre une activité à son gré, avantage de n’avoir de compte à rendre à personne… d’où aussi l’exercice plus ou moins fantaisiste de la pratique dilettante.

Par ailleurs, avons-nous dit, le dilettante se rapproche un peu du paresseux. Pour autant en effet que trop d’effort risque de gâcher le plaisir, il ne cherchera pas trop à approfondir les domaines où sa fantaisie le conduit. Il préfère la plaisir du moment, facilement accessible, au plaisir lointain, récompense d’un long effort. Aussi, à la profondeur préfère-t-il la légèreté des apparences, au sérieux préfère-t-il le futile. Le dilettante est, en ce sens, à la recherche d’un fragile équilibre entre le «trop en faire» qui gâte le plaisir et le «ne rien faire» qui rendrait difficile l’obtention du plaisir recherché. On songe ici au titre d’un livre de Denis Grozdanovitch, dilettante assumé : l’art difficile de ne presque rien faire. En ne s’engageant jamais totalement dans ce que l’on fait on peut sans doute s’attendre au caractère imparfait ou inachevé de ce que l’on fait, comparé à ce qu’aurait fait un professionnel. D’où probablement ce jugement un peu condescendant et péjoratif de celui-ci devant ce qu’il considère comme de l’ «amateurisme» ou du «travail de dilettante».

En somme, on ne sait plus trop quoi penser du dilettante. Les valeurs que le mot véhicule semblent pour le moins contrastées. D’un côté la recherche du plaisir, notamment du plaisir esthétique, mais aussi la quête d’une certaine liberté dans l’exercice de diverses activités ouvrent une sorte de parenthèse heureuse à l’intérieur d’un monde régi par toutes sortes de contraintes et de conformismes et font du dilettantisme une attitude positive et louable.
Mais d’un autre côté, le dilettantisme entendu comme «style de vie», conduisant celui-qui s’en réclame à remettre en question des valeurs reconnues (le vrai, le bien…) au nom d’un esthétisme et d’un scepticisme explicitement revendiqués, tombe souvent sous le coup de la critique, de la condamnation au nom même de certaines valeurs qu’il nous faut maintenant examiner.

Qu’est ce qui nous gène chez le dilettante ? Quelles-sont ses faiblesses ? Qu’est ce qui, dans certains cas, peut nous conduire à le condamner ?

La réponse à ces questions dépend en partie du degré de dilettantisme envisagé et donc, lié à ce degré, du sens retenu du mot «dilettante».

a) Ainsi qu’on l’a vu, le dilettantisme peut être synonyme d’amateurisme. Chacun de nous pratique en dilettante et pour son propre plaisir un art, un sport, une «activité» quelconque. A la différence de l’activité professionnelle réclamant du temps, requérant du métier, imposant de multiples contraintes, l’activité «amateur» est moins exigeante, moins consommatrice de temps et d’effort. C’est précisément ce contraste qu’elle offre avec l’activité professionnelle qui est source de plaisir.
Reste que ce que l’on fait «en dilettante» ou en amateur», comme un passe-temps agréable, sans autre objectif que celui de se faire plaisir, n’équivaudra jamais – ou très rarement – à ce que produit le spécialiste ou le professionnel. Ainsi pouvons-nous nous improviser bricoleurs, «peintres du dimanche» ou, comme on le dit de façon un peu péjorative, « barbouilleurs», ou bien écrivains d’occasion – d’aucuns diraient : «écrivaillons», «plumitifs» -. Dans ce cas, nous ne saurions néanmoins réaliser quelque chose de même valeur que celui qui maîtrise parfaitement une technique, un savoir-faire, notamment parce qu’il a consacré une partie de sa vie à apprendre, à inventer peut-être, des règles, des savoirs, des secrets de fabrication. Nietzche rappelle à ce propos la quantité de travail nécessaire à n’importe quel créateur pour pouvoir produire une œuvre. A ses yeux, ce qu’on appelle génie relève avant tout du travail et de la passion, ce qui n’a rien à voir avec le dilettantisme. Dans cette perspective, toutes les grandes œuvres de l’humanité, nous les devons à des hommes qui ont été le contraire de simples dilettantes.
Certes, nous saurons admirer comme il convient ce que fait le dilettante, mais notre bienveillance à son égard ne nous empêche pas de distinguer une grande œuvre, celle d’un homme de métier, d’un livre ou d’une peinture qui est l’œuvre d’un simple amateur.

