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6 mars 2010 6 06 /03 /mars /2010 00:58

 

 

                                              
                            «On n’apprend pas le jazz.
                            On apprend la musique,
                             après on fait du jazz.»
                                   Claude Bolling.


En guise d’introduction.

L’improvisation –et tout au moins cet essai sur l’improvisation– se présente d’emblée sous le signe du paradoxe. Lire un travail écrit, accompli, qui n’est pas improvisé, sur l’improvisation. Par ailleurs celle-ci peut relever de l’impréparation la plus totale, lorsque face à l’imprévu il faut trouver sur-le-champ, dans l’urgence, des réponses pour s’adapter à une situation à laquelle on n’avait pas du tout pensé. Elle peut relever aussi du grand art dont fait preuve le musicien lorsqu’il joue sans partition ce qui lui vient à l’esprit, ce qu’il «compose sur-le-champ». Il fait preuve de métier, métier acquis par un long travail, de talent qu’il exerce depuis longtemps. Est-ce que ce grand art peut relever de l’impréparation ? L’improvisation peut se jouer aussi bien dans la banalité, l’amusement, le quotidien que dans le drame ou la tragédie lors d’une catastrophe que l’on n’avait évidemment pas imaginée. Que faire quand les commandes de l’avion ne répondent plus ? Quand aucune consigne apprise ne répond à la situation inédite ? Le voyageur, assis sur son siège, qui lisait son journal, va-t-il improviser dans sa panique ? Le pilote de l’avion, qui tente le bon geste, va- t-il improviser ? Si on parle d’improvisation dans les deux cas, il ne s’agira sans doute pas du même type de comportement. Dans le second cas on dira que s’adapter à de l’imprévu est un art. Si l’improvisation est un art et si l’art s’apprend comment peut-on dire que l’improvisation relève de l’impréparation ?  On appellerait d’un même nom deux actions qui seraient aux deux extrêmes d’une échelle : action non préparée d’une part, action d’une certaine manière préparée d’autre part, puisqu’elle relèverait d’un art. Cela semble relever de la sophistique ou alors il nous faut questionner d’un peu plus près les termes en présence. Il suffit pour l’instant de remarquer que le terme d’improvisation signifie à la fois un acte, l’acte d’improviser et le résultat de cet acte, le morceau de musique que l’on vient d’entendre, par exemple, la situation inédite qui s’en suit. Il va de soi que les deux significations s’impliquent l’une l’autre, même plus, font corps dans le même temps déroulé. Nous sommes dans l’ordre de l’action, du temps (pré-paration, l’avant, le pendant, l’après), de la création, autrement dit au cœur de la condition humaine. Commençons par décrire quelques exemples concrets, réels ou possibles.

I-Quelques faits et exemples.

     Ce que je lis, ce que vous entendez, c’est un texte qui a été projeté, ruminé, écrit. Tout est déjà là, dans ces feuilles, dans ces pages. Si un accident soudain m’arrivait, ou si je le demandais et si quelqu’un acceptait, le même texte pourrait être lu et entendu. C’est une «ré-citation», une «ré-pétition», le déploiement de ce qui existe déjà, qui est «pré-paré». C’est écrit d’avance, comme on le dit du destin. Un après qui réédite un avant. Y a t Il alors vraiment temporalité ? Pour le texte, les jeux sont faits, rien de nouveau sous le soleil. La leçon est planifiée, tout au moins pour l’essentiel et si on schématise l’exemple. (Bien sûr je peux me permettre des ajouts, des restrictions, des digressions…). Pour moi, rien de nouveau quant au texte, pas de surprise. Une leçon sur l’improvisation n’est pas une improvisation. Au plus une improvisation retravaillée. J’ai une quasi certitude de ce que je vais dire. S’il y a éventuellement une inquiétude, elle n’est pas là.

    Pour vous qu’en est-il ? Votre présence est préparée, «planifiée», votre écoute est voulue, programmée. Nous sommes situés dans un ordre prévu, organisé. Ce qui se passe n’est pas une «composition sur-le-champ et sans préparation», comme l’indique une définition d’un dictionnaire à propos de l’improvisation. Ceci n’est pas une improvisation. Nous ne sommes pas en ce moment dans une situation d’improvisation.

   Que se passera-t-il dans la seconde partie de cette soirée ? Chaque intervenant va t il lire, dire ce qu’il a déjà préparé et qui est déjà là quasiment tout présent ? (Tel l’homme politique qui, dans un soi-disant débat, va coûte que coûte placer, comme on dit, les formules, les slogans, les annonces qu’il a sous le coude et que de toute façon l’auditeur averti connaît et attend, même sous le couvert de «pour répondre à votre question» ou en prenant une apparente précaution : «avant de répondre à votre question…»). Chaque intervenant dira-t-il pour autant spontanément n’importe quoi, au hasard, au fil d’associations de type surréaliste ? Non. Tout au moins cela ne s’est pas encore produit ainsi. Un troisième type de discours va donc se présenter, qui n’est pas entièrement «planifié». Nul ne sait ce qui va être dit avant que cela ne soit dit. Celui qui va prendre la parole a bien une intention, des idées, un schéma, mais il ne sait pas exactement tout ce qu’il va dire. Tout n’est pas «pré-vu» et «pré-visible», ni pour lui ni pour les autres. En un mot, on ne peut «prédire» tout le contenu du déroulement à venir. Et pourtant on peut être certain que cela restera dans un certain cadre, certaines préoccupations, certaines références. Il n’y aura pas que de pures surprises, de pures nouveautés ; l’intelligibilité, la communication risqueraient d’être pour le moins difficiles voire impossibles. Cependant il y aura une part d’inattendu, d’incertain dans la tournure et le contenu des événements. On peut voir là une certaine idée et présence de l’improvisation.

    Si à la dernière minute j’avais été empêché de venir «lire ma leçon», -des aléas, du contingent, de l’accidentel- qu’aurait il pu se passer, quel aurait pu être le déroulement de la soirée ? Tout le monde serait rentré chez soi, déçu ou ravi d’avoir gagné une émission de télévision ? Non. Je ne pense pas, votre amour de la philosophie aurait facilement résisté à cette tentation. Chacun se serait mis à parler de n’importe quoi, n’importe comment, en montant sur les tables ou en s’avachissant sur les chaises ? Non. Je ne le pense pas. Il y a au moins un minimum de civilité et il y a mieux à faire. Quelqu’un aurait sorti une leçon toute faite, toute prête de son cartable, ayant prévu «au cas où» ? Non. Notre organisation n’est pas telle que l’on ait prévu des doublures, au contraire de l’Opéra pour certains rôles. Il est probable que quelque chose se serait  "organisé sur-le-champ, à la hâte" : choix de réfléchir, de débattre, de dialoguer autour d’un ou plusieurs préoccupations ou thèmes communs. Vous auriez improvisé le contenu et le déroulement de la soirée «SOPHIA».

