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5 juin 2014 4 05 /06 /juin /2014 22:58
  1. LE PROBLÈME DES RAPPORTS ENTRE RACE ET CULTURE EST MAL POSÉ

  2. [MAIS] Il FAUT RECENTRER LE PROBLÈME

  3. PRÉFÉRER LA CULTURE À LAQUELLE ON APPARTIENT N’EST PAS RACISTE

  4. [MAIS] LE RAPPORT ENTRE RACE ET CULTURE EST INVERSÉ

  5. LA LUTTE CONTRE LES PRÉJUGÉS RACISTES AURAIT ÉTÉ JUSQU’ICI AUSSI INEFFICACE QU’ELLE RESTE NÉCESSAIRE

  6. [MAIS] LE RESPECT DE L’HOMME N’EST QU’UN CAS PARTICULIER DU RESPECT POUR TOUTES LES FORMES DE LA VIE

Cinq «péchés» / Catéchisme de l’UNESCO

  • Avoir reconnu l’importance de la génétique (introduisant le loup dans la bergerie)

  • Avoir fait reconnu comme un phénomène naturel le rejet de l’altérité culturelle

  • Avoir dénoncé l’enflure [dans l’emploi du mot racisme] qui consiste à ne pas douter de l’intérêt de vivre dans un monde sans différences culturelles

  • Avoir dénoncé l’immobilisme qui consiste à se gargariser de belles paroles

  • Avoir dénoncé les formules antinomiques derrière lesquelles s’abritait l’UNESCO

La conférence intitulée Race et culture a été prononcée par Claude Lévi-Strauss le 22 mars 1971, à l’UNESCO. Les commentateurs s’accordent pour dire qu’elle vient compléter l’ouvrage du même auteur, intitulé Race et histoire paru en 1952 : les deux textes ont d’ailleurs été rassemblés à juste titre dans un même ouvrage publié en 2002 chez Albin Michel et préfacé par Michel Izard. «Si le texte de 1952 fut bien reçu [écrit Albert Le Dorze dans Culture, métissage et paranoïa, p.257], ce fut bien différent pour celui de 1971». C’est dans la préface de son livre intitulé Le regard éloigné paru en 1983, dont Race et histoire constitue le chapitre premier, que Claude Lévi-Strauss reviendra sur cette différence de réception. En somme, concédant qu’il avait lui-même, selon son expression, «quelque peu forcé la note» en 1952, dans le sens de la lutte contre le racisme, voici comment il s’explique son refus de se répéter en 1971 : «du fait de l’âge, peut-être, des réflexions suscitées par le spectacle du monde certainement, je répugnais maintenant à cette complaisance, et je me convainquais que, pour être utile à l’UNESCO et remplir honnêtement la mission qu’on me confiait, je devais m’exprimer en toute franchise. Ce fut un assez joli scandale.»… ➨1

L’emploi du mot de scandale n’est pas indifférent, ici, de la part de Claude Lévi-Strauss, l’expression d’assez joli scandale, encore moins. On connaît par exemple la phrase de Race et histoire : «Le barbare, c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie., mais cette phrase ne prend tout son sens que rapportée au scandale de la diversité culturelle qui, tout en étant [je cite] «un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre sociétés», apparaît rarement «pour ce qu’elle est». Autrement dit, si l’altérité culturelle est naturelle, son rejet ne l’est pas moins et l’altérité ne fait pas moins scandale que son rejet, voire, ce rejet est «la chose du monde la mieux partagée», pour reprendre une formule célèbre de Descartes, qui, en l’occurrence, ne parlait pas, bien-sûr, du rejet de la diversité mais du bon sens. ➨2

Qu’est-ce qui fut un assez joli scandale, à part de ne pas reproduire, comme cela était attendu, les analyses développées en 1952 dans Race et histoire ? Quel obstacle en particulier Claude Lévi-Strauss voulait-il signaler, à l’occasion de l’année internationale de la lutte contre le racisme?

Évitons, contrairement à l’imbécile, de regarder le doigt mais efforçons-nous plutôt de regarder dans la direction où il pointe et alors nous verrons peut-être ce qu’il montre.

