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27 mars 2015 5 27 /03 /mars /2015 19:25

 

 

Si l’on en juge par l’usage récurrent que l’on fait aujourd’hui du mot «classique» –aussi bien comme qualificatif que comme substantif – dans les domaines les plus divers, force est de constater que ce mot auréolé d’un prestigieux passé littéraire, comme nous le verrons, n’a paradoxalement jamais été aussi contemporain. Qu’il s’agisse de musique classique (désignant la musique des grands compositeurs), d’une coupe classique (pour un vêtement ou une coupe de cheveux), ou des classiques du cinéma, du jazz, de la BD, de la chanson, voire de la gastronomie, le mot «classique» sonne toujours comme un label de qualité. Il évoque la classe, c’est-à-dire une valeur sûre, connotant l’intemporalité et l’universalité – surtout en tant que valeur d’échange – susceptible d’orienter les choix d’un consommateur en quête de repères, face à l’offre vertigineuse d’un marché culturel désormais mondialisé.
En littérature, l’image des classiques n’est pas aussi positive : ils rappellent une tradition scolaire, certes prestigieuse, mais aussi quelque peu désuète, avec ses grands et ses petits classiques dont on garde de plus ou moins bons souvenirs. On se souvient tous du beau scandale déclenché dans le monde de la culture par le président Sarkozy, le 23 février 2006 quand, devant une assemblée de fonctionnaires, il avait ironisé sur la mise au programme de La Princesse de Clèves pour un concours d’attaché d’administration, comme si ce classique du XVIIe siècle pouvait encore aujourd’hui intéresser «une guichetière» ! Perçu par les enseignants, les intellectuels et les artistes comme un crime symbolique contre la culture – un sacrilège : on avait osé profaner un classique ! – le propos quelque peu provocateur de N. Sarkozy avait au moins le mérite de soulever le délicat problème de notre relation avec les classiques, de leur place dans la culture de l’homme d’aujourd’hui. Effectivement les classiques peuvent être perçus par beaucoup, comme des auteurs de musée qui ne leur parlent plus. Nous verrons pourquoi. Cependant, comment pourrait-on nier qu’il existe encore une tradition vivante des classiques ? Pourquoi alors continuerait-on à les lire, à les écouter sur CD, à les interpréter au théâtre, à les adapter au cinéma ?


                                                                 ***


Définition socio-historique des classiques


Comment s’est constituée la tradition des classiques.

De l’Antiquité au XVIIe siècle, l’ensemble des classiques se limite aux Anciens : d’abord les auteurs grecs pour les Latins, puis jusqu’au XVIIe siècle, les auteurs grecs et latins consacrés par la postérité.
«Classique» vient du latin «classicus», lui-même formé sur «classis» qui signifie «classe» au sens de catégorie sociale. D’après Sainte-Beuve, on le trouve pour la première fois sous la plume de l’érudit latin Aulu-Gelle, au IIe siècle de notre ère, au sens d’écrivain de premier ordre, à l’usage des classes. On retrouve ce double sens dans les premiers dictionnaires de la fin du XVIIe siècle :

  • Modèle qui s’offre à l’admiration et à l’imitation (sens initial) dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1694 :

«Classique, adj. N’est en usage qu’en cette phrase : auteur classique, c’est-à-dire un auteur ancien fort approuvé et qui fait autorité en la matière qu’il traite. Aristote, Platon, Tite-Live sont des auteurs classiques.»

  • Auteurs qu’on étudie dans les classes (sens dérivé), dans le Dictionnaire universel, A. Furetière, 1690 :

«Classique, adj. Qui ne se dit guère que des auteurs qu’on lit dans les classes, dans les écoles ou qui ont grande autorité.»
Depuis la Renaissance humaniste, l’enseignement des Humanités («humanitas» au sens de Cicéron signifie culture) reposait exclusivement sur les grands auteurs grecs et latins qu’on s’appropriait par la mémorisation et l’imitation, l’enseignement se faisant encore en latin. Cette tradition perdure encore, il est vrai bien modestement, dans les programmes de Lettres classiques.

Fin XVIIe – XIXe siècles. Il faudra attendre la Querelle des Anciens et des Modernes pour que la suprématie des Anciens comme modèles inégalables à imiter, soit contestée par les Modernes (< «hodiernus» : d’aujourd‘hui + «modo» : maintenant). Ainsi pour C. Perrault, l’un des chefs de file des Modernes, «le siècle de Louis le Grand», avec ses grands auteurs modernes (au sens de contemporains) que sont, par exemple, Boileau, Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, n’a rien à envier au «beau siècle d’Auguste» avec, par exemple, Ovide, Horace et Virgile. Ironie de l’Histoire, les Modernes célébrés par Perrault n’étaient pas toujours les moins attachés aux Anciens, bien loin de là.
Si comme l’affirme Sainte-Beuve, «l’idée de classique implique en soi quelque chose / …/ qui fait ensemble et tradition, qui se compose, se transmet et qui dure», la France de Louis XIV était désormais en mesure de fonder une tradition nationale, avec ses propres classiques, capables de rivaliser avec les grands noms de la Renaissance italienne, érigés en classiques par l’Europe entière (Dante, Pétrarque, Boccace, Machiavel).
Au début du XIXe siècle, pour les Romantiques, le qualificatif «classique» va se charger d’un sens polémique. Par opposition aux Romantiques, les Classiques vont désormais désigner les tenants de la tradition, c’est-à-dire ceux qui prônent encore l’inégalable perfection des modèles grecs et latins et de leurs imitateurs du XVIIe siècle. C’est ainsi par extension que les auteurs du siècle de Louis XIV sont devenus nos classiques français et cette époque, le classicisme. Erigés en incarnations du génie français (grandeur, équilibre, clarté, harmonie) par la tradition lansonienne (Lanson (1857-1934) des historiens de la littérature (Cf. Lagarde et Michard), ces modernes nourris de grandeur antique deviendront les classiques par excellence.
La bataille du Romantisme rejoue d’une certaine façon la Querelle des Anciens et des Modernes. Stendhal, dans Racine et Shakespeare, (1823) affirme avec force la nécessité vitale pour toute œuvre dramatique de plaire au public contemporain. Etre romantique, c’est être moderne, c’est-à-dire de son temps, en s’émancipant des grands modèles classiques. Qu’il s’agisse de Sophocle, Euripide, Molière et Racine, «tous les grands écrivains, nous dit Stendhal, ont été romantiques en leur temps», parce qu’ils ont été modernes, avant de devenir des classiques consacrés par la tradition. Affirmation capitale qui ne cessera de se confirmer tout au long du XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe siècle, avec la succession des avant-gardes. La modernité, cette éternelle aspiration à dire la contemporanéité, finit en effet toujours par faire tradition. La définition baudelairienne de la modernité qui s’inscrit dans le droit fil de l’affirmation stendhalienne, explicite bien ce processus :
«La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable /…/ En un mot, pour que toute modernité soit digne de devenir antiquité, il faut que la beauté mystérieuse que la vie humaine y met involontairement en ait été extraite.» (Le Peintre de la vie moderne).
En d’autres termes, l’œuvre moderne capable de transcender la mode, parce qu’elle possède une part d’intemporel, passera donc à la postérité, pour devenir une œuvre classique qui pourra traverser les siècles. (Cf. la définition du classique selon Sainte-Beuve in Documents annexes).

