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29 mai 2010 6 29 /05 /mai /2010 22:06

 

 
Le mot raison désigne l'ensemble des facultés mentales qui permettent de comprendre les choses, de juger, d'avoir conscience du réel, de distinguer le vrai du faux, le bien du mal, de s'opposer à la foi, aux sentiments, aux superstitions, à l'ignorance. On a raison ou on a tort. 
Si on a tort, on est dans l’erreur, dans le faux, voire dans le mensonge. C’est sans appel. Aller à l’encontre de la vérité est inconcevable et par ce raisonnement, il semble que seule la raison soit raisonnable. 
Comme tout semble simple. Pourtant à l’aune de ce raisonnement, hélas nous savons tous que la raison n'est pas toujours raisonnable !


Pour initier notre recherche tournons-nous vers Descartes qui semble être le parangon du raisonnement.
En 1637 Descartes publie son Discours de la Méthode. Pour lui le modèle idéal de la pensée est le modèle mathématique. Il y admire la clarté, la transparence parfaite du raisonnement et l’évidence contraignante qui en résulte. Car alors on peut être certains, et certains sans réserve. Cette clarté de l’évidence permet alors de s’approcher de l’absolu. Il décide donc d’appliquer le doute méthodique à tout ; tout ce qu’il a lu, vu, entendu et rencontré. Il en arrive à la conclusion qu’il y a une chose qu’il peut dire en étant sûr de ne pas se tromper c’est : «Je doute.. Je pense donc je suis». Le Cogito ne permet pas de passerelle vers le monde, il ramène vers soi, vers l’existence d’une perfection intérieure transcendant l’imperfection personnelle qui démontre l’existence de Dieu. Descartes tente d’établir une méthode pour bien conduire sa pensée. Ne jamais partir d’autre chose que d’une évidence certaine. Analyser chacun des termes de la pensée jusqu’aux éléments les plus simples. Ordonner ces éléments simples selon un ordre de complexité croissante afin que les termes complexes soient clairement saisis. C’est seulement à cette condition qu’on peut parler de raisonnement et de savoir.

Puis vient David Hume (1711-1776) penseur écossais du XVIII ème, qui se demande comment la connaissance est possible ? Et quelles en sont les limites ?
En résumé Hume pense que la connaissance naît de la raison qui peut lier deux évènements par un lien de causalité. C’est à dire que le deuxième évènement se produit nécessairement et toujours après le premier. Ce principe de nécessité, venant de l’expérience intérieure, constate qu'à chaque fois le deuxième évènement suit le premier et ne provient ni de l’intuition, ni de la logique ou de l’entendement. Il faut donc admettre que la connaissance ne repose que sur l’habitude empirique de successions qu’on ne voit se produire constamment sans qu’il n’y ait d’exception.
Donc la causalité ne réside pas dans l’objet, elle est dans l’habitude du sujet, elle est subjective. Or, si la causalité ne s’explique que par la radicalisation de l’habitude du sujet, constatant des successions constantes, il semble que la nécessité qu’elle implique se trouve considérablement affaiblie. L’habitude est incapable de fonder aucune sorte de certitude.

Pour Kant, à l’inverse de Hume, la causalité ne dérive pas de l’habitude. Elle appartient à l’entendement. Ce que dit Kant est : pour que la connaissance soit possible, il faut qu’il y ait une faculté réceptive, sensible, à travers laquelle les sensations sont revues dans l’espace et dans le temps, formes de la sensibilité ; puis il faut qu’il y ait l’entendement, qui organise ces sensations à l'aide de catégories. Il n’oppose pas empirisme et rationalisme car les deux sont indispensables à la connaissance.
La causalité considérée en elle-même n’est qu’une forme, elle doit recevoir sa matière de la sensibilité. D’autre part, les intuitions sans concepts sont aveugles car ni construites, ni organisées.
«Penser quelque chose, c’est conférer à ce quelque chose une unité. Il n’y a pas d’abord une unité qu’ensuite on se met à penser. Penser c’est précisément constituer ce quelque chose en unité»
Une conséquence de ceci, c’est que les lois de la physique peuvent dès lors être dites légitimement nécessaires et universelles. Et donc la science est possible. Une autre conséquence est que, si la recherche scientifique armée de la causalité peut s’aventurer à l’infini, si l’univers s’ouvre sans limites à cette recherche scientifique de l’esprit humain, elle n’atteindra, dans le monde empirique que des phénomènes et jamais les choses en soi. En fin de compte, Kant nous dit que croire n’est pas en contradiction avec la raison. Comme cette raison nous révèle elle-même ses limites, il est raisonnable de les reconnaître là où on ne peut ni démontrer ni réfuter : il est donc permis de croire ou ne de pas croire.