Les premiers mots prononcés «en toute franchise» par Lévi-Strauss résonnent dès lors d’une manière particulière :

1..«Il n’appartient pas à un ethnologue d'essayer de dire ce qu'est ou ce que n'est pas une race [...] Nous savons en effet ce qu'est une culture mais nous ne savons pas ce qu'est une race, et il n'est probablement pas nécessaire de le savoir pour tenter de répondre à la question que recouvre le titre donné à cette conférence.». En réalité, entre ces deux phrases mises bout-à-bout [par votre serviteur], Claude Lévi-Strauss prend soin, dans un premier temps, de montrer que le problème des rapports entre race et culture serait mal posé : la recherche de traits humains dépourvus de valeur adaptative, qui permettrait à la rigueur de parler de race, étant vouée à l'échec, il ne resterait alors qu’à faire attention de ne pas trébucher sur l’obstacle de la diversité des cultures.

LE PROBLÈME DES RAPPORTS ENTRE RACE ET CULTURE EST MAL POSÉ

Commençons par expliquer cela, essayons de comprendre pourquoi d’après Lévi-Strauss nous ne savons pas ce qu’est une race.

Comment le pourrions-nous alors même que les anthropologues ne sont pas d’accord entre eux ? Selon l’ethnologue, l'anthropologie physique (ou biologique) balancerait entre deux conceptions de la notion de race, l'une qui sort de l'expérience, l'autre qui s'y perd. D'où la perspective de renoncer à cette notion. En somme, à quoi bon parler de race ?

2«Selon certains anthropologues, l'espèce humaine a dû donner très tôt naissance à des sous-espèces différenciées, entre lesquelles se sont produits, au cours de la préhistoire, toutes sortes d'échanges et de métissages»

«D'autres estiment, au contraire, que l'isolation génétique de groupes humains est apparue à une date beaucoup plus récente, qu'ils fixent vers la fin du pléistocène [...] Le terme de race, [...], désignerait alors une population, [...] qui diffère d'autres par [la plus ou moins grande fréquence de] certains gènes.»

Autrement dit, il y aurait bien deux hypothèses, dans la recherche de traits humains dépourvus de valeur adaptative et permettant de parler de race, mais aucune des deux n’autoriserait à dire qu’on sait de quoi on parle, qu’on parle de races irrémédiablement perdues ou qu’on parle de races impossible à isoler entre elles depuis qu’elles seraient apparues… Pourquoi ?

3 «Dans la première hypothèse, la réalité de la race s'opère dans des temps si reculés qu'il est impossible d'en rien connaître. Il ne s'agit pas d'une hypothèse scientifique, [...] mais d'une affirmation catégorique [...] Telle était déjà la doctrine de Gobineau, [...] Si donc on essaye de faire remonter les différences raciales aux origines, [...] ce dont on débat en fait n'est pas la diversité des races, mais la diversité des cultures.»

Autrement dit, dans la première hypothèse (celle de Gobineau), on sort de l’expérience.

4 «Dans la seconde hypothèse, d'autres problèmes se posent. D'abord, [...] le commun se réfère quand il parle de races, [...] à des caractères bien visibles : taille, couleur de la peau, forme du crâne, type de la chevelure, etc., [...] des «races invisibles» pourraient être décelées à l'intérieur des races traditionnelles, [...] En second lieu, et puisqu'il s'agit dans tous les cas de dosages, les limites qu'on leur fixe sont arbitraires.»

Autrement dit, dans la deuxième hypothèse, on se perd dans l’expérience.

5 «Dans un cas, [...] la notion de race devient si abstraite qu'elle sort de l'expérience [...] Dans l'autre cas, elle adhère de si près à l'expérience qu'elle s'y dissout [...] Rien d'étonnant, si bon nombre d'anthropologues renoncent purement et simplement à utiliser cette notion.»

Comme on vient de l’entendre, Claude Lévi-Strauss ne se contente pas de reproduire sa réfutation de l’hypothèse de Gobineau (lequel considérait que les aptitudes particulières des grandes races primitives avait dégénéré par leur métissage) mais il la met dos-à-dos avec celle des généticiens. En vain chercherait-on dans l’expérience, comme en dehors d’elle, les preuves de l’existence de traits humains dépourvus de valeur adaptative qui permettraient par conséquent de parler de race. Le conférencier nous rappelle ainsi ce qu’on pouvait déjà retenir dès 1952, d’après Race et histoire:

6 «L'histoire de la notion de race se confond avec la recherche de traits dépourvus de valeur adaptative. [...] c'est aussi celle des déboires ininterrompus essuyés par cette recherche . [...] Si cette descente au plus profond du corps se révèle décevante, aura-t-on plus de chance en tentant de remonter jusqu'au tout premier début de la vie des individus?»