XIXe–XXe siècles. A la fin du XIXe siècle, au moment où l’école élargit son audience, le corpus des classiques va s’élargir une nouvelle fois, de façon significative : quelques écrivains majeurs du XVIIIe siècle comme Montesquieu, Voltaire et J.J Rousseau et quelques grands Romantiques du XIXe siècle vont venir rejoindre les classiques du XVIIe siècle. Depuis le XXe siècle, ce corpus se remodèle un peu à chaque génération, en conservant toutefois les grandes figures tutélaires. Désormais, la coupure n’est plus entre les Anciens et les Modernes, mais entre les Classiques et les Contemporains, c’est-à-dire entre les auteurs panthéonisés, jugés dignes d’être enseignés et les auteurs vivants qui dessinent le futur paysage littéraire.

Comment devient-on un classique ?

Qui dit classique, dit classe et classement. On classe les auteurs et les œuvres en fonction d’une échelle de valeurs. Pour qu’une œuvre devienne un modèle de référence, cela suppose un processus de canonisation (< canon : modèle) plus ou moins long, qui s’appuie sur «un consensus culturel et institutionnel qui s’est formé avec le temps» (G. Steiner, Réelles présences). Ce n’est qu’après avoir traversé les cercles croissants de la reconnaissance au cours des siècles que des écrivains comme Homère, Virgile, Dante, Shakespeare, Cervantès et Goethe ont accédé au rang de classiques absolus, c’est-à-dire d’auteurs canoniques incontestés, emblématiques de notre culture occidentale.
Essayons de mettre en lumière ce qu’A.Viala appelle «le processus de classicisation». Quels sont ces cercles de la reconnaissance qui vont légitimer, consacrer et perpétuer le choix de ces grandes figures canoniques ?

Légitimation.

Un classique a d’abord été un auteur reconnu légitime, sa valeur faisant quasiment l’unanimité. Il peut l’être de son vivant, s’il dispose à la fois d’un certain succès auprès du public cultivé et d’une véritable reconnaissance institutionnelle (éditeurs prestigieux, soutien de critiques influents, prix littéraires et distinctions honorifiques diverses). Ce fut le cas par exemple pour Racine et Voltaire qui, en raison de leur immense notoriété, furent quasiment canonisés de leur vivant. Il en fut de même pour V. Hugo au XIXe siècle, ou pour Sartre et Camus au XXe siècle et plus récemment, pour M.Yourcenar, A. Cohen et J. Gracq. Cependant des auteurs peu légitimés de leur vivant, comme Stendhal et Baudelaire, ont pu accéder relativement vite au statut de classiques, car à défaut d’une large audience, ils avaient la reconnaissance de leurs pairs. Ainsi Le Rouge et le Noir, mal accueilli lors de sa publication, est immédiatement identifié comme un roman majeur par Balzac, Mérimée et Goethe, entre autres – des «happy few», cette élite de lecteurs comblés, si chère à Stendhal. Il arrive même que certaines œuvres ne trouvent leur légitimité qu’à titre posthume. Je pense notamment aux Chants de Maldoror (1869), ce chef-d’œuvre poétique du romantisme noir, miraculeusement redécouvert par L. Bloy, Huysmans et Jarry, avant d’être promu par A. Breton au rang d’œuvre-phare du panthéon surréaliste. Il en ira de même pour Sade, l’auteur maudit par excellence qui devra attendre un siècle, pour être tiré des enfers de la Bibliothèque nationale par M. Heine et G. Apollinaire et célébré ensuite par les Surréalistes.

Consécration.

La consécration ne va pas de soi, même pour des auteurs fortement légitimés de leur vivant. En effet, ils ne sont pas à l’abri d’une période plus ou moins longue de relatif oubli après leur mort : ils connaissent alors ce qu’on appelle le purgatoire (voir Gide, Giraudoux et Mauriac par exemple). C’est en définitive l’institution universitaire qui consacre véritablement les auteurs légitimés. Leurs œuvres vont en quelque sorte être sacralisées par un important travail éditorial de conservation (éditions critiques savantes, voire prestigieuses, comme La Pléiade) et de diffusion (éditions de poche critiques et petits classiques en tout genre). Le travail de recherche universitaire ainsi que l’inscription des oeuvres élues au programme de l’agrégation de lettres participent également de ce processus de canonisation des auteurs légitimés. L’exemple de Zola, de ce point de vue, est assez édifiant. Voilà un auteur célèbre que l’université a longtemps boudé, sans doute en raison de son succès populaire, et qui devra attendre les années 70, je crois, pour être inscrit au programme de l’agrégation et devenir enfin un auteur canonique. C’est dire le rôle décisif de l’institution universitaire dans la validation du corpus des classiques. Le sacre récent de Sade par l’université, au terme d’un siècle de recherches érudites et d’éditions parfois censurées, est tout aussi édifiant. L’écrivain le plus sulfureux de la littérature française est désormais reconnu, en tant qu’écrivain et penseur, comme un classique incontournable du XVIIIe siècle Inscrit au programme des universités, il a droit à des éditions de poche critiques et même au papier bible de La Pléiade !

