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4 février 2010 4 04 /02 /février /2010 14:48


«Si tu avais l’idée de ton âme, tu ne pourrais
                    plus penser à autre chose». (Malebranche).                   


Prologue. 

L’âme est une notion des plus classiques en philosophie pendant des siècles, une notion centrale même, incontournable. Elle relève du vocabulaire commun, religieux, métaphysique, anthropologique autant dire qu’elle relève d’une certaine universalité, avant et par-delà la pensée occidentale. Affirmée, mise en question, diluée, niée, elle est toujours présente, y compris dans les plus extrêmes contestations.
      Pourtant Etienne Souriau écrivait en 1938, dans Avoir une âme, essai sur les existences virtuelles : «Le mot âme sonne assez bizarrement à des oreilles philosophiques modernes». Et Elie During écrit en 1997 dans l’introduction d’un livre où il présente des textes sur l’âme : «Le siècle ne croit plus à l’âme. Le projet même d’y penser, donc de prendre au sérieux son concept, suscite nécessairement une certaine méfiance : que veut-on encore nous servir ?».
         A ma connaissance, le dernier traité philosophique important est De l’âme humaine de Louis Lavelle, paru en 1951. Ce philosophe appartenait au courant spiritualiste, d’un humanisme que l’on dit ensuite, d’un ton quelque peu condescendant, teinté d’un reste de religiosité. Courant battu en brèche dans l’Université française par le matérialisme dialectique, l’existentialisme, la philosophie analytique, le structuralisme. Il y a peu de réflexions ou d’essais contemporains, et ils relèvent le plus souvent plus de l’histoire de la philosophie que de l’essai philosophique à proprement parler. (During p.238-239). On peut citer toutefois Michel Henry, Claude Tresmontant, Emmanuel Lévinas.
       L’affaire serait-elle réglée ? N’y aurait-il plus d’intérêt pour l’âme ? Serait-ce une problématique dépassée, oubliée, refoulée, forclose ? Ou simplement négligée ? Bergson au début du XXème siècle parlait de la nécessité "d'un supplément d’âme". Etait-ce déjà les prémisses d’une inquiétude par rapport au positivisme et aux difficultés de l’homme aux prises avec la technique ? Ou l’âme aurait-elle tout simplement disparu ? Ou n’aurait-elle jamais existé, si ce n’est sous forme d’illusion devenue inopérante voire encombrante ? Ce qui est moins parlé ou ce qui n’est plus parlé, quel est son coefficient d’existence, sa modalité d’existence, son statut ontologique ? Un reste, un succédané, un souvenir vieillot, bigot ?
       Si la philosophie est comme l’ «humus» d’une époque ou son «horizon», si la philosophie est en retrait par rapport à l’âme, cela voudrait dire que l’âme n’est plus un «humus», un «horizon», autant dire qu’elle est quasi morte. Il faut alors en réfléchir les tenants et les aboutissants. Après «la mort de Dieu» -Nietzsche-, «la mort de l’homme» attribuée  au structuralisme, ce serait «la mort de l’âme» -attribuée à quoi- ? De ces trois morts, quelle serait la primordiale ?
        S’agit-il d’une négation de l’âme, d’une désaffection, d’un oubli, d’un reniement, que sais-je encore, d’un effacement, comme un visage de sable quand la mer se retire… «comme à la limite de la mer un visage de sable» (M. Foucault) ? Mais qu’est-ce qui est parti, y-a-t-il quelque chose à la place et quoi?

       Pendant ce temps le monde va comme il va et, selon une opinion répandue, il est souvent froid, violent, déshumanisant et déshumanisé, "sans âme" ou animé d’une "maligne": la technique, la technocratie, la marchandise, un monde tout en extériorité où même la guerre n’est plus ce qu’elle était : un combat d’homme à homme, mais un conflit d’Etats, «les plus froids des monstres froids» (Nietzsche) ou l’affrontement de forces anonymes disséminées un peu partout (le terrorisme) . On dit aussi qu’on manque de ceci ou de cela, de repères, de valeurs, de points cardinaux -d’Orient, cf. Kant-, de maîtres à penser, de «grandes» idéologies voire de théologies, en un mot de quelque chose qui ferait mieux vivre, qui «animerait» en quelque sorte. Y’ aurait-il un rapport entre ces deux faits : citations plus haut et ce dernier constat ?

        Faudrait-il pour autant être nostalgique ou vouloir retourner à un monde antérieur ? Etre réactionnaire ? Réaction, oui, cela peut toujours être sain, mais retour, pas forcément. Un retour contre lequel on ne pourrait rien, comme on le dit quelquefois du refoulé ? Ou volonté d’un revenir, mais sous une autre forme?
        Tout cela, depuis le début, apporte beaucoup de questions. Il faudra sans doute de longues méditations pour y voir un peu plus clair. D’autant qu’on parle fréquemment aujourd’hui d’ «états d’âme».

     Âme, es-tu là ? Ce peut être la question de l’existence ou de la non existence de l’âme. Âme, existes-tu ? Ce que l’on croyait exister existe-t-il bien ? Y-a-t-il une réelle existence de ce que l’on appelle âme ? Pourtant si on pose la question, c’est bien que quelque chose est en question. Si ce n’est pas l’âme, qu’est-ce ?

     Âme, es-tu là ? On suppose bien une existence, mais on se demande où. On frappe à plusieurs portes, on sonne, comme on cherche quelqu’un dans la maison ou un livre dans la bibliothèque. Elle n’est peut-être pas là où on la croyait.Ou on s’interroge sur ses modalités d’existence, ses figures, ses défigurations, transfigurations.
 
      Âme, es-tu là ? Qu’appelle-t-on quand on l’appelle, la nomme (l’appeler par son nom) ? Comme on appelle au secours parce qu’on est en péril, en perdition, quand on cherche à se sauver, un salut. C’est ainsi que Régis Debray en appelait à De Gaulle dans un de ses livres : De Gaulle, es-tu là ? Nous serions à la recherche de l’âme ou d’une âme perdue ou d’une conversion vers l’âme ou d’une de conversion de l’âme, d’une âme dévoyée vers une âme saine ( voire sainte ). Ame, au secours !
 
       Platon a écrit un court dialogue : Alcibiade, sous-titré : «De la nature de l’homme». La question est :  "Qu’est-ce donc que l’homme ?" . La réponse donnée par Socrate est : «rien d’autre qu’une âme», tout au moins dans son fond essentiel. D’où l’intérêt de savoir ce qu’il en est de l’âme pour en avoir souci, pour en prendre soin, toutes affaires cessantes, avant de se lancer dans l’aventure de l’existence et, notamment, dans ce dialogue, avant de se lancer dans la politique pour prétendre servir la justice et rendre meilleurs ses concitoyens. Si le monde ne va que comme il va ce serait peut-être par distraction, négligence coupables de cette interrogation. Le "connais-toi toi-même".

       L’enjeu de cette interrogation est au fond résumé dans la question d’Epictète à l’un de ses interlocuteurs ou à son lecteur : «Quel genre d’homme veux-tu être ?». Question que l’on trouve déjà dans le «Gorgias» de Platon par la voix de Socrate : «Quel genre de vie faut-il avoir…chercher à savoir de quelle façon on doit vivre sa vie pour qu’elle soit la meilleure possible», et finalement être heureux. Ce qui relève au fond d’une certaine banalité.

Méditation première.  De l’âme , quelle existe. Que quelque chose existe qu’on appelle âme.