Le rationalisme du XVIIIème ou la philosophie des lumières vient des encyclopédistes : Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, Diderot, Helvetius, D’Alembert, D’Holbach...
Ils se sont donnés le nom de philosophes et présentent leur époque comme l’âge de la raison triomphante. Ils considèrent que l’homme éclairé par les seules lumières de sa raison possède un droit d’examen illimité sur toutes les choses humaines. Il ne doit tenir compte que des vérités découvertes par son esprit, et non celles que lui imposeraient une révélation divine. La vérité qui existe pour l’homme doit être entièrement conquise par lui. N’est vrai que ce qui peut être observé, démontré, calculé. Leur souci est d’abord de restreindre la compétence de la raison et de lui assigner un domaine propre où elle peut décider légitimement, se passer de métaphysique et ne rien affirmer qui ne soit vérité physique, ayant accès aux faits et non aux causes sur lesquelles il serait vain de spéculer. Ils pensent, à l’inverse de Descartes que l’esprit de système a trompé les hommes, et pouvoir enserrer tous les phénomènes de l’univers dans les mailles de la pensée déductive en partant de quelques idées premières. La saine philosophie demande, pour eux, que l’homme aille à la rencontre des faits et soit résolu à ne tenir pour assuré que ce qu’il aura pu constater et mesurer. Ils déclarent comme ennemis ceux qui se prétendent détenteurs de la vraie religion, et qui prennent pour vérité transcendante un dogme qui n’est rien d’autre que le produit de l’imagination humaine ou l’instrument des vils intérêts d’une caste.

Quant à Hegel qui a 19 ans à la révolution française quand Kant en a 65, seule une pensée qui relève de la totalité peut accéder à la vérité. Il affirme que. "tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui rationnel est réel". Le système de Hegel ne prouve pas, il montre et illustre. Il ne parle pas de logique formelle mais de logique dialectique. Sa logique se déroule selon un rythme ternaire que nous connaissons bien : thèse, antithèse, synthèse. Il réunit par cela l’être, le non être et le devenir. C’est seulement grâce à la négation que la thèse engendre l’antithèse, que thèse et antithèse se fondent dans la synthèse qui est la négation de la négation. Cette double négation donne naissance au devenir. La logique traditionnelle depuis Aristote se développe dans un univers statique comme l’est celui des mathématiques pures, ne comportant nul devenir, nulle histoire. La logique d’Hegel en revanche est dialectique, elle implique un processus actif qui permet par la négation de lever la contradiction, la rendant créatrice au fil du développement historique qui constitue la substance de l’être. Hegel remarque dans La phénomènologie de l’esprit que la philosophie des lumières, en combattant la foi combat son semblable.
L’une : la foi religieuse, pose un absolu transcendantal et assigne à la conscience humaine un devoir infini; l’autre : l’Aufklarung (la voie de la lumière), pense l’absolu de la raison, de la foi naturelle, de l’ordre universel. Mais ne sont-ce pas là des attributs divins laïcisés ?