Perpétuation.

Sans notoriété durable, il ne saurait y avoir de classiques. Shakespeare – tout comme Rabelais – ne deviendra le classique absolu, incontesté qu’il est aujourd’hui qu’à partir du XIXe siècle. Dramaturge à succès de son vivant, il connaîtra presqu’un siècle et demi d’éclipse – victime des canons dominants de l’esthétique classique du XVIIe siècle : bon goût, régularité – avant d’être réhabilité successivement par S. Johnson, Lessing, Goethe et V. Hugo. Aujourd’hui, Shakespeare est lu et joué dans le monde entier. Les rééditions successives, éventuellement de nouvelles traductions ainsi que l’entrée dans les programmes scolaires et universitaires contribuent, dans une large mesure, à inscrire durablement les classiques dans le paysage littéraire. Toutefois cette consécration institutionnelle se fait au prix de bien des déformations, bien des simplifications. Ainsi les auteurs canonisés passeront à la postérité souvent pour un titre qui va concentrer toute la notoriété. Aujourd’hui, Voltaire tend à n’être plus que l’auteur de Candide, Corneille, celui du Cid, Flaubert, celui de Madame Bovary et Camus, celui de L’Etranger. Ce tri canonique est évidemment injuste et approximatif : il serait tout aussi pertinent de remplacer Madame Bovary par L’Education sentimentale ou L’Etranger par La Chute.
Le corpus des classiques est relativement stable à l’échelle d’une génération, il l’est beaucoup moins au-delà. Il est, comme on l’a vu, soumis aux variations du goût des historiens et critiques littéraires qui ne cessent de procéder à des dévaluations ou à des réévaluations critiques, en fonction de l’évolution des genres littéraires (voir les Sermons de Bossuet tombés en désuétude, par exemple) et de l’influence plus ou moins déterminante des écrivains les plus marquants d’une génération, qui vont modifier en profondeur notre vision de la littérature (Breton ou Sartre, par exemple). Dans ces conditions, il est quasiment impossible d’objectiver un corpus canonique : la valeur classique reste relative – même si un certain nombre de classiques ont indéniablement vocation à l’universel – dans la mesure où chaque corpus renvoie à une certaine conception de la littérature, à un moment donné de l’histoire. Ceci explique qu’un certain nombre de chefs-d’œuvre (au sens de grandes œuvres, c’est-à-dire des œuvres accomplies en leur genre), faute de consensus culturel, ne soient pas reconnus comme classiques. La classicisation relève avant tout d’une logique de la réception.
On peut finalement définir les classiques comme un ensemble patrimonial à géométrie variable (national, européen ou mondial), constituant une tradition littéraire de référence, avec ses œuvres et ses auteurs panthéonisés à la fois par des liseurs, des écrivains, et des universitaires, et destiné en premier lieu au public scolaire et universitaire, et plus largement à un public d’amateurs (au sens étymologique) éclairés. (Cf. «Examen d’un corpus éditorial de classiques» in Documents annexes).

 

Pourquoi les classiques sont-ils trop souvent perçus comme des auteurs scolaires, voire poussiéreux ?


Tout d’abord, il est important de rappeler que les classiques n’ont pas besoin d’être lus pour être présents dans notre paysage culturel. Il suffit de voir comment un certain nombre d’entre eux sont durablement inscrits dans les replis de la mémoire collective. Ils vont ainsi laisser de belles traces dans la langue qu’ils contribuent à enrichir. Il n’est pas nécessaire d’avoir lu Dante pour employer et comprendre le mot «dantesque» quand il qualifie par exemple une étape du Tour de France – référence implicite à la première partie de La Divine Comédie : L’Enfer. Idem pour «homériques» (référence implicite à L’Iliade d’Homère), idem pour «odyssée» (référence implicite au voyage d’Ulysse dans L’Odyssée), idem pour rabelaisien (allusion à la gaieté truculente de la langue de l’auteur de Gargantua) ou encore pour «kafkaïen» qui fait allusion à l’univers oppressant du Procès de Kafka. On peut retrouver également dans la langue quelques héros de chefs-d’œuvre classiques, sous la forme de types humains quasi universels : un don juan, un tartuffe, un don quichotte, une bovary, et même plus récemment une lolita ! On pourrait ajouter à cela toutes les allusions et citations-clichés attestant des traces culturelles déposées par les classiques : la madeleine de Proust, le divertissement pascalien, un spleen baudelairien ; «La raison du plus fort est toujours la meilleure» (La Fontaine) / «Etre ou ne pas être, telle est la question» (Hamlet) / «Il faut cultiver notre jardin» (Candide, Voltaire). Chacun pourra continuer cet inventaire à la Prévert ! A l’évidence, il est facile d’évoquer les classiques sans même les avoir lus. Pour beaucoup, ce ne sont bien souvent que de prestigieux dormants qui font partie de notre paysage culturel.
Les lectures publiques marathons peuvent, bien sûr, réveiller de temps à autre quelques grands classiques. Mais la démarche me semble artificielle : l’œuvre est lue alors moins pour sa valeur intrinsèque que pour sa valeur symbolique d’objet culturel. Il en était ainsi des lectures publiques de La Princesse de Clèves entre 2007 et 2009, devant le Panthéon, à l’initiative du mouvement des enseignants chercheurs, en réponse au «sacrilège» de N. Sarkozy. Quant aux lectures publiques du Don Quichotte à Madrid, le 23 avril 2010 à l’occasion de la Journée mondiale du livre, elles avaient surtout une valeur commémorative. La célébration annuelle du Bloomsday à Dublin a également tout du rite patrimonial, si original soit-il, puisqu’on y commémore une date et un circuit de fiction romanesques : le 16 juin 1904, jour de l’odyssée de L. Bloom – le héros d’Ulysse (1922), classique fondateur du roman au XXe siècle – dans la capitale irlandaise (avec quelques pauses mémorables dans des pubs fameux). Ce grand classique est, en définitive, moins célébré que détourné à des fins touristico-commerciales qui n’accroissent guère le nombre de ses lecteurs.