b) En un sens un peu différent du précédent, en partie une différence de degré, le dilettante est celui qui, avons-nous dit,  manifeste peu d’engagement, fait preuve de peu de motivation dans ce qu’il entreprend. Ce qui distingue cette figure du dilettante de la précédente concerne le degré d’engagement, de motivation. Pratiquer en effet une activité en simple dilettante » peut très bien mobiliser toute notre énergie. Le sportif amateur, par exemple, n’est pas dénué de motivation, bien au contraire. En revanche, dans cette nouvelle acception, le dilettante se révèle une personne qui, en toutes choses, ne souhaite guère forcer son talent, c’est-à-dire non pas ne rien faire – auquel cas on aurait affaire à un paresseux – mais ne pas en faire plus, faire juste ce qu’il faut. Faire les choses «en dilettante», un travail par exemple, c’est être économe de ses efforts dés lors qu’on estime qu’une telle tâche ne vaut pas la peine qu’on y consacre toute son énergie. Le jeu, en somme, n’en vaut pas la chandelle. C’est probablement cet engagement un peu tiède du dilettante qui explique le glissement du sens du mot vers la sphère du péjoratif.
Le dilettantisme dont font preuve certaines personnes au sein même de leur travail est mal vu. Il est considéré comme un obstacle à l’efficacité, à la productivité, aux «résultats», toutes choses que défend aujourd’hui le monde de l’entreprise. De la même façon le dilettantisme du militant politique est-il mal vu. On attend de lui en effet qu’il s’engage pleinement dans l’action, qu’il défende jusqu’au bout l’idéal du parti. Aussi politique et dilettantisme ne peuvent-ils faire bon ménage.

c) Allons plus loin. Lorsque le dilettante érige son dilettantisme en véritable philosophie de l’existence, en manière de vivre et de penser, devenant alors synonyme d’esthète et de sceptique, alors non seulement on franchit un degré de plus par rapport aux figures précédentes du dilettante, mais on voit aussi ce dilettante-esthète devenir l’objet de jugements beaucoup plus sévères, de critiques plus radicales. L’exemple du personnage de Dorian Gray créé par Oscar Wilde donne une assez bonne idée de ce type de dilettantisme. Ainsi, après être tombé follement amoureux d’une jeune actrice de théâtre, le jeune Dorian, influencé par son mentor Lord Harry,  décide de rompre avec la jeune fille. La jeune Sybil, au désespoir, se suicide. Les réactions de Dorian à cette rupture conduisent celui-ci à considérer et son chagrin et le suicide comme une «belle» tragédie. A un autre moment on voit Dorian se prendre de passion pour la religion catholique. Cette passion toutefois n’a rien à voir avec une foi authentique mais avec la recherche d’émotions esthétiques nées du contact avec les objets du culte, la magnificence des cérémonies, etc.
Dans le roman, l’esthétisme affiché et cultivé par Dorian et Lord Harry fascinent et choquent à la fois leurs amis, leurs relations. D’un côté d’aucuns cherchent à imiter le côté brillant, léger, anticonformiste de leurs manières, de leurs discours. D’un autre côté, beaucoup sont carrément choqués par cet immoralisme qui met en péril des valeurs civiles et religieuses reconnues.
C’est précisément cette confusion entre sphère esthétique et sphère morale, cette contamination de la seconde par la première, qui font de ce dilettantisme cultivé la cible privilégiée des moralistes. Pour ceux-ci, la pureté et le sérieux de l’intention morale ne sauraient être fondés sur un quelconque jugement de goût. Dans sa Critique de la faculté de juger Kant opère un strict distinguo entre jugement esthétique et jugement moral. Plus tard, dans son livre : Le problème du mal(PUF 1958), le philosophe Etienne Borne fera du dilettante l’une des trois figures de l’immoralisme. Il écrit : «Le dilettantisme est un don juanisme du cœur, des sens et de l’esprit. Rendez-vous élégant de tous les humanismes et de toutes les cultures, produit précieux des civilisations décadentes par excès de richesses, le dilettantisme est monstrueusement intelligent, il excelle à montrer la relativité et le mélange indéfinis du bien et du mal dans les intentions et les actions humaines…(…) Parce qu’il a peur de prendre le mal au sérieux dans l’angoisse, toute réalité et la sienne propre deviennent de purs possibles sans substance. Le dilettante ne vit pas, il a l’air de vivre ».