    On peut imaginer quelqu’un qui part à l’aventure –un «aventureux»-, sur un  coup de tête, pris d’une impulsion soudaine, sans préparation particulière, emportant pour seuls bagages son insouciance et son imagination, ne sachant s’il va se trouver sur un calme sentier, sur un massif escarpé, sur un fleuve tranquille, sur une mer houleuse, ne sachant s’il va rencontrer une tribu accueillante ou hostile, chaque détour lui apportant peut-être une nouvelle surprise. Il ne s’attend à rien ou à tout, comme on veut, c’est le règne de la contingence. Pour s’adapter, il sera dans l’improvisation permanente, «composant à chaque instant sur-le-champ», au fur et à mesure de ce qui advient. C’est l’image d’une vie bien incertaine, difficile, dangereuse et risquée. Peu d’assurances, beaucoup de risques.
 On peut imaginer ensuite quelqu’un qui navigue sur un fleuve ou sur une mer, capitaine de métier, un œil rivé sur la carte fluviale ou maritime qu’il connaît presque par cœur, à l’écoute des signaux transmis par un satellite omniscient. Les aléas sont minimisés, on est plus dans l’ordre de la nécessité que de la contingence. C’est la routine, le parcours est balisé, bien connu. Il sait où il va, comment il y va. Il a déjà fait le voyage tant de fois. En temps ordinaire, il n’y a pas de surprise, il n’y a pas de place pour l’improvisation, car il ne faut pas improviser, il y a une mission, un rôle, il n’y a pas de raison d’improviser, de «composer sur-le-champ», tout est «planifié». C’est l’image d’une vie sans risque ou au moindre risque.
    On peut imaginer encore le pionnier qui part à l’aventure –l’ «aventurier»-, qui sait seulement qu’il est sur un fleuve, mais qu’il ne connaît pas, que personne sans doute ne connaît, il n’y a pas de carte, la région n’a pas encore été explorée. Il sait qu’il y a beaucoup à faire, il s’y est préparé, il n’en est pas à sa première exploration, mais il ne sait pas ce qu’il va faire exactement avant qu’il ne le fasse. Il n’accomplit pas un trajet déjà connu et parcouru, il fait, il constitue son trajet, dans un paysage donné, avec ses désirs, ses intentions, ses compétences, ses expériences. Il ne fait pas deux fois la même chose exactement, il ne la fait pas de la même manière, même s’il fait toujours de l’aventure. On dira que chaque jour il peut être amené à improviser, à inventer au fur et à mesure sans connaître, sans pouvoir prévoir le terme de son voyage. Ce n’est pas sans risque. C’est pourquoi, il improvisera d’autant mieux, il atténuera d’autant mieux les risques qu’il ne s’est pas improvisé pionnier ou aventurier. Et ceci n’est pas un jeu de mots gratuit, comme on le verra par la suite. Il y a des jeux de mots qui ne s’improvisent pas parce qu’ils s’imposent.

      Pour finir cette énumération d’exemples, on peut envisager deux sortes de rencontres, de discussions. On peut s’entretenir avec quelqu’un à propos d’un objet précis, préparé où l’on a quelque chose d’important à dire, où l’on veut convaincre, où il y a un enjeu de valeur. Là, on n’improvise pas, on a bien «planifié» le comportement et le discours. Si possible on ne laisse rien au hasard. On sait très bien ce que l’on va dire. S’il doit y avoir improvisation, ce sera en réaction, sous la contrainte, comme on le verra plus loin. On peut aussi s’entretenir avec quelqu’un «à bâtons rompus», en «sautant du coq à l’âne», en commentant ceci et cela, sans objectif particulier, si ce n’est le plaisir de se rencontrer et d’échanger. C’est le cas de beaucoup de conversations, de discussions quotidiennes banales, ce qui ne veut pas dire sans fonction, sans importance. On invente au fur et à mesure à l’intérieur d’un cadre, de données, de conditions objectives. On ne sait pas ce que l’on va dire, on  improvise, telle une équipe de jazzmen. Mais on ne dit pas pour autant n’importe quoi.

II-Analyse de l’improvisation

    L’improvisation comme acte ou action –le fait d’être amené à improviser, l’art d’improviser – et comme résultat –ce que l’on fait, ce que l’on dit effectivement– semble se situer entre deux pôles, deux sites.

    1. D’un côté, il y a une prise de décision volontaire de dire ou de faire et c’est le parcours d’un chemin bien balisé, déjà réalisé en représentation, il n’y a plus que le déroulement explicite de ce qui est déjà là implicitement, comme l’ «effectuation» d’une essence toute faite. C’est un discours, un comportement préparé. «Pré», «avant». On pourrait dire : voilà ce qui va se passer, ce qui va être dit. «L’essence précède l’existence», pour reprendre une terminologie philosophique, de J.P.Sartre notamment. C’est le déroulement d’une pelote de laine. C’est un canevas que l’on suit au fil près. C’est un modèle que l’on reproduit pour réussir un objectif précis, produire un objet déterminé, accomplir un comportement prémédité. On peut penser aussi à l’exemple de l’imitation chez l’enfant, l’apprenti. Il n’y a pas de place là pour de l’à peu- près, du fantaisiste. La loi est écrite, il n’y a qu’à se conformer à ce qui est prescrit (pré écrit). La part de contingent est réduite. Il n’y a pas ou peu de risques encourus, c’est la quasi assurance de la réussite, les risques sont couverts. S’il y a de l’invention, de la création, de l’indécision, de l’incertitude, de l’imagination, c’était avant.
    On peut prendre l’exemple d’une thérapie suivie selon les normes médicales, la posologie, la parole du «maître», du «docteur». Si je veux guérir et si je choisis cette méthode, je ne vais pas improviser, prendre des médicaments au hasard, en changer sur-le-champ, sans réflexion, non, j’exécute. Ou encore le pilote d’avion, dans des conditions de vol ordinaires ; les aviateurs de la patrouille de France lors d’un meeting ; le parachutiste qui veut battre plusieurs records en sautant d’un ballon à 40000 mètres d’altitude. Ils suivent un plan de vol donné, des consignes de longue date intégrées, accomplissant des gestes mille fois répétés.  (Les kamikazes du 11 septembre 2001 n’ont pas improvisé ).
    -le cours magistral du professeur,
    -l’acteur qui dit un texte, suit les indications du metteur en scène,
    -le musicien qui interprète une partition. On connaît l’exemple du chef d’orchestre Herbert von Karajan qui dirigeait les yeux fermés, comme voyant de l’intérieur la partition se dérouler. Il était aussi pilote d’avion et faisait lui-même la comparaison.

    On est dans l’ordre, dans  le domaine du prévu, de la mise en œuvre d’un projet, de règles existantes, je dirais presque de la «soumission». C’est un train sur des rails. Le déraillement est rare. Un voyage en général ne s’improvise pas. On peut penser ce «site» à partir des notions de nécessité, de destin, de prédestination, de prédétermination, d’observance des lois, de conformité à des normes (à développer éventuellement), de mise en place réfléchie de dispositifs eux-mêmes réfléchis : on ne peut ou on ne doit déroger à la loi ou si on y déroge, il y a danger, risque d’accident, d’échec, de mort à la limite. L’improvisation n’est pas de mise, n’a pas à être convoquée. Tout ceci évidemment dans les conditions naturelles, ordinaires, normales de l’existence. Le temps est comme anticipé, on sait pour l’essentiel ce qu’il va en être. (Il reste toutefois en suspens le «on ne sait jamais», l’appréhension du jugement d’autrui). C’est ce à quoi servent un «emploi du temps» que l’on respecte, l’habitude, la routine. Cette anticipation du temps fait que celui-ci est comme contracté, resserré puisqu’on sait déjà. C’est rassurant, mais cela peut entraîner l’ennui, à moins qu’il n’y ait une autre satisfaction à vivre ainsi, comme le plaisir éprouvé à écouter une histoire dix fois entendue. Ce peut être un genre de vie qui a son confort. On respecte, on exécute, on se soumet.

    2.  D’un autre côté, c’est ce que l’on pourrait appeler le spontané, ce que l’on est amené à faire ou dire sans l’avoir décidé, à l’improviste ou le n’importe quoi n’importe comment, sans foi ni loi, ni règle, ni norme, si ce n’est celle de ne pas en avoir. On fait au hasard, «parler au hasard de…», dit une définition de dictionnaire. Hasard dans le sens de non intentionné, non coordonné, d’absolument imprévu, imprévisible, tout au moins au niveau de réflexion où on se situe à ce moment-là. Autant dire que c’est à la limite –ce n’importe quoi– du non sens, de l’absence de sens, tout au moins par rapport à un intelligibilité attendue, ordinaire, concevable. Ou alors c’est tout au plus une sorte de jeu momentané entre compères, complices, on s’amuse. Bien sûr on peut parler d’improvisation, dans la mesure où ce n’est pas préparé. Mais une véritable improvisation suppose une reconnaissance en tant que telle, un sens, un déchiffrage possible. D’un comédien ou d’un musicien qui rate une improvisation on dira justement qu’il a fait n’importe quoi. D’une dissertation qui est estimée ne rien valoir par rapport aux règles convenues, le professeur dira que son auteur a écrit n’importe quoi : ce n’était pas le sujet, c’était mal écrit, cela n’avait rien à voir avec la situation. On n’appellera pas le n’importe quoi improvisation. Ou c’est une improvisation pas souhaitable longtemps. Le degré «zéro» de l’improvisation. Il manque un sens, une inscription intelligible dans la durée, ce n’est pas un temps composé. C’est un temps qui ne vaut rien ou pas grand chose, un temps perdu, sauf à être retrouvé si on en peut tirer leçon après. Tout au plus on parlera d’improvisation dans un sens dépréciatif, négatif, ce n’est pas du sérieux.