En réalité, que ce soit dans le corps ou que ce soit dans les début de la vie d’un individu, la trace de traits dépourvus de valeur adaptative qui permettrait de parler de race se perd et il n’est pas tellement étonnant que celui à qui l'on attribue la paternité du racisme, conscient que les races n'étaient pas des phénomènes observables les aient postulées comme condition a priori de la diversité des cultures : on pourrait dire que Gobineau ne savait rien des races mais qu’il y croyait. Les généticiens au contraire n’en croient rien mais ils n’en savent rien non plus. Du même coup, le rapport entre race et culture mérite d’être repositionné.

7 «Le problème des rapports entre race et culture serait donc mal posé si on se contentait de l'énoncer de la sorte. Nous savons en effet ce qu'est une culture mais nous ne savons pas ce qu'est une race, et il n'est probablement pas nécessaire de le savoir pour tenter de répondre à la question que recouvre le titre donné à cette conférence.»

C’est bien ici le paradoxe de cette conférence : bien que personne ne puisse dire jusqu’ici ce qu’est une race, rien n’empêcherait de s’interroger sur les rapports entre culture et race, aussi introuvable soit-elle, en dehors comme au dedans de l’expérience ! Ce qui revient à s’interroger sur les rapports entre ce qu’on ne sait pas [ce qu’est une race] et ce qu’on sait [ce qu’est une culture]. Voire, l’impossibilité même de différencier des races entre elles soulignerait néanmoins la possibilité de différencier des cultures entre elles !

Il convient donc de recentrer le problème en formulant la question d’une manière à la fois comme le dit encore Claude Lévi-Strauss [je cite] «plus compliquée peut-être, mais cependant plus naïve».

Il FAUT RECENTRER LE PROBLÈME

8 «Il y a des différences entre les cultures et certaines [...] sont l'apanage de populations qui, par leur aspect physique, diffèrent aussi d'autres populations. [...] Y a-t-il un lien concevable entre ces différences physiques et ces différences culturelles ? [...] les généticiens se déclarent incapables de relier de manière plausible des conduites [...] qui peuvent conférer ces caractères distinctifs à une culture, à des facteurs héréditaires»

On ne pourrait donc pas répondre à la question de savoir si on peut expliquer et justifier ou non les différences culturelles en faisant appel aux différences physiques. En revanche on pourrait envisager sérieusement que nous n’ayons pas besoin d’autre chose que les cultures pour expliquer leurs différences entre elles. Cela paraît-il trop simple ?

9 «Tantôt, chaque culture s'affirme comme la seule véritable et digne d'être vécue [...] Mais on connaît aussi une autre attitude [...] selon laquelle l'étranger jouit du prestige de l'exotisme et incarne la chance, offerte par sa présence, d'élargir les liens sociaux. [...] La situation devient toute différente quand [...] la reconnaissance positive ou négative de la diversité des cultures fait place à l'affirmation de leur inégalité.

Le vrai problème n'est pas donc pas celui que pose, sur le plan scientifique, le lien éventuel qui pourrait exister entre le patrimoine génétique de certaines populations et leur réussite pratique dont elle tire argument pour prétendre à la supériorité. [...] De ce que cette supériorité relative, qui s'est affirmée dans un laps de temps remarquablement court, existe, on ne saurait pourtant inférer qu'elle révèle des aptitudes fondamentales distinctes, ni surtout qu'elle soit définitive.»

Le véritable problème serait donc quand on conclut hâtivement du fait [sinon de la nécessité] de la diversité des cultures à l’affirmation de leur inégalité.

10 «Depuis quelques années, l'Occident s'ouvre à cette évidence que ces immenses conquêtes dans certains domaines ont entraîné de lourdes contreparties ; au point qu'il en vient à se demander si les valeurs auxquelles il a dû renoncer, pour s'assurer la jouissance d'autres n'eussent pas mérité d'être mieux respectées.»