Cet esthétisme, nous l’avons vu au début, s’accompagne d’une attitude de scepticisme général. Le fait que le dilettante-esthète refuse de s’engager pleinement dans les actes de la vie, s’attachant aux seules apparences, le conduit du même coup à ne jamais adhérer (hormis, au passage !) aux croyances et opinions auxquelles le plus grand nombre semble attaché. Cela suffit pour faire du dilettante quelqu’un de suspect car inclassable. L’homme habitué aux certitudes, aux situations claires, aime à pouvoir situer tout être dans des catégories connues, pouvoir rattacher un homme à telle ou telle appartenance (sociale, politique, religieuse, etc. ). Or avec le dilettante on est en face d’une réalité un peu floue, de quelqu’un qui joue continuellement sur des apparences, des «postures» changeantes. Le dilettante a ce don de brouiller tous les repères. Montaigne, qui ne cultive pas l’esthétisme mais en revanche revendique son scepticisme, brouille les repères habituels, ne serait-ce qu’en mettant dans l’embarras ceux qui, encore aujourd’hui, aimeraient pouvoir le ranger dans quelque catégorie : est-il philosophe, écrivain, humaniste, penseur… ? Nous reviendrons sur le cas de Montaigne un peu plus loin.

Pour conclure, nous avons vu que le dilettante, à quelque degré qu’on le prenne, est l’objet de jugements plutôt négatifs pouvant aller de la légère dévalorisation à la pure et simple condamnation.

Au nom de quelles valeurs le dilettantisme est-il suspecté, voire vilipendé ?

Nous en examinerons trois principales : l’efficacité, l’esprit de sérieux, l’amour des certitudes.

L’EFFICACITE étant, avec le rendement, la rentabilité, l’utilité,  un critère susceptible de mesurer la valeur d’une activité, nous comprenons alors facilement pourquoi le dilettante n’est guère la figure idéale pour tous ceux – ils sont nombreux – qui défendent ce critère.
Etre efficace, si l’on se réfère à la tradition occidentale, c’est mettre en œuvre des moyens adéquats (étudiés, planifiés au préalable) au but ou à l’objectif que l’on s’est fixé. Ce couple moyen/fin semble en effet inséparable de toute recherche d’efficacité. Or un tel schéma implique un certain nombre de conséquences se manifestant au quotidien pour chacun de nous par divers parti-pris.
Ne pas perdre son temps. On sait, surtout depuis l’avènement de l’industrialisation, quelle importance revêt la rationalisation du temps dans l’organisation du travail. Mais, au-delà du travail, cette crainte de perdre son temps a fini par gagner le domaine des loisirs, des vacances qui, pour être «réussis», ne doivent laisser aucune place à l’improvisation, à l’ennui, à la paresse. D’où cet impératif d’«occuper» les gens, qu’il s’agisse des «activités»que doivent faire les enfants, parfois  contre leur gré, les adultes, les retraités.
Fuir l’inutile est un corolaire du parti-pris précédent. On ne saurait aboutir à l’objectif que l’on s’est fixé (ou que l’on nous a fixé) si on se laissait aller à quelque occupation dépourvue de but. Cette dictature de l’utilité ou de l’utilitaire est aujourd’hui manifeste en des domaines où on ne s’attend guère à la trouver. Ainsi l’univers des jeux et des jouets pour les enfants met-il en avant leur fonction d’éveil ou d’éducation –tout cela évidemment garanti par des tests en laboratoire -. On peut aussi penser à la nourriture, à la valeur qui lui est donnée du fait qu’elle contient ou non des «oméga 3», tant de calories, valeur qui semble bien supérieur à son goût éventuel et au plaisir qu’on peut prendre à la déguster.
Le goût de la performance est aussi à comprendre dans la droite ligne de ce culte de l’efficacité. Les médias se font chaque jour l’écho  des records battus dans des domaines extrêmement variés. Records sportifs évidemment, mais aussi records d’affluence (lors d’une exposition), d’entrées (cinéma), records de vente d’un album d’un chanteur, etc. Toutes ces performances, dûment chiffrées, semblent être devenues les seuls critères susceptibles de juger une quelconque réussite.
On comprend vite, dans cette perspective, en quoi le dilettantisme ne va guère dans le sens de cette recherche effrénée de l’efficacité. Dés lors que le dilettante cultive l’inutilité, la flânerie, un autre rapport au temps (dans lequel précisément on ne compte pas son temps), l’inaction, etc.  il devient nécessairement suspect aux yeux d’une société qui cultive avant tout l’efficacité.

