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19 mars 2017 7 19 /03 /mars /2017 17:10

 

Préambule : Une leçon proposée en 2006 sur la radicalité, mot très présent dans l’expression publique qui m’avait poussé à réfléchir à ce terme et à son usage.

11 ans plus tard, ce mot reste présent, il s’agit même aujourd’hui de déradicaliser certains engagés dans une radicalité religieuse.

Il nous a paru intéressant de revenir sur ce sujet.

Comment avons-nous procédé ?

Discussion préalable à bâton rompu suivie d’une première mise en forme puis de nouveau discussion, jusqu’à ce soir

1. Extension infinie du domaine du croire (Pierre) : éléments pour une définition

Point de départ de notre réflexion, le fait universel de la croyance dans le rapport au monde du sujet mais aussi à lui-même et aux autres.

Le croire : désignons par ce verbe l’état mental de celui qui tient pour vrai ceci ou cela, qui adhère à tel ou tel contenu qu’il se représente comme vrai c’est-à-dire conforme à ce qui est, en adéquation avec ce qui est.

Cette adhésion est immédiate, spontanée, ce pourquoi notre esprit est empli de croyances et posons d’emblée que les croyances occupent une place essentielle dans l’existence du sujet et conditionne son rapport au monde.

Comment comprendre par exemple les évidences (= les croyances) de la conscience perceptive sans poser que la conscience croit c’est-à-dire qu’elle tient pour vrai qu’il existe un monde à l’extérieur d’elle ? Qu’il y a une table ? Une salle ?

Cette évidence, donnée immédiate de la conscience comme dirait le philosophe Bergson est de l’ordre d’une certitude à tel point que Descartes, pour rompre avec cette évidence de la conscience perceptive devra mettre en place une stratégie très sophistiquée, le doute hyperbolique.

Une certitude intérieure caractérise la conscience disions-nous : comme l’étymologie nous l’apprend, la conscience renvoie au latin cum-scientia : avec science, avec savoir. J’ai conscience, je sais qu’il y a un monde, je le tiens pour vrai, j’y crois fermement.

De quelle nature est ce savoir propre à la conscience ? Ce savoir n’est pas à penser selon ce que serait un savoir de type scientifique qui implique de nombreuses médiations pour déboucher sur une conclusion.

Ce savoir propre à la conscience perceptive est de l’ordre d’une conscience immédiate qui sait c’est-à-dire qui tient pour vrai qu’il y a un monde. Je sais, je crois qu’il y a cet espace à trois dimensions, qu’il y a un ciel, des arbres au loin, qu’il y a la lune, le soleil. Comment le sais-je ? Ma conscience me le fait savoir et au cœur de cette conscience, cette croyance fondamentale qu’il y a un sol, une terre, un champ, une salle. Une évidence de l’ordre d’une certitude constitue ce savoir : une croyance est bel et bien au cœur de la conscience perceptive.

De façon étrange et paradoxale, notons-le, cette croyance au cœur du rapport du sujet au monde est l’équivalent d’un savoir : je sais qu’il y a un monde à l’extérieur de mon esprit, je sais qu’il y a le soleil qui brille, je tiens ces affirmations pour vraies.

Cette croyance, ce tenir pour vrai qui constitue une part essentielle de mon rapport au monde concerne la conscience perceptive mais tout aussi bien la conscience de soi et la conscience de l’autre, trois modalités de la conscience du sujet.

Je tiens pour vrai que je suis tel ou tel mais aussi qu’autrui est timide ou bien qu’il est honnête. La conscience est caractérisée par ces évidences et ce depuis toujours. Lisons cet extrait de De la certitude (On Certainty) de L. Wittgenstein, aphorisme 159 : «As children we learn facts; e.g., that every human being has a brain, and take them on trust. I believe that there is an island, Australia, of such-and-such a shape, and so on and so on ; I believe that i had great-grandparents, that the people who gave themselves out as my parents really were my parents, etc. This belief may never have been expressed ; even the thought that it was so, never thought».