Il ’agit bien, à ce stade de la réflexion, de relativiser l’idée [je cite] «d'un progrès continu le long d'une route sur laquelle l'Occident seul aurait brûlé les étapes, tandis que les autres sociétés seraient restées en arrière».

11.«À la notion d'un «trajet» [...] s'est d'abord substitué [...] celle d'un «arbre», [...] puis l'arbre lui-même s'est transformé en «treillis», figure dont les lignes se rejoignent aussi souvent qu'elles s'écartent» Le plus étonnant c’est que cette relativisation est venue de la biologie au moment même où la philosophie cherchait de ce côté un modèle pour [je cite] «concilier le fait de la diversité des cultures avec l'affirmation de leur inégalité». Le vrai problème serait donc [je cite derechef] «qu'une connaissance directe des sociétés les plus différentes de la nôtre permette d'apprécier les raisons d'être qu'elles se sont données à elles-mêmes, au lieu de les juger et de les condamner selon des raisons qui ne sont pas les leurs». On touche ici à ce que Claude Lévi-Strauss appellera «le regard éloigné»… ➨ 2 Il s’agirait donc de ne pas trébucher sur l’illusion qui consiste à juger d’après nos raisons des différences [culturelles] dont les raisons nous échappent, même si ce sont peut-être nos raisons qui nous ont fait voir ces différences.

12 «Une civilisation qui s'attache à développer ses valeurs propres paraît n'en posséder aucune pour un observateur formé par la sienne à reconnaître des valeurs toutes différentes. [...] cette illusion est comparable à celle dont souffrent les vieillards au sein de leurs propres sociétés, [...] ils ont le sentiment que l'Histoire d'une époque dans laquelle ils ne sont plus activement engagés stagne»

PRÉFÉRER LA CULTURE À LAQUELLE ON APPARTIENT N’EST PAS RACISTE

Il ne s’agit plus seulement ici de dénoncer le racisme consistant à enraciner on ne sait quelle supériorité dans la patrimoine génétique d’une présupposée race mais il s’agit de prévenir d’un autre risque de chute, celui du sentiment de supériorité qui accompagnerait toute culture. L’attitude qui consiste à préférer la culture à laquelle on appartient et à le manifester ne serait donc pas raciste mais bel et bien [si j’ose dire] ethnocentrique ! Imaginez qu’on vous avertisse d’un danger mais qu’il vous faille en même temps vous rendre à l’évidence que ce danger est très différent de celui auquel vous vous étiez longtemps préparé, un peu comme les français en 1940, avec la Ligne Maginot, derrière laquelle on attendait, de pied ferme, l’ennemi vaincu en 1918. Difficile de ne pas sous-estimer un danger quand on en surestime un autre ! Pour mieux faire comprendre sur quoi nous risquons de trébucher, Claude Lévi-Strauss fait une comparaison simple et plutôt efficace.

13 «On pourrait dire que les cultures ressemblent à des trains qui circulent plus ou moins vite, chacun sur sa voie propre et dans une direction différente. Ceux qui roulent de conserve avec le nôtre nous sont présents de façon la plus durable ; nous pouvons à loisir observer le type des wagons, la physionomie et la mimique des voyageurs à travers les vitres de nos compartiments respectifs. Mais que, sur une autre voie oblique ou parallèle, un train passe dans l'autre sens, et nous n'en percevrons qu'une image confuse et vite disparue, à peine identifiable pour ce qu'elle est, réduite le plus souvent à un brouillage momentané de notre champ visuel qui ne nous livre aucune information sur l'événement lui-même et nous irrite seulement parce qu'il interrompt la contemplation placide du paysage servant de toile de fond à notre rêverie.

Or, tout membre d'une culture en est aussi étroitement solidaire que ce voyageur idéal l'est de son train.»