L’ESPRIT DE SERIEUX semble être l’autre valeur au nom de laquelle le dilettantisme est déconsidéré.
Qu’est-ce que le sérieux ? C’est l’attitude de gravité avec laquelle quelqu’un s’engage profondément dans ce qu’il fait, manifestant ainsi l’importance accordée à ce qu’il fait ou à ce que d’autres font. Prendre quelque chose ou quelqu’un au sérieux c’est considérer ce quelque chose ou ce quelqu’un comme important.
Ainsi l’activité professionnelle appelle-t-elle le sérieux. Le sérieux d’un médecin, d’un professeur, d’un entrepreneur par exemple, sont des gages de conscience professionnel mais aussi de réussite et d’efficacité. On comprendrait mal que celui qui exerce son métier le fasse à la légère. On attend même de lui qu’il s’engage le plus possible dans ce qu’il fait. S’agissant par exemple de la pratique d’un sport en professionnel, les supporters sont prompts à condamner le manque de sérieux des sportifs qu’ils suivent. On peut remarquer au passage le paradoxe qu’il semble y avoir à exiger d’un « joueur » qu’il soit sérieux, dés lors que jouer et être sérieux sont, sous un certain aspect, contraires.
L’esprit de sérieux s’impose donc partout où il est nécessaire que les hommes s’engagent profondément dans ce qu’ils font parce qu’il y va de l’efficacité d’une action mais aussi de la vérité (dans le domaine de la connaissance), du juste, de la sincérité  dans les promesses faites aux autres, etc.
Que deviendrait la recherche scientifique si le chercheur, laissant libre cours à sa fantaisie, cessait de respecter les protocoles expérimentaux ? Même dans la création artistique, le sérieux avec lequel l’artiste s’efforce de choisir mots, couleurs, accords, etc. est indispensable si l’on désire parvenir au plus haut niveau. Ce qui fait dire à Nietzsche dans Humain trop humain : «l’improvisation artistique (souvent le fait du dilettante) est à un niveau fort bas en comparaison des idées d’art choisies sérieusement et avec peine».
C’est précisément cet esprit de sérieux qui fait singulièrement défaut au dilettante, le conduisant à ne s’intéresser qu’à la surface des choses ou bien encore à ne pas aller jusqu’au bout de ce qu’il fait, ou encore à faire dépendre ce qu’il fait de sa seule fantaisie. Autre raison donc pour laquelle le dilettante est suspect car peu sûr – on ne peut guère compter sur lui – aux yeux de qui croit exclusivement aux vertus du sérieux.