«Enfants, nous apprenons des faits, par exemple que tout homme a un cerveau, et nous y ajoutons foi. Je crois qu'il y a une île, l'Australie, qui a telle forme, etc., je crois que j'ai eu des aïeux, que les gens qui se donnaient pour mes parents étaient réellement mes parents, etc. Cette croyance peut ne jamais avoir été exprimée, et même la pensée qu'il en est ainsi peut ne jamais avoir été pensée. […]». (Autre expression utilisée par l’auteur : «I take as true.

Ce philosophe constate dans ce livre posthume, avec son regard lucide, l’extension du domaine du croire au cœur de l’esprit qui produit de la croyance comme un arbre produit des fruits.

Une fois posé ces éléments de définition qui place la croyance au cœur du sujet dans le rapport de ce dernier au monde, on comprend alors comment le sujet peut aisément se tromper voire s’illusionner.

Le sujet peut s’attacher à des représentations auxquelles il adhère et qui peuvent se révéler fausses, tout simplement. Nous le savons au moins depuis Platon, qui met en scène précisément cette situation dans l’allégorie de la caverne. Le sujet peut croire (= tenir pour vrai, adhérer) à des apparences qui ressemblent au réel certes mais qui ne sont pas le réel. Un long cheminement attend alors le sujet prisonnier de ses croyances avant qu’il ne se libère de ses illusions, si cela bien sûr est possible. Pourra-t-il avoir la certitude de pouvoir y échapper totalement ? Peut-on véritablement dépasser le croire ?

Platon le pensait qui croit que l’esprit de l’homme peut accéder à la réalité en soi. Reste à se demander si le philosophe ici ne remplace pas une croyance ordinaire par une croyance métaphysique.

(160. L'enfant apprend en croyant l'adulte. Le doute vient après la croyance.

161. J'ai appris une masse de choses, je les ai admises par confiance en l'autorité d'êtres humains, puis au cours de mon expérience personnelle, nombre d'entre elles se sont trouvées confirmées ou infirmées.

162. Ce qui est écrit dans les manuels scolaires, dans le livre de géographie par exemple, je le tiens en général pour vrai. Pourquoi ? Je dis : Tous ces faits ont été confirmés des centaines de fois. Mais comment le sais-je ? Quel témoignage en ai-je ? J'ai une image du monde. Est-elle vraie ou fausse ? Elle est avant tout le substrat de tout ce que je cherche et affirme. Les propositions qui la décrivent ne sont pas toutes également sujettes à vérification.

163. Y a-t-il quelqu'un pour jamais vérifier si cette table qui est là y reste lorsque personne ne lui prête attention ? Nous vérifions l'histoire de Napoléon, mais non si tout ce qui nous est rapporté de lui repose sur l'illusion ou l'imposture ou autre chose de ce genre. Oui, même si nous vérifions, nous présupposons déjà ce faisant quelque chose que l'on ne vérifie pas […]

164. Vérifier n'a-t-il pas un terme ?

165. Un enfant pourrait dire à un autre : «Je sais que la Terre est vieille de plusieurs centaines d'années» et cela voudrait dire : Je l'ai appris.

166. La difficulté, c'est de nous rendre compte du manque de fondement de nos croyances.

Entre deux paroles, chacun s’autorise à rebondir sur le propos qui vient d’être tenu par l’un ou l’autre, ce qui permet d’effectuer une transition.

2. Origine de la croyance (Jean-Michel)

La croyance comme un fait premier par conséquent. La question est de savoir quelle est son origine.

Citons toujours Wittgenstein, aphorisme 160 : «The child learns by beleiving the adult. Doubt comes after belief».

Sans chercher à être exhaustif, les croyances chez un sujet sont à penser relativement aux échanges qui le conditionnent depuis toujours. Le sujet n’est pas une monade «sans portes ni fenêtres» : il est relié par ses sens et sa conscience au monde et aux autres, le sujet est poreux et non pure substance repliée sur elle-même. Le sujet est constitué des interactions dont il est le théâtre. L’éducation joue un rôle fondamental dans la production des croyances du sujet-enfant.