          Des représentations, des mots anciens et multiples, des symboles nombreux, avec un cortège de pratiques qui s’y réfèrent montrent bien que l’on a affirmé, que l’on affirme encore – et que l’on y a cru, que l’on y croit – l’existence d’une réalité ou de réalités ou de quelque chose qui lui (leur) ressemble qu’on a appelé, qu’on appelle âme ou nommée de manières quelque peu différentes mais avec une communauté de sens. Cela allait de soi, cela va de soi. C’est valable pour le sens commun, pour les mentalités dites primitives, les civilisations anciennes, pour la philosophie occidentale antique, classique, moderne au moins jusqu’aux portes de l’univers contemporain, pour les traditions religieuses bien évidemment dont le souci principal est le salut de l’âme. L’étymologie, les usages très diversifiés, multiples, les préoccupations apparemment très hétéroclites montrent qu’il y a comme un fait, une existence, une présence indiscutables, quelque chose d’universel.

Etymologie :
 
            Âme : anemos, anima : respiration, vent, air, souffle, esprit, vie, principe vital. Il y a une grande proximité notamment entre âme et esprit. Les animismes peuplent l’univers d’esprits de toutes sortes. On parle aussi bien des âmes des morts que des esprits des morts qui viennent rôder, hanter les vivants, leur porter chance ou malchance. Sans parler de l’extrême richesse d’appellations, de positions dans les pensées orientales ou proche-orientales, il y a dans la philosophie grecque deux mots différents qui nous donnent l’idée d’âme :
      -  Psychè ( traduit par esprit, qui donnera toute la série des psycho. : psychologie, «science de l’âme»…). C’est l’âme proprement dite : souffle, esprit, vie, tout ce qui anime.
         -  Nous : esprit (aussi ), l’intelligence qui ordonne. L’âme du monde.

Bien souvent ces termes sont employés dans des sens très proches l’un de l’autre.

            L’idée d’âme a donc plusieurs représentations, plusieurs champs.
 
Convocations.  Universalité qui pourrait attester de l’évidence.
 

     La notion est convoquée dans la tradition biologique pour expliquer l’organisation et le fonctionnement du vivant : il y a une âme végétale, une âme animale, une âme humaine. La vie s’oppose ici à la matière inerte et au hasard. Cela respire, se reproduit et ne s’est pas fait n’importe comment, vit en symbiose, en relation.
     La notion est convoquée dans la tradition métaphysique : elle désigne la substance identificatrice de l’homme, qui lui confère toute sa dignité ; c’est le principe directeur, architecturant du monde : l’âme du Monde, du Grand Tout  "logos", "nous", "théos".
       Elle est convoquée en psychologie, pour rendre compte de la pensée, de la raison, de l’affectivité, des sentiments, des passions voire des pulsions.Cette âme peut être ainsi en bonne santé, mais il y a aussi les maladies de l’âme. On oppose ici l’âme au corps, comme l’esprit à la matière, le libre au mécanique.
        Elle est convoquée en religion. C’est le principe qui nous relie le plus au divin, donc au bien, ce qui nous donne un air de famille avec Dieu, ce sur quoi se fonde l’immortalité garant d’un salut tant désiré.
        Elle est convoquée en politique même, en philosophie de l’histoire : on parle de l’âme, du génie, de l’esprit d’un peuple, d’une nation, ce par quoi ce peuple peut faire de grandes choses, mais aussi se pervertir ou se perdre  (cf.certains nationalismes ).
      Convoquée en poésie. L’âme des poètes. «Objets inanimés, avez-vous donc une âme?». Dans l’interprétation en art.
        On pourrait dire que l’âme est convoquée partout. Âme, es-tu là ? L’âme est partout : dans tout ce qui anime et est animé, dans ce qui donne vie et est vivant. L’âme, c’est le souffle qui anime, donne forme, puissance d’action, d’acte à tout corps quel qu’il soit : corps de chair, corps politique, corps institué, corps cosmique.
   
          Il y a sans doute bien des sources différentes dont les eaux ont conflué pour former l’idée d’âme ou tout au moins une représentation ou un ensemble de représentations qui tournent autour de l’idée d’âme, mais on peut repérer quelques principes directeurs :
    - l’âme est plutôt en principe, en droit du côté de la vie, de la génération, de la création, donc s’oppose en principe à la mort, à la corruption, à la dégénérescence.
    - Il faut bien qu’il y ait un principe, un Être (une origine, présence permanente, principielle, principale, en même temps qui se projette et projette vers une fin) pour que tout soit, tienne en ordre, vive. Une existence, une consistance et persistance. (Le «nous»). Platon dans le «Banquet» fait voir l’amour comme le lien, le «relien» de tout ce qui fait vivre et que par conséquent il faut célébrer.
    - l’âme c’est aussi ce qui semble s’opposer d’emblée au corps, à la matière, à ce qui relève de l’objectivité, à ce qui est donné par les sens, à ce qui nous relie au monde extérieur voire nous y aliène.

     C’est surtout là-dessus que s’est appuyée la tradition philosophique occidentale, dont on ne peut évoquer ici qu’une infime partie.
       
      On peut rappeler l’importance, d’une manière générale, de l’âme dans la philosophie de Platon, pour tout ce qui concerne tous les aspects fondamentaux de la condition humaine : la connaissance (la contemplation par l’âme des Idées – l’âme comme organe approprié à cette connaissance), la politique (cf. l’ «Apologie», le «Gorgias», la "République", "Les Lois"», etc.), la morale (la quête du Bien), la mort…C’est pourquoi il attache tant d’attention à l’immortalité de l’âme : une manière de sauver l’homme, de le sauver de quelque chose, de le mettre à distance de la corruption, de trouver le salut, le sens et la justification de son existence. Il s’agit de parier pour l’immortalité de l’âme. Elle l’est si elle est simple ou un très beau composé. D’où tous les débats sur la nature de l’âme et ses rapports avec le corps, et ce pendant des siècles de philosophie.

       -Ou l’âme n’est pas la spécificité de l’homme : il y a une hiérarchie des âmes, comme il y a une hiérarchie des  êtres :

       -l’âme végétative
       -l’âme sensitive, sensitive
     -l’âme intellectuelle, (l’esprit, la pensée) le «nous poièticos» (l’intelligence créatrice) selon Aristote, qui est la particularité de l’homme. Il y a tout de même une spécificité de l’âme humaine, ce qui confère à l’homme une dignité ontologique (de son être) L’âme rationnelle, raisonnable.

     Ou l’âme est la spécificité essentielle de l’homme. Comme Dieu est distinct de l’univers, l’âme est distincte de la matière, du corps. Ce sont deux substances de nature différente, aux statuts métaphysiques distincts. On trouve une apogée de cette prééminence de l’âme chez Descartes. «Je pense, donc je suis ». «Qui suis-je . «Une substance pensante. Une substance dont toute la nature n’est que de penser. Je suis une âme, qui est plus aisée à connaître que le corps…» Il y a bien deux domaines bien distincts de l’être : l’un la spiritualité, l’intellectualité, la liberté, l’autre le mécanisme, la «machine».
   
       Quelque chose qu’on appelle âme –ou quelque notion approchante– semble donc bien être l’objet d’une évidence, malgré ou grâce à la diversité des approches et des statuts :
     -âme immanente (intérieure, intrinsèque) à l’univers, aux corps de quelque nature qu’ils soient, ce qui fait que cela tient, vit, se développe.
     -âme, atomes légers, subtils de matière ( cf. les doctrines matérialistes de Démocrite,  d’Epicure ).
      -âme, idée du corps , mais participant de la même substance (le monisme).
      -âme, principe transcendant au corps. C’est le «dualisme» classique. C’est la référence la plus commune dans notre fond culturel.
        -âme, forme du corps. On dirait ce qui maintient le corps «en forme» , dans tous les sens de l’expression. Ce qu’on appelle l’ «Hylémorphisme». (Illustration possible avec «l’âme d’un complot».)