    Sans aller jusqu’à cette sorte de non-sens du n’importe quoi, il y a la rêverie, la flânerie (qui n’est pas le voyage ou la randonnée), un laisser-aller avec le minimum d’intention et de maîtrise. L’imagination est vagabonde, il n’y a pas d’enjeu particulier, c’est sans conséquence, on ne veut rien montrer, démontrer de particulier. Il n’y a pas un rang à tenir devant d’autres personnes, de projet de réussite particulier. Il n’y a pas d’occupation déterminée, si ce n’est celle de ne pas en avoir de telle. C’est une nonchalance (il n’y a rien à vendre), comme le degré, tout au plus «un» de l’improvisation. C’en est dans la mesure où il n’y a pas, une fois encore, de projet particulier préparé : un soin, un résultat, une performance, un but de voyage, de règles précises à observer, si ce n’est ce qui relève de la stricte sécurité naturelle et sociale (ne pas traverser distraitement un boulevard, ne pas attenter aux mœurs en vigueur). Ce n’est pas un voyage préparé, le flâneur va, comme on dit, un peu au hasard, ébauchant sans chercher à finir au fur et à mesure que le paysage advient, que les sensations passent, que les pensées fanent aussi vite qu’elles fleurissent. C’est bien pour la détente, le dépaysement, la respiration. Mais l’action humaine ne peut en rester à cela, qu’on le veuille ou non. Il n’y a pas beaucoup de risque dans la flânerie, mais on ne peut risquer de passer sa vie dans la flânerie. Il y a là une forme de liberté, certes, peut-être son degré le plus bas (comme Descartes le disait de la liberté d’indifférence), car elle ne s’affronte pas à quoique ce soit de sérieux. On perdrait gros à en rester là. Ce peut être un autre genre de vie.

      3. L’improvisation véritable.

a. L’improvisation contrainte.

        Entre ces deux «sites» - le tout planifié et le n’importe quoi - on peut «situer» ce qu’on peut appeler de la véritable improvisation. La nécessité de l’improvisation peut surgir au cœur même de l’action la plus voulue, prévue, organisée, métrée, déterminée, dans la situation la plus commune voire bénigne, jusque dans  la situation la plus tragique. On parlera alors d’improvisation contrainte, en réaction à un événement. Il y a des inattendus, des surprises, des accidents, des événements, qui eux ne sont peut-être pas improvisés, mais qui vont pousser ceux qui les vivent ou les subissent à l’improvisation. Quand l’ordre est perturbé, par l’aléa, le contingent, l’accidentel, par un événement, si on ne veut pas perdre, perdre du temps, perdre la maîtrise de la situation, perdre la face, se perdre soi-même, il faut réagir, agir autrement que cela était prévu. Il faut inventer, chercher et trouver en même temps, innover sur-le-champ en puisant dans ses ressources pour faire face, s’adapter. Il y a une brisure, une fêlure, une cassure dans le temps et c’est peut-être là que le temps est le plus intensément vécu, qu’on entre dans le temps humain véritable où il y a à la fois du joué et du non joué où tout n’est pas fait mais où on ne peut pas faire n’importe quoi si on tient à la vie.

    Des amis de passage arrivent à l’improviste, on venait de commencer son déjeuner routinier. Bien vite, sur-le-champ, on va improviser un nouveau menu. Rien de dramatique. Des situations de la sorte sont fréquentes dans l’existence «normale» que nous menons. Des randonneurs arrivent au bord d’une rivière qu’ils avaient projeté de traverser et constatent que le pont s’est effondré. Sur-le-champ, après la minute de déception passée, ils vont improviser pour trouver un autre moyen de traverser la rivière ou orienter différemment leur promenade. Ils font ce qui n’était pas prévu, construisent leur temps d’une autre manière et cela n’est pas forcément le moins intéressant. Ils vont au fur et à mesure inventer un nouvel itinéraire. Ce sera peut-être leur meilleur souvenir de la sortie. Le chirurgien, surpris de trouver un mal qu’il n’avait pas prévu, surpris par une hémorragie inattendue, que va-t-il faire sur-le-champ (opératoire aussi…) ? Il va être amené à bouleverser son planning d’intervention (cf. «Urgences»). L’orateur qui voit les feuillets de son texte emportés par un fort courant d’air…Le professeur fatigué où confronté à des élèves plus actifs qu’à l’ordinaire…L’aviateur confronté à une météo surprenante, à des terroristes…là, toutes les consignes données ou apprises ne peuvent pas forcément suffire ou il faudra qu’il invente le bon choix dans la panoplie des possibles.

    Dans tous ces cas-là, qui certes ne relèvent pas de la même gravité existentielle, on va improviser. C’est-à-dire inventer, faire quelque chose qui n’était pas envisagé, prévu dans le plan, dans l’organisation du temps. On va s’adapter au nouveau contingent de la situation sans l’avoir prémédité. Non pas inventer, innover de toutes pièces, mais organiser autrement, en puisant dans son «patrimoine», son passé, son expérience et dans son imagination. Cela est nécessaire mais pas sans risque. Mais il faut faire vite pour choisir entre les risques. Improviser suppose effectivement l’imagination. Celle-ci n’est pas la simple faculté de reproduire en images le déjà vu ou fait, pas simplement reproduire des images, mais de les combiner autrement, en combinant autrement des possibilités anciennes, en se représentant d’autres possibilités. Ce n’est pas une imagination flâneuse, j’allais dire paresseuse, qui se laisse aller au gré des sensations, de ce qui advient. C’est une imagination active, qui veut produire, qui veut mettre en œuvre, faire œuvre, qui a comme passé un contrat avec le réel. Ce n’est pas une imagination qui se représente des possibles et diffère, remet à plus tard leur réalisation. L’acte suit de très près sa représentation ou même fait corps avec elle. Il n’y a pas de temps de préparation, un avant de l’action qui la prépare. Il y a une sorte de contemporanéité. Dans ce sens-là, on peut bien parler d’impréparation et concevoir qu’il y ait des risques. On n’actualise pas ce qui a été conçu, représenté un certain temps à l’avance. L’actualisation suit de très près la représentation ou même les deux sont quasiment imbriquées, se chevauchent, se compénétrent. L’action –chercher et trouver en même temps–  amène immédiatement à d’autres représentations qui infléchissent l’action, etc. et on arrive à un produit inédit, nouveau, à un résultat (bénéfique ou maléfique) auquel on ne s’attendait pas. Le non su caractérise donc l’improvisation, même si cette caractéristique n’est pas suffisante, car après tout il y a bien des actions projetées, mûries, réfléchies dont on ne connaît pas l’issue avant que celle-ci ne soit là ou dont l’issue n’est pas forcément celle escomptée.