L’enfant croit l’adulte comme le note Wittgenstein et les croyances pour une part essentielle proviennent du milieu familial, par le biais du mimétisme en particulier. Les sociologues de l’éducation (Pierre Bourdieu) ont montré comment l’enfant intériorise la logique sociale de son milieu familial qui conditionne sa perception du monde. Il y a des schèmes sociaux dont le sujet hérite qui sont à l’origine de ses croyances qu’il partage avec ceux qui sont de «son monde» mais qui le distinguent de ceux qui ont d’autres schèmes sociaux de perception du monde. Tout ceci est devenu banal à exprimer.

Il y a donc l’éducation reçue du milieu familial d’un côté mais il y a aussi le milieu social en général, la société au-delà de la sphère familiale. Le sujet est un être social, qui se trouve au cœur d’échanges sociaux qui exercent à leur tour une influence sur le contenu de sa conscience, sur les évidences de sa conscience. Les interactions sociales s’effectuent notamment par le langage, par les mots.

Les grecs ont beaucoup réfléchi sur le pouvoir des mots, sur le pouvoir du langage. Leur interrogation sur l’art de la rhétorique est très précieuse pour comprendre l’origine des croyances. Platon dans Gorgias fait état de cette réflexion. Le rhéteur a une capacité extraordinaire pour produire de la persuasion chez autrui, c’est son habileté à manier la langue qui force l’admiration. Lisons cet extrait de Gorgias :

Socrate : «Gorgias, je te demande depuis longtemps quelle est la puissance de la rhétorique. Elle me paraît en effet merveilleusement grande.»

Gorgias : «Que dirais-tu si tu savais tout, si tu savais qu’elle embrasse en elle-même pour ainsi dire toutes les puissances. Je vais t’en donner une preuve frappante. J’ai souvent accompagné mon frère et d’autres médecins chez quelqu’un de leurs malades qui refusait de boire une potion ou de se laisser amputer ou cautériser par le médecin. Or tandis que celui-ci n’arrivait pas à les persuader, je l’ai fait moi, sans autre art que la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin se rendent dans la ville que tu voudras, s’il faut discuter dans l’assemblée du peuple ou dans quelque autre réunion pour décider lequel des deux doit être élu comme médecin, j’affirme que le médecin ne comptera pour rien et que l’orateur sera préféré, s’il le veut. Et quel que soit l’artisan avec lequel il sera en concurrence, l’orateur se fera choisir préférablement à tout autre ; car il n’est pas de sujet sur lequel l’homme habile à parler ne parle devant la foule d’une manière plus persuasive que n’importe quel artisan. Telle est la puissance de la rhétorique.»

Pour Gorgias, la rhétorique «embrasse toutes les puissances». Comment comprendre cette affirmation de Gorgias ? Quel est ce pouvoir dont le rhéteur fait l’éloge ? Gorgias considère que l’art de bien parler permet de persuader son interlocuteur en faisant en sorte de le conduire à adhérer à son jugement. Les mots et la façon de les agencer dans des phrases percutantes, séduisantes produisent un effet si fort sur l’autre que ce dernier se rallie rapidement à l’avis du beau parleur. Ainsi le bel orateur peut-il persuader une assemblée de le choisir lui plutôt que le médecin, alors même qu’il n’est pas médecin.

A l’évidence, les interactions entre les hommes, les échanges, notamment par la parole sont à prendre en compte pour comprendre l’origine de la croyance : cette dernière est produite par la parole d’autrui et l’influence qu’il exerce sur moi se traduit par un effet de persuasion qui me pousse (selon un mécanisme complexe qui exigerait une approche à partir de la biologie du cerveau et des processus neuronaux impliqués) à tenir pour vrai ce qu’il affirme.