L’AMOUR DES CERTITUDES, troisième élément important au nom duquel on méjuge le dilettante, notamment quand celui-ci affiche un scepticisme général.
Car nous n’aimons rien tant que les certitudes. Elles nous satisfont pour autant qu’elles nous rassurent. Ainsi, écrit Nietzsche : «Ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose de connu, cela soulage, rassure, satisfait, et procure un sentiment de puissance. Avec l’inconnu, c’est le danger, l’inquiétude, le souci qui apparaissent. (…) Aussi souvent que possible le «pourquoi» ne doit pas tant donner la cause pour elle-même qu’une certaine sorte de cause : une cause rassurante, qui délivre et soulage».
Ce fait que, pour une grande majorité, la certitude vaut mieux que le doute explique notamment pourquoi, à notre époque, la vérité de type scientifique passe pour incontestable aux yeux de l’opinion. Je dis bien «passe pour» incontestable, car beaucoup de savants, les plus grands notamment, sont rarement dogmatiques. Pourtant, un certain scientisme est souvent très présent dans nos mentalités. Il pourrait se résumer à cette formule : «C’est scientifique, donc c’est vrai», plus vrai que ne pourra jamais l’être une affirmation émanant de la philosophie par exemple. Propension de l’homme à préférer le connu à l’inconnu, la solidité d’une vérité établie à la fragilité d’une simple hypothèse.
On peut ajouter qu’une certaine conception de la religion va un peu dans le même ses. Les religions fourniraient en effet à leurs adeptes des réponses aux peurs que suscitent en l’homme l’inconnaissable inséparable de la mort, l’énigme que représente le mal, le mystère auquel renvoie notre existence, etc. Le croyant trouverait ainsi dans les dogmes religieux de quoi étancher sa soif de certitude.
On comprend de ce fait en quoi le scepticisme que cultive le dilettante met mal à l’aise, embarrasse.

Reste que ces trois valeurs, l’efficacité, le sérieux, l’amour de la certitude, qui semblent faire du dilettante quelqu’un de peu recommandable, ne sont pas à l’abri de toute critique.

Que valent ces idées au nom desquelles nous dévalorisons le dilettante ? Ne portent-elle pas en elles des perversions contre lesquelles le dilettantisme nous protègerait ?

En examinant de façon critique les trois idées exposées plus haut, peut-être pourrions-nous être conduits à découvrir les bien faits d’un certain dilettantisme.