        S’il en est ainsi, le monde ne manque pas d’âme(s). Il y aurait même un trop plein. Cette évidence ferait qu’on n’aurait plus besoin d’en parler ? Ou ce trop plein aurait-il entraîné des excès ou des malentendus qui auraient suscité peu à peu la critique ?

Méditation deuxième.  De l’âme, qu’elle peut devenir encombrante voire dangereuse tout au moins dans l’usage qu’on en fait.
 
      Dans l’histoire de la philosophie il y a une abondance, une surabondance même de représentations, de théories, de doctrines, de confrontations, d’oppositions, de contradictions quant à la nature de l’âme, ses rapports avec le corps, son immortalité. Les penseurs y ont dépensé beaucoup d’ingéniosité, mis en place de nombreuses stratégies conceptuelles. A tel point qu’il y aurait plutôt encombrement, que l’évidence ne va pas de soi quant à la route à suivre. C’est comme si nous étions à un carrefour regorgeant de voitures, où tout le monde klaxonnerait. La vérité par ci, la vérité par là : on fait du surplace, on tourne en rond, on s’engage sur une fausse ou mauvaise voie. L’âme partout ? L’âme nulle part ?

       On sent Platon comme embarrassé (encombré) quand il s’agit de conceptualiser, de démontrer. Les longues démonstrations contenues dans le «Phédon» sont difficiles, alambiquées, rationnellement pas forcément convaincantes. Il a des hésitations : dans le «Phédon», l’âme est une, simple ; dans la «République», elle a trois parties : l’âme rationnelle, l’âme en tant que caractérisée par le cœur, le courage, et l’âme désirante. Le désir, qui apparaissait à peine comme quelque chose qui pouvait entrer dans l’âme dans le «Phédon», maintenant fait partie intégrante de l’âme. Il a recours à des images, des comparaisons (comparaison n’est pas raison ), des mythes, pour illustrer certes, mais on peut se demander parfois si ce n’est pas par impuissance de la raison. La réminiscence est-elle une affirmation philosophique ou seulement un mythe ?… Les comparaisons concernant les relations de l’âme avec le corps : l’âme comme un prisonnier dans sa prison, comme dans un tombeau ; la relation comme celle d’un artisan et de ses instruments. Il ne s’agit pas du même type de relation. Quelle relation conserver ? Sont-elles toutes à prendre?
      En ce qui concerne l’immortalité de l’âme, l’affaire non plus n’est pas simple. IL y a plusieurs arguments. C’est plutôt l’ensemble de ceux-ci qui apparaîtrait concluant et non n’importe lequel pris isolément. Aucun n’est de trop. Tous ne sont pas de trop et à vrai dire ils ne sont même pas suffisants, pris dans leur ensemble, puisque Platon nous dit, après les avoir exposés, qu’il reste un risque à courir, que ces arguments ne sont qu’une sorte de charme, d’enchantement pour apaiser l’âme – l’homme – au moment de la mort. En terme pascalien, on pourrait appeler cela un pari pour l’immortalité.
       Loin de moi l’idée de discréditer, de dénigrer Platon, sa puissance créatrice, son imagination féconde. Pas de crime de lèse-majesté. Mais cela montre pour le moins certains embarras. Pourquoi l’âme, si évidente – si tant est qu’elle le soit – serait-elle si difficile à dire ? «Objet» difficile à dire ou absence d’objet ? Trop plein ou rien à combler ?
 
        On pourrait aussi examiner les «stratégies» mises en place par les successeurs de  Descartes pour essayer de résoudre les problèmes que sa position posait. C’est le fameux problème de l’union de l’âme et du corps. Comment deux telles substances, de nature contraire, l’une immatérielle, l’autre matérielle peuvent-elles coexister et communiquer, avoir influence l’une sur l’autre, c’est-à-dire être vraiment ensemble ? Cette union serait-elle elle-même une troisième substance ? L’esprit serait-il la charnière entre l’âme et le corps?
        -le monisme de Spinoza,
        -l’harmonie préétablie de Leibniz,
        -l’occasionalisme de Malebranche.
Chacune de ces philosophies pouvant faire l’objet d’une leçon.

         Il reste tout de même dans tout cela qu’il y a une prééminence de l’âme, une grande valorisation de l’âme par rapport  au corps, malgré toutes les difficultés métaphysiques. On aurait un véritable «besoin» de l’âme. C’est peut-être qu’elle est affirmée et utilisée à d’autres fins que métaphysiques.Il s’agit peut-être de fins d’ordre pratique, d’ordre moral dans le sens de régulation des mœurs, des rapports entre les hommes, des rapports de pouvoir. Ainsi, après un encombrement métaphysique, ontologique, on peut envisager une sorte d’encombrement moral. Que faire de cette âme si prééminente et si dotée de vertus, mais si fragile ? La sauver, mais qu’en restera-t-il, pour quelles conséquences ?

      On a pu vouloir la libérer du corps, comme on veut se libérer d’une «pesanteur», dans le sens propre et dans le sens figuré –sens réel et sens métaphorique-. On l’a évoqué, Platon considérait le corps comme un tombeau, une prison – ne pouvant en même temps résister au plaisir du jeu de mots en grec : «soma-sèma». Il s’agit de préserver l’âme, de la sauver –cet «organe» de vie, de connaissance, d’inspiration, d’ordonnancement, de création– de tout ce qui peut être considéré comme «pesanteur» : physique (les instincts, les pulsions naturelles, tout ce qui tire vers les mauvais penchants, comme disent les moralistes), politique (et ses dangers de corruptions), institutionnelle (et le poids des conservatismes, des corporatismes qui freinent plutôt qu’ils n’innovent)…en un mot, la «pesanteur» de ce que l’on peut appeler le mal : chaos plus que cosmos, corruption plus que génération. Alors l’âme, pour rester belle, pure, veut fuir la contamination, c’est tout au moins un moment, une tentation.

      C’est ce qu’une tradition philosophique nomme la «belle âme», l’état de la «bonne conscience» morale lorsqu’elle se satisfait de la seule pureté de ses intentions, ne voulant pas se «salir les mains» au contact de la réalité et de ses contingences impures. Elle refuse d’ «aller au charbon» pour ne pas se souiller. On en arrive à une sorte d’angélisme sans mains (cf. Péguy). L’ange, être asexué. Mais le monde est sexué ! L’âme se trouve ainsi dans l’incapacité d’agir réellement dans le monde tel qu’il est effectivement, ne voulant se compromettre avec la mal qui est bien là. Or une âme qui n’agit pas , est-ce encore une âme? Ne serait-ce pas plutôt une forme d’ignorance ? Une forme de lâcheté ? Est-ce encore une morale ? Ne serait-ce pas plutôt une chimère qui ouvre la porte à l’impuissance, la lâcheté, l’hypocrisie ? On pourrait dire alors que «l’âme perd son âme». Elle fuit , se sauve, mais renonce par là à sauver le monde, tout au moins à participer à son salut. Que devient sa prééminence ?


        Bien pire, par cette posture, elle risque de laisser le mal se développer, la corruption générer la corruption. L’âme se ferait le complice de la mort. Elle se renierait dans son être. A vouloir s’en tenir aux intentions même bonnes, aux principes, sans tenir compte des méandres, de la pâte de la réalité, elle peut provoquer le pire. Ne dit-on pas que  "l’enfer est pavé de bonnes intentions" ? «Liberté, que de crimes on a commis en ton nom ?». Pour sauver des âmes justement, on a brûlé des corps. Pour préparer une cité radieuse, on a enfermé, «goulaguisé». Vouloir sauver des âmes, c’est bien. Vouloir une cité radieuse, c’est bien. Mais…Ce mais est lourd de pesanteur et cette pesanteur est loin d’être le sens premier de l’âme. On en arrive à ce que B.H.L. nomme «la pureté dangereuse», celle que l’on voit à l’œuvre dans les fanatismes qui «manichéisent» le monde –Dieu et Diable ; Bien et Mal– avec les majuscules – et n’inventent que la violence et la mort comme ressource purificatrice, le kamikaze comme modèle salvateur.