Enfin, on notera le pouvoir de l’image dans les sociétés informatisées contemporaines. Le web est aujourd’hui, avec sa force de frappe propre, ce qui produit ce que les philosophes nomment le «on dit». Une fois absorbé par le sujet, comme une éponge absorbe le liquide, cela devient chez lui une opinion dont il est imbibé. Les théories du complot qui sévissent dans le monde virtuel en sont un parfait exemple.

Mais si le sujet peut se révéler subir une situation qui fait de lui un réceptacle à croyances, il ne faut pas méconnaître sa part de responsabilité dans les croyances auxquelles il adhère. Ces dernières, certes, peuvent être forcées et on sait bien analyser aujourd’hui le phénomène de la manipulation. Le témoignage de certains djihadistes partis subitement en Syrie montre bien comment un effet de persuasion peut se produire à la vitesse de la lumière, persuasion produite par le biais de vidéos filmées selon les méthodes du cinéma hollywoodien visionnées en boucle et qui exercent une fascination totale sur le spectateur.

Cependant, si le sujet peut être manipulé, son adhésion est l’acte de son esprit. A un moment donné, un acte de foi est effectué par un esprit qui adhère et tient pour vrai ce qu’il voit et il est légitime de considérer que cela engage la responsabilité du sujet à l’origine de sa propre croyance, nous parlons bien sûr du sujet adulte. Du reste, les djihadistes qui aspirent à revenir au pays (cf. de Davis Thomson, Les revenants, Seuil, 2017) , seront de toute façon tenus pour responsables de leurs actes, en l’occurrence de leurs croyances. En effet, il semble légitime d’être tenus pour responsable de ses croyances.

  1. Les croyances et le doute (Pierre)

Mais le sujet gagne en expérience, il s’instruit et échange avec autrui. Si ces interactions peuvent comme on vient de le voir être à l’origine des croyances, c’est-à-dire de ce qu’il tient pour vrai, elles peuvent aussi le ramener à lui et le conduire à douter de ses propres croyances et ainsi donner naissance à un moment réflexif.

Il se peut en effet que sa croyance spontanée soit confirmée ou démentie par des faits du monde, par des événements. Le croire n’est pas constitué d’un bloc d’évidences définitivement acquises. Le croire persiste mais peut évoluer en fonction de l’expérience qui peut avoir en retour un effet sur ce qu’il tient pour vrai. Il y a une vie de la croyance.

Ainsi mes croyances parfois sont confirmées par les événements du monde (ainsi, selon ce que nous a appris Hume, lorsque avec ma queue de billard je frappe la boule A je m’attends à ce que la boule B, une fois touchée, se déplace. L’habitude de voir un événement A se succéder à un événement B crée une attente et je crois que la prochaine fois il en ira de même) mais d’autres fois, les croyances se trouvent au contraire interrogées quant à leur validité.

Ainsi je peux croire que ce poisson au fond de l’eau observé depuis l’extérieur de l’eau est peu en profondeur alors que si je plonge j’apercevrai que ce même poisson est plus en profondeur que je ne le croyais. Une nouvelle «croyance» remplacera la précédente, selon une conviction qui me laisse penser que la nouvelle croyance est plus conforme aux faits.

Cette expérience de remise en question d’une croyance introduit dans l’esprit un moment réflexif, une distance, un recul sur soi, voire un étonnement.

Certaines expériences vont même jusqu’à ébranler les croyances du sujet. La croyance des communistes confrontés à la réalité des pays communistes découverte dans les années 50/60/70 peut être donnée en exemple.

Certes beaucoup de communistes ont refusé de voir la réalité : la croyance est aussi une force et l’esprit peut se blinder contre toute forme de remise en question et chercher à sauver la croyance (on parle alors de dogmatisme).

