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11 mars 2010 4 11 /03 /mars /2010 13:40

 

 

Je me suis interrogé sur l’origine du concept de tolérance pour comprendre comment nous sommes arrivés à une vision moderne de ce principe et à la laïcité.

1/ Historique

La conception moderne de la tolérance est le résultat d’une lente évolution. Ce n’est que par un paradoxe apparent qu’il faut chercher les origines du concept moderne de tolérance à l’époque des grands affrontements confessionnels et des guerres entre chrétiens du XVI° siècle. Une longue tradition historique et philosophique a soutenu que les grandes figures du XVI° siècle : Erasme, Montaigne, La Boétie … sont les fondateurs de l’idée de tolérance qui est la nôtre. En réalité ils pensent davantage en terme de concorde que de tolérance. Toutes les difficultés nées de l’éclatement confessionnel et l’apparition d’Eglises rivales ne sont pourtant pas résolues par ce concept de concorde, ni par les nombreux colloques de l’époque, ni par les traités.

L’apport principal de ces traités réside dans la suspension des violences, dans la mise entre parenthèses de la notion d’hérésie et dans l’objectif assigné de paix sociale. Il y a 412 ans –sans doute le 30 avril 1598- Henri IV signait l’Edit de Nantes rendu exécutoire dans la plus grande partie du royaume par son enregistrement (Parlement de Paris le 25 Févier 1599). En fait c’est sa révocation en 1685 qui, rétrospectivement, le fera apparaître comme un bienfait, le constituant pour la postérité comme l’un des fondements de l’émancipation et des droits de l’homme.  
Bien que la société de l’Ancien Régime ne soit certainement pas mûre pour la tolérance (au sens moderne du mot), il reste que l’Edit de Nantes laisse entrevoir la possibilité d’une distinction entre la sphère religieuse et la sphère civile, entre l’Eglise et l’Etat dont les valeurs cessent, à cette occasion, de se confondre entièrement.

Spinoza

Dès 1670 Spinoza formule une exigence fondamentale de la démocratie, la liberté de penser et la liberté d’expression : «Dans une libre République chacun est autorisé à penser ce qu’il veut et à dire ce qu’il pense».
C’était il y a 340 ans !
Critique du dogmatisme religieux de son temps qui confond raison et imagination, Spinoza est naturellement conduit à la revendication de la liberté de penser, non seulement dans l’ordre religieux mais aussi dans l’ordre politique. Critique rationnelle et tolérance vont compter parmi les sources du mouvement des Lumières au XVII° et l’action révolutionnaire en France. L’idée de tolérance chez Spinoza revêt une signification bien spécifique : elle est pour lui l’attitude active qui consiste à affirmer en l’autre le droit institutionnel absolu de conscience.


Voltaire

L’affaire Calas pousse Voltaire à intervenir. Le jeune Marc Antoine Calas, protestant tenté par le catholicisme, est retrouvé pendu dans la boutique de son père à Toulouse le 13 octobre 1761. (Accusé du meurtre, ce dernier est  arrêté, condamné et roué le 10 mars 1762).

En 1763 paraît son «Traité sur la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas» et l’année suivante le «Dictionnaire philosophique portatif» comporte un article «Tolérance» : la tolérance y devient l’apanage de l’humanité et la première loi de la nature. Cette idée fait son chemin en France secouée par les conflits qui prolongent les guerres de religion. Il faut rappeler que Bossuet, entre autres, martèle que l’intolérance, à la fois civile et théologique, doit être la règle à ceux qui se soucient de la paix du royaume et du salut des âmes. Pour lui tolérer l’erreur (le protestantisme),  serait tôt ou tard ouvrir le royaume à la guerre civile et provoquer la perdition de tous les fautifs. Nombreux sont ceux qui, au contraire, réclament la tolérance pour les protestants, mais aussi pour les juifs, les mahométans et même pour les païens. Voltaire rappelle tout le sang versé pour des conflits théologiques : «La tolérance n’a jamais excité de guerre civile ; l’intolérance a couvert la terre de carnage. Qu’on juge maintenant entre ces deux rivales».