        L’âme encombrante par son retrait, son absence, son «angélisation» ou par sa perversion. Ce que l’on peut voir dans une autre configuration encore. C’est l’âme «domestiquée» par les pouvoirs et ensuite devenant un moyen de "domestication" des corps. L’âme «domestiquée», c’est l’âme conditionnée, travaillée par les idéologies – lavage de cerveau, comme on dit. Instaurer un petit Staline dans les têtes, les âmes, c’est permettre à Staline de gouverner plus facilement et sereinement, si j’ose dire. (cf. André Glucksman dans notamment La cuisinière et le mangeur d’hommes et Les Maîtres Penseurs). L’âme individuelle aveuglée par la lumière collective devenue la seule boussole. L’âme ainsi domestiquée devient le moyen de domestiquer les corps. L’homme domestiqué corps et âme. C’est ce qu’explique Michel Foucault (XX ème siècle) dans son ouvrage Surveiller et punir.  Il résume ainsi son analyse :

     «Cette âme réelle, et incorporelle, n’est point substance ; elle est l’élément où s’articulent les effets d’un certain type de pouvoir et la référence d’un savoir, l’engrenage par lequel les relations de pouvoir donnent lieu à un savoir possible, et le savoir reconduit et renforce les effets de pouvoir…elle est elle-même une pièce dans la maîtrise que le pouvoir exerce sur le corps. L’âme, prison du corps»…Où l’on assiste à un renversement de la position platonicienne.

       C’est aussi tout simplement la pratique de certaines éducations et de certaines morales du sacrifice, de l’ascèse, de la mortification, de la meurtrissure – bien que toute ascèse ne soit pas forcément à proscrire. «Meurtrir», mortifier le corps, l’expression dit bien ce qu’elle dit. Apporter de la mort. Donner la mort. Mais où est la vie alors ? Et quelle sorte de vie ? Quel genre d’homme ? On voit cela encore dans la morale ou la religion de la confession, de l’aveu. (cf.  M. Foucault derechef dans La volonté de savoir). On force à dire pour avoir barre sur, maîtriser.

       Alors, âme, où es-tu dans tout cela ? Que deviens-tu ? Si elle est aussi encombrante ou encombrée, si elle peut être l’objet de perversion, l’idée peut venir qu’on aurait intérêt à s’en débarrasser, à lui régler son compte une bonne fois pour toutes et laisser place nette et libre pour d’autres exercices, d’autres intervenants.

Méditation troisième.   De l’âme, qu’elle est mise en question. Des raisons que l’on peut avoir de la nier ou tout au moins de la suspendre, comme on suspend le jugement dans le doute.

       On peut essayer de se débarrasser d’un embarras en montrant qu’il est sans objet, qu’il n’a pas de raisons objectives d’exister. Les symptômes disparaîtront quand la vacuité, la vanité des causes auront été décelées. Elaborer une thérapie non pas de l’âme mais d’une certaine croyance en l’âme.

      On peut proposer tout d’abord une critique de type positiviste. Le positivisme, doctrine pour laquelle on ne doit admettre comme existant réellement que ce qui a été rigoureusement démontré, vérifié, admis par l’autorité légitime conjuguée de la raison et des faits et de l’expérience. Le modèle est celui des sciences expérimentales. Pour elles l’âme n’est pas un objet, elle n’est pas là pour la connaissance objective. Ou alors c’est un simple mot pour désigner les atomes matériels les plus subtiles de l’homme. On ne l’a pas rencontrée au bout d’un scalpel, donc elle n’existe pas, de même que Dieu n’existe pas puisqu’on ne l’a pas rencontré dans le ciel depuis que les hommes y voguent. Certes le positivisme ne se réduit pas à cela , mais  cela illustre une direction de démarche. Le vocable d’âme et même de vie a déserté le langage des biologistes : il n’y a que des vivants dans la continuité des processus physico-chimiques et des constructions atomiques élémentaires. Nous ne serions que des «poussières d’étoiles», comme l’écrit l’astrophysicien Hubert Rives. Il y aurait une immense continuité entre les diverses étapes de l’évolution de l’Univers représenté comme une gigantesque machine, horloge, disait-on au 18ième siècle. Et l’âme ne serait qu’ «un  fantôme dans la machine», écrivait Gilbert Ryle, échappant à toute détermination objective et rationnelle.
         Que reste-t-il alors, à quoi est reléguée l’expérience de l’âme ?

         Il y a une partie de la métaphysique classique qui conçoit l’âme comme une substance immatérielle, on l’a déjà dit, dont les qualités principales seraient l’unicité et la simplicité voire l’immortalité. On en ferait l’expérience dans une sorte d’intuition d’auto- affectation. L’âme n’aurait besoin que d’elle-même pour se sentir exister en toute certitude. Mais n’est-ce pas plutôt un présupposé ou une sorte de reconstruction rétrospective ? La phénoménologie nous a habitués à l’idée qu’il n’y a pas de conscience qui ne soit conscience de quelque chose d’autre qu’elle même, y compris la conscience de soi qui a besoin du détour de l’altérité. Que dire alors d’une âme dont on n’aurait conscience que par auto-affectation ? On dira alors qu’on fait l’expérience de l’âme à travers ses effets, ses attributs, tout ce qu’elle produit. Il faut bien attribuer, référer des effets à quelque chose. On connaît des états que l’on appelle «états d’âme», «vague à l’âme» - les pensées, la vie des affects par exemple. On attribue à l’âme. Mais que saurions-nous de l’âme sans ces attributs ? On assiste alors à une sorte de «nudité» de la substance, qui serait plus un présupposé qu’une réalité tangible. Nietzsche dira un préjugé d’origine linguistique –un présupposé métaphysique et non une réalité métaphysique-. En vérité c’est toute la métaphysique qui est mise ici en question. Kant dira qu’on ne peut connaître l’âme, même si elle existe, mais qu’on doit y croire, d’un croire métaphysique et moral. Nietzsche est d’accord avec Kant sur au moins un point : on ne peut connaître l’âme, mais pas sur les raisons de cette non connaissance. On ne peut connaître l’âme tout simplement parce qu’il n’y a pas une telle âme.  "Circulez, il n’y a rien à voir ! ". Il n’y a rien à voir donc on ne voit rien. Substance présupposée mais jamais confirmée ? Substance «nue» ? Substance jamais atteignable en elle-même ? Illusion de l’auto-affectation.


         On a essayé alors de faire de l’âme une expérience empirique, puisque le résultat de l’expérience métaphysique peut être sujet à caution. Il s’agirait de déterminer l’âme dans l’expérience du moi et de la conscience du moi. L’âme serait le fond ou le lien, le liant de toutes mes expériences, de mes pensées, de mes affects, de mes passions, de mes volitions, de mes jugements. Mais on n’atteint jamais un moi pur dans son unicité et sa simplicité. Je suis divers, multiple, changeant. L’âme deviendrait alors simplement l’objet d’une psychologie. Ce que dit d’ailleurs le mot dans son origine : science de l’esprit, de l’âme. Mais, on l’a déjà dit, il ne peut y avoir rigoureusement une telle science, et ce serait bien réducteur par rapport à tout ce que l’on attendait de l’âme et elle y perdrait de sa spécificité. Un peu comme dans la théorie atomiste de Démocrite et d’Epicure. Il faudrait réduire l’âme au moi, au psychisme (conscient et inconscient). Est-ce possible et légitime ? Que devient sa prééminence ? C’est réducteur.