Objets de références littéraires plus ou moins implicites ou objets de culte patrimonial, les classiques sont souvent plus vénérés que véritablement appréciés. Ils sont, en effet, généralement perçus comme de grands auteurs appartenant à une tradition scolaire, intimidante, lointaine et quelque peu poussiéreuse. Il faut dire qu’ils ne cessent d’engendrer un nombre impressionnant de «nuages de discours critiques» (I. Calvino, Pourquoi lire les classiques) en tout genre. Les textes classiques ploient sous la glose des spécialistes. Ainsi par exemple Hamlet, la pièce par excellence du questionnement sans fin, a suscité, selon G. Steiner, depuis 1780, pas moins de «25000 livres, essais, articles et contributions à des colloques critiques et savants et thèses de doctorat» (Réelles présences). Comment dès lors ne pas considérer les classiques comme des auteurs de musée – pour historiens de la littérature – qui ne sauraient résonner avec nos vies ? Comment pourraient-ils avoir la saveur des contemporains ? N’est-ce pas Sartre qui affirmait, non sans quelque provocation – quand on sait qu’il a été élevé par son grand-père dans le culte des grands classiques – que "les ouvrages de l’esprit /…/ doivent se consommer sur place", à l’image "des bananes (qui) ont meilleur goût quand on vient de les cueillir".
(Qu’est-ce que la littérature ?) ? Il est alors tentant de privilégier la lecture d’auteurs contemporains susceptibles de nous parler et ce, au détriment de classiques tellement commentés qu’ils n’auraient plus rien à nous dire. Pour la grande majorité des lecteurs, la lecture désintéressée des classiques ne va pas de soi, sans doute parce qu’ «ils portent en eux, nous dit I. Calvino, la trace des lectures qui ont précédé la nôtre». Trop lointain, pré-lu, trop balisé, le classique interdirait toute aventure authentique de découverte.

Si les classiques peuvent avoir cette mauvaise image de grands auteurs quelque peu ennuyeux, cela provient surtout des souvenirs plus ou moins désagréables qu’ils ont laissés chez bon nombre d’élèves, en particulier au collège et au lycée, et dans une moindre mesure à l’université. Des générations d’élèves ont souvent plus ou moins subi l’étude de classiques tels Le Cid, Andromaque, ou Britannicus, comme des pensums. Je renvoie chacun à ses souvenirs d’élèves. Transmettre des œuvres de référence n’est sans doute pas chose aisée. Pendant longtemps, les professeurs de lycée ont pratiqué une lecture explicitement patrimoniale, à l’aide de la série mémorable des manuels anthologiques de Lagarde et Michard. Le cours de littérature s’apparentait alors à une visite guidée, assez sommaire, des monuments de notre histoire littéraire, à partir de lectures brièvement commentées de morceaux choisis, auxquels venait s’ajouter la lecture plus ou moins personnelle de quelques petits classiques (essentiellement des pièces de théâtre du XVIIe siècle et des extraits de contes et de romans des XVIIIe et XIXe siècles). Les textes étaient bien contextualisés et les repères historiques, bien en place chez les élèves, mais que leur lecture était terne et appliquée, oscillant entre l’ennui et l’admiration obligée ! Depuis les années 70, avec la démocratisation-massification du public scolaire et universitaire, on a réduit dans les programmes la place des classiques les plus anciens (XVIe et XVIIe siècles) au profit de classiques plus récents (XIXe et début du XXe siècle), allant même jusqu’à inclure quelques auteurs contemporains. On a cherché alors à promouvoir la lecture intégrale des œuvres mises au programme et à donner sens aux extraits, en les thématisant et en les problématisant dans des groupements de textes, à visée comparatiste. La lecture a certes gagné un peu en qualité, mais au détriment du repérage historique. Quoi qu’il en soit, la rencontre avec les classiques reste toujours une entreprise difficile.
Commentant, lors d’une conférence au Collège de France (Cf. Documents annexes), un récent sondage auprès de lycéens en 2011, A. Compagnon fait ce constat accablant : Le Cid et Madame Bovary viennent en tête des titres qu’ils ont détestés. Pourquoi ? Parce que ces deux titres viennent aussi en tête des livres qu’on leur a fait étudier. Bref, le classique n’est pas aimé, parce qu’il est imposé comme un objet d’étude, prétexte, dans l’esprit des élèves, à exercices d’évaluation, en vue de l’obtention d’un diplôme. Le contexte scolaire brouille, il est vrai, la relation des jeunes avec l’œuvre classique : l’émotion attendue n’est pas au rendez-vous. Autre obstacle à une vraie lecture de plaisir : la difficulté, pour un grand nombre d’entre eux, à maîtriser les codes de lecture (linguistiques, socio-historiques, et génériques) les empêche d’accéder au plaisir du sens. Quelle que soit la richesse esthétique de l’œuvre étudiée, quelles que soient la richesse et l’universalité des expériences humaines offertes (le conflit de l’amour et de l’honneur dans Le Cid ou Les illusions perdues d’une femme en quête d’amour, voire d’une âme en quête d’absolu dans Madame Bovary), le texte classique trouvera rarement un écho chez des élèves qui ne sont pas souvent mûrs pour de telles aventures textuelles. Il faut se faire une raison, les vraies lectures littéraires s’accommodent mal du calendrier scolaire. A cet égard, il me paraît hautement significatif que ce soit précisément des comédiens autodidactes comme Depardieu et Luchini qui témoignent le mieux de leur ferveur pour les grands textes classiques qu’ils ont découverts tous les deux, sur le tard.
Même s’il arrive parfois de petits miracles au lycée ou à l’université, quand le classique fait signe à l’élève, dans l’ensemble, les rencontres heureuses avec les classiques restent exceptionnelles. On peut même se demander si leur étude scolaire imposée n’éloigne pas définitivement un certain nombre d’adultes de ces ouvrages de référence. Peut-être en ce domaine, faudrait-il plus de lectures et moins de commentaires, pour favoriser l’appropriation personnelle des textes ? On peut aussi recourir à d’autres médiations, pour faire aimer les classiques, comme nous le verrons plus loin.