Bayle

Pierre Bayle, apôtre de la tolérance civile et de la libre pensée, précurseur du rationalisme pense que la tolérance est nécessaire parce que nous pouvons tous nous tromper et  errer sans fin sans savoir avec certitude que nous ne nous trompons plus. Nous cherchons tous la Vérité et ce "désir est la chose au monde la mieux partagée". La liberté de conscience n'est donc pas du tout un thème de fierté mais d'humilité parce qu'on est dans les Ténèbres. La tolérance n'est pas une condescendance parce qu'on serait au-dessus des conflits mais un aveu parce qu'on est dedans sans espoir d'en sortir.


Rousseau

Dans son «Contrat social» tout en réclamant pour chaque citoyen le droit à la liberté de conscience, Rousseau reconnaît à la cité le privilège de déterminer les formes extérieures de la religion civile : «il y a une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas comme des dogmes de religion, mais comme sentiment de sociabilité, sans lequel il est impossible d’être bon citoyen».

La liberté de conscience peut donc s’accorder avec une forme d’intolérance civile. En 1787, Louis XVI promulgue l’édit de tolérance, préparé par Malesherbes, grâce auquel les protestants retrouvent un état civil sans obtenir encore le droit à une pratique religieuse publique.
Puis arrivent la laïcisation de l’état civil et la séparation de l’Eglise et de l’Etat par la révolution de 1789.

John Locke –Angleterre–

Dans le monde contemporain, la tolérance est associée à l’acceptation mutuelle de nos différences et à la fécondité de ces différences. L’histoire du concept de tolérance nous apprend qu’il a fallu parcourir patiemment d’autres univers. En effet la notion de tolérance est née d’une réflexion consacrée non pas au mérite de la diversité, mais au rapport entre la puissance et la croyance. John Locke dans sa «Lettre sur la tolérance» -1689- donne sa définition de la nécessaire laïcité du pouvoir civil. Il ne peut y avoir un roi, une loi, une foi car l’histoire et l’expérience montrent que l’intolérance seule est la cause des troubles civils. Le roi n’a pas le droit de prescrire et de gouverner les croyances religieuses car il n’en a pas les compétences. Ainsi pour Locke la règle qui fixe les droits des princes et des sujets est claire : on peut invoquer des motifs religieux pour se livrer à toutes les actions qui sont compatibles avec la paix civile et à ce titre permises par l’Etat. En revanche, nul ne peut prétendre à l’impunité s’il se livre, pour obéir à ce qu’il croît être un commandement, à des actes contraires à la loi .


John Stuart Mill –USA–
 

Dans «On the liberty 1859» Mill réagit violemment à toute idée de prohibition –doit-on considérer qu’il défend les amateurs de boissons alcoolisées ?– il explique seulement que la défense d’user et d’abuser de ces boissons mise en place aux Etats-Unis ouvre une brèche qui peut permettre à l’Etat d’envahir progressivement la vie privée du citoyen. On ne peut imposer à autrui une forme une forme de moralité, un genre de vie simplement parce que nous la préférons.
Parce qu’elle vise d’abord à protéger l’individu contre l’Etat, cette thèse reste au cœur des discussions sur la tolérance dans le monde anglo-saxon. Locke a sécularisé le débat sur la tolérance religieuse, en faisant entrer la croyance dans le monde privé, Mill l’élargit à toutes les formes de liberté individuelle.
Quel écho en regard de la situation actuelle que nous vivons en France tant sur le plan de la laïcité que de la régression des libertés individuelles !
               
Qu’est-ce que la tolérance ?
 
