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19 mai 2010 3 19 /05 /mai /2010 14:40

 

 

Faiblesse ou vertu ?

Prétextes : (consentir à être homme)

-Un sujet de philosophie(années 1970) : «patience, résignation, passivité».
-L’injonction fréquente : patientez. (distributeurs divers, les salles d’attente, des guérisons…) Inscription d’emblée dans le temps, la temporalité, le devenir.
-l’expérience d’une rééducation…
Thème et variations, en quelque sorte... ou plan progressif et non dialectique.
Non pas ce qu’est la patience, mais ce que je peux dire de ce qu’on appelle patience.

I-Première approche : le dictionnaire et l’expérience immédiate.

Patience : qualité, caractéristique du patient.
Le patient : celui qui souffre, qui est malade, qui consulte à cause de cela.
Celui qui attend.
Celui qui attend parce qu’il souffre.
Celui qui souffre d’attendre. c’est le fait d’attendre qui ferait souffrir.
Le point commun, c’est l’attente, la situation de quelqu’un qui dans le présent n’est pas satisfait de son état, de ce qu’il est ou lui arrive, et se tourne vers l’avenir en pensant y trouver, y avoir satisfaction. Tension vers l’avenir !
Patience : aptitude à supporter avec constance ou résignation les maux, les désagréments de l’existence.
Qualité de quelqu’un qui peut attendre longtemps sans irritation ni lassitude.
Capacité à persévérer, esprit de suite, constance dans l’effort…
Dans cette première esquisse, on distingue deux caractéristiques : une souffrance, le fait de supporter, d’endurer, et une tension vers l’avenir : une inscription dans la passion et dans la temporalité, une essentielle dimension de «passivité» (cf. l’étymologie), ce que l’on trouve dans «passion» et dans le fait qu’on ne peut échapper à la temporalité, à l’ordre de la succession.
La patience apparaît donc ainsi comme la qualité, la caractéristique de celui qui subit qui supporte, qui endure ce qui lui arrive sans trop se plaindre, sans colère, sans révolte. Pâtir et accepter de pâtir. Savoir attendre une amélioration.
La patience apparaît ainsi être une vertu, une qualité reconnue, à condition que cela ne devienne pas résignation ou plus passivité.
La passivité : le fait de subir, de laisser faire, laisser passer sans rien faire, entreprendre, attendre que les choses s’arrangent d’elles-mêmes ou par l’intervention des autres. Ou comme on dit : recevoir les coups sans rien dire, se laisser monter sur les pieds ! La passivité laisse le terrain libre, place vide, alors que la patience est une manière de prendre son temps pour adopter une stratégie. endurer, subir, supporter quand on sait. La passivité est une déviation, une perversion de la patience.
La résignation est aussi passive : il y a peut-être eu insatisfaction, révolte même, voire essai d’action, d’intervention, mais vu les résultats, on préfère ne pas insister, s’user à la tâche, alors on accepte le sort, ce qui nous arrive, en sachant que notre pouvoir d’action est limité.
La patience dépasse la résignation. Elle sait par exemple qu’on ne peut rien contre l’irréversible du temps, mais que l’on peut dans l’aménagement de cet irréversible, il y a encore de la place pour la révolte et l’action. Le résigné peut se laisser abattre, pas le patient qui va réfléchir et utiliser des stratégies. On peut prendre le mouvement inverse du sujet : passivité, résignation, patience : progression au lieu de régression !
La patience devant l’événement : un événement se produit ou prend une tournure qui ne me convient pas. Je désire, je souhaite immédiatement que cela cesse ou s’arrange, mais cela ne se fait pas en l’instant, il faut attendre et le changement de ou dans l’événement ne dépend pas de moi, là je suis passif. Ce qui dépend de moi, c’est le jugement, la représentation, le comportement que je vais adopter, et c’est là que viennent se nicher la patience et/ou l’impatience. Qu’est-ce que je vais faire de mon attente ? Comment vais-je vivre, construire cet épisode de mon devenir ? Ce temps pendant lequel je suis entre ce qui est et ce qui n’est pas encore ?
La patience devant, avec l’autre : je suis avec quelqu’un qui m’agace, qui m’énerve, m’insupporte, qui souffre peut-être, il me parle de ce qu’il vit, j’ai l’impression qu’il déraisonne plus ou moins, j’essaie de communiquer, de lui expliquer, mais il me semble en dehors de toute prise, tout au moins en l’instant, alors je suis agacé, je contiens mon excitation, ma colère même, «je me retiens», comme on dit, j’invoque, je convoque la patience, je me dois de supporter, d’endurer ce moment, cette différence entre lui et moi : quand va-t-il cesser, quand va-t-il comprendre ? Je supporte, je souffre, c’est bien le premier sens de la patience, ensuite, je me demande quoi faire et comment le faire, comment organiser ce moment de mon devenir en commun avec l’autre.
Deux moments donc de la patience :
-le moment du subi, de passivité, de souffrance dans ce sens : là («Souffrez, Madame, que... »
-le moment d’organisation de sa durée, de son temps, le temps à vivre avant que les choses aillent mieux dans le sens de mes souhaits, mes désirs, ma volonté, mes intérêts…
-«Je prends mon mal en patience», selon la formule connue !