      Dans le prolongement de cette expérience empirique d’ordre psychologique, on a pu dire que l’âme est l’objet d’une expérience intérieure subjective, propre, irréductible. C’est ce que j’éprouve de moi au plus profond (au dedans), au plus original, au plus propre, ce qu’il y a d’absolument distinct de tous les autres, d’inatteignable par les autres. L’âme comme altérité absolue, par rapport au corps, aux autres, au monde. Irréductible, c’est-à-dire qu’on ne peut la ramener à rien d’autre qu’à sa singularité, sans modèle. Autant dire que c’est une expérience incommunicable. Rien n’a existé de tel ailleurs, avant, et rien n’existera de tel après. Alors chacun reste enfermé en lui-même. Comment authentifier cette expérience et comment réaliser une communauté des âmes et par là des hommes, à moins de penser à une communauté sans âmes et par là sans âme ? Serait-ce d’ailleurs une communauté ? Ou alors cette expérience de l’irréductible n’est pas l’âme.

  
            Comme on ne peut pas se débarrasser des mots et des notions comme ça, on dira que l’âme est un simple épiphénomène, comme la conscience dans la théorie de l’épiphénoménisme. C’est-à-dire un simple reflet inconsistant de la réalité, un simple rayon réfléchi de lumière, une ombre projetée qui ne serait rien sans l’objet et la source lumineuse. Une autre image intéressante de l’épiphénomène serait celle du feu-follet voletant, pâle, au-dessus des tombes des morts, simple signe accidentel, mécanico-chimique. L’âme, reflet des morts, mais s’ils sont morts ? Serions-nous des corps morts parce que sans âme essentielle ? Et s’il faut aller chercher l’âme du côté des morts, autant abandonner la piste de l’âme. L’âme ne peut pas être là où l’âme n’est pas, où la vie n’est pas.

            A défaut d’une négation ou d’une exclusion totales et définitives de l’âme et de sa notion, on a pu voir au moins une large entreprise de réduction. L’âme serait en voie de ne plus être ou tout au moins de ne plus être prise au sérieux. L’âme serait morte ou tout au moins à l’agonie comme une vieille croyance dont le contenu n’aurait plus de fondement, les conditions objectives ayant été effacées par les sciences, comme une illusion mise au placard, remisée au rang des inutilités, un concept vide, une peau desséchée. L’âme ne serait plus qu’un simple mot, empiriquement commode, dans une psychologie triviale, refuge de notre ignorance ou un espace à inventer, à explorer par les poètes, dans le sens le plus général du terme. Ce que tout le monde ne prend pas forcément au sérieux.
      «Une peau desséchée». Si on creuse la métaphore, on voit qu’une peau sèche recouvre un corps malade, peut-être en voie de décomposition (corruption), peut-être mort. Alors, arrêtons-nous sur cette peau, cette âme desséchée, s’il ne reste que la peau.
           «Si peau d’âme m’était contée…».

Méditation quatrième.   De l’âme, que sa négation ou sa perte ou son oubli ou son effacement ne sont pas sans conséquences et sans danger.
 
      La question est simple : qu’en est-il ou qu’en serait-il d’un monde sans âme ou avec une âme réduite à «une peau de chagrin» ou une peau desséchée ?

      Certes on peut dire que ce n’est pas parce qu’on en parle moins, parce que le concept peut paraître obsolète, parce qu’il n’y a plus de grandes œuvres métaphysiques qui l’explorent etc…que le monde va nécessairement à sa perte. Les mots ne font pas les choses –ou l’absence de certains mots– mais ils signifient, ils interprètent, ils sont des symptômes. Dans une perspective nietzschéenne on se demanderait de quelle maladie, de quel malaise. D’ailleurs Nietzsche, s’il a récusé une conception de l’âme, en a tout de même appelé à la venue de "nouvelles âmes".

       S’il n’ y a pas d’âme ou si l’on n’y croit plus, le risque peut être de réduire l’homme à une «machine» avec ou sans fantôme, aussi complexe, sophistiquée, performante soit-elle. Et justement que penser d’une telle capacité de performance sans âme ? Le pouvoir, la gouvernance des affaires humaines seront entre les mains ou les rouages de ces «machines» ou groupes de «machines» les plus performantes. Si on ne veut plus de l’âme c’est que l’on veut l’autre de l’âme, c’est-à-dire la machine, une fois encore ou tout ce que l’on a appelé corps. De l’univers humain on ferait une demeure sans âme. Une demeure froide, triste dans laquelle on n’a plus guère envie de vivre. C’est ce que dénonce, entre autres, Nietzsche lorsque à propos de l’Etat, il parle du «plus froid des monstres froids». Le monstre comme catégorie qui nomme l’innommable. Un monde fait par l’homme, donc humain et qui deviendrait inhumain, c’est-à-dire se retournant contre lui-même. Le monstrueux du concept «humain-inhumain» ou «inhumain-humain». Certes on n’en est pas là, mais on peut discerner des tendances, des tentations –je n’ose pas dire des tentatives– des prémisses. Il y a les modèles technocratiques de gestion des «affaires humaines». Tout ou presque est envisagé, analysé sur le modèle de la gestion, y compris ses affects, ses «états d’âme». On gère une entreprise, ses finances, ses stocks, ses «ressources humaines». Les hommes-ressources comme les ressources pétrolières. C’est le modèle dominant de l’économisme, du marché qui laisse de côté ceux qui ne peuvent s’y intégrer. L’économie a-t-elle une âme ? Non. Le capitalisme a-t-il une âme ? Non. Puisqu’ils n’ont pas d’états d’âme. Déjà on s’est demandé si avoir des états d’âme était la preuve de l’existence de celle-ci. Alors s’il n’y a plus d’états d’âme ! Et si cette absence d’états d’âme et d’âme devient le modèle dominant voire le seul modèle, quelle demeure pour l’homme ?
  •     On dira que ce n’est pas la technique, la technocratie, l’économie, le capitalisme qui n’ont pas d’âme. Ce ne sont que des outils, des instruments, des «machines», des systèmes produits par les hommes. C’est dans les hommes que gît le problème, dans la manière dont les hommes se gouvernent eux-mêmes. Dans quel esprit ils construisent ces outils, à quelle(s) fin(s) ils les utilisent, dans quel «esprit» ? Quelle logique élaborent-ils pour donner un cadre, une structure à leur action, pour servir quelle finalité? Ou à quelle logique se soumettent-ils, se laissent-ils aller ? Il y a deux sortes de rationalité : celle de fonctionnement et celle de fondement (rationalité des moyens et rationalité des fins). Celle de fonctionnement, laissée à elle-même, sans s’appuyer sur celle de fondement, est comme sans âme, une lettre sans l’esprit. On en arrive à une sorte de «morale» qui ne tient compte que de la capacité et du pouvoir. Je peux, donc je fais. Je peux, donc j’ai le droit de faire. Je suis en position de force, donc je peux faire, il n’y a qu’une autre force plus forte qui puisse m’en empêcher. Le droit du plus fort s’érigerait en devoir ! On voit donc que l’on s’achemine par là sur la voie de la loi du plus fort où est bafouée une certaine idée des droits de l’homme. C’est l’image d’un monde du règne de la violence psychologique, politique, économique. La lecture quotidienne du journal (cf. Hegel) nous informe de la présence de cette violence comme mode de règlements de conflits, à divers niveaux, qu’elle a elle-même engendrés. (cf. B.H.L. dans «Les damnés de la guerre»). Vieux dilemme déjà présent –pour s’en tenir à la tradition philosophique– dans la confrontation entre Socrate et Calliclès, lequel semble guère avoir le souci de son âme. La voie (et la voix) de l’âme lui est un poids parce qu’il préfère suivre la pente des impulsions de la nature. Ses «modèles» sont les lionceaux et les tyrans et la «logique» de leurs comportements. Il y a toujours des tyrans, dans le sens politique du terme, mais il y a aussi bien des formes de tyrannie, plus ou moins latente, cachée, dorée même et pour cela aussi voire plus dangereuse. Quand on parle par exemple de société de consommation, comme si la loi principielle était la consommation  et que tout était soumis à cette loi; ou société de prestige, comme si… ; société de l’image, comme si… ; etc… «De la servitude volontaire».
  •    Quelle âme anime tout cela ? Quel souffle pour quelle aventure ? Quelle vie ? On sait que Satan a une âme, mais elle est damnée. On sait que Méphistophélès a un esprit, mais, il le dit lui-même, un «esprit qui nie», et celui qui subit ses charmes, ses séductions et y succombe court à sa perte, à la damnation. On voit bien que perdre l’âme ou perdre l’essence de l’âme n’est pas sans danger. Certes on n’en est pas là purement et simplement. Mais il y a un devoir de vigilance pour le moins, selon le «genre d’homme que l’on veut être».  
  •   Si précisément on s’interroge, c’est que tout âme n’est pas perdue. De la rose il ne reste peut-être pas que le nom. Si le positivisme, un certain matérialisme, la violence font parfois la loi sans encore triompher, c’est, non pas parce qu’il n’y aurait pas d’âme, mais parce qu’il n’y en aurait pas assez ou pas de la bonne manière. Si on n’a pas pu démontrer l’existence de l’âme en tant que réalité objective ou substance, on n’a pas pu davantage en démontrer l’inexistence. Que faire ou que dire au moins alors ?