Grâce à la linguistique, nous savons qu’il n’y a pas de pensée sans langage, pas de pensée en dehors des mots. Penser la tolérance, c’est étudier son mot. Ce mot, comme tous les autres, est un être vivant. A ce titre, son corps (signe ou son) et son esprit (idée, concept) ont évolué en fonction des usages des époques et des milieux dans lesquels il a vécu. Si sa forme n’a pas beaucoup bougé depuis son origine latine «tolérantia», en revanche son sens s’est diversifié. La signification originelle, «tolerare» qui veut dire supporter, endurer, a néanmoins influencé durablement l’acception du terme. A cause d’elle, la tolérance est connotée par les idées de résister, tenir bon, souffrir, illustrant une aptitude à supporter les effets d’un facteur extérieur jusqu’à un certain seuil. En réalité le mot tolérance est né véritablement au XVI° siècle des guerres de religion entre catholiques et protestants qui ont  fini par se tolérer. Le registre religieux est en effet le terrain de prédilection de la tolérance. Cette tolérance religieuse accouchée aux forceps  était ressentie au fond, par ceux là même qui l’ont concédée, comme une faiblesse coupable. Ce qui a fait dire à Condorcet au sujet du respect de la liberté religieuse  «qu’il était très mal appelé tolérance, car il n’était que stricte justice et obligation entière». Cela s’est traduit, au plan philosophique, par la proposition de Locke qui a défini la tolérance comme le moyen «de ne pas combattre ce qu’on ne peut pas empêcher» par souci d’efficacité pratique. Il a fallu attendre le XVIII° siècle et la pensée des Lumières, avec notamment Montesquieu et surtout Voltaire dans son «Traité de la Tolérance à propos de l’affaire Calas», pour que la tolérance devienne le moyen de la liberté de conscience  (citation apocryphe) : «Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire»). Paradoxalement Voltaire, raciste et antisémite, est lui-même intolérant. Lorsqu'il parle de tolérance il ne pense qu'à celle qu'il veut que les autres aient à son égard et à celui de ses propres discours. Cela peut être illustré par l'intolérance qu'il manifeste vis à vis des Eglises et surtout de l'Eglise catholique qu'il qualifie d'infâme et dont il réclame l'écrasement. On peut donc penser que son intolérance et ses attaques publiques contre les juifs visent surtout à saper les fondements mêmes du catholicisme. En effet ce sont les juifs qui ont écrit la Bible, qui ont conçu le monothéisme, mis au monde le Christ, qui sont à l'origine de l'Eglise catholique et de ses dogmes.En attaquant le peuple juif, son histoire et sa pensée, il vise donc bien les catholiques. Mais il considère sans doute qu'il est moins dangereux pour lui de s'attaquer ouvertement aux juifs plutôt qu'aux catholiques plus nombreux et plus puissants.
La tolérance devient alors une arme contre les interdits de l’Eglise et du pouvoir royal. La philosophie de la tolérance ouvre de nouveaux droits aux  citoyens. Devenue plus combative, elle préfigure à ce moment là, le sens contemporain du mot comme le respect des opinions d’autrui et plus tard à partir des années 1950, un état d’esprit d’ouverture à l’autre. A l’idée initiale de supporter un abus, on est passé à celle de respecter la liberté d’autrui, puis timidement de sympathie pour son opinion. Malgré cet enrichissement, les connotations qui lui sont attachées restent globalement péjoratives. Goethe a écrit en 1820 : "La tolérance doit mener au respect... tolérer, c'est offenser". "De «la tolérance, il y a des maisons pour ça» de Paul Claudel au siècle dernier jusqu’à «la tolérance zéro» de Nicolas Sarkozy, ce qui semble prévaloir encore aujourd’hui, c’est le coté négatif. Mais n’a t-on pas les mots qu’on mérite ? On reproche en effet à la tolérance d’être une notion   qui a mauvaise réputation parce qu’elle apparait pour de la condescendance, au mieux de l’indulgence pour ce qu’on ne veut ou ne peut empêcher. Tolérer consiste trop souvent à ne pas exiger ou interdire. A permettre une liberté qui résulte d’une abstention de la part d’une autorité qui suspend son exigence. La tolérance a un statut par défaut, on est loin de l’idéal, c’est seulement l’objectif d’un minimum forcement insuffisant. Le mot traduit souvent une forme passive du respect de l’opinion d’autrui. Quand il ne se limite pas strictement