Efficacité, rentabilité, utilité. Ces prétendues valeurs saturent notre monde, nos discours. Or, que constatons-nous ? Que ceux qui défendent à tout crin cette efficacité et, avec elle, les vertus de la planification, du calcul des moyens pour atteindre la fin, ceux-là passent souvent à côté de l’objectif visé. C’est comme s’il y avait, dans le réel, comme une ironie se plaisant à déjouer les plus beaux plans, les plus savants calculs et conduisant ainsi à décevoir tous nos espoirs.
Leçon chinoise des stratèges anciens (je me réfère ici aux beaux textes de François Jullien sur ce thème) : ne rien faire, ou ne presque rien faire, est souvent préférable au fait de vouloir s’activer à tout prix. Un certain attentisme est en effet souvent supérieur à l’activisme fébrile et héroïque qui, voulant forcer la réalité, la manque. Qui se préoccupe de manière quasi-obsessionnelle de ne pas être malade ne jouira pas nécessairement de la santé. Qui se soucie trop de vouloir être heureux passe souvent à côté du bonheur. Leçon chinoise donc : ne pas forcer, savoir lâcher prise, laisser couler et même se laisser aller au gré des circonstances car, à vouloir se raidir héroïquement contre elles, on risque précisément de mal les vivre. Ainsi, une autre tradition de pensée que l’occidentale nous fait-elle découvrir que le dilettante, par bien des côtés, n’a peut-être pas tout à fait tort, qu’il ne mérite pas l’opprobre à laquelle le vouent les prétendus réalistes, les « pros» en tout genre, les obsédés de la « culture du résultat ».
Nous avons vu plus haut comment cette fièvre de l’efficacité allait avec le culte des performances. A ce propos, l’écrivain Denis Grozdanovitch dans son livre l’art de ne presque rien faire fait remarquer comment le tennis professionnel est en train d’abandonner l’élégance du « beau jeu » au profit d’un culte de la « gagne » passant par un jeu mécanique fondé sur les seules performances physiques des frappeurs. Dans un autre passage de son ouvrage il note combien ce culte exclusif de la performance conduit le sport à « dresser » depuis leur plus jeune âge des gymnastes, des nageurs, etc. pour lesquels le sport n’est plus qu’une succession de contraintes disciplinaires (régime, entrainements, compétition…). Au contraire, dans le cas d’un sport pratiqué en dilettante – pour autant néanmoins que l’on ne se prenne pas au sérieux – on ne se soucie guère de performance pouvant ainsi ne jouir que du pur plaisir produit par cette activité.
D’une manière générale, le dilettantisme, entendu comme amateurisme, nous délivre de la plupart des contraintes attachées à la même activité pratiquée « en professionnel ». Le dilettante n’a rien à vendre, il ne joue pas sa survie matérielle et médiatique, il n’a pas de compte à rendre à une hiérarchie, il ne dépend pas d’un public, n’est pas pressé par le temps, etc. On comprend dés lors combien le dilettantisme nous permet d’éprouver un fort sentiment de liberté.
Mais cette liberté du dilettante entendu au sens d’ "amateur" ne la retrouve-t-on pas en partie dans le dilettantisme entendu comme style de vie ? Celui-ci ne saurait en effet se réduire au seul esthétisme. Il peut tout simplement consister à rechercher autant que possible ce qui est susceptible de nous faire ressentir le simple plaisir d’exister. Voilà pourquoi la flânerie s’accorde si bien avec le dilettantisme : on prend son temps, on ne poursuit pas nécessairement un but bien précis, on est prêt à emprunter des chemins de traverse. La culture notamment ne saurait être aux yeux du dilettante une somme de contraintes telles qu’il «faudrait» avoir lu ou vu ceci ou cela. A l’opposé des marathoniens de l’industrie culturelle, le dilettante ne sent pas obligé d’avoir lu tous les livres, vu toutes les expositions, visité tous les pays. Ce devoir de culture lui répugne, ce qui ne fait pas de lui un inculte, bien au contraire.