     Cependant ce non su, cette incertitude font que l’improvisation peut être plus que tout autre genre d’action  un lieu de plaisir, de jouissance ou d’inquiétude, d’angoisse, quand on est amené à changer le scénario «sur-le-champ au fur et à mesure». C’est la joie des enfants à se lancer dans la mise en œuvre d’un pique-nique improvisé. Le bonheur de la surprise qui rompt la monotonie, l’habitude. C’est même une caractéristique du jeu habituel du jeune enfant qui tout en imitant s’invente au fur et à mesure son scénario. On sort de l’habitude, de la routine. On «fait» le temps et celui-ci passe autrement, plus pleinement. Ceci peut être un gage de réussite, comme l’histoire à rebondissements d’un roman. Dans une improvisation, il faut savoir rebondir. Les professeurs savent que les cours improvisés ou dans lesquels il y a des improvisations ne sont pas ceux qui laissent forcément les plus mauvais souvenirs. Cependant il y a aussi l’inquiétude, la peur même, du pilote, du capitaine, du stratège confrontés à un déroulement extra-ordinaire, qui n’est pas inscrit dans leur plan de vol, de navigation, de bataille et dont les consignes les plus poussées ne disaient rien, les hypothèses les plus hardies, les plus folles n’avaient pas été envisagées. Et pourtant l’improbable se produit. Que faire ? Tout, y compris le pire, peut arriver. Sur-le-champ il faut inventer une nouvelle stratégie, inventer de nouvelles règles ; à un chamboulement il faut répondre par un autre chamboulement, mais dans l’urgence, ce qui est une autre caractéristique de l’improvisation. Quel va être le scénario ? Il n’y a pas là de répétition avant la première représentation.Toutes les phases habituellement distinctes, étalées dans le temps – écriture du scénario, mise en scène, répétitions, reprises – doivent  s’actualiser au fur et à mesure en même temps : «ébaucher et finir en même temps», comme l’écrivait Delacroix. Il n’y a pas de brouillon que l’on puisse corriger. On ne suit plus un plan de vol, on invente son plan de vol en plein vol. C’est pourquoi l’improvisation n’est pas sans risques, on y est mis rudement à l’épreuve, en péril, on y est testé, on n’y a pas les garanties de l’action planifiée.

    Ce peut être la catastrophe, si la situation est trop difficile. A l’impossible nul n’est tenu. Les éléments sont trop déchaînés, les paramètres sont trop nombreux, l’ordinateur de bord est en panne. A vrai dire, dans ces cas-là, ce n’est pas l’improvisation qui est en cause. On pourrait dire : c’est la nécessité, le destin, il n’y avait rien à faire, on ne pouvait faire autrement. On a été dépassé par l’événement. Le plan était bon voire parfait. Tous les plans du monde n’y auraient rien changé. Y avait-il seulement un tel plan concevable ? L’improvisation peut aussi s’avérer malheureuse, alors qu’après coup, tout compte fait, on aurait peut-être pu s’en tirer ou s’en tirer mieux. C’est tout au moins toujours ce que l’on peut dire après l’événement, cela ne coûte pas cher, cela console ou attriste encore plus, cela peut servir de leçon, on peut y trouver des enseignements. C’est que l’on était dans l’ordre des possibles, mais il faut actualiser le bon et la part d’improvisation n’est pas forcément un garant. Cependant l’improvisation, dans sa réussite implique d’autres constituants, d’autres paramètres.

      Des conditions objectives et subjectives, des qualités.

     Le temps a pu manquer objectivement : l’événement s’est déroulé plus rapidement que la réflexion, que l’imagination et la mise en œuvre des nouveaux dispositifs. Des policiers ont monté un flagrant délit, tout est en place, chacun a en l’esprit les diverses étapes du déroulement, sa position, sa fonction, ses déplacements etc. «Mais si…», demande l’un d’eux à son chef ? «S’il y a un si, on improvise». Mais le temps peut manquer donc pour s’adapter convenablement. Ce pourquoi sans doute, entre autres, il y a des bavures.

        Des affects –la peur, le désir de vengeance par exemple– aussi  peuvent venir troubler, brouiller, empêcher de garder son sang-froid, faire commettre des gestes inutiles ou dangereux. Il ne faut pas se laisser envahir par l’émotion.
      L’expérience également entre en ligne de compte, mais on ne sait pas dans quel sens. Elle peut être une aide ou un poids. Il faut savoir puiser rapidement dans son passé des informations, des ressources, à partir de situations difficiles vécues, des analogies, des ressemblances, mais ce n’est jamais à l’identique. Il ne s’agit pas de plaquer le présent sur le passé, il faut faire un tri et imaginer pour s’adapter au nouveau de la situation.
          On peut aussi faire appel à l’intuition, cette faculté de voir immédiatement (ce qui est différent de pré-voir, il n’y a pas la médiation du plan, de la réflexion, des ébauches corrigées), sentir immédiatement, juger sur-le-champ ce qu’il convient de faire, pour anticiper à bon escient, car il n’y aura pas deux prises de vue. Cependant on sait que l’intuition n’est pas toujours fiable, on ne l’appréciera qu’après quand il sera peut-être trop tard. Pour que l’intuition soit efficace, il y faut du talent, de la chance, un mixte d’ «intelligence», capacité à comprendre, à appréhender et d’imagination, ce qui donne la bonne inspiration (autrefois considérée comme don des muses ou des dieux ou de la grâce). Dans l’improvisation «inspirée», on se laisse emporter par cette inspiration alors qu’il faut garder en même temps une grande maîtrise de la situation. Paradoxe encore.
   Une compétence (un savoir et un savoir-faire) est requise. On peut s’en rendre compte parfois dans le comportement de celui qu’on a pourvu inopinément d’une fonction, d’une mission à laquelle il n’était pas préparé : tous les chefs ayant disparu, un simple exécutant est improvisé ou s’improvise commandant. La réussite n’est pas forcément assurée.

    Il faudrait donc beaucoup de qualités, de conditions pour bien improviser : bien agir – acte– et produire un bon résultat –l’improvisation elle-même–. On pourrait dire que, paradoxalement, l’improvisation ne s’improvise pas, il faut avoir des «provisions», avoir fait des «provisions» ou que si on naît possiblement improvisateur, ce «talent» se travaille, s’éduque, se cultive. Certains disent que l’homme ne naît pas libre, mais qu’il le devient. Il y aurait une éducation à la liberté, ce qui suppose un apprentissage de nombreuses contraintes. C’est ce qu’explique Kant dans l’un de ses textes.
    "Un des plus grands problèmes de l’éducation est de concilier sous une contrainte légitime la soumission avec la faculté de se servir de sa liberté. Car la contrainte est nécessaire ! Mais comment cultiver la liberté par la contrainte?" . Traité de pédagogie.
 
        a. La liberté.

       En serait-il un peu de l’improvisation comme de la liberté ? D’autres disent que l’homme est né libre, «condamné à la liberté», comme l’écrivait J.P. Sartre, ontologiquement libre pourrait-on dire, par nature, par essence, pour choquer Sartre. Mais l’usage de cette liberté s’apprend tout au long de l’existence. L’homme peut se faire héros, modeste, lâche ou salaud. Il y aurait des degrés d’improvisation comme des degrés de liberté : simple liberté de se déplacer dans sa maison, jusqu’à la liberté qui s’affronte aux combats vitaux de l’existence. De même il y a l’improvisation relativement simple dans nos discours et nos comportements quotidiens, jusqu’à l’improvisation de l’artiste musicien par exemple.

        b.L’improvisation voulue.

    On passe alors de l’improvisation banale ou contrainte imposée à l’improvisation voulue, requise volontairement. L’artiste en effet ne s’improvise pas improvisateur – quoique souvent il commence par là, il entre dans son art par de l’improvisation, en s’amusant, puis il compose et de nouveau improvise mais autrement (cf. Thierry Escaich) –il le devient-, même s’il en a naturellement des qualités intrinsèques. L’improvisation est là un art –dans tous les sens du terme– qui s’apprend. On ne produit une bonne improvisation (résultat) que si on a bien appris à improviser (acte). Il existe des professeurs, des cours d’improvisation, des écoles d’improvisation. En musique d’orgue, on connaît la renommée de l’école française et de ses maîtres d’improvisation, tout au moins à une certaine époque. Au concours d’orgue de Chartres, il y a une épreuve d’improvisation…Dans le cursus d’apprentissage de leur métier, les comédiens, les acteurs passent par des improvisations. On apprend l’improvisation, on improvise pour acquérir la maîtrise d’un métier qui consiste pour l’essentiel à ne plus improviser. Au théâtre, au moment de la représentation, l’acteur au fond actualise un plan de route : un texte, une mise en scène… etc. On apprend à improviser pour maîtriser des techniques qui serviront à ne pas improviser. Demeure bien sûr la part d’improvisation présente dans l’interprétation ou dans quelque accident de mémoire qu’il faut réparer sur-le-champ. Il existe aussi le théâtre à proprement parler d’improvisation. Mais là aussi et encore cela ne s’improvise pas. Il y faut du métier, du talent, de la compétence, de la maîtrise. C’est peut-être même le plus difficile. Dans cette pratique il y a d’énormes prises de risque. L’action d’improviser devient quasiment un métier et n’est donc pas qu’une routine, et le résultat de cette action – une improvisation – peut devenir une œuvre d’art. C’est là qu’on voit au mieux la quintessence de l’improvisation.

     c. Ni n’importe quoi, ni répétition d’une partition, d’un texte.