à la personne. Attitude qui exonère le tolérant de s’impliquer pour essayer de comprendre, et pourquoi pas de partager pour partie, le point de vue de l’autre. C’est la concession du dominant à l’égard du dominé. Une attitude unilatérale, entre un «donateur» et un «bénéficiaire», dans le cadre d’un rapport de force entre soi et autrui où la contradiction n’est pas résolue ni dépassée, mais seulement mise entre parenthèses. La plupart du temps le fort tolère le faible. La tolérance crée  alors un sentiment de dette ou de reconnaissance, au pire d’humiliation ou de dépendance. Elle provoque un sentiment de supériorité chez celui qui l’octroie à partir d’une position de force, ou au contraire peut cacher son infériorité parce qu’il craint de ne pouvoir empêcher ce que «le droit» lui permettrait d’exiger, et le contraint par veulerie ou crainte de l’échec, à un acte d’impuissance par peur de l’autre.  La tolérance est donc une valeur relative, qui résulte du degré de civilisation des peuples et des efforts, qu’ils font pour imposer le droit. Fragilisée par ses dérives, incertaine de ses limites, elle doit craindre aussi ses faux-semblants. Des contrefaçons dont on peut se rendre coupable sans même s’en apercevoir. Ce qui exige de chacun de nous une vigilance sans complaisance envers nous-mêmes. En effet il ne faut pas confondre l’esprit de tolérance avec l’indifférence, qui est tout le contraire : imperméabilité à autrui, enfermement du moi dans la forteresse de l’ego, simple laisser-faire qui abuse l’autre par une posture hypocrite de tolérance à coût zéro. Une autre forme insidieuse de la fausse tolérance est tout ce qui se rapporte à l’indulgence, la générosité ou la pitié. Cette bonté à l’égard de l’autre, qui peut s’apparenter à de la clémence ou du pardon qu’on accorde comme un acte de charité complaisante  et qui rend caduque la tolérance en tant que reconnaissance du droit d’autrui. On peut pécher aussi par simple ignorance : il est plus facile d’admettre des manières de penser et d’agir différentes des siennes quand on ne les comprend pas ou qu’on les connaît mal. La tolérance n’a de sens que dans la connaissance préalable de soi et des autres. Mais le plus grave est lorsque la soumission, acceptation du point de vue de l’autre sous la contrainte, remplace le choix de la tolérance par un faux-semblant qui cache en réalité la peur de la confrontation par lâcheté. On ne peut être tolérant qu’avec ce qu’on a le pouvoir d’essayer d’empêcher. En renonçant à défendre le consensus ou simplement son propre point de vue, on prend le risque d’un renversement des rôles. Même si la tolérance est une vertu qui permet d’éviter les conflits, ignorer les contradictions ne les a jamais fait disparaître. Respecter une personne en tolérant ce qu’elle pense ou ce qu’elle fait ne signifie pas qu’on doive forcement en partager le contenu. Pire encore est la soumission par opportunisme, où le calcul et l’évaluation du rapport de force poussent à une position d’attente. Tolérant parce que minoritaire puis intolérant lorsque majoritaire. Il arrive aussi quelquefois qu’on préfère la lutte contre l’intolérance à l’exercice de la tolérance. Tant il est plus facile de combattre contre les autres que contre soi-même. Devant toutes ces faiblesses et ces ambiguïtés, cela n’étonnera personne que le mot tolérance, ait été autant critiqué. «Une vilaine désignation pour une si belle chose» disait Höffding. La tolérance ne serait-elle qu’un principe par défaut, à mi-chemin entre l’intolérance et la véritable ouverture d’esprit expurgée des préjugés et de la dictature de l’ego ? Bien sur que non ! Les qualités de la tolérance sont à la mesure de ses défauts. Reconnaissons par exemple, que ses emplois actuels mettent plutôt l’accent sur l’acceptation mutuelle des différences, la reconnaissance de l’altérité, la richesse de la pluralité et l’intérêt sincère pour l’opinion d’autrui. Ces incarnations sont tout à son honneur et si elles parvenaient à imprégner un tant soit peu les hommes d’aujourd’hui, ce ne serait déjà pas si mal. Le mot tolérance revient de loin, ne lui faisons pas un mauvais procès, le 21ème siècle lui réserve peut-être une nouvelle carrière. Ses lettres de noblesse, c’est d’abord la pertinence philosophique de son concept qui fait la promotion de l’humanisme