Bien-sûr, le voyageur idéal dont parle ici l’auteur de Triste tropique - et de cette expression polémique : «Je hais les voyages et les explorateurs.» - n’est ni un modèle à suivre ni un modèle à ne pas suivre, mais il montre le modèle que suivons sans le voir. Comme l’avait déjà saisi Montaigne avant Lévi-Strauss, on se scandalise plus ou moins de la différence de mœurs des autres. C’est un fait, et, en soi cela n’est ni bien ni mal. De-là à juger de l’infériorité de l’autre! En sous-estimant les raisons d’être, du point de vue de l’autre, d’une différence entre lui et soi, on surestime probablement les raisons d’être de cette différence de son propre point de vue entre soi et lui, et inversement : pour bien comprendre ces raisons-là, il faudrait cesser de surestimer ces raisons-ci. Mais, qu’on le veuille ou non, nous naissons avec [je cite] «un appareil de référence formant système» et nous nous déplaçons avec cet appareil, tout comme le voyageur avec son train, sans le voir, et nous ne percevons les autres systèmes de références qu’à travers les perturbations qu’ils nous impriment, selon qu’ils se déplacent plus ou moins dans la même direction que la nôtre, les directions de chacun pouvant d’ailleurs changer. D’où les préjugés qui en découlent.

14 «Nous avons tendances à considérer les prétendues « races » les plus éloignées de la nôtre comme étant aussi les plus homogènes ; pour un blanc, tous les jaunes se ressemblent, et la réciproque est probablement aussi vraie. La situation réelle semble beaucoup plus complexe [...] À l'inverse de ce qu'on pouvait croire, la tribu elle-même ne constitue [...] pas une unité biologique.»

C’est même le contraire, c’est parce que la tribu ne constituerait pas une unité biologique qu’elle offrirait des conditions favorables d’évolution. Si Claude Lévi-Strauss a raison, il ne s’agit donc pas de combattre comme raciste l’attitude consistant à manifester sa préférence pour sa culture. Mais il s’agit d’y voir une attitude culturelle répandue qui présente néanmoins le risque de nous faire trébucher en permanence sur l’obstacle de l’amalgame : d’où l’ironie des faits. Pourquoi tous les jaunes se ressemblent-ils probablement pour un blanc (et inversement), alors qu’il y a forcément, si j’ose dire, jaune et jaune, blanc et blanc ? Parce que les plus éloignés de soi se ressemblent forcément puisqu’on les regarde de loin, c’est-à-dire depuis une distance qui tend à les superposer sinon les confondre. Que démontre au contraire la génétique des populations, cette nouvelle science ayant pris forme autour de 1950 ? Que les sociétés primitives offrent paradoxalement des conditions d’évolutions plus favorables et plus rapides que les sociétés modernes, du fait de la différenciation, notamment en termes de reproduction, qui s’y opère.

15 «Pour autant qu'on admette que les conditions observables dans certaines populations reculées offrent, au moins sous certains rapports, l'image approximative de celle qu'a pu connaître l'humanité dans un lointain passé, on doit reconnaître que ces conditions, qui nous paraissent très misérables, étaient les mieux propres à faire de nous ce que nous sommes devenus, et qu'elles restent aussi les meilleures capables de maintenir l'évolution humaine dans le même sens et de lui conserver son rythme, alors que les énormes sociétés contemporaines, où les échanges génétiques se font d'autres manières, tendent à freiner l'évolution où à lui imposer d'autres orientations.»

Où Claude Lévi-Strauss veut-il en venir à ce stade ? Que vise-t-il lorsqu’il envisage [ je cite] «les facteurs d’équilibres internes [comme la pluralité des épouses], d’ordre tout à la fois démographique et sociologique» [pour ne reprendre que cet exemple parmi d’autres qu’il donne] ?

16 «Séjournant il y a plus de trente ans chez les Nambikwara, dont les petites bandes semi-nomades avaient chacune un chef désigné par un sentiment collectif, j'étais frappé de ce que, hors le privilège polygame, le pouvoir apportât moins d'avantages que de charges et de responsabilités. Pour vouloir être chef ou, plus souvent, céder aux sollicitations du groupe, il fallait posséder un caractère hors du commun, avoir non seulement les aptitudes physiques requises mais le goût des affaires publiques, l'esprit d'initiative, le sens du commandement. Quelle que soit l'opinion qu'on peut se faire de tels talents, la plus ou moins grande sympathie qu'ils inspirent, il n'en reste pas moins vrai que, s'ils ont directement ou indirectement un fondement génétique, la polygamie favorisera leur perpétuation. Et les enquêtes sur les populations analogues ont, en effet, montré qu'un homme polygame a plus d'enfants que les autres, permettant à ses fils de disposer de sœurs ou de demi-sœurs qu'ils échangeront avec d'autres lignées pour en obtenir des épouses, de sorte qu'on a pu dire que la polygynie engendre la polygynie. Par-là, certaines formes de sélection naturelle se trouvent encouragées et fortifiées.»