II Le niveau psychologique, social

Une qualité… : la patience peut bien apparaître ainsi, psychologiquement, socialement, comme une qualité, un avantage, une vertu, la patience est un sentiment, un comportement valorisé. Mieux vaudrait être patient qu’impatient ! On accorde de la valeur à celui qui reste calme, sait attendre, supporter l’événement ou le comportement de l’autre. C’est aussi une marque de respect vis-à-vis de l’autre, et une marque de confiance en lui. On le laisse s’exprimer et on estime qu’il retrouvera de lui-même un chemin raisonnable, selon notre estimation, il suffit de lui laisser du temps, c’est-à-dire le laisser organiser son existence comme il l’entend, quitte à supporter en attendant quelques inconvénients Savoir attendre, avoir confiance, la vertu est là.
La patience serait donc une qualité, une vertu, une force, une capacité cultivée, de supporter ce qui advient sans qu’on l’ait voulu, et de savoir attendre que les choses aillent mieux, en mettant en œuvre des stratégies qui conviennent. «Savoir attendre», tel est bien l’essentiel ! au lieu de s’agiter en vain, fébrilement en attendant. Où vaut-il mieux mettre son énergie ?
Un défaut ! Mais on sait bien qu’on peut avoir le défaut de sa qualité, que la vertu est difficile à tenir en son lieu qu’est le milieu ! La patience peut en effet apparaître parfois comme de la passivité, de l’indifférence, voire de la paresse. On supporte, on reste calme parce qu’on a peur, on joue l’indifférence pour ne pas avoir à souffrir. Cela peut même parfois prendre le visage de la lâcheté : sous prétexte de patience, on quitte la place, et on s’en va, on déserte ! On laisse faire ou dire l’autre au lieu de le secouer un peu. Le patient serait-il un faible ? On dit qu’il faut laisser le temps au temps, que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes, qu’il faut être patient... En réalité, ce serait par paresse ou par impuissance. La patience comme faiblesse ? On prétend économiser son énergie alors qu’en fait on n’en a pas, ou moins qu’on ne le prétend !
Alors, la patience, force ou faiblesse ? Vertu ou indifférence ? On loue le patient pour ses qualités d’endurance, on vilipende l’impatient pour son agitation, pour son inefficacité…ou on reprochera au patient de laisser faire, de ne pas prendre la réalité à bras le corps avec courage, et on félicitera l’impatient de résister, de se révolter et de vouloir changer le réel. Ce n’est donc pas simple de porter une appréciation, un jugement. Peut-être avons-nous oublié quelques caractéristiques ou pas poussé assez loin la réflexion !
L’ambivalence !
Je propose une hypothèse : si la patience nous semble ainsi ambivalente, équivoque voire ambiguë, c’est peut-être qu’elle s’enracine dans de l’essentiel de la condition humaine. Le niveau psychologique ou social ne suffit pas, il nous faut envisager le niveau «ontologique», une dimension ontologique de la patience.
La patience comme modalité de l’être humain, non pas un simple accessoire psychologique ou social plus ou moins contingent ou plus ou moins avantageux, mais une caractéristique essentielle. Parodiant Heidegger qui disait : «L’homme est un-être-pour-la-mort…», je dirais : «l’homme est un être-de-la-patience». La mort serait l’horizon de la condition humaine, sur le fond duquel toute existence humaine se profile. La patience serait le fond, l’humus sur lequel se construirait l’existence humaine. Ceci permet de comprendre notre rapport ambigu à la mort. Et cela permettrait de comprendre notre rapport équivoque à la patience.
Je me rappelle deux autres leçons : (citations)
-l’improvisation, ni ceci, ni cela, ni n’importe quoi, ni la réalisation d’un plan donné. mais une liberté.
-le consentir, ni soumission passive, ni maîtrise absolue, mais une voie mixte, une liberté là encore.