 

Comment les classiques peuvent-ils devenir de vivantes présences au cœur de nos vies ?


Qu’est-ce qu’une vivante présence ?

A l’évidence, certains classiques peuvent nous sembler aujourd’hui caducs – ils ne présentent plus qu’un intérêt historique spécialisé – quand d’autres, au contraire continuent à nous parler : ils sont encore nos contemporains. Le classique vivant garde, en effet, intact son pouvoir de rayonnement – sa radioactivité initiale – par-delà les siècles. Comme le définit si justement I. Calvino, «Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.». Arrêtons- nous sur un exemple emblématique : Les Pensées de Pascal. Cette œuvre inachevée, conçue initialement comme une apologie de la foi chrétienne, marquée par le jansénisme, passera à la postérité surtout comme un tableau saisissant de la condition humaine. Elle ne cessera d’être lue, admirée et questionnée jusqu’à aujourd’hui, par un nombre impressionnant d’écrivains et de philosophes : de Voltaire à Bourdieu, en passant par Chateaubriand, Sainte-Beuve, Nietzsche et Kierkegaard. L’œuvre imprégnera en profondeur les œuvres d’écrivains aussi différents que Baudelaire, Tolstoï, Malraux et Beckett. Comment ne serait-on pas encore fasciné par l’extraordinaire concision, le brio oratoire et l’admirable clair-obscur poétique de cette «parole en archipel» que constituent les 800 fragments des Pensées ? L’aura de grands classiques comme Pascal tient certainement à leur intemporalité. Témoignant avec beauté et vérité de notre humaine condition, Pascal est «aisément contemporain de tous les âges» (Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, 21 octobre 1850).
Comme on le voit, une extraordinaire chaîne d’écrivains maintient, tout au long des siècles, la présence vivante des Pensées de Pascal. Mieux encore, certains écrivains peuvent même devenir des passeurs de classiques fondateurs de l’antiquité gréco-latine. Ainsi Virgile dans L’Enéide relit L’Iliade et L’Odyssée, puis Dante, à son tour, dans La Divine Comédie, nous livre sa lecture de L’Enéide, tandis que Joyce nous offre dans Ulysse un fabuleux «palimpseste» (G. Genette) de L’Odyssée. Personnellement, le roman de Joyce m’a fait lire Homère. Virgile, Dante et Joyce sont d’exceptionnels passeurs, dans la mesure où, selon G. Steiner, «ils font du texte passé une présence actuelle». La réécriture «palimpsestueuse» permet de faire vivre, au travers de multiples réincarnations, de grands textes fondateurs : de l’Antigone de Sophocle à celle d’Anouilh, d’Œdipe roi de Sophocle à La Machine infernale de Cocteau. Les classiques peuvent ainsi se répondre par-delà les siècles et maintenir une tradition littéraire vivante.

Vivante présence des classiques au théâtre et au cinéma.

Au théâtre et, sans doute mieux encore au cinéma (et à la télévision), nous pouvons prendre la mesure du rayonnement intemporel des pièces les plus fameuses du répertoire classique, qui d’Œdipe roi de Sophocle au Roi se meurt de Ionesco sont régulièrement jouées, dans des mises en scène renouvelées qui interprètent les textes comme des partitions. Ces représentations répétées au fil des décennies, au fil des siècles, sont moins l’expression d’un rituel de commémoration que d’une tradition bien vivante. Si le public est toujours prêt à venir communier avec les grands textes du répertoire classique, c’est parce qu’il sait qu’il pourra y retrouver toute une gamme d’émotions – soit dans une identification sublimée, soit dans une distanciation lumineuse – avec des héros mythiques, tels qu’ Œdipe, Antigone, Electre, Hamlet, Don Juan ou Faust ou encore avec des types humains comme l’avare, l’hypocrite, le jaloux, le fanfaron etc. L’aveuglement tragique d’Œdipe, la rébellion d’Antigone, ou la gourmandise d’Arlequin ont indéniablement une résonance universelle : ces personnages incarnent avec force et beauté les multiples facettes de notre condition humaine. Interprétés par des comédiens exceptionnels et mis en lumière par des metteurs en scène (de théâtre ou de cinéma) inspirés, le texte de théâtre acquiert alors une intensité inouïe qui laissera une empreinte absolument inoubliable dans la mémoire des spectateurs, qui peut, au besoin, être ravivée aujourd’hui par l’usage de DVD de captations de mises en scènes de théâtre ou d’adaptations cinématographiques ou télévisuelles. Qui ne se souvient par exemple, des interprétations sublimes de L. Olivier dans son Hamlet, ou d’O. Welles dans son Othello ou de M. Piccoli dans le Don Juan de M. Bluwal ou encore de G. Depardieu dans le Cyrano de J. P. Rappeneau ?
Le cinéma a incontestablement donné une nouvelle vie à un certain nombre de chefs-d’œuvre classiques (parfois des pièces de théâtre et surtout des romans), mais il est vrai, avec plus ou moins de bonheur. Parmi les nombreuses adaptations cinématographiques de grands classiques – de La Chanson de Roland à Du côté de chez Swann, en passant par Le Rouge et le Noir – on trouve peu de recréations et beaucoup d’avatars qui, heureusement, ne sont pas tous dénués d’intérêt. Quand on ne conserve d’un roman ou d’une pièce de théâtre qu’une intrigue avec ses protagonistes, nous avons effectivement affaire à un avatar du chef-d’œuvre classique. Il peut se révéler souvent terne et ennuyeux, un peu comme une mauvaise traduction qui aplatirait l’œuvre originelle. Il en est ainsi par exemple des Liaisons dangereuses 60 de R. Vadim, une bien pâle transposition contemporaine du chef-d’œuvre de Laclos ou encore de la plate adaptation de Germinal par C. Berri. Dans ces exemples, la déception du spectateur tient moins à la déperdition textuelle au profit de l’image, qu’à l’absence d’une vision témoignant d’une authentique lecture du roman. De telles expériences cinématographiques sont négatives aussi bien pour le lecteur qui ne retrouve pas l’essence de son roman que pour le non-lecteur qui n’aura guère envie de découvrir le roman originel. Les avatars cinématographiques commencent à présenter un réel intérêt pour le spectateur, quand le cinéaste réussit à proposer sa lecture de l’œuvre, fût-elle partielle et partiale. C’est le cas par exemple de l’adaptation de Madame Bovary par C. Chabrol qui se contente d’une peinture soignée de la vie provinciale étriquée de l’héroïne ou encore de celle de Guerre et Paix par S. Bondartchouk qui, à défaut de restituer la riche intériorité des protagonistes, a au moins conservé le sens de l’épopée. De telles adaptations réussissent déjà – imparfaitement, sans doute – à ressusciter les chefs-d’œuvre classiques, en suscitant chez le lecteur l’envie de les lire ou de les relire. Ces avatars sont en quelque sorte des traductions soignées, mais encore un peu éloignées de l’original : nous restons sur notre faim. Pour éprouver un véritable sentiment de plénitude face à une adaptation cinématographique, il faut que l’essence de l’œuvre d’origine soit pleinement restituée, dans une parfaite transposition qui recrée avec justesse et beauté, aussi bien la richesse des personnages que les nuances d’une atmosphère ou le rythme et même le style de l’original, à partir des ressources spécifiques de l’écriture cinématographique. C’est dire si de telles traductions, si belles et si fidèles sont rares au cinéma. Citons pour mémoire quelques superbes recréations cinématographiques. Dans le domaine du roman : Mort à Venise de T. Mann par L. Visconti, Le Guépard de Tomasi di Lampedusa également par Visconti, Les Liaisons dangereuses de C. Hampton et S. Frears. Pour le théâtre, il en existe également d’inoubliables. Un certain nombre de chefs-d’œuvre de Shakespeare ont été ainsi admirablement recréés à l’écran par des cinéastes d’exception, qui ont su donner à voir la richesse de son univers, au plus près des textes. Je pense en particulier aux Hamlet de L. Olivier, de K. Branagh ou de P. Brook, à l’Othello d’O. Welles, au Macbeth (sous le titre du Château de l’araignée) et au Roi Lear (sous le titre de Ran) du grand cinéaste japonais A. Kurosawa. Grâce au cinéma, cet art majeur du XXe siècle, le théâtre de Shakespeare a vu sa popularité initiale, démultipliée, puisqu’il a désormais une audience planétaire. De tous les dramaturges classiques, Shakespeare est aujourd’hui, sans conteste, le plus universel et le plus vivant : il est, depuis plus d’un demi-siècle, vraiment devenu « notre contemporain » (J. Kott).
Découvrir l’œuvre romanesque ou théâtrale d’un grand classique au cinéma en 2, 3 ou 4 heures, quand l’adaptation reflète une belle proposition de lecture, reste une expérience passionnante. Ces adaptations cinématographiques, même imparfaites, ont l’immense mérite de dépoussiérer les classiques, en élargissant leur public. Bien loin de remplacer la lecture personnelle des textes, elles n’en représentent pas moins des médiations stimulantes (en plus des représentations théâtrales), susceptibles, notamment auprès des élèves, d’en faciliter leur approche et même leur appropriation.