Méditation cinquième.   De l’âme, du devoir de la retrouver, de la réhabiliter pour sauver ce qui peut être sauvé.

  «Ce n’est pas un quelque chose, mais pas non  plus un rien». Wittgenstein, à propos de la  sensation purement subjective.

          Il ne peut s’agir d’un simple retour aux anciennes représentations métaphysiques et religieuses. Elles ont exprimé leur temps, elles ont marqué leur temps, elles ont «fait leur temps» (en deux sens de l’expression). Et le temps change. Sans conserver leur contenu, le tout de leur contenu, on peut retenir ce qui les a inspirées, leur volonté, leur dynamique, autant dire leur «âme» (cf. Socrate et Epictète). On ne peut négliger les diverses critiques formulées à leur endroit. Elles ont été un «sel» pour l’esprit. Mais là encore il ne faut pas s’en tenir à la lettre qui est celle d’un temps, il faut aussi consulter l’esprit de cette lettre, car l’âme est plus dans l’esprit que dans la lettre. L’esprit s’incarne nécessairement dans la lettre, celle-ci est son mode d’existence visible, un moyen de transmission. Mais se contenter de prendre la lettre à la lettre, c’est s’enfermer, se scléroser dans les limites du donné ici et maintenant. L’esprit c’est ce qui fait vivre la lettre.Je peux dire que je ne sais pas si l’âme est une substance ou pas, mais que je sais fort bien ce que signifie l’opposition, la dialectique lettre-esprit. Et je proposerais d’y concevoir là une première présence de l’âme. La lettre et l’esprit d’une revendication, d’une constitution, d’un texte tout simplement, d’une partition musicale. Un sens, un volonté qui transcende toujours ses supports.


        Il ne peut non plus s’agir que d’un «supplément d’âme», comme l’exigeait Bergson.  Le quantitatif a fait son temps, on ne va pas ajouter des démonstrations à celles de Platon, de Plotin, de Maître Eckard, de Descartes… Le quantitatif : de même que l’on dit que ce n’est pas en accroissant les moyens que l’on améliore nécessairement une politique et les services qu’elle doit rendre. Il faut chercher aussi du côté du qualitatif. C’est-à-dire, ici, risquer une ou d’autres représentations de ce qu’il nous semble nécessaire de conserver ou de retenir sous le vocable d’âme, et envisager une autre démarche. Un autre site pour l’âme, comme devoir-être plus qu’être.

       Qu’est-ce que l’homme ? Envisageons deux dimensions de la réalité humaine.(Par-delà le dualisme premier et classique : choisir le corps ou l’âme, l’un contre l’autre, l’une contre l’autre).

    -il y a la réalité humaine objective et ses conditions ses dimensions objectives : physiques, mécaniques, techniques, matérielles. Appelons cela le fait, le corps et leurs diverses pesanteurs.
     -Il y a la réalité humaine en tant qu’elle veut devenir quelque chose, autre chose que ce qu’elle est là, maintenant, qui ne veut pas s’en tenir au fait accompli, qui veut, disons par exemple, devenir meilleure. C’est ce qui est à faire, que l’on se pose comme exigence voire comme devoir. Je dirais que c’est l’âme qui est présente dans cette volonté. L’âme à la fois comme impulsion de cette aspiration et comme finalité de cette aspiration. Un peu comme Epicure disait que «le plaisir est le commencement et la fin de la vie heureuse», le principe en quelque sorte. Mais Epicure ne pense pas que le bonheur est donné, qu’il s’impose ; il se désire, il se cherche, il se cultive. On pourrait dire aussi et ainsi de l’âme qu’elle n’est pas donnée, qu’elle ne s’impose pas, qu’elle se désire, se conquiert. Elle est un art de vivre. («Quel genre d’homme… ?»). L’âme comme principe d’un art de vivre qui ne veut se soumettre à aucune pesanteur. S’il y a une expérience de l’âme, elle doit se conquérir.
 
       On peut repartir de la première définition la plus simple : l’âme, c’est ce qui anime, c’est ce qui fait vivre.  Qu’est-ce donc qui peut faire, qui doit faire vivre l’homme au mieux ? On parlera ainsi de l’âme : c’est l’homme en tant que…c’est ce qui en l’homme fait que…(l’homme «corps et âme»).
   
       L’âme, c’est d’abord une affirmation un vouloir. Non pas d’abord affirmer : j’ai une âme, je suis une âme (pourquoi pas certes), mais je veux une âme.
"L’âme, disait Alain, c’est ce qui refuse le corps". Non pas le refus comme négation du corps. Ce serait absurde de nier cette modalité d’existence. Mais c’est l’idée de ne pas vouloir s’en tenir à tout ce qui est la logique de toutes les pesanteurs. L’âme c’est ce qui en l’homme fait de la résistance à tout ce qui peut l’entraver dans sa recherche de la liberté et du bonheur, résistance à la «part maudite», comme disait Bataille qu’il expérimente en lui, individuellement et collectivement . De même qu’on peut dire que l’esprit refuse la lettre, non parce qu’il nie son existence, sa nécessaire condition objective, mais ne consent pas à s’y laisser enfermer, «engluer» (Sartre). On ne peut nier la nécessaire existence des «corps constitués», mais il faut refuser les corporatismes qui risquent toujours de dégénérer. L’âme, là encore, c’est ce qui en l’homme est du côté de la génération et non de la corruption.
      L’âme, c’est ce qui en l’homme affirme et veut l’autre, non pas comme une malheureuse contrainte inévitable –il faut bien– mais comme condition nécessaire à l’existence de chacun et d’une communauté. C’est la problématique de la reconnaissance des consciences comme noyau fondateur et structurant de la condition humaine. L’âme, c’est ce qui refuse l’enfermement de l’ego sur lui-même, non pas le refus du souci de soi, de l’amour de soi, mais l’affirmation que cela ne doit pas aller sans le souci égal si possible de l’autre.
       L’âme, c’est ce qui en l’homme affirme la nécessité de valeurs communes, universelles. C’est l’homme en tant qu’il les affirme, les veut, fait en sorte qu’elles puissent exister effectivement, s’incarner, sans se laisser enfermer, enclore dans des corps, des incarnations toujours provisoires et contingentes. Ce qui suppose là aussi force de refus et de résistance.
       Pour illustrer cela, je dirai que c’est l’âme en l’homme qui veut «les droits de l’homme». Les droits de l’homme comme preuve, non métaphysique, de l’existence de l’âme. On sait que les droits de l’homme sont autant sinon plus à faire que faits. Qu’ils ont toujours besoin d’un esprit qui les empêche de s’en tenir à quelques-unes de leurs réalisations imparfaites et même quelquefois contraires à leur esprit justement. On serait tenté parfois de croire que les droits de l’homme ont perdu leur âme. Mais il y a toujours des hommes, des groupes d’hommes vigilants, résistants, éveilleurs pour la ressusciter. L’âme, encore, inspiratrice d’un devenir voulu et non subi ( pesanteur ).
      L’âme, c’est l’homme en tant qu’il résiste à la dégénérescence, à la corruption et qu’il affirme la génération, la régénération. On pourrait situer ici une réflexion sur la politique et le politique…
   