Essayons de penser la patience selon une modalité semblable : ni pure passivité, ni pur vouloir.
Nous avons rencontré deux caractéristiques de la patience : le subi (souffrance, passivité) et l’attente, le rapport à la temporalité, notamment à l’avenir. La condition humaine se reconnaît bien là !
La condition humaine est patience. Elle n’est pas «choisie».
C’est d’abord ce que nous subissons. L’affection première est l’existence : nous subissons d’abord l’existence. IL y a en quelque sorte comme une souffrance d’être, non pas un mal être. Nous «souffrons d’exister». Il faut bien constater que l’existence est souvent souffrance. D’ailleurs certaines philosophies fondent là-dessus leur démarche, (en Orient certes), mais aussi en Occident, en Europe, tel Schopenhauer, marqué, comme par hasard par les pensées orientales ! Pour lui, le monde est souffrance, la passion première est la souffrance, on ne peut pas y échapper, on la subit, il faut supporter, endurer. On retrouve bien la patience. Mais pour ce philosophe, la partie n’est pas perdue pour autant, on peut ne pas subir totalement, et surtout on peut se donner les moyens de dépasser la souffrance, ne pas se contenter d’attendre passivement que le temps passe ou que la mort libératrice arrive ! Et c’est à l’art, création humaine, qu’incombe cette fonction. Il y a aussi la «sagesse» stoïcienne : «sustine et abstine, constanter, anékou kaiapékou !» Supporte et abstiens-toi !
Supporter, oui, mais s’abstenir, c’est à voir.
Toute existence humaine, et tout dans l’existence humaine serait un exercice de patience !
-La patience d’être, d’exister : l’existence nous est donnée et nous devons la porter, la supporter, l’endurer pendant de longues années et, si possible, le plus possible. Nous commençons donc par subir l’existence, ontologiquement. Ce n’est pas dire pour autant (c’est nullement ma thèse), que l’existence est un mal ou foncièrement et toujours un poids. Mais c’est bien une affection, une «affectation» qui nous vient de l’extérieur, que nous n’avons pas choisie. «Nous sommes condamnés à exister», dans le sens où Sartre disait que «nous sommes condamnés à être libres». Ces deux constats ne sont pas forcément simples à comprendre et à accepter, «digérer», et ne sont pas sans conséquences. Cela peut amener parfois à de l’irritation, de la fatigue de la lassitude ; et à réfléchir sur «l’inconvénient d’être né» (cf. Cioran). Et c’est là que la patience peut intervenir, cette vertu de la résistance au laisser aller ou à la résignation, cette sorte d’acceptation passive ! L’existence nous est d’abord donnée, nous englobe : prenons de la distance pour voir ce que l’on peut en faire, en sachant que l’on ne peut tout faire, mais qu’il faut, comme on dit, prendre son temps et son mal en patience ! Si on peut encore parler de souffrance, ce n’est pas dans le sens physique ou psychologique ou social, mais dans le sens ontologique (je ne sais si ça fait plus ou moins mal !) : La pâte de notre être est du pâtir, du subir…qui nous offusque. C’est peut-être cela l’expérience de Roquentin dans «La Nausée» de Jean-Paul Sartre : ce sentiment éprouvé devant la conscience de la contingence, la facticité, qui nous prend à la gorge ou au concept ! Et le «héros», comme un des personnages de «Huis Clos», Garcin parle bien de «digérer la nouvelle», condamné à vivre en enfer avec les deux femmes, ce qui ne peut se réaliser en l’instant, ni être le fruit d’une pure et simple volonté, un pur vouloir. IL y faut de la constance, cent fois sur le métier… Autrement dit de la patience. Et sans doute tout au long de l’existence. C’est pourquoi on peut parler aussi de :