L’esprit de sérieux, aussi respectable et nécessaire soit-il dans l’exercice de certaines tâches et certains engagements, court toujours le risque de s’exposer au ridicule.
Nous finissons tous, à un moment ou à un autre, par être victime de cet esprit de sérieux. Faute de manquer du recul nécessaire à l’égard de ce que nous faisons, nous disons, nous pensons… il est inévitable que nous nous prenions nous-mêmes au sérieux ? Personne n’échappe à cette propension. On peut penser par exemple au cas de ces intellectuels médiatiques qui ont tendance à s’identifier complètement au rôle qu’ils se donnent ou que les médias, par habitude, leur ont donné. On peut penser aussi à ces sportifs dont les interviews, exempts du moindre humour, révèlent à quel point ils ont oublié que l’activité sportive ne relève après tout que du jeu.
Même les amateurs ne sont pas en reste. Beaucoup sont gagnés par cet esprit de sérieux. Il n’est qu’à voir certains cyclistes du dimanche, leur accoutrement ou plutôt leur uniforme, sans parler –c’est du moins ce que l’on entend dire – des substances plus ou moins dopantes qu’ils ingèrent, pour saisir à quel point leur sérieux les conduit à singer les professionnels qu’ils aimeraient être. S’amusent-ils vraiment ?
Montaigne nous dit que «toutes nos vacations sont farcesques» ; entendons par là que les fonctions sociales  (et les occupations qui en découlent) qui nous sont échues du fait des circonstances ne sont à prendre que comme des rôles, qu’il faut certes bien jouer quand il convient, mais qui ne correspondent pas à ce que nous sommes vraiment, c’est-à-dire multiples et divers. Ainsi s‘identifier à sa fonction professionnelle est-il sans doute légitime au moment même où nous l’exerçons, mais, une fois cet exercice terminé, il est ridicule de continuer à endosser le personnage. Ne pas être dupe des personnages que les circonstances sociales nous conduisent peu ou prou à jouer, telle est la manière dilettante dont un Montaigne entrevoit « sa carrière d’homme ».
Prendre au sérieux ‘est aussi et enfin accorder à une chose une importance que peut-être elle n’a pas. Ainsi l’importance accordée à la raison par les philosophes. Cela les a conduits à produire d’imposants systèmes, à élever de vastes constructions spéculatives censées pouvoir rendre compte de tout. Au final, de tels systèmes, souvent accessibles aux seuls initiés, sont si éloignés de notre existence concrète d’humain, nous apparaissent vains. Ce «bla-bla» philosophique, comme l’appelle Frédéric Schifter, consiste le plus souvent, par la seule vertu d’un langage ardu et technique, à dévaloriser ce que vivent concrètement les hommes – le caractère nécessairement aléatoire et tragique de leur existence – au profit d’un monde idéal, seul remède aux imperfections inévitables de nos vies. Schifter s’étonne, non sans ironie, du fait que cette tradition spéculative et morale met en avant des idéaux politiques, moraux, de connaissance, etc., alors que la simple observation des hommes nous avertit que de tels idéaux sont inaccessibles.
Montaigne, lui, ni ne se prend au sérieux, ni ne prend la raison au sérieux, au point de déclarer dans le chapitre des Essais consacré à la vanité : «Moi, je ne suis pas philosophe». Ce qui ne l’empêche pas de lire les philosophes – la lecture des Essais suffit à nous en convaincre – ce qu’il considère comme « un honnête amusement», voire même d’emprunter à l’occasion à «ces faiseurs de livres» quelques idées favorables à sa «carrière d’homme». Mais jamais Montaigne ne se reconnaît le disciple de l’un ou l’autre. Il veut garder sa liberté à leur égard. D’où son scepticisme à l’égard de ces grandes constructions de la raison..

Ce qui nous amène à cette troisième valeur au nom de laquelle le dilettantisme est mal jugé : la certitude.
D’une part ce besoin de certitude nourrit en son sein des germes d’intolérance, de fanatisme. Nous savons hélas à quel point de soit disant certitudes religieuses mais aussi politiques et économiques ont pu accoucher des pires  violences, des plus insupportables tyrannies. Si, comme nous le disions au début, le dilettante se caractérise notamment par son peu d’engagement, nous voyons néanmoins que ce retrait, cette tiédeur peuvent aussi être la garantie d’un recul, d’une ironie (au sens Socratique) permettant de se protéger contre cette passion de la vérité qui, mal contrôlée, risque souvent de se retourner en étroitesse d’esprit, en intolérance voire en fanatisme.
Nous pouvons d’autre part reprendre la question-clé de Montaigne : « Que sais-je ? ».Le scepticisme revendiqué de l’auteur des Essais est fondé sur l’idée qu’il n’y a pas d’être, qu’il n’y a rien d’autre que le mouvement, soit ce flux continuel qui nous constitue et nous transforme sans cesse. D’où la nécessaire incertitude de nos connaissances. « Il n’y a aucune constante existence, ni de notre être, ni de celle des objets. Et nous, et notre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsi il ne se peut établir rien de certain de l’un à l’autre, et le jugeant et le jugé étant en continuelle mutation et branle » (Essais II.12). Et à propos de la connaissance qu’il s’efforce d’avoir de lui-même, Montaigne insiste bien sur son côté pluriel et changeant : « Je ne peins pas l’être, je peins le passage ; non pas le passage d’âge en un autre(…) mais de jour en jour, de minute en minute : il faut accommoder mon histoire à l’heure ».
Ce scepticisme conduit Montaigne à deux choses : la première concerne la connaissance et le choix qu’il fait de privilégier l’ignorance au sens où il convient avant tout de se savoir ignorant. D’où ce dilettantisme le conduisant à glaner, à butiner ici et là dans ses lectures, notamment des auteurs de l’Antiquité, mais sans jamais abandonner sa liberté  de jugement.
La seconde concerne l’existence, le fait, écrit-il : «de faire profession en cette vie de la vivre mollement et plutôt lâchement qu’affaireusement». Dilettantisme d’un Montaigne dont le seul grand souci est celui d’apprivoiser sa propre mort, le reste consistant à inventer chaque jour, de la meilleure manière possible, les moyens de s’adapter aux circonstances changeantes qui définissent son existence singulière
.
Concluons. Si le dilettantisme a ses défauts, ses risques, il n’est pas néanmoins dépourvu de certaines vertus. Laisser place au dilettantisme dans sa vie, voire vivre sa vie en dilettante c’est entretenir à l’égard de soi-même, des autres, du monde, une relation plus détendue, moins affairée, plus libre.
                                                                                                                                         Jean-Michel  Logeais                                                                    le 10décembre 2009