Ce que Claude Lévi-Strauss cherche à montrer et que révèle la génétique des populations c’est que les faits de cultures, y compris les rites et les croyances, directement ou indirectement [je cite], «modèlent la sélection naturelle et orientent son cours.» et non l’inverse.

LE RAPPORT ENTRE RACE ET CULTURE EST INVERSÉ

17 «Les choses se passent dans l'autre sens : ce sont les formes de cultures qu'adoptent ici ou là les hommes, leurs façons de vivre telles qu'elles ont prévalues dans le passé ou prévalent encore dans le présent, qui déterminent, dans une très large mesure, le rythme de leur évolution biologique et son orientation. Loin qu'il faille se demander si la culture est ou non fonction de la race, nous découvrons que la race - où ce que l'on entend généralement par ce terme - est une fonction parmi d'autres de la culture.»

Le rapport entre race et culture est donc inversé, bien qu’on ne sache toujours pas ce qu’est une race tandis qu’on saurait ce qu’est une culture, autrement dit un ensemble de règles qu’un groupe d’individus suit plus ou moins consciemment. Cette «autre chose» que la culture serait fonction d’elle et non l’inverse. Claude Lévi-Strauss donne l’exemple probant de la sicklémie, [je cite] cette «anomalie congénitale des globules rouges, souvent fatale quand elle est héritée simultanément des deux parents mais dont on sait [...] que, héritée d'un seul parent, elle confère au porteur une protection relative contre la malaria.»

18 «Une étude comparative [...] montre [...] que l'apparition de la malaria et la diffusion subséquente de la sicklémie durent être consécutives à l'introduction de l'agriculture : tout en repoussant ou en détruisant la faune, les défrichements intensifs ont provoqué la formation de terre marécageuse et de flaques d'eau stagnantes favorables à la reproduction des moustiques contaminateurs; ils ont contraint ces insectes à s'adapter à l'homme, devenu le plus abondant des mammifères qu'ils pouvaient parasiter.»

La collaboration redeviendrait donc possible entre l’étude des traits génétique et celle de la culture puisque les «barrières culturelles» seraient de même nature que les «barrières génétiques» [j’emprunte bien ici l’expression de barrière au texte de la conférence].

19 «Toutes les cultures impriment leurs marques au corps : par des styles de costumes, de coiffures et de parures, par des mutilations corporelles et par des comportements gestuels, elles miment des différences comparables à celles qui peuvent exister entre les races ; en préférant certains types physiques à d'autres, elles les stabilisent et, éventuellement, les répandent»

Quel revirement, voire quelle contradiction, direz-vous, peut-être : après avoir affirmé que nous ne savions pas ce qu’est une race ! A ceci près qu’il s’agit seulement d’une analogie : la recombinaison génétique serait à l’histoire des populations ce que la recombinaison culturelle serait à l’évolution des formes de vie, des techniques, etc., de sorte que la recombinaison culturelle serait à la recombinaison génétique ce que l’évolution des formes de vie, des techniques, etc., serait à l’histoire des populations. Et, de toute façon le matériel héréditaire ne déterminerait pas le cours de cette évolution, puisque celle-ci changerait plus vite que celui-là.

20 «On peut dire que la recombinaison génétique joue, dans l'histoire des populations, un rôle comparable à celui que la recombinaison culturelle joue dans l'évolution des formes de vie, des techniques, des connaissances et des croyances par le partage desquels se distinguent les sociétés.»

En d’autres termes, il y aurait une différence non négligeable entre l’espèce humaine et les autres espèces vivantes qui, par la sélection, s’adaptent à un milieu naturel tandis que le milieu de l’évolution humaine est culturel.

21 «J'ai dit et montré que des traits culturels, qui ne sont pas génétiquement déterminés, peuvent affecter l'évolution organique. Mais ils l'affecteront dans des sens qui provoqueront des actions en retour. [...] chaque culture sélectionne des aptitudes génétiques qui, par rétroaction, influent sur la culture qui avait d'abord contribué à leur renforcement.»