-la patience dans l’existence : très souvent nous sommes confrontés à des situations, à des événements qui nous mettent à l’épreuve. Nous voudrions bien ne pas avoir à les subir, à voir l’importun se retirer ou tout au moins le plus rapidement possible. Nous sommes impatients. Quand cela va-t-il cesser ? Combien de temps faudra-t-il attendre ? Et nous tournons en rond, nous pestiférons contre le monde entier qui n’y peut pas grand chose. «le monde va mal… je vais mal !»… alors, attendons...
L’attente, voilà bien un des lieux caractéristiques de l’exercice de la patience. Et ne passons-nous pas une partie de notre existence à attendre ? Un résultat, une nouvelle, qui peut être bonne ou mauvaise d’ailleurs. Si nous l’espérons bonne c’est l’impatience, si nous la conjecturons mauvaise, nous sommes moins pressés, quoique ! …attendre la guérison, un retour, un déménagement, que sais-je encore, tout finalement, et au bout. la mort ? En résumé, il faut savoir attendre. Et c’est notre rapport au temps qui est en question, et la temporalité est bien aussi la «pâte» de notre être. On pourrait distinguer trois sortes d’attente :
-l’attente passive : impuissance, entièrement entre les mains de….
-l’attente impatiente ; où l’on passe son temps à protester, à s’agiter, à tourner en rond jusqu’à la lassitude, et qu’y-a-t-il au bout du compte ? de la fatigue, le temps n’a pas passé plus vite, l’heure du rendez-vous n’a pas été modifiée. Je dirai qu’on a perdu son temps, qu’on n’a rien fait d’utile pendant cette durée, que…si on avait su…, et voilà la mauvaise conscience…
-L’attente patiente : en attendant, on fait autre chose, on prend un livre par exemple, on s’occupe, peut-être gagne-t-on du temps même, tout au moins on ne s’est pas agité et on ne s’est pas ennuyé. La patience consiste à savoir occuper son temps, c’est-à-dire savoir s’occuper, occuper son existence, dans son existence.
Au fond la vertu de patience c’est la problématique de la temporalité, savoir la comprendre et la vivre. Il ne faut pas vouloir contrer le temps, aller à contre temps ou plus vite que…L’homme de la terre sait bien qu’il y a un temps pour semer, un temps pour pousser, un autre pour récolter, on ne peut inverser ou manquer un temps.Il sait bien que l’hiver il faut patienter, il y a à consentir au temps. Et pendant l’hiver il y a d’autres travaux à accomplir. «Chaque chose en son temps» !
Philippe Sollers évoque quelque part la tragédie du temps écrasé, dévoré par le présent comme par un trou noir : celui qui se laisse envahir par le présent, trop impatient d’en sortir. Celui qui, au contraire, ne veut pas quitter le présent croyant illusoirement qu’on ne peut faire mieux !
La patience est bien l’art de bien jouer avec le temps, c’est-à-dire de prendre le temps au temps, comme on dit prendre aux mots, prendre les mots aux mots ! Le passé est passé, le passé n’est plus, mais on sait qu’il faut du temps pour le comprendre, que remettre le passé à sa place ne va pas de soi, qu’il faut remodeler tout son rapport au devenir. «Patience dans l’azur», disait Rives, «Patience dans la psyché», pourrait-on parodier. Le présent, n’est pas un ressort qui nous propulse sans faillir en dehors de lui, il y a à savoir le prendre, l’accueillir comme il vient, y préparer la suite. L’avenir, c’est ce qu’on attend, et, on l’a vu : l’attente est une épreuve pour la patience.