Lecture personnelle des classiques dans la lumière du présent de nos vies.

La lecture personnelle des classiques prend tout son sens, quand elle se fait hic et nunc, en dehors de tout impératif scolaire, et de toute visée strictement patrimoniale. Il n’y a en effet de rencontre authentique avec le texte classique que lorsque celui-ci est au diapason du présent de nos vies. Ainsi, quand il éclaire notre actualité, un classique dont on ne garde qu’un vague souvenir de lycée, peut retrouver soudainement une aura de contemporain et susciter un vrai désir de lecture. On l’a vu récemment pour Le Traité sur la tolérance de Voltaire, qu’on redécouvre, à l’heure où des actes de fanatisme font la une de l’actualité. Le texte de Voltaire redevient alors une référence vivante.
Plus profondément encore, le classique peut être l’objet d’une véritable révélation, quand il est un miroir lumineux de notre expérience d’homme. Se noue alors entre le texte et son lecteur une relation vitale, essentielle : le texte nous bouleverse et nous parle au plus intime de notre être. Ainsi par exemple, pour un adolescent tourmenté, en quête de sens, la lecture du Loup des steppes d’H. Hesse, un grand classique du roman initiatique, peut représenter une expérience existentielle décisive. La relecture à l’âge de la maturité d’un classique de notre jeunesse est, à mon sens, une aventure encore plus passionnante : nous avons alors le bonheur de redécouvrir un texte qui, pour nous être familier, n’en est pas moins neuf, dans la mesure où nous avons changé. Ainsi gravir à nouveau La Montagne magique de T. Mann (célèbre classique du roman allemand – et européen – du début du XXe siècle), au cours d’une longue période d’immobilisation, 25 ans après la première ascension effectuée en parfaite santé, constitue indéniablement un extraordinaire voyage intérieur : le sanatorium de Davos, non seulement n’a rien perdu de son charme, il n’en est que plus envoûtant !
Dans certaines circonstances extrêmes, en l’absence de tout livre, quand le texte classique n’a plus qu’une existence mémorielle, celui-ci résonnera avec encore plus d’intensité. Pour le déporté Primo Levi qui, à Auschwitz, retrouve dans sa mémoire des lambeaux du «Chant d’Ulysse» de L’Enfer de Dante – étudié autrefois au lycée –, le texte classique aura valeur de nourriture spirituelle. Citant à haute voix, pour un ami qui voulait apprendre l’italien, ces trois vers de Dante :
«Considérez votre semence :
vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes
mais pour suivre vertu et connaissance.»
P. Levi nous fait part du profond retentissement de ces vers dans sa conscience de déporté : il avait, dit-il, le sentiment d’ "entendre ces paroles pour la première fois : comme une sonnerie de trompettes, comme la voix de Dieu. L’espace d’un instant, j’ai oublié qui je suis et où je suis." Paroles lumineuses et salutaires qui viennent soudainement sacraliser l’humanité du déporté, en ce lieu d’absolue déréliction. A. Manguel, dans son Histoire de la lecture, rapporte une expérience voisine, quand il évoque l’aventure exceptionnelle de ce grand lettré allemand qui, connaissant par cœur de nombreux classiques, s’était proposé à ses codétenus de Sachsenhausen, comme une bibliothèque à consulter (faisant penser aux hommes-livres, sauveurs de classiques, dans Fahrenheit 451). A ceux qui étaient privés de livres, il offrait une nourriture spirituelle, cet irremplaçable trésor d’expériences humaines riches de sagesse et de beauté, si nécessaires à la sauvegarde de leur humanité. Dans ce contexte extrême, qui rappelle la tradition orale des sociétés anciennes, la vivante présence du patrimoine classique s’impose comme une évidence qui participe de notre humanité (Cf. l’humanitas de Cicéron).