Pourquoi l’impossible définition objective :   
      L’âme : substance, objet, charnière, réalité… ? On n’a jamais réussi à s’entendre, définir définitivement, justement parce que ce n’est pas possible. Il y a un non lieu , parce que le lieu est ailleurs. (Non «être», mais  "devoir-être").
      L’âme comme «élément», ce dans quoi on vit mais que l’on a tendance à oublier, négliger parce que trop commun. (l’eau, élément du poisson…. Cette négligence du milieu peut entraîner sa corruption et par là-même la corruption de celui qui y vit. D’où la nécessité d’une «écologie» de l’âme. Un «élément», un milieu on ne peut le définir puisqu’on est dedans.
        L’âme comme être à conquérir (une sorte de Graal). On ne peut définir ce qui n’est pas encore. On n’a pas les bornes.
       L’âme comme la part de transcendance en l’homme ou part de liberté qui ne peuvent être réduites à une essence, une définition. Ce pourquoi sans doute on a souvent relié l’âme en l’homme au divin.
        L’âme comme cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part…
        Mais on peut dire, pour conclure cette méditation, de l’âme ce que Pascal disait de la Vérité et de Dieu qu’on ne  "la chercherait pas si on ne l’avait déjà trouvée". Elle est là sans être encore vraiment là. Comme un désir à déployer, un devoir à mettre en œuvre. (l’âme d’un violon -ce petit cylindre de bois-ce petit quantitativement, essentiel qualitativement-. Mais il faut apprendre à jouer. La «preuve  dans l’ épreuve».)

Méditation sixième.    De l’âme, puissance de résurrection qu’on se doit de ressusciter. De l’âme, qu’elle est là où il y a résurrection.

        Je m’appuie ici sur la Bible, non pas pour m’en tenir à la lettre –ce qui d’ailleurs compte-tenu de la complexité de celle-ci est quasiment impossible voire absurde– non pas non plus pour m’en tenir à l’âme, à l’interprétation religieuse de la tradition judéo-chrétienne, mais pour illustrer quelques propos précédents. La Bible est assez riche pour cela. Donc je ne suis pas ici un prédicateur, ce n’est pas l’homélie dominicale. Un esprit et non une lettre.

            On peut trouver dans la Bible deux idées de la résurrection, dans deux passages notamment (à défaut de deux notions, deux mots, c’est de l’hébreu)
 
             -l’action de se relever,
             -l’action de se réveiller,
         -les deux amenant à l’idée de se délier, délivrer, ce qui rend possible la liberté et l’autonomie, la possibilité de marcher, de se conduire par soi-même.

              La première référence, je la prends dans l’Ancien Testament : livre d’Ezéchiel, chapitre 37. Le peuple hébreu est en exil, en déportation, une nouvelle fois, à Babylone. Il n’a plus de demeure propre, il est soumis, il est désespéré, il est en train de perdre son âme, de se laisser mourir. C’est un résumé rapide. C’est alors que le prophète intervient, comme toujours dans ces cas là. Il parle, il raconte au peuple : il est descendu dans la vallée de la mort où croupissent des tas de cadavres desséchés ( image du peuple mort parce que déporté en exil ). Yaweh met dans sa bouche un oracle. Le souffle de Dieu entre dans le corps du prophète. La «rouha», le souffle, l’esprit. Le souffle de Yaweh, le Vivant, par le souffle du prophète, parle au peuple. C’est du bouche à bouche que l ‘on pratique pour redonner le souffle de vie ou en signe d’amour et non du corps à corps, signe de violence.

        «La main de Yahvé fut sur moi et il m’emmena par l’esprit et il me déposa au milieu de la vallée, une vallée pleine d’ossements…Or les ossements étaient très nombreux sur le sol de la vallée et ils étaient complètement desséchés…Voici que je vais faire entrer en vous l’esprit et vous vivrez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai pousser sur vous de la chair, je tendrai sur vous de la peau et je vous donnerai un esprit et vous vivrez…Or il se fit un bruit au moment où je prophétisais ; il y eut un frémissemnt et les os se rapprochèrent …je regardai : ils étaient recouverts de nerfs, la chair poussait et la peau se tendait par-dessus…je prophétisai comme il m’en avait donné l’ordre, et l’esprit vint en eux et ils reprirent vie et se mirent debout sur leurs pieds : grande, immense armée…j’ouvrirai vos tombeaux et je vous ferai remonter de vos tombeaux, mon peuple…».
        Alors les os se rapprochent, de la chair, des musclent repoussent…et les cadavres se «relèvent», il ressuscitent. Le peuple se relève, il reprend confiance, il vivra mieux son état, il fera de la résistance, il affirmera son identité, il préparera sa libération, il retournera dans sa terre. Il a retrouvé son âme, c’est-à-dire ce qui donnera sens à sa vie et sera ferment de liberté.

       La seconde référence, je la prends dans le Nouveau Testament : évangile de Jean, chapitre 11. C’est l’épisode de la résurrection de Lazare. «Je vais aller le réveiller», dit le Christ. Il est mort, il est dans un tombeau, dans un sépulcre, les pieds et les mains liés de bandelettes –il est emprisonné– et le visage enveloppé d’un suaire. Autant dire qu’il n’a pas de visage par où l’âme s’exprime, se manifeste devant l’autre. Il est enfermé, il sent mauvais, dit le texte, comme de la viande corrompue. Le Christ lui ordonne de sortir –lui le modèle du vivant-. C’est l’injonction de la vie. Lazare, sors de ton trou, de ton enfermement. Lazare se «réveille», il sort. Le Christ dit simplement aux autres, et c’est la fin du texte, et la chute du texte est toujours importante dans ces écrits : «Déliez-le et laissez-le aller». C’est la résurrection : Lazare est délié, délivré, sorti de ce qui l’emprisonnait et maintenant il va aller seul, comme un grand, un adulte, en homme libre et autonome. Le texte n’en dit pas plus. Qu’adviendra-t-il de lui ? (Il y a eu des romans pour cela ). Peu importe. L’important est qu’il soit libre.

         Je vois là deux belles illustrations de l’idée que je me fais du site de l’âme. L’âme est là où en l’homme il y a résurrection : la volonté de se réveiller (la conscience, le savoir, la lucidité), de se relever. Les droits de l’homme encore : c’est l’âme qui parle. Réveiller les hommes à toute leur dignité, faire qu’ils se relèvent partout où ils sont soumis à d’autres forces que celle de l’esprit et maintenir cet esprit en éveil. N’est-ce pas aussi une posture de la philosophie ?