     C’est loin d’être n’importe quoi. Ce n’est pas non plus une pure et simple répétition, récitation ou même interprétation que ce soit d’un texte, d’une partition écrite, de l’exécution d’un plan de vol ou encore la réalisation d’un plan de carrière programmé. Qu’est-ce que c’est ? Dans l’acte, tout n’est pas improvisé. Dans ce qui est produit, tout n’est pas nouveau, inventé. Il y a du donné, de l’acquis, toute une culture. C’est «une composition sur-le-champ avec préparation antérieure et intérieure» et sans que tout, loin de là, soit livré au hasard. Le musicien a un instrument ou est devant un instrument qui a ses possibilités et ses limites. Il a une pratique, une culture musicale, il sait qu’il est écouté, que le public a des attentes, qu’il y a des usages, des passages obligés, des références, des cadres, des figures imposées, toute une rhétorique. Il faudra par exemple du contrepoint, un scherzo, une fugue, un allégro, un andante, des mixages de jeux, diverses expressions par exemple. Ces passages obligés sont attendus, préparés, ce n’est pas totalement improvisé. Mais il y a du jaillissement, du naturel, de l’énigme dans ce qui est produit et dans la manière dont c’est produit. (T.E.). L’exemple du jazz pourrait être développé. Pour faire du jazz, qui est pour une large part de l’improvisation, il faut avoir appris la musique, comme le disait Claude Bolling. Il en est de même de l’improvisation au théâtre : il y a un lieu, un espace, un nombre déterminé d’intervenants, les déplacements des uns et des autres, les diverses répliques auxquelles il faut s’adapter sur-le-champ. C’est là qu’interviennent aussi intuition et imagination en acte. Une «actuation» de l’imagination. Une culture et des déterminismes.

    Si un récital d’orgue se conclut souvent par une improvisation, c’est sans doute pour donner à l’organiste l’occasion de montrer son talent, mais aussi pour montrer la création en acte, comme si c’était cela l’essentiel, comme si c’était le comble de l’art. Le comble étant aussi  d’entendre l’interprétation d’une composition qui semble être une improvisation, tellement il y a de surprises, de légèreté (l’interprétation à la guitare d’une œuvre d’un compositeur brésilien, des compositions pour piano de Debussy), que sais-je encore et l’interprétation d’une improvisation qui semble être celle d’une composition écrite tellement c’est bien fait. Il faut que la composition ait l’air d’une improvisation et que l’improvisation soit aussi solide qu’une composition, disait encore T.E. (On peut faire la même remarque à propos d’un discours, d’un cours, de situations de la vie quotidienne). Qu’est-ce qui distingue alors une œuvre  improvisée d’une œuvre d’art non improvisée ?

       d. Œuvre improvisée et œuvre non improvisée.

    Il y a d’abord la situation et l’intention. Le compositeur –ou tout autre créateur– veut, de lui-même ou sur commande, créer une œuvre dans un objectif précis, pour la faire interpréter ou contempler et si possible pour durer. En commençant, il a un projet, il va quelque part : c’est une sonate, une symphonie, un requiem etc. Il vit un monde intérieur et il va trouver les sons, les couleurs, les mots etc. pour l’exprimer, lui donner vie. Par ailleurs ou il veut commencer une carrière de musicien, de compositeur – ou autre – ou il a déjà un catalogue bien entamé. Il s’inscrit dans la durée. Il écrit sa partition qui demeurera et que d’autres pourront reprendre, rejouer, interpréter. On pourra réécouter de multiples fois la symphonie, toujours la même, y compris dans des interprétations différentes. L’improvisateur, lui, crée dans l’instant une œuvre éphémère  que l’on n’a jamais entendue et que l’on n’entendra jamais de nouveau telle quelle. Il crée en jouant et en reste à cela. Certes il existe des improvisations enregistrées qui sont transcrites et ensuite rejouées en tant que telles. (Duruflé par exemple). C’est un cas particulier. Combien de musicologues rêvent d’entendre des improvisations de Bach, de Beethoven…de Nietzsche ! Il se trouve que c’était aussi des compositeurs et cela devait les aider. Maîtriser la composition peut aider à maîtriser l’improvisation. Car l’improvisation est une composition. Cf.encore Claude Bolling.
 Mais il y a là une autre différence. Le compositeur travaille dans le temps de la durée réversible. Il peut biffer, raturer, revenir, reprendre. Il a des ébauches, des esquisses, des brouillons qui d’ailleurs sont quelquefois des improvisations ou qui contiennent une part d’improvisation. Comme il y a plusieurs prises de vue au cinéma. Ce qui n’est pas fait aujourd’hui sera fait demain ou dans six mois. Le troisième mouvement peut être esquissé avant le deuxième, etc. Après une première exécution, il peut remodeler certains passages. Il existe ainsi parfois plusieurs versions. L’improvisateur, lui, œuvre dans le temps de l’instant qui produit une durée à laquelle il ne pourra plus toucher. Il travaille dans l’irréversible. « Il ébauche et finit dans le même temps », comme dit Delacroix. Tout est entendu, il ne peut rien y changer. Il n’a pas droit à l’erreur. Il est à chaque instant en risque et en péril. En l’instant les réussites sont définitives, les ratés aussi. C’est pourquoi ce genre d’exercice ne s’improvise pas, comme on l’a déjà vu. C’est une création au fur et à mesure, on ne se retourne pas, on ne se reprend pas ou cela fait partie même de l’œuvre improvisée (Tel le danseur de corde.) On anticipe juste ce qu’il faut, pour ne pas être pris de court, sans trop savoir ce qu’il en ressortira au bout du compte. C’est tout l’intérêt de l’éphémère avec ses avantages et ses inconvénients. Dans une improvisation on n’a que ce que l’on a une fois pour toutes, éternellement en quelque sorte. Une improvisation est bien une composition, une création à part.  C’est aussi une interprétation particulière. Car on dit aussi que le musicien  interprète une improvisation. Quand on interprète, on a une partition écrite – que l’on peut connaître par cœur éventuellement. Si on ne peut l’achever un jour, lors d’un enregistrement par exemple, on peut la reprendre, la partition est là. Si on la rate, on peut également la recommencer, toujours avec le même texte. La partition est le «modèle» à partir duquel  on peut parler d’inachèvement ou de ratage ou de réussite. Il n’en est pas de même pour une improvisation. C’est un moment et un objet uniques qui ne peuvent être confrontés à aucun «modèle» préexistant, même s’il existe par ailleurs des critères musicaux pour apprécier une improvisation. A quoi une singularité absolue peut-elle être mesurée ? Dans une interprétation, l’interprète a un intermédiaire pour s’exprimer, c’est le compositeur et la partition ; le compositeur a un intermédiaire, c’est l’interprète. L’interprète peut rejeter la responsabilité sur le compositeur, avec plus ou moins de bonne ou de mauvaise foi ; le compositeur, s’il est toujours vivant, peut toujours dire qu’il a été mal servi par l’interprète. Dans l’improvisation, il n’y a rien de tout cela. L’improvisateur dans le même temps joue tous les rôles, tous les intermédiaires. Ou plutôt il n’y a pas d’intermédiaire. Interpréter c’est dire quelque chose qui est déjà là, c’est une manière d’expliquer un texte qui est déjà là. (Ce qui d’ailleurs peut faire intervenir une part d’improvisation). L’improvisateur est l’interprète d’une œuvre qu’il est en train de composer en l’instant, en même temps. Il n’y a plus de distance. Il est le seul maître à bord, le seul responsable. Il œuvre à découvert, mais pas à nu. Il risque tout. Il est au sens propre du terme son «auteur», sans secours, sans recours. C’est un voyage sans arrêt, sans escale, sans retour. L’improvisation envisagée de la sorte est bien exigeante et pour la bien réussir il y faut du grand art. On pourrait même aller jusqu’à dire que c’est un des sommets de l’art.