Prendre le temps au temps, prendre le temps au mot, c’est-à-dire vivre le devenir.
La condition humaine est de devenir, elle ne peut ni ne doit y échapper, c’est une condition subie. Dans ce sens là c’est une passion, dans le sens classique du terme.
La problématique de la patience revient alors à savoir comment passer de la passion à l’action. Je pense alors à Spinoza : comment passer de l’empire de la passion (ou des affects) au règne de l’action (de la raison) ? autrement dit : comment ne pas se résigner à ce qui nous est imposé, ne pas se laisser enfermer dans le pâtir ontologique, et travailler dans le devenir avec ses propres armes : apprendre à vivre en utilisant les «armes» du temps que sont le souvenir, l’oubli, la création, la mémoire, l’anticipation…On ne peut précipiter le temps, on ne peut sortir du temps, mais c’est dans le temps, avec le temps que l’on crée, que l’on construit son existence. Quoiqu’en dise la Bible, le monde ne s’est pas fait en 6 jours (il est vrai que c’est un texte particulier, auquel je ne fais qu’une allusion illustrative).
La patience est une vertu dont parlaient les Anciens, les Stoïciens notamment. Les Modernes, les contemporains, en parlent beaucoup moins ( Comte-Sponville, dans son Petit traité des grandes vertus). C’est que dans cette Antiquité, il s’agissait de s’adapter au monde, à l’univers, de supporter, de se conformer à la nature, donc de suivre les rythmes de la nature, des saisons, des temps de la temporalité. L’époque moderne est plus portée vers, par l’idée de progrès, le désir de révolution, il faut changer, transformer pour qu’adviennent des jours meilleurs. et on est impatient, devant la lenteur des transformations et devant la déception née d’un progrès qui ne tient pas ses promesses et même quelquefois va à l’encontre. C’est que l’on a voulu aller trop vite, que l’on n’a pas tenu compte des pesanteurs du temps passé et des illusions d’une certaine conception de l’avenir, on n’a pas assez «travaillé» patiemment, l’articulation entre conservatisme et utopisme.
Impatience devant le passé, dont on voudrait se débarrasser plus vite, impatience devant l’avenir que l’on voudrait voir chantant plus tôt !
On voit par là que le rapport à la patience est dépendant du rapport au temps en général. La temporalité est au cœur de la condition humaine, la patience est au cœur de la manière de vivre la temporalité. La patience nous renvoie bien au cœur de la condition humaine. Plus qu’une qualité psychologique, plus qu’une vertu morale, c’est bien une modalité de l’être humain. Subir le temps ou travailler avec lui ? Mais qu’est-ce que le temps ? Ce n’est ni une réalité extérieure à l’homme, ni une pure catégorie de l’esprit, mais l’être même de l’homme en tant que celui-ci construit progressivement son devenir dans sa liberté en situation.(cf. le paradoxe sartrien, une fois encore : l’homme est condamné à être libre). Une liberté condamnée ? en tout cas une liberté en situation et non pas dans le vide ou l’abstrait. La patience : supporter, mais pas en résigné, mais en faisant, en créant. Passivité, résignation, patience. Il y a la patience du stoïcien et la patience du révolutionnaire. Ce n’est sans doute pas la même, mais dans les deux cas c’est de la patience, c’est-à-dire, comme on le dit communément, de faire avec, sans résignation, sans désespoir. (le rapport à l’autre aussi).