Epilogue.   En mémoire de Gandhi.

     Il y a deux moments,deux termes de la non-violence.
        -ahisma (terme privatif) : le refus, la résistance à tout ce qui est violence en l’homme, le poids des «corps» et de leurs pesanteurs et de leur logique. Un «Non».
        -satyâgraha (terme positif) : l’affirmation de la force de la vérité, de la force de l’amour (la place de l’autre). Un  "Oui". (Le «oui» aussi de Niezsche à la vie).
        Et Gandhi voyait bien cela comme un présent et un avenir, comme un  combat, dont on sait qu’il est toujours présent et loin d’être achevé. Si Gandhi a raison, l’âme est bien là. S’efforcer de penser l’âme, c’est bien s’efforcer de penser l’homme. La question aurait pu être: «Homme, es-tu là ?». Réveille-toi, tiens-toi éveillé, relève-toi, tiens-toi debout.

    La question de l’âme fut d’abord métaphysique, tout au moins pensée sur le plan métaphysique. Aujourd’hui, dans le prolongement de Gandhi, je la situerais volontiers sur le plan politique. Notons toutefois que la réflexion de Platon était aussi sur le plan politique. Le dialogue entre Socrate et Alcibiade, dans le texte indiqué au début, se passe au moment où Alcibiade s’apprête à monter à la tribune de l’Assemblée pour haranguer les Athéniens et leur proposer ses projets politiques. Socrate l’arrête pour l’inviter à réfléchir sur l’homme et sur l’âme. C’est tout de même intéressant. On sait que malgré ses promesses Alcibiade retombera bien vite dans la pesanteur de ses démons, ce qui ne conduira pas Athènes à la gloire et lui-même mourut assassiné. On sait aussi qu’Alcibiade fut parfois très populaire et gagna quelques beaux coups. Ce qui montre que le problème n’est pas simple et que les défauts sont peut-être la chose du monde la mieux partagée.

        Quelle est l’âme de la politique, de la justice : le bien commun, la loi, des valeurs…Si la politique et la justice sont corrompues, que se passe-t-il ? Si leur âme est corrompue ? Quel est le principe corrupteur ? Quel est le principe régénérateur ? C’est bien une question d’âme. Si l’homme c’est son âme, comme dit Socrate, et si l’âme est corrompue, que faire ? Si on a «la mort dans l’âme», elle peut mourir ou, pire, avant de mourir faire œuvre de destruction, de corruption. L’âme, condition de vie, devenant productrice de mort !

        Souvenons-nous de Faust : âme déçue, âme vendue, corrompue, âme damnée. C’est devenu un mythe. On sait que nos âmes sont nourries de mythes. Ils peuvent nous servir d’alibi : l’âme humaine est ce qu’elle est, on n’y peut rien. On peut aussi y trouver des raisons de ne pas désespérer. Nous restons libres d’imaginer et de vouloir notre propre suite à ces histoires tant qu’il nous restera une âme. 

        Nous avons maintenant peut-être quelques éléments de réponse à la question posée par Elie Düring au tout début : «…que veut-on encore nous servir ?» à parler encore de l’âme ? C’est parler d’une certaine idée que nous voulons nous faire de l’homme.


  Gilles Troger                                                    4 novembre 2002 et  16 avril 2009.

 


 

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Jean-François Boyer 04/02/2010 20:12


Ce n’est pas la mort dans l’âme mais avec plaisir que je te confie mes réflexions prosaïques et décousues à la lecture de tes profondes méditations sur un sujet complexe que tu as traité avec brio.
Gros travail structuré et réfléchi pour lequel tu as dû passer beaucoup de temps.
Sur le sujet de l’âme il y a un désaccord des philosophes : certains grecs n’y voyaient qu’un souffle (anima), Aristote ce qui dans le corps possède la vie (entéléchie), Platon la définissait comme
un principe qui se meut lui-même, Descartes pensait que ce c’est l’âme qui fait qu’un un homme est un homme et pas une machine mais que cette âme est détachée du corps, pour Nietzsche et Sartre
elle n’existe pas : l’homme n’est qu’un corps et rien d’autre.
En fait l’âme n’est qu’un mot pour désigner une qualité du corps et lorsqu’on ne peut expliquer pas ce qu’elle est, on y met du divin car on ne veut pas admettre qu’il y a des limites à la raison.
Quant à la détacher du corps, c’est un concept tacitement associé à l’immortalité et pour moi un mythe. L’âme est, au moins pour les croyants, la partie du divin dans l’homme mais si on doute de
l’existence de Dieu alors on est obligé de rejeter le concept tel qu’exprimé. L’existence de l’âme ne peut pas être prouvée mais heureux ceux qui croient en son existence et en son immortalité.
A moins de lui donner une autre sens car elle répond aux nombreuses définitions que tu as données. On peut aussi l’identifier à l’essence du moi, non distincte du corps, mais lui attribuer une
existence immatérielle si on la considère comme la cause des potentialités de la pensée et du comportement de l’individu. Elle n’existe alors que comme une propriété émergente au même titre que le
caractère.
Malheureusement il n’existe pas de discours philosophique sur l’homme qui prendrait la relève du dualisme platonicien, aristotélicien ou cartésien sans céder au monisme des matérialistes auquel
pourtant j’adhère plus volontiers. Les neuro physiologistes éliminent le terme âme de leur vocabulaire ou lui donnent une signification scientifique aujourd’hui dépassée : principe qui a son siège
dans le cerveau à l’origine des nerfs par lesquels il exerce son empire sur tout le corps. La notion d’esprit est moins proscrite souvent prise dans le sens de conscience ou conscience de soi. Le
concept cerveau conscience selon un schéma matérialiste est moniste ou interactionnel et le cerveau n’est ni corps ni conscience encore moins âme. Pour eux la conscience n’est rien d’autre qu’une
activité neuronale et les états mentaux sont réductibles aux états physiques du cerveau. Le corps est ce qui s’oppose à l’esprit mais l ‘esprit ne peut exister sans corps et la pensée est réduite à
des processus neurophysiologiques qui se déroulent dans le cerveau. Les moments physiques objectifs et les moments psychiques subjectifs que nous vivons ne sont que deux aspects d’un processus
radicalement objectif. En fait tout ce que nous pensons ou faisons est déterminé par notre système nerveux central. L’homme est matériel et se différencie peut-être des autres êtres vivants par une
connaissance de soi et parce qu’il est capable de créer des systèmes de connaissances qui ne cessent d’évoluer.
En résumé je suis d’accord avec la diversité de toutes ces approches et des statuts accordés à l’âme que tu as listés qui tous la relient au corps sauf le dualisme qui en fait un principe
transcendant : notion archaïque car pour moi l’âme ne se définit pas en opposition au corps ni en complément.
Je pense plutôt que l’âme est à la fois l’esprit, le cœur, l’essence, la volonté, l’énergie de l’homme et on peut comme toi se demander ce que devient aujourd’hui cet attribut. On peut penser que
son altération a débuté et qu’elle est vouée à disparaître car notre époque néglige son destin spirituel : la course à la croissance perpétuelle et l’asservissement de l’esprit sont deux faces de
notre époque qui subordonne le bonheur humain aux équilibres financiers.
Comme tu l’as compris je ne suis qu’un mécréant agnostique. Sans réelles convictions, sceptique et adepte de Bertrand Russel, je cherche sans la trouver la voie du milieu entre matérialisme et
spiritualité en espérant malgré tout en l’Homme.

Cordialement