A chacun son panthéon.

A l’instar d’I. Calvino, je pense qu’il appartient à chacun d’inventer la bibliothèque idéale de ses classiques vivants, de ces œuvres et auteurs de référence qui fascinent et façonnent leurs lecteurs tout au long d’une vie. Mais comment les a-t-on choisis ? Honnêtement, il est bien difficile de trancher entre ce qui relève d’une authentique découverte personnelle et ce qui relève de la pression du consensus culturel. En ce domaine, je me range volontiers à la position catégorique de G. Steiner, pour qui «Aucun homme, aucune femme ne doit justifier son anthologie personnelle, ses choix canoniques. L’amour ne se justifie pas par l’argumentation.» (Réelles présences).
Quels sont donc les classiques que nous aimerions faire entrer dans notre panthéon personnel ? Tout d’abord, les compagnons de vie, c’est-à-dire ceux que Sainte-Beuve appelle ses amis fidèles (Cf. «La compagnie des classiques» in Documents annexes), ceux sur lesquels nous pouvons toujours compter. Ce sont généralement des ouvrages découverts dans notre jeunesse que nous avons toujours plaisir à relire à l’âge adulte, parce qu’ils continuent à nous parler (Cf. les exemples précédemment cités). Il y a ceux aussi qui nous ont tellement bouleversés dans notre prime jeunesse que nous hésitons toujours à les reprendre, par peur peut-être de déflorer l’émotion initiale. Je pense en particulier aux Misérables de V. Hugo que j’ai dévoré à 12 ans comme un roman-feuilleton, entrevoyant à peine la puissance du verbe hugolien. A l’inverse, certains classiques particulièrement denses et complexes ont pu nous sidérer, en nous laissant un goût d’inachevé, parce que nous les avions défiés trop tôt, pour les apprécier à leur juste valeur. Ils continueront longtemps à nous hanter : n’appellent-ils pas impérativement une relecture ? Ce fut pour moi, Ulysse de Joyce et L’homme sans qualités de Musil, deux monuments écrasants découverts à l’adolescence et que je me promets toujours de relire. Il faudrait aussi ajouter ces classiques qui, découverts au lycée (comme élève et comme professeur) et à l’université, nous ont vraiment fait signe : nous les avons aimés et nous ne les avons plus quittés. Je pourrais évoquer par exemple, Les Essais de Montaigne Le Rouge et le Noir de Stendhal, Les Fleurs du mal de Baudelaire, Les Confessions de J.J. Rousseau, La condition humaine de Malraux ou encore Le Cahier d’un retour au pays natal de Césaire. La lecture imposée peut effectivement parfois réserver de belles surprises. J’ai ainsi eu la chance de découvrir Guerre et Paix à l’université (en littérature comparée). Ce fut un choc de lecture : jamais jusqu’alors je n’avais rencontré des personnages de roman aussi fascinants, avec une telle épaisseur humaine. Enfin, je pense comme I. Calvino qu’il serait bon, dans ce panthéon, de réserver quelques places à de grands classiques que nous connaissons seulement de réputation et avec lesquels nous avons toujours rendez-vous. Nous avons en effet l’intuition qu’ils pourraient nous correspondre et devenir un jour, peut-être d’excellents compagnons de vie. Peut-être n’aura-t-on jamais le temps de les rencontrer ? En attendant, ils nous accompagnent comme de belles présences virtuelles qui, aujourd’hui pour moi, s’appellent Moby Dick de H. Melville et Les Mémoires d’outre- tombe de Chateaubriand. Pour G. Pérec (1936-1982), cette belle présence virtuelle qui l’aura accompagné jusqu’à sa mort, ce fut précisément Guerre et Paix, qu’il s’était toujours promis de lire …
Ce sont finalement d’heureuses rencontres qui vont déterminer le choix de ces classiques que nous aurons plaisir à lire et à relire au cours d’une vie. Tout le monde n’a sans doute pas la chance comme G. Steiner d’être initié par un père aimant et pédagogue, dès son plus jeune âge, à la lecture de grands classiques fondateurs comme L’Odyssée d’Homère, mais je crois que tout être curieux finira par croiser sur sa route de bons passeurs : des professeurs passionnés, des écrivains passeurs, des lecteurs exceptionnels (des traducteurs, des metteurs en scènes, des critiques …) qui sauront faire des classiques de vivantes présences.

 

 

                                                              ***

 

Les classiques ne sauraient nous parler, si nous ne parvenons qu’à en faire une lecture «scolaire», historique, strictement patrimoniale. Pour nous toucher, les classiques doivent au contraire retrouver une aura de contemporains, en résonnant au présent de nos vies, éventuellement à l’actualité de la création littéraire. Loin de s’opposer aux auteurs vivants, ils peuvent aussi nous aider à mieux les apprécier, et parfois même, à discerner ceux qui un jour deviendront à leur tour des auteurs de référence.
Sachant que nous sommes tous des êtres terriblement limités dans le temps et, plus que jamais aujourd’hui, sollicités de toute part, sachant aussi qu’avec la mondialisation des échanges (qui a vu, notamment au cours de ces dernières décennies, l’extraordinaire émergence des littératures latino-américaine et asiatiques) l’offre de littérature (avec aussi de nouveaux classiques) n’a jamais été aussi riche dans l’histoire de l’humanité, il importe plus que jamais de ne pas se disperser, pour se choisir des classiques selon son cœur, qui puissent devenir des présences essentielles accompagnant nos vies. C’est ainsi que nous ferons vivre une petite part de cet immense héritage qui donne sens à l’aventure humaine, en gardant à l’esprit cette phrase fameuse de Goethe qui conserve encore aujourd’hui toute sa pertinence :
«Qui ne sait tirer les leçons de 3000 ans vit seulement au jour le jour.»