La croyance a son autonomie, sa logique et peut conduire le sujet à la dénégation, au refoulement d’éléments contraires à son système de croyances, surtout si ce dernier est l’expression de désirs profonds (une approche psychanalytique serait sur ce point éclairante). Peirce appelait cette attitude «la méthode de ténacité» qui consiste à persister à croire ce qu’on croit déjà. Le sujet décide de rester fidèle à ses croyances initiales, un peu comme le complotiste qui n’en démord pas et s’enferme dans sa bulle face aux faits qui lui sont opposés.

Mais la croyance peut aussi se laisser ébranler par ce qui provient du monde. D’une croyance l’autre mais surtout d’une croyance à l’esprit critique qui comme nous le disions engendre au cœur de l’esprit une distance qui l’ouvre à la possibilité d’une pensée plus réflexive, plus autocritique et qui se veut moins subjective.

C’est cette logique qu’un Galilée a su mettre en œuvre dans les sciences : l’observation minutieuse, la mesure, l’expérimentation, le raisonnement hypothétique ont permis de problématiser certaines représentations héritées des grecs et de gagner en objectivité. On pourrait définir la science comme l’entreprise humaine qui cherche à tester certaines croyances relatives au réel en inventant des méthodes pour cela. Est-ce à dire que la science supprime toute croyance ?

Mais le sujet est aussi relié aux autres avec lesquels il échange. Les propos d’autrui peuvent déstabiliser le sujet et produire un questionnement intérieur : « J’avoue que je n’aurais pas penser à ça, il a raison !». La discussion avec autrui a cette vertu d’être questionnante quant aux préjugés d’un sujet. Platon a écrit des dialogues qui mettent en scène ces situations ou l’interlocuteur de Socrate se trouve ainsi désarçonné, «ensorcellé» affirme Ménon. Ce dernier avait des certitudes concernant la vertu sur laquelle il avait souvent donné des conférences dans des amphithéâtres pleins à craquer. Mais la dialectique socratique a su remettre en question ces croyances non questionnées. Ce que Ménon a gagné, c’est non un savoir certain délivré par le maître mais la capacité à prendre du recul par rapport à ses croyances. D’une conscience naïve, illusionnée à une conscience critique ce qui est difficile, comme le déclare Wittgenstein : 166. «La difficulté, c'est de nous rendre compte du manque de fondement de nos croyances.»

Que ce soit l’expérience ou bien la discussion avec autrui, ce que le sujet découvre lorsqu’il est confronté à ses propres évidences et à leur manque de fondement c’est la puissance en lui de la rationalité. Mes croyances ne sont pas conformes aux faits, elles n’ont pas cette évidence que spontanément je leur prêtais, leur cohérence est en question. Au moment de les justifier aux yeux de celui qui me demande des comptes, je réalise à quel point mes raisons sont pauvres ou tout simplement n’en sont pas.

JMichel souligne que deux rapports au langage peuvent être évoqués : celui véhiculé par la rhétorique, la communication aujourd’hui et celui par exemple de la science, soucieuse de vérité

  1. Les croyances et leur justification (JM)

On peut appeler conviction les croyances qu’on tente de justifier avec un minimum de rationalité en acceptant d’entrer dans une discussion critique sans fin sans doute avec soi-même et autrui qu’on entend convaincre. Qu’est-ce d’autre que la théologie (théo-logos) sinon l’introduction de la rationalité au cœur de la foi ? Qu’est-ce d’autre que la philosophie sinon la tentative si ce n’est de démontrer la justesse de ses convictions du moins de les argumenter aussi systématiquement que possible ? Qu’est-ce d’autre que la science sinon l’entreprise qui entend pousser l’administration de la preuve aussi loin que possible (la preuve expérimentale, la démonstration mathématique) en cherchant à se détacher de la croyance autant que faire se peut ?