contre l’individualisme. En favorisant notamment l’instauration du dialogue et en poussant à la découverte et à la connaissance de l’autre. Mais surtout en contribuant au dépassement de l’ego. En identifiant une opinion différente, on la reconnaît, on lui fait une place ce qui constitue les prémisses d’un partage des idées qui ouvrent sur la pluralité. La tolérance correspond à une stimulation intellectuelle où l’on essaye de sortir du point de vue exclusif du sujet, pour tendre à objectiver la situation en prenant en compte le rapport à l’autre qui contient son point de vue. On épouse, par le biais de la tolérance, une démarche dialectique où l’on dépasse le manichéisme (moi ou lui) vers un processus (nous) qui peut tout faire bouger. En faisant de la place à l’autre, on introduit du mouvement, l’énergie nécessaire à tout changement. La tolérance incite au doute comme une approche méthodologique de la réalité du point de vue de l’autre et aussi de sa propre opinion. C’est la reconnaissance à la fois de la pluralité des opinions mais aussi de leur relativité. Dépassement de l’ego, apprentissage de la dialectique et doute prospectif, c’est là une avancée de la pensée cognitive. Mais la tolérance n’est pas seulement un ferment intellectuel puissant, c’est aussi une idée à l’échelle humaine, à portée de  chacun d’entre nous. En effet, si la tolérance peut développer une éthique de civilisation, point d’appui pour les luttes contre les grandes intolérances (racisme, discrimination, sexisme, homophobie, etc.), néanmoins sa qualité d’universalité ne l’empêche pas d’être efficiente en tant que morale individuelle adaptée aux comportements personnels. Moins son exercice est lointain et général, et davantage la tolérance est exigeante et efficace. En tout cas plus elle produit des effets mesurables et motivants. Elle doit se pratiquer comme une véritable morale du comportement individuel. Elle n’en est pas moins une utopie sociale en tant que vertu républicaine. D’abord parce qu’elle donne vie au triptyque républicain, «Liberté, Egalité, Fraternité», en décrochant ces principes des frontons des monuments publics pour les faire rentrer dans la vie de tous les jours. En tolérant l’autre, on dégage en sa faveur une marge de liberté supplémentaire, même concédée, c’est une offre de liberté qui est faite. Tolérer c’est aussi combler pour une part l’inégalité qu’établissait le point de vue unilatéral, c’est reconsidérer la négation de l’autre et progresser vers l’égalité en rééquilibrant le rapport entre l’un et l’autre. La Liberté partagée et l’Egalité reconnue sont les conditions nécessaires sinon suffisantes à l’émergence de la Fraternité. La tolérance permet la synergie des valeurs républicaines qui sont le ciment de la citoyenneté. Elle rend possible le vivre ensemble, elle est le mode d’existence de la laïcité, idéal de vie en société où chaque citoyen se voit garantir le respect de ses opinions, de ses choix religieux et de ses préférences culturelles. Mais il faut faire la distinction entre une tolérance complaisante et une tolérance dynamique : la première se caractérisant par la possibilité de "vivre à côté" et la seconde de "vivre avec". Le fasciste ou le raciste dans une société démocratique par exemple font valoir la tolérance de façon cynique en affirmant que toutes les opinions se valent, en conséquence l'opinion qui déclare que toutes celles qui lui sont différentes sont inférieures n'a pas moins droit de cité que les autres. Chacun a le droit de penser ce qu'il veut mais toutes les opinions ne se valent pas, car elles se rejoindraient alors dans une nullité objective. Néanmoins elles doivent pouvoir être exprimées, qu'elles soient bonnes ou mauvaises et peu importe le sujet. La démocratie a donné ce droit à l'Homme, il se l'est approprié et on reconnaîtra le tolérant à son aptitude à tenir ce discours. On flétrira du nom d'intolérant, voire de totalitaire, celui qui s'y refuse. On condamnera ceux qui combattent les falsificateurs de l'Histoire qu'on appelle "révisionnistes ou négationnistes". On s'indignera du comportement de ceux qui s'inquiètent en matière d'immigration, de voir le langage des journaux d'extrême droite irriguer la presse. On trouvera des excuses aux propos des xénophobes, des racistes, des homophobes, des antisémites...
 