A quoi peut nous servir, vers quoi peut nous orienter un tel parcours sur l’improvisation et ses alentours, au cours duquel on a rencontré, sollicité, convoqué, convié quelques notions communes en philosophie telles que le temps, l’action, le risque, la liberté, la contrainte, l’imagination, l’incertitude, la responsabilité… ? Ce qui constitue notre lot quotidien.

III-Improvisation et existence.
 
    Je ne sais pas si l’existence de l’univers, de l’homme est une improvisation, si c’est une création divine…les voies de Dieu sont impénétrables. Certains diront que si c’est Dieu il a bien dû se laisser aller à quelque improvisation hasardeuse vu l’humanité comme elle va. En tout cas on s’accorde en général pour penser qu’il y a des «lois» de la nature, une nécessité, des déterminismes, même si le principe d’incertitude, les mutations, divers processus de l’évolution peuvent laisser place à une certaine idée de l’improvisation, comme si tout n’était pas joué d’avance et se constituait au fur et à mesure, sur de très longues durées certes. «Le hasard et la nécessité». Par exemple tous les processus ingénieux des vivants pour s’adapter. Peut-être les animaux aussi, je ne sais pas, je n’y ai pas beaucoup réfléchi. Ce que je sais c’est qu’il n’y a que chez l’homme (compte tenu de notre ignorance de toute autre espèce, de toute espèce d’humanité ou d’espèce similaire possible) que l’on trouve tous les ingrédients donnés de l’improvisation. L’homme improvise et l’improvisation nous renseigne sur l’homme, l’homme en général mais surtout les hommes dans leur singularité.
 
     Qu’est-ce qu’une existence humaine, dans son fait et dans ce qu’elle veut, ce qu’elle est, ce qu’elle doit être, ce qu’elle veut devoir être ?
 
    1. Une existence humaine, ce n’est pas n’importe quoi et cela ne se déroule pas n’importe comment. On y veut de la cohérence, du sens, des références à des valeurs. Justement, quand on appréhende des situations absurdes, quand on observe des comportements dont on dit que «c’est du n’importe quoi», on estime que ce n’est pas normal, que cela ne devrait pas être, que cela n’est pas digne de l’humain. Faire n’importe quoi est un grand risque. L’existence humaine n’est pas un empilement, n’est pas une succession de comportements au hasard, «sans foi ni loi». On ne peut passer sa vie à improviser, «composer sur-le-champ et sans préparation», à ébaucher sans jamais finir ou en finissant en même temps. On ne peut réaliser une existence dans l’ «improvisade». Certes il y a en certains lieux de la planète des hommes qui vivent un peu dans ce genre d’improvisation, c’est rarement un choix, c’est rarement un modèle envié. On fait beaucoup au jour le jour. Chaque matin il faut recommencer comme à zéro les processus de survie. Ils improvisent sur le tas, sur l’heure. Mais, hélas, il y a l’habitude, les coutumes, ce qui fait que ce n’est pas une totale improvisation, il y a une manière de devenir préparé à ce genre de vie. Il y a aussi des us et des coutumes qui peuvent, au premier regard rapide de nos yeux occidentaux organisés à notre manière, passer pour de l’improvisation : les nomades qui vont et viennent dans la forêt ou la savane, tels une fourmilière où tous les individus semblent aller dans n’importe quel sens. En réalité, c’est un savoir-faire acquis de longue date. Une grande différence, outre bien des traits de civilisation, de culture, c’est le rapport au temps, à la durée. On fait beaucoup au jour le jour.
    Dans l’existence, il faut aussi acquérir un métier : cela ne s’improvise pas.(cf. les exemples pris : le pilote, le médecin…tout exercice d’un métier requiert un savoir-faire acquis). Outre le métier, il y a tellement de tâches, de fonctions, de rôles, de statuts de toutes sortes qui ne s’improvisent pas, ou alors il faut singulièrement du talent, de la chance ou alors on prend beaucoup de risques. Des dysfonctionnements, des méfaits sociaux (sans accuser quiconque a priori) sont souvent dus à des improvisateurs inconséquents. (Politiques bricolées par exemple qui sont des réponses démagogiques à des problèmes réels, dans l’urgence des suites des promesses électorales). C’est le cas aussi des personnes pourvues inopinément d’une fonction à laquelle elles n’ont pas été préparées.
      Une existence humaine ne relève pas non plus d’une pure juxtaposition, succession de hasards, du pur suivi d’inspirations, de pulsions, d’impulsions momentanées, ponctuelles, contingentes, selon l’air du temps ou des désirs. Ce n’est pas en tout cas ce que nous souhaitons, ce que nous voulons en général, surtout si nous voulons vivre en société, en communauté. En un mot, on ne s’improvise pas homme, on n’improvise pas une existence humaine (réussie ?), dans l’improvisation dans le sens de n’importe quoi, n’importe comment, au hasard, au jour le jour. Il y a un sérieux de l’existence. Dans ce sens, une existence humaine n’est pas de l’improvisation, n’est pas une improvisation.
 
      2. Pour autant le déroulement d’une existence humaine ne relève pas d’une pure et simple nécessité, d’un destin préétabli, pré-écrit, prescrit –de déterminismes donnant la possibilité d’une prévision ou d’une prédiction absolue– même si parfois, trop souvent, des conditions objectives sont terriblement déterminantes et laissent peu de place à des choix heureux.( On parle quelquefois de fatalité : tiers-monde, quart-monde ailleurs et ici). Pour l’homme, écrivait J.P.Sartre, «l’essence ne précède pas l’existence», mais «l’existence précède l’essence». Une existence humaine ne déroule pas, n’effectue pas un plan de vol préétabli. Il n’y a pas un texte écrit, un modèle objectif qu’il suffirait de répéter à la lettre ou même d’interpréter, une partition qui est là dans la bibliothèque, que je découvre, déchiffre, interprète. Ou alors il faut adhérer à la thèse du destin, nier la liberté, tout au moins pour l’essentiel : on peut toujours «prendre  des libertés » avec un texte, une partition, mais on ne tiendra pas longtemps son rang ou alors au mieux on deviendra un génie particulier !
Bien sûr, il y a des mœurs, des lois, des statuts, des rôles qui ne laissent pas en principe, en droit, place à l’improvisation, au n’importe quoi. On dira que dans une société chacun doit jouer sa partie de la partition sous la direction d’un chef d’orchestre, d’un metteur en scène. Certes nous sommes  "gouvernés», «programmés» d’une certaine manière, nous exécutons en partie un programme : la génétique, l’inconscient, les contraintes sociales… Beaucoup de nos comportements ne relèvent pas de l’improvisation, et heureusement, car il faudrait soit se laisser purement et simplement aller soit tout inventer à chaque instant. Ce qui n’est sans doute ni possible, ni aisément supportable, ni sans risques.
Mais chacun sait que toute notre histoire n’est pas inscrite dans nos gènes, qu’une organisation, une structuration sociale n’est pas immuable, qu’il y a du «jeu» (dans les deux du terme) dans cette architecture. Le travail est divisé, planifié ; l’emploi du temps, l’agenda nous attendent, nous indiquent la route à suivre. Pourtant nous connaissons des espaces de liberté, des temps libres. C’est  là qu’on peut situer une forme d’improvisation. Les loisirs, qui sont parfois eux aussi planifiés, offrent cependant la possibilité de flâner, flânerie dont on a vu qu’elle pouvait être une forme d’improvisation. Quand il y a des imprévus, des inattendus, des surprises, il nous faut bien inventer pour nous adapter sur-le-champ ou alors nous soumettons à l’emprise d’intervenants extérieurs. Nous passerions de la soumission à une nécessité à une autre nécessité.
    Quand la possibilité nous est donnée d’improviser – les loisirs, les imprévus, dans l’activité professionnelle ou toute autre activité – cela se passe tout de même dans un cadre déterminé, en référence à des donnés, un passé, une culture, des moyens, des conditions objectives voire un finalité : réussir une entreprise dans laquelle on a en partie carte blanche, vivre au mieux ses imprévus, ses loisirs, tenir son rang face à la situation. On a d’autant plus de possibilité, de chance de faire et de réussir  si on y a été préparé, si on s’y est préparé, si on a un «capital», une «culture». On a vu que l’artiste (comédien, musicien) improvisateur composait sur-le-champ mais pas sans préparation. On pourra dire ainsi que si devenir un homme suppose la faculté d’improvisation, implique des improvisations, cela ne s’improvise pas, cela ne se fait pas sans préparation : il y a l’éducation, la réflexion, la culture etc. Où l’on voit encore qu’il y a improvisation et improvisation. Il faut apprendre la musique, après…
    On ne choisit pas de naître, d’accéder à l’existence. On ne choisit pas l’hominisation, on ne choisit pas, on n’improvise pas le fait d’être homme ou singe, brun ou blond de naissance. On ne choisit pas l’humanité dans laquelle nous naissons, on ne choisit pas d’abord l’idée de l’humanité dans laquelle nous sommes initialement «formés», «civilisés». Nous ne choisissons pas et nous n’improvisons pas toutes les structures, les moules, les clivages dans lesquels nous sommes amenés à vivre et par là même nos comportements qui en découlent. Nous sommes comme des éléments, des moments de plans, de systèmes qui nous dépassent.
    Que pouvons-nous faire de tout cela, avec tout cela si nous voulons exercer initiatives et liberté ? «Quel genre d’homme veux-tu être…»? Epictète encore. En schématisant et compte-tenu du thème qui nous préoccupe, nous pouvons émettre l’hypothèse que ou bien nous ne sommes que des acteurs d’une existence dans laquelle nous n’avons qu’une maigre place et pouvoir d’improvisation dans l’interprétation ou l’exécution, ou bien nous sommes autant que faire se peut les auteurs de notre histoire, de notre existence, et alors nous pouvons devenir, être des artistes/improvisateurs. Notre existence sera une improvisation, comme l’est la pièce finale d’un organiste qui a montré qu’il avait appris la musique, qu’il était aussi capable d’interpréter une partition écrite. Interpréter, oui, mais aussi improviser, ce qui est le bouquet final. Et cela est du grand art.