Certes, ce serait une erreur de considérer que la raison parvient à éliminer toute forme de croyance mais elle manifeste bien le souci de vérité qui implique le souci de la preuve et de son administration. Bien sûr, une telle entreprise suppose de croire à la raison. Nietzsche affirme dans le Gai savoir qu’il y a en fait au cœur de la science une conviction, une croyance «impérative et inconditionnelle» selon laquelle la vérité est nécessaire, qu’il faut à tout prix la rechercher et que par conséquent tout le reste est de peu d’importance. La science dans son principe est adhésion totale à cette idée et l’esprit scientifique n’est donc pas dépourvu de toute croyance-conviction, au contraire il est animé par une volonté de savoir à tout prix qui s’impose à lui comme une évidence incontestable.

  1. La perversion des croyances (Pierre)

La croyance est un fait premier de l’esprit disions-nous. Mais on peut adhérer à une idée, à un principe, à une cause de multiples façons. La croyance n’est pas en cause en tant que telle. Méfions-nous de toute condamnation de la croyance, véhiculée souvent par la doxa philosophique. Ce qu’il faut questionner, c’est la relation du sujet à ses croyances et le contenu des croyances. Comment je crois et en quoi je crois ?

Il y a à l’évidence une façon stupide de croire et par ailleurs certaines croyances sont tout simplement bêtes.

Il y a des croyants qui se rapportent à leur croyance de façon stupide. Qu’est-ce que la bêtise à ce niveau ? C’est celle qui consiste pour un esprit à adhérer sans aucun recul critique à l’objet de sa foi, à affirmer la vérité définitive de sa conviction ne souffrant aucune contestation. Le croyant dit-on se radicalise en donnant son assentiment sans aucune réserve à une représentation qui fait autorité à ses yeux.

La figure du djihadiste aujourd’hui, figure de la bêtise contemporaine, celle du fou de dieu d’hier, le fanatique du 16ième siècle. Dans tous ces cas, c’est la raison qui est abandonnée, cette raison qui est l’autre nom de l’esprit critique qui faisait déclarer à Socrate, le jour de son procès que seule importe la vie examinée. L’héritage socratique consiste en effet à examiner toute croyance, les siennes et celles des autres afin de les soumettre à un examen critique qui interroge leur prétention à la vérité. Car ce que je tiens pour vrai exige d’être interrogé, c’est à ce prix qu’on éloigne de soi la bêtise qui guette quiconque croit sans examiner un minimum sa croyance.

Je note que dans le premier centre de déradicalisation, en Indre-et-Loire, ouvert en septembre 2016, le sociologue Gérard Bronner travaille avec les jeunes en cherchant à développer leur esprit critique. L’esprit critique contre la bêtise, vaste programme.

Tous les extrémismes, les intégrismes, les fondamentalismes, dès lors qu’ils impliquent un rapport dogmatique du sujet à ses croyances, à sa foi manifestent une forme de bêtise. Comme l’écrit Alain dans Les passions et la sagesse : «c'est à la pensée qu'il faut regarder», «cette pensée raidie, qui se limite, qui ne voit qu'un côté, qui ne comprend point la pensée des autres, ce n'est point la pensée». Il ajoute : «Il y a quelque chose de mécanique dans une pensée fanatique, car elle revient toujours par les mêmes chemins. Elle ne cherche plus, elle n'invente plus. Le dogmatisme est comme un délire récitant. Il y manque cette pointe de diamant, le doute, qui creuse toujours».

Le fanatique à l’origine c’est celui qui dessert son temple (fanum=le lieu sacré). Mais il y a plusieurs façons de s’occuper de son temple. Il y a tout d’abord le prêtre qui s’occupe religieusement de son ministère c’est-à-dire qui accomplit sa tâche avec soin. Il y a ensuite celui qui dessert son église avec zèle, avec une vive ardeur et prend très au sérieux sa tâche. Ce zèle peut enfin s’intensifier à tel point que cette vérité à laquelle il voue un culte ne saurait à ses yeux souffrir aucune contestation. Tout devient alors possible quand il s’agit de défendre cette vérité lorsqu’on la croit attaquée. Le fanatique est tellement persuadé de détenir la vérité qu’il y adhère de telle sorte que n’existe plus chez lui la moindre parcelle de doute, la moindre distance entre lui et sa foi.