Qu’une réflexion sur la patience nous renvoie à une réflexion sur la condition humaine peut se vérifier encore, en mettant en scène le désir. Le désir, cette «chose» en l’homme, son «essence», qui le maintient en vie, le pousse à «persévérer dans son être», à accomplir sa nature (cf. Spinoza). Ce désir est en général impatient, il voudrait bien, sans attendre, avoir ou être tout tout de suite, c’est sa logique, son principe…Mais on sait, par expérience, que l’insatisfaction est plus souvent au rendez-vous que la satisfaction. Il faut savoir attendre, là encore. La recherche de la satisfaction est au cœur de la démarche de l’homme, et l’on sait bien maintenant que cette recherche exige de la patience (supporter avec art ce qui advient et mettre en œuvre les stratégies pour arriver à ses fins) ! Le temps du désir (son rythme, son tempo) n’est pas ce qu’il y a de plus aisé à mettre au point. Il faut le transformer en désir du temps, ce qui paradoxalement va à la fois à sens et contre sens de la patience. "Mieux vaut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde…" On pourrait, pour illustrer ici situer une réflexion sur la recherche d’une solution dans les conflits interindividuels et les conflits entre nations (l’exemple du Proche-Orient) : écouter, entendre, comprendre, proposer, discuter, accepter l’autre sans perdre son identité à soi, négocier, mettre en commun, recommencer le nombre de fois qu’il est utile, faire, avoir confiance en l’autre. C’est une attitude face au réel : prendre le devenir, l’autre comme il vient, non pas en résignation, mais en oeuvrant à sa réalisation, sa création. Tel l’homme de la terre travaillant son champ au rythme des saisons, sans précipitation et en confiance.
Ce n’est plus alors la patience qui est une souffrance, mais l’impatience..
Je reviens sur les rapports entre patience et temps, ce qui me semble majeur :
la patience comme vertu d’acceptation active de la temporalité, l’art de bien vivre le temps.
Nous vivons souvent des insatisfactions, nous souffrons de maux (des événements, des désaccords, des conflits avec les autres).
Nous souhaitons alors, au plutôt, des améliorations conformément à nos désirs, nos attentes.
Nous voyons bien qu ‘il y a impossibilité d’une satisfaction dans l’instant, dans l’immédiat.
Alors nous sommes toute attente de l’avenir, dans l’avenir, nous attendons, c’est l’épreuve du temps !
On sait déjà qu’il y a plusieurs sortes d’attente :
-l’attente passive, on pense que les choses s’arrangeront d’elles-mêmes ou que d’autres y pourvoiront…mais n’est-ce pas faiblesse, désertion ?
-l’attente impatiente, fébrile, dépense vaine d’énergie (révolte qui débouche sur un sentiment d’impuissance).
-l’attente patiente : prendre la mesure du temps, participer activement, en s’occupant, en occupant le terrain, en participant activement à la mise en œuvre de stratégies utiles, en comprenant qu’il y faut de l’effort, de la répétition, "cent fois sur le métier…".
-On peut illustrer cela par l’apprentissage d’un instrument de musique, faire des gammes…ou par le sport, une équipe de foot, par exemple à l’assaut des buts adverses : pas de précipitation, pas de découragement devant les non-réussites : mais construction sans relâche, répéter, reprendre la construction, 10fois, 100 fois, jusqu’au moment qui va sembler opportun ! La patience ne se décourage pas devant les non-réussites, les échecs. On ne peut parler d’échec qu’à la fin de la partie, et encore ! La fin de la partie : la passivité, la mort ? et qui peut en juger ? (cf. «L’espoir», le roman de Malraux).