 

                                                             ***


Quelques éléments de bibliographie

  • Sainte-Beuve, Qu’est-ce qu’un classique ?, Causeries du lundi, 21octobre 1850.
  • I. Calvino, Pourquoi lire les classiques, 1980, Points Seuil.
  • G. Steiner, Réelles présences, 1989, Folio essais.
  • A. Viala, Qu’est-ce qu’un classique ? Bulletin des bibliothèques de France, 1992, n° 1.
  • A. Compagnon, Le Classique, Collège de France, 02/06/11.




Hubert Bricaud, 12 mars 2015.

 

Documents annexes : le classique comme présence vivante.

 

Qu’est-ce qu’un classique ?

Sainte- Beuve, Causeries du Lundi, 21 octobre 1850 :
«Un vrai classique, comme j’aimerais à l’entendre, c’est un auteur qui a enrichi l’esprit humain, qui en a réellement augmenté le trésor, qui lui a fait faire un pas de plus, qui a découvert quelque vérité morale non équivoque, ou ressaisi quelque passion éternelle dans ce cœur où tout semblait connu et exploré ; qui a rendu sa pensée son observation ou son invention, sous une forme n’importe laquelle, mais large et grande, fine et sensée, saine et belle en soi ; qui a parlé à tous dans un style à lui et qui se trouve aussi celui de tout le monde, dans un style nouveau sans néologismes, nouveau et antique, aisément contemporain de tous les âges.»

Calvino, Pourquoi lire les classiques, 1980 :
«Un classique est un livre qui n’a jamais fini de dire ce qu’il a à dire.»
«Un classique est une œuvre qui provoque sans cesse un nuage de discours critiques, dont elle se débarrasse continuellement »
«Les classiques sont des livres que la lecture rend d’autant plus neufs, inattendus, inouïs, qu’on a cru les connaître par ouï-dire.»

A.CompagnonLe Classique, Collège de France, 02/26/11 :
«Si Proust est à mes yeux un classique, et même le classique, ce n’est pas, ou pas seulement, au sens du canon, de la classe, du panthéon scolaire et universitaire, et ce n’est pas non plus, ou si peu, au sens du classicisme historique, comme recherche de l’ordre, de l’équilibre, de la réserve, de l’effacement. Mais c’est au sens où chaque génération renouvelle la signification et la portée de cette œuvre, l’enrichit, en prend  possession, sans doute parce que cette œuvre n’est pas parfaite, pas close sur elle-même, pas achevée.»

 

La compagnie des classiques.
 
Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, 21 octobre 1850 :
«Heureux ceux qui lisent, qui relisent, ceux qui peuvent obéir à leur libre inclination dans leurs lectures ! Il vient une saison dans la vie, où tous les voyages étant faits, toutes les expériences achevées, on n‘a pas de plus vives jouissances que d’étudier et d’approfondir les choses qu’on sait, de savourer ce qu’on sent, comme de voir et de revoir les gens qu’on aime : pures délices du cœur et du goût dans la maturité. C’est alors que ce mot de «classique» prend son vrai sens, et qu’il se définit pour tout homme de goût par un choix de prédilection et irrésistible. Le goût est fait alors, il est formé et définitif ; le bon sens chez nous, s’il doit venir, est consommé. On n’a plus le temps d’essayer ni l’envie de sortir à la découverte. On s’en tient à ses amis, à ceux qu’un long commerce a éprouvés. Vieux vin, vieux livres, vieux amis. On se dit comme Voltaire dans ces vers délicieux :
«Jouissons, écrivons, vivons, mon cher Horace !».

 

Examen d’un corpus éditorial de classiques.

La collection
    Il s’agit de La Pochothèque, une collection de «classiques modernes» du Livre de poche, présentant une sélection d’œuvres majeures pour chaque auteur du catalogue. L’expression oxymorique de «classiques modernes» peut s’entendre, me semble-t-il, de deux manières : au sens de classiques anciens toujours contemporains (vivants) ou au sens de modernes (auteurs du XXe siècle) consacrés comme auteurs de référence.

Esquisse d’un classement hiérarchisé des auteurs du catalogue.
Nous pourrions distinguer 6 ensembles :

1. Des classiques gréco-latins : Les tragiques grecs, Diogène Laërce.


2. Des classiques absolus de la littérature européenne : Dante, Cervantès.


3. Des classiques du Moyen Age : Chrétien de Troyes, La Légende du Graal.
    Des classiques français du XVIe : Rabelais, Montaigne.

 4. Des classiques français du XVIIe : Racine, Pascal, La Fontaine, La Rochefoucauld,    
     Cardinal de Retz.
 Des classiques français du XVIIIe : Saint-Simon, Voltaire, Marivaux,
 Beaumarchais.
 Un classique italien du XVIIIe : Goldoni.

  • Des classiques français du XIXe : Chateaubriand, Sainte-Beuve, Rimbaud, Maupassant.

Des classiques étrangers du XIXe :
- anglais : les sœurs Brontë.
- américain : E. Poe.
- russe : Tchekhov.
- norvégien : Ibsen.
- danois : Andersen.

  • Des classiques français du XXe : Colette, Radiguet, Cocteau, Giraudoux, Mauriac, Giono, Merleau-Ponty, B. Vian, G. Pérec.

Des classiques étrangers du XXe :
-  anglais : L. Durrell, T. Lawrence, V. Woolf, M. Lowry
-  américains : A. Nin, C. Mac Cullers.
- allemands : T. Mann, F. Kafka, A. Schnitzler, H. Hesse, S. Zweig, Jung,    
                       E. Canetti.
- italien : Pirandello.
- norvégien : K. Hamsun.
- égyptien : Mahfouz.
- Japonais : Y. Kawabata.


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Published by sophia - dans leçons
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