Mais la bêtise, qui nous menace tous, c’est aussi celle qui concerne le contenu de nos croyances. Croire que les juifs savaient que les Twins towers s’écrouleraient et c’est pourquoi aucun juif n’est mort le 11 septembre, croire aux balivernes de la scientologie, croire que des centaines de vierges m’attendent après l’explosion finale etc. chacun pourra faire sa propre liste de la bêtise de certaines croyances.

Le sujet doit être responsable de ses croyances et finalement il est légitime d’affirmer que nul n’est obligé de croire à n’importe quoi.

Certains candidats au djihadisme laissent parfois pantois l’observateur simplement intéressé, voire intrigué par ces jeunes prêts à tout lâcher pour défendre une cause qu’ils trouvent justes. Lisons Alain sur cette question : «On a vu des fanatiques en tous les temps, et sans doute honorables à leurs propres yeux. Ces crimes sont la suite d'une idée, religion, justice, liberté. Il y a un fond d'estime, et même quelquefois une secrète admiration, pour des hommes qui mettent en jeu leur propre vie, et sans espérer aucun avantage ; car nous ne sommes points fiers de faire si peu et de risquer si peu pour ce que nous croyons juste ou vrai. Certes, je découvre ici des vertus rares, qui veulent respect, et une partie au moins de la volonté». Mais dès qu’on s’informe un peu et qu’on introduit dans son enquête un minimum de rationalité, il n’est pas difficile de constater que l’entreprise de DAECH renouvelle l’option totalitaire religieuse. Le califat, c’est-à-dire l’instauration d’un Etat régi par la loi islamique dite «charia», a en effet tous les traits du totalitarisme. Tous ceux qui découvrant une fois sur place par exemple le régime de terreur et sa violence sur l’individu révèlent la bêtise qui fut la leur. Ils ont cru…et ont vu la flagellation, l’amputation de la main de ceux qui contrevenaient à la loi de la charia, ils ont vu la barbarie. Plus encore, quand on entre plus avant dans la contenu de leur croyance et sa propagande, on y fait référence "au pays de Cham (Damas et la Syrie)" qui sera le théâtre "d'un affrontement apocalyptique entre l'armée musulmane et celle des Roum, les orthodoxes, un choc censé se dérouler dans le nord de la Syrie. Conception prophétique qui annonce la victoire des musulmans, prélude au triomphe absolu de l'islam et du Jugement dernier". Les djihadistes les plus radicaux croient être les élus et sont prêts pour le martyre. C'est ce que raconte J.P.  Filiu, un historien, dans un livre sur DAESCH, Qui est Daesch ? Comprendre le nouveau terrorisme, les indispensables, 2015.

 

 

 

 

Bref, tout et n’importe quoi semble possible et objet de croyance. Qu’est-ce qui caractérise un tel discours à la bêtise à front de taureau ?

Une logique binaire caractérise le discours extrémiste, radical : le Bien d’un côté et le Mal d’un autre côté, séparés, opposés. Nulle zone grise ne vient perturber ce bel ordonnancement.

Ensuite sur ce socle s’appuie l’idée d’une société unie autour de valeurs collectives fortes enracinées dans la loi divine qui s’impose aux hommes de l’extérieur et qui pour cette raison exclut la contradiction ou tout simplement le questionnement. Le dogme en effet fait autorité et ne saurait être discuté : il s’agit avant tout de s’incliner en y adhérant. Le vocabulaire consacré transforme le croyant en adorateur ou esclave d’ALLAH. C’est ainsi que se présente Coulibaly dans une vidéo postée après les attentats qu’il a commis.

Enfin l’autre c’est l’impie, l’ennemi, le «croyant récalcitrant, presque un renégat, le kuffar dans la littérature de DAECH, qu’il faut combattre et éliminer, l’auteur du massacre devenant ipso facto un martyr.