En résumé : la patience me semble être une vertu, une force, une capacité de supporter, d’endurer, sans résignation, sans irritation inutile, sans lassitude tout ce qui advient dans l’existence, des événements, des autres. L’impatience est fébrilité, éparpillement, précipitation, elle est œuvre du démon, disait Tertullien. C’est au moins y voir un mal, une mauvaise conseillère, sans faire pour autant intervenir les grandes figures bibliques ! (selon lui, la patience serait la marque du divin en l’homme-la patience de Dieu !) «Supporter patiemment les assauts de l’impatience», écrivait-il. Comme la patience de Dieu vis-à-vis de son peuple pendant la traversée du désert !
-C’est aussi mettre en œuvre des stratégies, avec constance, prudence, courage pour maîtriser au mieux ce que l’on estime être de l’adversité ! Le temps pèse, dit-on par exemple, mais c’est encore avec le temps, dans la durée, que l’on pourra sortir de cette pesanteur ou torpeur.
-C’est enfin avoir et faire confiance…(en soi, en l’autre, foi en, avec…)
Malraux fait dire à l’un de ses personnages, approximativement : «il ne faut pas neuf mois pour faire un homme, mais 60 ans (quelle durée donnerions-nous aujourd’hui ?) de travail, de plaisirs, de souffrance, d’adversités de toutes sortes, etc…et après il n’est plus bon qu’à, mourir». Il ne s’agit pas ici de savoir s’il a raison, s’il est pessimiste ou.. mais d’y voir cette idée que l’existence humaine est bien faite de pâtir et d’acceptation d’une certaine réalité incontournable : la naissance qui nous advient de l’extérieur, le devenir dans lequel nous pouvons intervenir d’une manière limitée, la mort qui est nécessairement inscrite dans l’existence et le devenir…La patience ne serait-elle pas cette vertu qui nous permet de «comprendre» tout cela, de consentir, de «faire avec», dit-on banalement, ce qui ne veut pas dire idiotement ?
La patience, comme vertu qui nous permet d’assumer notre condition humaine, la finitude, notre condition d’être mortel, entre destin et volonté pure, entre passivité et pure maîtrise. Vertu sans laquelle nous ne pourrions tracer tenacement notre chemin envers, contre et avec tout ! On peut dessiner là une image, une certaine image d’un certain sage. La question pourrait être : subir le temps ou travailler avec lui ? Mais qu’est-ce que le temps? Ce n’est ni une réalité extérieure à l’homme, ni une pure catégorie de l’esprit, mais l’être même de l’homme en tant que celui-ci construit progressivement son devenir dans sa liberté en situation. (cf. le paradoxe sartrien, l'oxymore : l’homme est condamné à être libre). Une liberté condamnée ? en tout cas condamnée à être elle-même, en situation, non pas dans le vide ou l’abstrait… et l’on retrouve la condition humaine. Accepter d’être un homme, de prendre en considération l’autre et le temps, accepter de devenir, moins vite qu’on ne désirerait, en remettant cent fois…sur le métier, «le métier d’homme» : par exemple la recherche de la paix, la venue d’un temps meilleur à défaut d’un paradis infini.

Conclusion : sérieux et ironie.

«Le temps est un enfant qui joue aux dés» (Héraclite)…hasard et nécessité : combien de fois faut-il jeter les dés pour, bénéficier du bon chiffre ? …patience et confiance, le sérieux de l’amusement du jeu (où faut-il le plus de patience ? dans le sérieux ? dans le jeu ?), la patience et/ou l’impatience de l’enfant au jeu, qui joue sérieusement sans se prendre forcément au sérieux ! (même si cela lui arrive évidemment !). L’impatience de l’esprit de sérieux qui veut tout enfermer dans son système, ses principes, qui pose et se pose là, qui veut avoir raison, avoir la main mise sur, avoir le pouvoir (et se méfie de ce qui n’est pas lui). La patience de l’esprit d’ironie, qui laisse la liberté à l’autre, qui parie sur l’intelligence et la liberté, qui fait confiance, c’est pourquoi il sous-entend…laisse entendre à qui veut bien ou peut bien entendre.» qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende ! …, «à bon entendeur, salut !».
Je vous remercie de votre patiente attention. Passivité, Résignation, Patience…

Gilles Troger                                                                                           mars 2009.
 

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Published by sophia - dans leçons
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