La place qu’assigne la philosophie des lumières à l’homme n’est pas si différente de celle que lui imposait la théologie.Il était créature de dieu, le voici créature de la nature. Il devait écouter la révélation, il doit écouter cette loi raisonnable qui parle en lui. La théologie avait du mal à accorder la liberté humaine avec la toute puissance et la providence infinie. Et maintenant comment concilier le devoir moral, le cri de la conscience contre l’injustice avec l’idée que tout s’enchaîne nécessairement et que le mal n’étant jamais sans cause existe en toute légitimité. Pourquoi contre la cruauté des hommes, invoquer la voix de la nature quand c’est la nature qui fait les tyrans et les conquérants? Pourquoi se révolter contre les misères de l’état social quand tout est déterminé par une inflexible raison ?
La notion cartésienne "d’idées claires et distinctes" fut une de celles qui contribua le plus efficacement à l’avènement de la science moderne. En posant le principe d’ «économie», selon lequel seules quelques idées sont fondamentales ; et que le monde physique doit être décrit et expliqué uniquement par leur truchement. La qualité de ces idées était garantie par leurs évidences premières, leur conformité au bon sens.
Aujourd’hui encore, cette raison représente la globalité de notre système déductif que l’on peut assimiler à la compréhension. Par l’entremise de l’observation et de l’expérience nous possédons la connaissance de certaines choses et que ces choses obéissent à des lois physiques exprimables en équations. De ces lois, on peut tirer des prédictions vérifiables par l’expérience.
Jusqu’au XIX ème la physique se prêtait à un tel schéma conceptuel et la raison nous poussait à y adhérer. Sont arrivées ensuite la physique quantique s’attachant aux objets microscopiques et la physique relativiste s’attachant aux objets macroscopiques. Il existe une considérable différence conceptuelle entre ces deux physiques. La physique relativiste a beau être complexe et mettre en jeu des notions extraordinairement nouvelles, tous les physiciens l’ayant étudiée peuvent dire qu’ils l’ont comprise. En revanche la physique quantique, malgré un siècle d’existence, et pour tous les plus grands scientifiques qui l’ont fait progresser, garde son côté obscur.

A moins que l’on renonce à l’idée que la science s’intéresse à une réalité extérieure connue comme indépendante de nous-mêmes et que l’on se contente de dire qu’elle décrit essentiellement une expérimentation humaine ponctuelle.
Mais qu’est-ce que tout cela a à voir avec la raison ? Nous venons juste de montrer que certains raisonnements scientifiques contemporains et mis en doute par personne, loin d’expliquer les phénomènes du monde, en montrent des aspects paradoxaux pour notre compréhension. Finalement, notre cheminement aux côtés de la raison nous mène hors du propos de la raison. Cela revient à dire qu’il existera peut-être de nouvelles découvertes, de nouveaux savoirs qui remettront en cause tout ou partie de nos certitudes scientifiques, mais que parallèlement, de nombreux domaines risquent de rester à jamais inconnaissables. La raison a permis de réfuter Dieu mais que nous a-t-elle permis d’atteindre ?

Aujourd’hui encore, si toute certitude scientifique concernant la constitution du monde est écartée, on peut dire que la science décrit essentiellement une réalité pour nous, taillée comme le proposait Kant à l’aune de nos capacités de perception et d’action. En effet, Kant faisait la distinction entre les phénomènes ; i.e ce qui existe dans la réalité sensible et étant objet d’expérience possible et les noumènes i.e ce qui est du domaine universel et intangible.

Il expliquait déjà à son époque que le domaine de la causalité pouvait indéfiniment tendre vers le monde phénoménal, mais que tout ce qui était du domaine des noumènes nous était inconnaissable.

En conclusion apparaît l’impossibilité faite à la raison, au raisonnement et au rationalisme d’accéder à l’absolu, et on est réduit à contourner cette impossibilité en utilisant la déduction analogique de nos mythes pour essayer d'y parvenir.

 

 JFB      Réflexions après la leçon de Marc Zerbib : "Qu'est-ce qu'être éclairé"     mai 2010                                                                                                    

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Published by sophia
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