     3.  L’essence et l’existence : la liberté.
 
    En tant qu’homme, participant d’une certaine universalité (ce qui ne veut pas dire une essence universelle prédéfinie, une nature toute faite), à ma manière je m’efforce de suivre, de me conformer à , d’accomplir cette idée. J’exécute la partition : être un homme digne de ce nom. On a pu dire qu’ «une certaine essence universelle précède mon existence individuelle». Il y a des valeurs, des modèles qui me préexistent, je les ai appris, je les estime (comme j’estime Racine ou Beethoven) et j’essaie de les exécuter, vu que je suis sur la scène, le théâtre du monde. Mais dans le même temps, je suis un être singulier et libre. Si une certaine essence transcendante à mon existence précède mon existence, mon existence propre individuelle précède mon essence, ma «définition» finale, s’il y en a une. D’ailleurs cette essence universelle n’est-elle pas au fond le résultat, la somme, la multiplication des existences et des essences individuelles ? Cette singularité et cette liberté ne jouent pas, n’exécutent pas une partition déjà écrite. Elles composent, elles réalisent au fur et à mesure une partition originale et éphémère. Comme on dit, on n’a qu’une existence et aucune existence n’est identique à une autre. On peut dire que si chaque existence individuelle interprète à sa manière une certaine idée générale de l’homme, cette interprétation peut relever en partie de l’improvisation. Il y a de l’improvisation – acte et résultat – dans la « fabrication » de son existence par chacun. C’est tout au moins souhaitable. Sur un même thème, avec le même instrument, des musiciens  produiront des improvisations différentes, sans qu’il soit question ici d’en juger la valeur. Sur le même thème : l’humain, devenir homme, être homme, il y aura, il y a combien d’improvisations différentes, combien d’histoires différentes incommensurables entre elles et à quelque modèle certain, immuable  que ce soit ? Les différences relèvent de causes et de conditions qui, si elles sont quelquefois identiques, sont aussi tellement différentes, particulières, singulières, et relèvent aussi de la liberté et de l’usage de la liberté. Sartre disait : «La liberté en situation», je précise : la liberté et ses situations. L’improvisation suppose en effet, comme on l’a vu, liberté et imagination et invention sur-le-champ. Etre libéré ou se libérer d’un certain nombre de nécessités ou de plans imposés, et aménager, combler cet espace libéré par les combinaisons, décombinaisons, recombinaisons, inventions de l’imagination. Sur un fond de techniques maîtrisées, de culture digérée, incorporée le musicien innove, produit un univers sonore qui en tant que tel n’a jamais existé, n’existera jamais plus (sauf s’il a été enregistré). Ainsi un homme singulier est l’auteur de l’œuvre qu’est son existence individuelle. Il écrit en partie et joue son scénario au fur et à mesure. «Le grand homme» certes, dont on parlera longtemps, mais aussi tout homme, le modeste, l’anonyme à sa manière, même si on n’en parle pas. L’improvisation est le signe et le résultat de sa liberté en situation.
 
      4. Devenir l’artiste de sa propre existence, enseignait Nietzsche, faire de sa vie une œuvre d’art qui ne sera pas écrite pour être répétée. Une œuvre d’art éphémère, unique, originale, «ébauchée et finie dans le même temps», dont on ne peut faire de brouillon, que l’on ne peut recommencer, qui ne sera jamais un classique, qui sera oubliée, qui ne finira pas dans un musée ou dans un répertoire. Ceci nous renvoie à la responsabilité qu’il faut assumer et aux risques qu’il faut encourir. Seul maître à bord, disions-nous tout à l’heure de l’improvisateur. C’est le risque de la réussite ou de l’échec d’une existence. Il n’ y a pas de retour en arrière, il y a des continuités, des ruptures, des conversions, des imitations, des inventions…L’enfant, quand il joue, ne suit pas de plan par lui déterminé : il imite et improvise, il est plus dans l’imaginaire que dans le réel, d’une certaine manière c’est sans conséquence. Certes sa vie est en jeu (c’est le cas de le dire), comme dans tout ce qui est fait par tout existant. Mais ce n’est pas lui, en tant qu’être conscient, responsable qui se met en jeu. Il a des garants, des tuteurs, il est mineur. Il n’en est pas de même pour l’adulte majeur, tout au moins qui se doit d’être tel, il s’engage, il se risque. «Oser utiliser soi-même son propre entendement». (Kant dans son texte sur «Les Lumières». Le risque et le péril peuvent toujours exister en toutes circonstances, mais c’est sans doute dans l’improvisation qu’il y en a le plus parce qu’il y a le plus d’incertitude, surtout si on n’agit pas comme un mouton. ( cf. Epictète ).
      Par exemple, il y a une bonne part d’improvisation dans le fait de devenir, d’être parent. L’idée d’une école des parents est relativement récente. Sans doute nous sommes-nous rendus compte que le «métier» s’était trop exercé dans l’improvisation et que cela ne donnait pas toujours les résultats escomptés. Il n’y a pas de cursus scolaire, de diplôme, à la différence du pilotage d’avion. (Y-a-t-il un pilote à la maison ?). Certes on peut s’y préparer, y penser avant, on a des références, des «modèles». Mais, en tout état de cause, on n’est pas parent avant d’exercer effectivement le rôle, on fait au fur et à mesure, on apprend en faisant, on fait en apprenant. Avec la meilleure volonté du monde, toute l’expérience possible imaginable, la préparation la plus achevée, le parent souvent «compose sur-le-champ» ou  "ébauche et finit dans le même temps". Les exemples sont nombreux qui pourraient être évoqués : quand l’enfant tombe inopinément malade, quand l’adolescent est en crise ou même plus tard quand il est lui-même devenu adulte. Mais on acquiert progressivement un savoir-faire qui produit un ensemble singulier, unique. Une œuvre en quelque sorte.
        On pourrait tenir des propos analogues en ce qui concerne ce qu’on peut appeler le «métier» d’homme. On ne s’improvise pas homme et cependant il y faut de l’improvisation – liberté et invention propre au fur et à mesur– et  l’on arrive à façonner une «œuvre» unique et éphémère.
               