Pour Claude Lévi-Strauss, il s’agit donc de sortir enfin des balbutiements où la discussion sur le problème du rapport entre évolution organique et évolution culturelle s’était tenue jusqu’ici, celle-ci n’étant pas le fruit de celle-là, sans en être non plus séparée. Pour preuve, selon l’ethnologue, l'inefficacité pratique de la lutte contre le racisme ! La difficulté de vivre ensemble prendrait d’autant plus facilement pour prétexte les différences raciales que le problème serait mal posé.

LA LUTTE CONTRE LES PRÉJUGÉS RACISTES AURAIT ÉTÉ JUSQU’ICI AUSSI INEFFICACE QU’ELLE RESTE NÉCESSAIRE

22 «Rien n'indique que les préjugés raciaux diminuent, et les indications ne manquent pas pour suggérer qu'après de brèves accalmies locales, ils resurgissent ailleurs avec une intensité accrue. D'où le besoin ressenti par l'UNESCO de reprendre périodiquement un combat dont l'issue apparaît pour le moins incertaine. Mais sommes-nous tellement sûrs que la forme raciale prise par l'intolérance résulte, au premier chef, des idées fausses que telle ou telle population entretiendrait sur la dépendance de l'évolution culturelle par rapport à l'évolution organique ? Ces idées ne fournissent-elles pas seulement une couverture idéologique à des oppositions plus réelles, fondées sur la volonté d'asservissement et sur des rapports de forces ?»

L’ethnologue fait ici une comparaison osée mais parlante avec [je cite] «ces vers de farine qui s'empoisonnent à distance par les toxines qu'ils secrètent, bien avant que leur densité n'excède les ressources alimentaires dont ils disposent dans le sac qui les enferme», l’humanité se mettant [je cite toujours] «à se haïr elle-même, parce qu'une prescience secrète l'avertit qu'elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ses biens essentiels que sont l'espace libre, l'eau pure, l'air non pollué». Il s’agit moins ici de constater qu’on ne lutte pas contre le racisme avec des bons sentiments, qu’il ne s’agit de convenir peut-être que le racisme qui prend pour prétexte les différences raciales n’est que la partie émergée de l’iceberg, pour reprendre une image célèbre. Ce ne serait pas en luttant contre le racisme qu’on lutterait contre les préjugés raciaux, s’il est vrai, comme le souligne l’ethnologue, que la tolérance suppose ces conditions devenues difficiles à réaliser dans nos sociétés, que sont l’égalité et la distance physique.

Dans Le regard éloigné, dont Race et culture constituera, en 1983, le chapitre premier, Claude Lévi-Strauss rappelle, dans sa préface, sa satisfaction d‘avoir réussi à lire son texte en terminant en temps voulu malgré la tentative de l’obliger à des coupures en bouleversant l’horaire prévu. Quel souci avait-il donc à cœur de faire partager, quitte à froisser certaines susceptibilités ? Dans sa préface à Race et et Histoire suivi de Race et Culture, Michel Izard suggère que le point de vue de Claude Lévi-Strauss rencontre celui de l’anthropologue Wiktor Stotczkovski qu’il cite ainsi, dans La pensée de l'exclusion et la pensée de la différence : quelle cause pour quel effet ? : «Le racisme ordinaire d’aujourd’hui n’est pas un vestige de la pensée savante d’autrefois [que la science moderne pourrait détruire en expliquant qu’elle n’y adhère plus]; c’est une création moderne de la pensée non savante». Autrement dit, Race et Culture voulait signaler l’importance, sinon l’urgence de ne pas se tromper de respect car «Si l'homme est respectable, c'est d'abord [écrit Claude lévi-Strauss] comme être vivant plutôt que comme seigneur et maître de la création». C’est pourquoi l’ethnologue ne mise pas sur un agrandissement de la diffusion du savoir et du développement de la communication pour ce qui d’aller dans le sens du respect des diversités.

LE RESPECT DE L’HOMME N’EST QU’UN CAS PARTICULIER DU RESPECT POUR TOUTES LES FORMES DE LA VIE

D’où le réalisme pouvant passer pour du désenchantement de la part de l’ethnologue mais qui consiste aussi à promouvoir ce regard éloigné dont avons déjà parlé, à commencer sur sa propre culture.