                                                                                                                                                 

 

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Published by sophia - dans leçons
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commentaires

jean-michel LOGEAIS 03/02/2010 17:14


Il ne s'agit pas véritablement de polémique mais plutôt d'une saine et normale discussion autour d'un mot et des valeurs auxquelles ce mot est censé renvoyer. Le problème du mot dilettante est sa
relative polysémie née à la fois de son histoire et donc de ses différents usages. Philosopher, si tant est que l'on pense le faire, n'est-ce pas d'abord éssayer de s'entendre sur les mots?
Cordialement.


Jean-François Boyer 03/02/2010 15:32


Je ne pensais pas soulever une polémique par mes commentaires mais alimenter ce blog par un échange d'idées et une discussion ouverte sur le sujet que tu as abordé.
Tu voudras bien m'excuser pour mes prises de position affirmées mais j'ai toujours abhorré l'amateurisme incompatible avec la rigueur qu'exige la profession que j'ai exercée pendant plus de
quarante ans.
En ce qui concerne tes remarques : ma conviction reste que tout Homme se doit d'apporter sa pierre à l'édifice de l'humanité.
Je peux par ailleurs citer quelques écrivains d' "avant-garde" snobs et se revendiquant dilettantes qui se sont pris ou se prennent à tort au sérieux (et là tu as raison) : Sagan, Sollers,
Edern-Hallier, Beigbeder.
Ce qui me conforte à penser que le dilettante n'est pas à prendre au sérieux.
Cordialement.


jean michel LOGEAIS 02/02/2010 11:22


JFBoyer n'y va pas de main morte avec les dilettantes qu'il n'hésite pas à accabler de tous les vices. Son commentaire un peu vachard est tout de même bourré de sous-entendus. J'en relève
quelques-uns. Le fait notamment qu'un homme DOIVE apporter sa pierre à l'édifice de l'humanité me semble discutable. un autre; l'assimilation des écrivains d'avant-garde (lesquels?) à des
dilettantes ne me semble guère correspondre à l'idée que je me fais du dilettante, notamment le fait qu'il ne se prenne pas au sérieux. Beaucoup d'écrivains d'avant-garde se prennent hélas!
horriblement au sérieux. Ils sont de surcroît des snobs à tout crin. Or le dilettante, à mes yeux, cherche à se garder de tout snobisme.
Beaucoup de choses seraient encore à discuter...mais de vive voix, avec Jean-François.


jean-michel LOGEAIS 01/02/2010 15:44


Il faut distinguer le dilettante du branleur, n'en déplaise à J.FBoyer qui fait ce commentaire sur ma conférence. Tous les dilettantes ne sont pas des branleurs comme d'ailleurs tous les branleurs
ne sont pas des dilettantes. Il conviendrait par ailleurs d'en savoir un peu plus sur cette catégorie des "branleurs".


Jean-François Boyer 28/01/2010 19:14


P.S.: Le dilettante : c'est un branleur !