       5. Résumons-nous. «Quel genre d’homme veux-tu être ?». Ce qui veut dire que de toutes façons on est homme, on n’est pas une chose, pas un animal. Il s’agit de savoir quel «genre». Epictète ajoutait pour s’expliquer : «n’agis pas comme un mouton ou comme une bête fauve…». On peut effectivement réaliser ou interpréter plusieurs idées ou modèles d’homme. Il s’agit de savoir ou vouloir lequel et comment
    -Une existence humaine singulière n’est pas le déroulement au hasard d’un n’importe quoi n’importe comment, d’une pure et simple improvisation dans le sens premier du terme.
    -Une existence humaine singulière n’est pas non plus l’effectuation d’un plan préétabli par une quelconque puissance transcendante. Le déroulement d’un scénario.
    -Une existence humaine singulière n’est pas non plus une simple interprétation plus ou moins libre d’un modèle préexistant, simple modalité d’une humanité immuable dans un ciel intelligible.
    -Une existence humaine singulière s’invente et se dresse sa propre statue, si on maintient l’hypothèse de la liberté en situation.
   -Une existence humaine singulière tient un peu de tout cela et c’est dans l’idée d’improvisation – acte et œuvre – qu’on peut en trouver un «modèle».

    En effet dans le déroulement d’un existence humaine singulière il y a une part, une dimension de hasard, de non planifié, ce qui amène à composer dans la hâte et sur-le-champ et ce qui peut donner parfois du n’importe quoi, dont on a d’ailleurs quelquefois qualifié des innovateurs. Il y a une part, une dimension de nécessité, de déterminismes, de contraintes. Il y a les acquis, l’expérience, tout un stock culturel. Il y a une part, une dimension d’interprétation de ce qui est déjà donné, dans l’appropriation des modèles en cours, des idées générales, communes voire universelles. Chaque civilisation, chaque individu interprète une certaine idée de l’humanité.
    La part de création propre est sans doute inégale parmi les hommes. Tous ne naissent pas avec les mêmes chances et c’est parfois cruel. Il est difficile de parler d’œuvre dans le sens artistique du terme à propos de toute existence humaine. Mais ne voudrions-nous pas que Nietzsche ait raison ? Ne rêverions-nous pas secrètement ou non d’être les artisans-artistes de notre existence ? Ne désirerions-nous pas faire de notre existence une sorte de chef-d’œuvre unique, inimitable, ininterprétable par quiconque d’autre ? Si tout cela a du sens, on ne peut pas ne pas donner sa place à l’improvisation. D’une part dans le sens où – malgré la «fatalité» dont parle le même Nietzsche – nous sommes amenés à inventer sur-le-champ, à «ébaucher et finir en même temps», ce qui d’ailleurs peut nous éloigner de l’ennui et de la monotonie de l’existence. D’autre part dans le sens où au bout du compte notre existence, quelles que soient sa valeur et sa qualité, est bien une histoire (un récit, une partition, peut-être après une biographie, une page d’histoire) unique dont on ne pouvait pas prévoir le tout avant sa fin et qui n’est pas répétable ni interprétable. C’est sans doute une banalité que de dire cela. Mais c’est prêter attention au fait que l’improvisation n’est pas que précipitation ou négligence ou l’apanage des artistes professionnels. C’est le lot de tout homme qui le veut et/ou qui le peut. C’est tout au moins une idée que j’aime me faire de l’homme.

    Si pour J.P.Sartre l’existence est une aventure et non pas un destin, si elle s’accomplit à travers des choix posés dans l’instant qui ont toujours quelque chose d’un commencement absolu, puisque le passé est toujours en sursis et que l’avenir n’est pas encore, on peut bien parler d’improvisation. C’est au fur et à mesure et sur-le-champ que se réalise l’existence, que le sujet invente ses actes et les valeurs qu’il leur donne. Il est seul à bord, sans ciel intelligible où soit prescrit ce qu’il a à faire. Et cette existence, même si elle est transformée en destin par la mort, comme l’écrit A. Malraux, constitue une œuvre unique, originale, non répétable. Réussie ou ratée, c’est une autre histoire. On peut se demander alors si c’est l’éphémère ou le durable qui a le plus de valeur.

    Nietzsche conseille de se concentrer sur le présent dans «l’amor fati». Il faut laisser de côté le passé et la nostalgie improductive qu’on peut en éprouver. Il n’y a pas à attendre passivement des jours meilleurs, ce n’est que paresse illusoire. Il y a à dire oui au présent, à faire et à vivre le présent dans le présent. Il n’y a pas à attendre des autres qu’ils nous indiquent le chemin. Zarathoustra n’est pas une statue à idolâtrer.
    «Vous dites que vous croyez en Zarathoustra ? Mais qu’importe Zarathoustra ! Vous êtes mes croyants : mais qu’importent tous les croyants !»
Là encore il y a place pour l’idée d’improvisation. Le fugitif, le fragile.

      Bilan. (Comme une strette, en terme musical).

    On peut dire encore cela d’une autre manière : que trouve-t-on dans la constitution du devenir d’un homme ?
    -de la nécessité (par nature ou par culture, ce à quoi on ne peut échapper) ;
   -de l’imitation (on fait comme les modèles proposés ou imposés), donc des cadres, des références ;
    -de l’opposition (de la résistance à, du refus de ce qui est convenu ou de ce qui est imposé de l’extérieur) ;
    -de la «position», de la composition, de la création, pour ne pas se contenter d’en rester à la répétition, la soumission, la négation ;
    -deux sortes de composition :
   - l’une préparée, travaillée dans la durée, pour durer, (quel mot précis pour  distinguer de  l’improvisation ?), sur laquelle on peut revenir.
   -l’autre dans l’instant, sur-le-champ, au fur et à mesure…: composition sans brouillon, sans retour.
 L’improvisation.
    Il y a la part d’improvisation dans l’existence d’un sujet singulier et celle-ci serait au bout du compte plus une improvisation qu’une partition ou l’interprétation d’une partition écrite d’abord par lui ou par un autre.
 
     Conclusion.
 
    L’improvisation est comme la part ou le signe de liberté, d’incertitude, de risque au cœur de la condition humaine –peut-être le peu, mais ce qui lui serait le plus propre–. L’improvisation comme la part d’une forme d’authenticité dans la création, car elle est moins apprêtée qu’un objet fini après de longs labeurs. L’improvisateur avance à découvert, mais pas à nu, on l’a vu, il y a la culture, la rhétorique. Ainsi avançons-nous souvent dans l’existence. Et si d’aventure l’improvisation est peu quantitativement, elle est beaucoup qualitativement, comme l’ «âme» d’un violon, ce petit cylindre de bois si petit quantitativement, si essentiel qualitativement quand il s’agit de produire le plus beau son.. Encore faut-il apprendre à jouer du violon. L’improvisation comme œuvre libre, tout au moins avec la part de liberté en situation dont on a parlé, unique, éphémère, que l’on a créée au fur et à mesure de son histoire singulière : une existence humaine.

    Si on sait le terme du voyage : la mort, le chemin qui y conduit et son contenu et le résultat ne sont pas planifiés dans toutes leurs situations, tous leurs détails, leurs contours puisque nous essayons souvent de l’éviter, ce terme, sinon quel cœur y aurait-il à l’ouvrage? Place donc à l’improvisation comme acte qui montre que l’on n’est jamais totalement ni muni ni démuni pour réussir au mieux notre existence comme éphémère improvisation.
 
    Gilles Troger                                                                                                     2003

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Published by sophia - dans leçons
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