23 «On ne peut se dissimuler qu'en dépit de son urgente nécessité pratique et des fins morales élevées qu'elle s'assigne, la lutte contre toutes les formes de discriminations participe de ce même mouvement qui entraîne l'humanité vers une civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l'honneur d'avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie»

Dans Le regard éloigné, dans sa préface, Claude Lévi-Strauss ne reproche-t-il à l’UNESCO, qui lui avait commandé à vingt ans d’intervalle Race et histoire puis Race et Culture, de s’abriter trop facilement derrière des propositions antinomiques comme celle, par exemple, qui viserait à promouvoir ensemble «l’affirmation créatrice de chaque identité et le rapprochement entre toutes les cultures.» 

24 «Sans doute nous berçons-nous du rêve que l'égalité et la fraternité règneront un jour entre les hommes sans que soient compromise leur diversité. Mais si l'humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu'elle a su créer dans le passé, capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l'appel d'autres valeurs, pouvant aller jusqu'à leur refus sinon même à leur négation. Car on ne peut, à la fois, se fondre dans la jouissance de l'autre, s'identifier à lui, et se maintenir différent.»

Claude Lévi-Strauss écrit et dit : «Si l'humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu'elle a su créer dans le passé […] elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l'appel d'autres valeurs, pouvant aller jusqu'à leur refus sinon même à leur négation»… L’humanité va-t-elle se résigner ? Et si elle ne résigne pas, ce qu’il y a fort à parier, en quoi pourra consister demain cette «surdité à l’appel d’autres valeurs» ? On voit aussitôt le danger, qu’est-ce qui empêche aujourd’hui d’instrumentaliser la notion de culture comme hier on a instrumentalisé la notion de race ? Le regard éloigné ? Dirons-nous que nous ne savons pas plus ce qu’est une culture que nous savons ce qu’est une race pour couper court à l’instrumentalisation de l’une comme de l’autre ? Nous faut-il nous résoudre à attendre un changement de l’histoire, faute de pouvoir compter sur un changement des idées ?

25 «[…] La voie où les hommes sont présentement engagés accumule des tensions telles que les haines raciales offrent une bien pauvre image du régime d'intolérance exacerbée qui risque de s'instaurer demain, sans même que les différences ethniques doivent lui servir de prétexte. […] nous ne pouvons mettre notre espérance que dans un changement du cours de l'histoire, plus malaisé encore à obtenir qu'un progrès dans celui des idées.»

Chacun conviendra que si cette conclusion fut poliment applaudie, elle allait forcément jeter un froid, comme on dit, comparée à la conclusion de Race et Histoire vingt plus tôt [je cite] : «La diversité des cultures humaines est derrière nous, autour de nous et devant nous. La seule exigence que nous puissions faire valoir à son endroit (créatrice pour chaque individu de ses devoirs correspondants) est qu’elle se réalise sous des formes dont chacune soit une contribution à la plus grande générosité des autres.»…

Yann Sylvestre juin 2014

1- Je dois avouer qu'en relisant ces lignes, je ne peux m'empêcher de penser à Hannah Arendt qui, par courage intellectuel n'en fit pas moins scandale quand, contre les idées reçues, elle se convainquit que c'était le vide de la pensée qui avait accompagné Eichmann pendant qu'il perpétrait ses crimes contre l'humanité et non son présumé antisémitisme.

2- D'ailleurs, le mot scandale désignant à l’origine (en grec) l’obstacle pouvant provoquer la chute, on devrait savoir gré à celui qui nous met en garde contre ce qui pourrait nous faire trébucher.Permettez-moi de saluer ici la contribution d'Hubert Bricaut, dont chacun peut relire avec profit le texte publié sur le blog de Sophia et je lui sais gré d'avoir pris soin, au moment de vous livrer sa réflexion [sur les vertus du regard éloigné], d'éviter d'empiéter sur la partie qui concerne plus particulièrement mon intervention de ce soir. Nous reparlerons peut-être des vertus du regard éloigné tout-à-l'heure

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Published by sophia - dans Leçon
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commentaires

Admin 25/10/2016 23:21

Bonjour, très intéressante communication sur la conférence troublante "Race et culture" que nous relaierons sûrement.

(Nous vous signalons au passage que votre lien vers l'intégralité de la conférence de Lévi-Strauss ne fonctionne pas...).