Ce discours est le fruit d’une pensée qui simplifie à l’extrême les questions et les réponses et qui se fige sur des vérités premières entendues comme des dogmes indiscutables parce que divins. Au final ce type de discours évacue la complexité du monde, son caractère indéterminé, ambivalent, c’est-à-dire tout ce qui stimule la véritable pensée. L’intégriste qui ne supporte pas qu’on questionne un tant soit peu le contenu de sa foi qu’il veut garder intacte, pure, le fondamentaliste qui veut revenir sans arrêt aux fondamentaux de sa foi pour les avoir constamment à l’esprit de peur de les oublier sont viscéralement attachés à leur vérité et se complaisent dans ces discours qui excluent toute forme de distance critique et par conséquent d’interprétation. Dans ce sens il y a du fanatisme au cœur de ces discours radicaux.

En guise de conclusion : la croyance examinée (Jean-Michel)

Nous savons l’homme capable d’adhérer pleinement à un principe. L’histoire témoigne de la force des croyances humaines, de leurs effets, bons ou mauvais. Certains principes valent plus que tout nous dit l’homme radical et il va même jusqu’à sacrifier sa propre vie et parfois celle des autres pour le démontrer. Souvenons-nous cependant qu’il y a quelques siècles un dénommé Socrate sut concilier pensée réflexive et critique et attitude à l’occasion radicale. En définissant la pensée véritable comme la pensée qui dialogue avec elle-même, qui problématise, fruit de «cette pointe de diamant, le doute, qui creuse toujours» ainsi que le dit le philosophe Alain, il nous rend vigilant quant au devenir potentiellement dogmatique tant de notre pensée que de notre attitude. La culture philosophique semble alors être un excellent antidote à toute croyance qu’on oublierait d’examiner. Elle ne condamne pas la croyance mais plaide pour un minimum de retenue dans l’expression de ses croyances, une des conditions de la bonne entente avec autrui mais ce qui semble impossible à ceux qui entrent en fureur.

J-Michel souhaite développer les points suivants : tout ce qui précède définit une certaine tradition occidentale, née il y a de nombreux siècles, qui repose sur un socle de convictions dont la nature est d’être communicables à un public, argumentables, justifiables par des raisons dans un horizon politique idéalement démocratique. La science, la philosophie appartiennent à cette tradition qui prend la forme d’une civilisation pour laquelle la discussion est essentielle.

Un exemple : la création du comité consultatif national d’éthique en 1981.(On pense également à l’Agora des grecs, au forum des latins, à l’idée de parlement etc.

"On a vu des fanatiques en tous les temps, et sans doute honorables à leurs propres yeux. Ces crimes sont la suite d'une idée, religion, justice, liberté. Il y a un fond d'estime, et même quelquefois une secrète admiration, pour des hommes qui mettent en jeu leur propre vie, et sans espérer aucun avantage ; car nous ne sommes points fiers de faire si peu et de risquer si peu pour ce que nous croyons juste ou vrai. Certes, je découvre ici des vertus rares, qui veulent respect, et une partie au moins de la volonté. Mais c'est à la pensée qu'il faut regarder. Cette pensée raidie, qui se limite, qui ne voit qu'un côté, qui ne comprend point la pensée des autres, ce n'est point la pensée (...) Il y a quelque chose de mécanique dans une pensée fanatique, car elle revient toujours par les mêmes chemins. Elle ne cherche plus, elle n'invente plus. Le dogmatisme est comme un délire récitant. Il y manque cette pointe de diamant, le doute, qui creuse toujours. Ces pensées fanatiques gouvernent admirablement les peurs et les désirs, mais elles ne se gouvernent pas elles-mêmes. Elles ne cherchent pas ces vues de plusieurs points, ces perspectives sur l'adversaire, enfin cette libre réflexion qui ouvre les chemins de persuader, et qui détourne en même temps de forcer. Bref, il y a un emportement de pensée, et une passion de penser qui ressemble aux autres passions."


Alain, Les passions et la sagesse.
 

Sophia mars 2017

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Published by sophia - dans leçons
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