Ses limites :

Faut-il trouver des limites à la tolérance ? La tolérance doit-elle tolérer l’intolérance ? L’intolérable existe-t-il? Autant de questions philosophiques qui balisent l’espace de la tolérance. On conviendra que  poussée jusqu’au bout, sans limitation, elle travaillerait à sa propre perte et même à sa destruction pure et simple. La tolérance exige la réciprocité sous peine d’être inopérante. Qui décide des limites à la liberté d’opinion ? Quelles normes faut-il imposer ? Sans doute ce choix doit il naître d’un consensus sur une valeur universellement reconnue. Le respect de la personne et de sa dignité tel que le définit Kant : «Traiter autrui comme une fin et non comme un moyen» est peut-être cette valeur de référence au-dessus de la tolérance. Car une tolérance sans limites ne risque-t-elle pas aujourd'hui de se confondre avec cette perte de valeurs que d'aucuns emploient leur rhétorique à dénoncer ? Où s'arrête le respect d'autrui et où commence le respect de soi-même ? Où s’arrête notre envie de paix sociale et où commencent le refus et la confrontation ? Où s’arrête le doute sur notre jugement, sur «nos certitudes» et où commencent la confiance en notre raison et l’espérance en une quelconque vérité ? En conclusion pour ma part, si je peux reconnaître la différence d'autrui et l'exiger, ce ne peut être que par le respect et en aucun cas par la tolérance qui peut seulement m'amener à l'accepter. Le respect d’autrui et de sa liberté demande plus et autre chose que la tolérance. La tolérance traduit son attitude comme étant le respect d'autrui : or tout respect suppose une égalité de droit alors que la tolérance sous-entend la supériorité -donc l'inégalité- de celui qui veut bien consentir à supporter -ainsi tolérer des immigrés, c'est être en position d'autorité et pouvoir s'arroger la possibilité de ne pas les tolérer. De la même manière, elle ne peut valoir comme un droit universel puisque dans son essence -il n'y a de valeurs que relatives- elle en est donc la négation, tout droit ne possédant de valeur effective que si précisément il fait force de loi et s'impose à tous. Elle représente aussi la négation de toute démarche philosophique : car c'est bien parce que toutes les opinions ne se valent pas qu'il faut impérativement en combattre certaines pour tenter de cheminer vers la Vérité. Enfin elle constitue un véritable danger pour la démocratie dont elle prétend exprimer la valeur puisque, par principe, celle-ci sous peine d'intolérance, doit accepter même les partis qui en sont la négation. Tolérer, c'est faire en sorte que l'autre dépende de moi, de ma bonne volonté à son égard. Elle apparaît alors plutôt, comme l'affirme Sartre dans L'Etre et le Néant, comme la négation de la liberté de l'autre, puisque à travers une telle attitude, je fais de ma liberté la condition de la sienne. D'accord avec Jaurès qui s'écriait en janvier 1910 : «Nous sommes (nous, les socialistes) non pas le parti de la tolérance : c’est un mot que Mirabeau avait raison de dénoncer comme insuffisant, comme injurieux pour les doctrines des autres. Nous n’avons pas de la tolérance, mais nous avons, à l’égard de toutes les doctrines, le respect de la personnalité humaine et de l’esprit qui s’y développe.»

Jean-François Boyer                                                                  mars 2010

 

 

                                                                                                                                                            

 

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Published by sophia
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commentaires

Jean-Pierre Castel 30/12/2014 19:16

Le concept est apparu au XVIIème siècle, mais le comportement de fait (tolérance des croyances d'autrui, au moins en matière de religion), remonte à l'Antiquité. N'est-il pas incroyable que le christianisme ait pu l'éradiquer de fait pendant plus d'un millénaire sans qu'aucune voix ne la revendique?